CREMET Jean, Louis ou Jean-Louis, Aimé, Marie. Pseudonymes : LE PETIT ROUQUIN, JEAN, THIBAUD, WEYNER puis PEYROT Gabriel. [version DBK]

Par Michel Dreyfus

Né le 17 décembre 1892 à La Montagne (Loire-Inférieure), mort le 24 mars 1973 à Libin, (Belgique) ; ouvrier chaudronnier, permanent du PC puis de l’Internationale communiste (1923-1931), puis employé à Bruxelles à la Société belge des appareils de construction (SBAC, 1932-1965) ; membre du comité directeur (1923) du bureau politique (1924), secrétaire général adjoint du PC (19241926) ; de 1927 à 1931, militant de l’Internationale communiste pour laquelle il accomplit de nombreuses missions dans des pays étrangers, la dernière en Chine à partir de la fin 1929 ou le début 1930.

La vie de Jean Cremet constitue un extraordinaire roman d’aventure à travers lequel apparaissent les grands événements auxquels il fut mêlé : Jean Cremet qui rencontra des personnalités de premier plan tels que Malraux, Ho Chi Minh et Chou En Lai participa en effet à plusieurs épisodes importants de l’histoire de ce siècle au cours d’une vie mouvementée.

Né dans une famille ouvrière, Jean Cremet fut, très jeune, ouvrier à l’établissement de la Marine d’Indret (Loire-Inférieure) et commença à militer. Mis en demeure par son père de cesser son action militante, il décida de quitter le foyer familial, épousa le 28 juin 1913 à Indre (Loire-Inférieure) Séraphine Alphonse Thibault et devint un militant syndical, bientôt influent. Mobilisé en 1914, blessé en 1915, il fut réaffecté en septembre de la même année à l’Arsenal d’Indret. Opposant affiché à la guerre, il reprit son militantisme ce qui provoqua son licenciement de l’Arsenal en septembre 1917 ; il y fut réintégré en avril 1919.

Militant du Parti socialiste depuis une date non précisée, Cremet assista à son congrès de Strasbourg (février 1920) mais non au congrès de Tours où fut créé le Parti communiste. C’est durant cette période qu’il attrapa la tuberculose qui devait le poursuivre toute sa vie et avoir parfois des répercussions sur sa vie militante ; dans l’immédiat, il dut limiter ses activités et en profita pour assouvir une boulimie de lecture qui devait le poursuivre toute sa vie. Aussitôt après Tours, Cremet devint le secrétaire adjoint de la Fédération communiste de Loire-Inférieure, aux côtés de René Gomichon. Définitivement révoqué de l’Arsenal le 9 mai 1923, Cremet connut dans ces années une progression foudroyante au sein du PC : responsable fédéral en 1922, représentant de la Loire-Inférieure au 2e congrès du PC (octobre 1922), puis à l’issue de ce congrès, responsable interfédéral, chargé de la propagande pour la Vendée, les Pays de la Loire et une grande partie de la Bretagne.

Le 20 mai 1923, il quitta Paris pour un premier voyage en URSS et assista à plusieurs séances du 3e plénum élargi de l’IC. Revenu d’URSS plein d’enthousiasme en juillet, il devint un véritable révolutionnaire professionnel et se consacra à la propagande. Fin 1923, il fut admis à participer aux travaux du comité directeur et à l’issue du 3e Congrès du PC (Lyon, 1924), il entra au comité central et au bureau politique qui le nomma avec Georges Marrane secrétaire général adjoint, Louis Sellier* étant secrétaire général. Il fut également responsable de la commission syndicale. En dépit de sa mauvaise santé, Cremet fit preuve d’une grande activité et fut confirmé au bureau politique et à la commission centrale de contrôle politique par le 4e congrès du PC (Clichy, janvier 1925). En mai 1925, il lui fut confié la responsabilité de la direction générale du travail du PC en province et durant l’été 1925, alors que le PC était engagé dans la lutte contre la guerre du Maroc, il eut une importante activité dans le Midi de la France.

Au début de 1925, il fit un second voyage à Moscou sur lequel on ne sait que peu de choses, puis revenu à Paris, fut élu conseiller municipal de la capitale aux élections qui eurent lieu en mai de la même année.

En décembre 1925, Cremet entra au Présidium du Comité exécutif de l’IC. En février 1926, il assista à Moscou au 6e plénum du Comité exécutif élargi de l’IC : le 6 mars 1926, lors d’une séance de la commission française de ce plénum, Staline* conseilla de le désigner comme membre de la direction du PC, aux côtés de Semard*, Thorez* et Monmousseau* ; Cremet apparaissait alors comme un possible futur secrétaire général du PC. Également chargé de la direction de la commission syndicale, il se heurta aux dirigeants de la CGTU, notamment à Monmousseau*. Peu après, Cremet fut envoyé en mission par l’IC en Egypte et à Beyrouth. Puis il assista au 5e Congrès du PC (Lille, 1926), où, après être intervenu violemment contre Treint*, il fut réélu au poste de secrétaire général adjoint, Semard* avec qui il était en fort mauvais termes étant réélu secrétaire général.

En novembre 1926, Cremet assista à Moscou au 7e plénum de l’IC où il défendit les thèses de la direction de l’IC : il eut des affrontements assez vifs avec plusieurs dirigeants du PC, notamment les syndicalistes. Il prônait alors une politique favorable à l’unité entre la CGTU et la CGT. Puis durant quelques semaines, il soigna sa tuberculose à Yalta, sur les bords de la mer Noire. Le 20 décembre 1926, il fut élu au Secrétariat politique de l’IC mais se vit remplacé par Maurice Thorez* dans ses fonctions de secrétaire général adjoint. Ainsi, à cette date Cremet passa au service de l’appareil de l’IC tout en n’ayant plus grande espérance de pouvoir jouer un rôle important au sein du PCF. De plus en janvier 1927, il avait constaté des désaccords politiques avec Pierre Semard* dont le PC prit acte et dont il informa l’Internationale. À la mi-avril, la direction du PC retira à Cremet une partie de ses responsabilités et décida qu’il resterait provisoirement en France. Le comité central réuni fin avril confirma ces sanctions. À n’en pas douter l’étoile de Cremet palissait au sein du PC.

C’est alors qu’un nouvel élément vint renforcer cette évolution. Depuis 1924, Cremet, assisté de Louise Clarac qui devait devenir ultérieurement sa compagne, était à la tête d’un réseau d’espionnage industriel au profit de l’URSS, notamment dans le domaine de l’armement et de l’aviation. Ce réseau qui avait été mis sur pied par Joseph Tommasi* depuis 1921 et qui opéra notamment à Marseille, Nantes et Versailles fut repris par Cremet lorsque Tommasi*, poursuivi par la police, dut se réfugier en URSS à la fin 1924. En avril 1927, la Sûreté nationale arrêta plusieurs membres de ce réseau. Cremet était revenu en France pour peu de temps en janvier 1927 puis était reparti à Moscou, via l’Allemagne, en février 1927. À nouveau en France en avril, il dut plonger dans la clandestinité, ce qui ne l’empêcha pas de s’exprimer sur cette affaire dans l’Humanité. La Sûreté générale le rechercha, mais en vain, pour le plus grand bonheur du PC qui anima, jusqu’à l’été, une campagne autour d’un mot d’ordre ridiculisant la police « As-tu vu Cremet » ? Le procès d’espionnage s’ouvrit à Paris le 18 juillet 1927 et s’acheva une semaine plus tard par plusieurs condamnations. En novembre 1928, Cremet fut déchu de son mandat de conseiller municipal.

Depuis la fin du mois d’avril, Cremet avait quitté la France. Il passa d’abord en Suisse, puis en Italie et gagna l’URSS au mois d’août. En juillet 1927, il avait été privé de son mandat de représentant du PCF auprès de l’Internationale, toutefois il continua de jouer un rôle dans les instances dirigeantes de l’IC ; on devait le voir participer aux discussions dans les organismes de direction de l’IC jusqu’en 1929. Cremet qui conservait une certaine admiration pour Léon Trotsky* fit en sorte d’être absent du Comité exécutif de l’IC qui exclut ce dernier. Revenu ensuite à Moscou, Cremet, sous le nom de Thibaud, fut peu après le seul à s’abstenir lors d’une réunion où furent convoqués une cinquantaine de communistes étrangers au cours de laquelle Boukharine* justifia la nouvelle orientation de l’IC et l’élimination de toute opposition.

En janvier 1928, Cremet assista au 9e comité exécutif de l’IC puis à partir de cette date il accomplit de nombreuses missions pour l’IC. Il n’avait pas le choix : il ne pouvait revenir en France en raison de sa condamnation ; par ailleurs sa prise de position de la fin 1927 aurait pu lui coûter cher. Cette incartade ne fut pas retenue contre lui, grâce semble-t-il à Manouilski*. Dès lors, Cremet dut accomplir toutes les missions qui lui étaient demandées. Il fut envoyé à Berlin (janvier 1928), en Suisse (mars) puis en Italie où il arriva à convaincre Maxime Gorki, qui vivait alors à Sorrente, de se rapprocher du régime soviétique et de revenir en URSS, ce qu’il fit au mois de mai 1928. À cette date, Cremet était à Prague pour aider le Parti communiste de Tchécoslovaquie à éliminer ses opposants. Mais toujours affaibli par sa santé fragile, il dut se reposer en septembre 1928 dans un sanatorium en Crimée où il rencontra Boukharine* dont l’influence commençait alors à pâlir. En octobre 1928, Cremet serait allé en Tunisie et en novembre 1928, il accomplit une première mission en Chine. Début 1929, il fut question de l’envoyer au Mexique, mais en définitive ce fut en Norvège, en Suède et au Danemark où il se rendit avant se repartir une nouvelle fois à Berlin en avril 1929. Au 6e congrès du PC français (Saint-Denis, 31 mars-7 avril 1929), Cremet perdit sa place au bureau politique ; il continua toutefois de siéger au comité central ce qui n’avait plus grande signification puisqu’il lui était toujours impossible de revenir en France. En mai-juin, il était à nouveau en Italie, en Belgique et en Hollande. Il semble bien que tout en exécutant fidèlement ses missions, Cremet en soit venu à douter de plus en plus du bien-fondé de la politique stalinienne et qu’il ait été frappé par la mise à l’écart de nombreux dirigeants communistes.

Le 7 octobre 1929, Cremet fut envoyé par l’IC en Chine. Après être arrivé à Vladivostock à la mi-octobre, il gagna Shanghai en décembre 1929 sous le nom de Raymond Dillen, originaire d’Anvers, représentant de commerce. Il eut des contacts clandestins avec des communistes chinois, indochinois et japonais, tout en vivant son isolement, si loin de son pays natal et des siens de façon de plus en plus difficile. De plus, il était sous la menace de la police française de Shanghai comme de l’Intelligence Service britannique. Recherché par la police, désabusé par l’évolution de l’URSS et de l’Internationale communiste, démoralisé par l’éloignement de son pays, sa situation n’était pas brillante. Dans ces conditions pénibles, il disparut en septembre 1930.

On crut longtemps qu’il avait péri lors d’un naufrage, comme l’attestèrent plusieurs rapports de police, repris et répétés par de nombreux historiens. Lui-même semble avoir fait courir le bruit de sa propre mort pour camoufler sa fuite. Joseph Ducroux* fut envoyé par l’IC pour retrouver sa trace mais sans succès. Ce n’est qu’au terme d’une longue enquête, publiée en 1991 par R. Faligot et R. Kaufer et que nous résumons ici, que fut reconstituée la seconde vie de Jean Cremet. En juin 1931, il semble que l’appareil asiatique du Komintern se soit effondré, ce qui donna à Cremet une chance inespérée d’échapper à Moscou avec qui il se sentait de plus en plus éloigné. On ne sait guère comment il vécut dans les six premiers mois de l’année 1931, toujours est-il qu’à la mi-octobre de cette année, il voguait sur Le Lafayette en compagnie d’A. Malraux en direction des États-Unis. Il aurait fait sa connaissance en juin 1931, on ignore dans quelles circonstances ; il l’aurait suivi ensuite au Japon. Via les États-Unis, il regagna incognito la France fin 1931 sous le nom de M. Thibaud où il retrouva Louise Clarac qui avait pu quitter l’Union soviétique, là encore semble-t-il grâce à Manouilsky*.

Grâce à d’anciens amis, il put obtenir de la municipalité de Saint-Junien (Haute-Vienne) des faux papiers. Il s’installa alors à Bruxelles où il trouva un emploi à la Société belge des appareils de contrôle (SBAC). Désormais, Cremet allait travailler dans cette entreprise jusqu’à la retraite et vivre sous cette fausse identité jusqu’à sa mort. Craignant toujours d’être arrêté par la police française, y compris après la Seconde Guerre mondiale, il ne revint en France que pour de brefs voyages et jamais sous son vrai nom. S’il avait rompu avec le Parti communiste, il poursuivit son engagement : durant la Guerre d’Espagne, il organisa un réseau d’aide (vente d’armes) aux républicains espagnols puis durant la Seconde Guerre mondiale, il anima un réseau de Résistance en prenant des risques considérables où il échappa de peu à l’arrestation. Louise Clarac et Jacqueline Héroguelle, sa seconde compagne moururent toutes deux au lendemain de la Seconde Guerre ; Cremet qui avait repris son emploi à la SBAC vécut successivement avec deux autres compagnes qui ignorèrent sa véritable identité. Grand liseur, il continua de suivre avec attention les affaires du communisme, alla en Espagne franquiste et fut en relations avec des républicains espagnols ; il s’intéressa également au trotskysme et à d’autres courants d’opposition au mouvement communiste.

Il prit sa retraite en 1965 et s’intéressa à la politique jusqu’à sa mort. Il avait aussi vécu avec Marcelle J. et Marie Duchêne Un voyage dans son pays natal en 1970 afin de retrouver sa fille à laquelle il était profondément attaché — comme le montrent les nombreuses lettres qu’il lui avait écrites alors qu’il était un Kominternien — , s’acheva sur un échec : il ne devait jamais la revoir. Pourtant, ce fut elle qui mit R. Faligot et R. Kaufer sur les traces posthumes de son père et qui les incita à se lancer dans leur passionnante enquête.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article50904, notice CREMET Jean, Louis ou Jean-Louis, Aimé, Marie. Pseudonymes : LE PETIT ROUQUIN, JEAN, THIBAUD, WEYNER puis PEYROT Gabriel. [version DBK] par Michel Dreyfus, version mise en ligne le 19 juillet 2009, dernière modification le 19 juillet 2009.

Par Michel Dreyfus

SOURCES : — RGASPI, 495/164/302, 304, 306, 308, 310, 312 ; 495/165/165, 191, 321 ; 495/32/1, 9, 11, 13, 24, 39 ; 495/55/5, 9 — Roger Faligot, Rémi Kaufer, As-tu vu Cremet ?, Paris, Fayard, 1991, 534 p. — Notice par J. Maitron et C. Pennetier, in DBMOF.

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