COCCHI Romano. Pseudonymes : GIORGIO, GIORGI, CORTEZ Fernando, ADAMI.

Par Daniel Grason, Brigitte Studer

Né le 6 mars 1893 à Anzola dell’Emilia (Bologna), mort le 28 mars 1944 à Buchenwald (Allemagne) ; séminariste ; dirigeant communiste italien ; membre du comité central du Parti communiste suisse, puis de son bureau politique et de son secrétariat à partir de 1930 ; fondateur en 1931 du Comité antifasciste international lié au MOPR (Secours rouge international d’URSS) ; délégué au 12e Comité exécutif de l’IC en 1932 ; expulsé de Suisse ; membre du bureau politique du Parti communiste d’Italie (PCI) ; secrétaire de l’Union populaire italienne (UPI) ; exclu du PCI ; résistant ; déporté.

Photo de la tribune du congrès de l’Union Populaire Italienne en France qui s’est déroulé à Versailles le 12 mars 1939. De Bortoli est au centre. Au mur un portrait, très certainement celui du secrétaire Romano Cocchi.

Italien, fils de Ferdinand, ouvrier et d’Emma, né Seguatti, Romano Cocchi grandit dans une famille de onze enfants. Il termina ses études secondaires au séminaire de San Giovanni. Marié depuis 1917 et père de deux enfants, Romano Cocchi avait entamé une formation de prêtre. Membre du Parti catholique italien (Partito popolare italiano) dont il fut exclu en 1921, il adhéra au Parti communiste italien en 1924 après avoir fait partie de la fraction Terzinternazionaliste de Giacinto Menotti Serrati. Journaliste et rédacteur à L’Unita, condamné en 1927 pour « incitation à l’insurrection », il se réfugia en Suisse en 1928 ou 1929, après avoir été expulsé de France par arrêté du 9 septembre 1927. Dans ce pays, il avait été secrétaire de la section italienne du Secours rouge, fait partie de la commission exécutive centrale des groupes communistes italiens en France et siégé au comité de rédaction du journal Il Fronte Antifascista. Il déclara sa présence en Suisse, durant l’été 1929, mais les autorités bâloises lui refusèrent un permis de séjour après intervention du ministère public fédéral. Il vécut alors clandestinement à Bâle puis, à partir de mars 1931, sous un faux nom à Zurich et, en avril 1932, à Baden (Argovie).

Durant cette période, il devint rédacteur du journal communiste de langue italienne Falce e Martello, membre du comité central (CC) du Parti communiste suisse (PCS), puis lors du 5e congrès du PCS en 1930, du bureau politique. En mai 1931, il entra au secrétariat, où il demeura durant le remaniement décidé par Humbert-Droz, en décembre de la même année. Il était également responsable des groupes communistes de langue italienne et membre du CC et du Secrétariat de l’Alliance antifasciste suisse. De plus, il était chargé par le PCS de la responsabilité du canton du Tessin et il collaborait régulièrement au Basler Vorwärts, à l’Inprekorr et à plusieurs journaux antifascistes étrangers. En tant que permanent du PCS, il gagnait 500 F par mois, mais ce salaire devait être versé partiellement par le journal Falce e Martello ; vu les difficultés financières chroniques de ce périodique, la situation matérielle de Cocchi fut précaire.

Sous le pseudonyme de « Adami », il forma en janvier 1931, avec Willy Trostel, « Verdi » (sans doute Giovanni Tonetti) et Ignazio Silone (qui devait être exclu du Parti communiste suisse et du Parti communiste italien en juillet 1931) le bureau provisoire d’un Comité antifasciste international ; ce comité avait des liens avec la section d’agitprop du MOPR, la section italienne du Secours rouge international, la section suisse du Secours rouge, l’Alleanza antifascista internazionale et la revue Inprekorr. En 1932, Cocchi fut délégué au 12e Comité exécutif de l’IC. Recherché par la police fédérale suisse, il fut arrêté le 23 février 1933 à l’imprimerie Stoppa et Cie à Lugano. Il déclara habiter Saint-Louis en Alsace, mais était porteur d’un abonnement aux chemins de fer suisses pour la ligne Zurich-Lugano. Il fut expulsé vers la France le 7 avril, après plusieurs mois d’emprisonnement. Il y reprit ses activités militantes en 1935 dans diverses organisations du Front populaire du Parti communiste italien.

Avec son épouse Fernande et ses enfants, il habita 41 Boulevard Chanzy à Montreuil-sous-Bois (Seine, Seine-Saint-Denis), il devint membre du Bureau politique du PCI en 1936, il partageait les orientations du Front populaire, était pour l’unité avec les socialistes. Pendant la guerre d’Espagne, il fut chargé de la solidarité, de la liaison entre les combattants italiens de la XIIe Brigade Garibaldi et l’immigration italienne. Membre du comité d’aide à l’Espagne républicaine et du Secours Rouge international, il se rendit en Espagne, popularisa la lutte des combattants italiens dans une brochure Visite aux combattants de la Liberté, signée Adami. Cette signature fut utilisée dans les courriers entre la Base d’Albacete en Espagne et le comité d’aide rue Mathurin-Moreau dans le XIXe arr. Il fit partie du Comité international pour la défense de l’Ethiopie participa aux congrès Amsterdam-Pleyel, au congrès du Rassemblement universel pour la Paix (RUP).

En mars 1937 se tint à Lyon le congrès constitutif de l’Union populaire italienne (l’Unione popolare italiana UPI), association unitaire présidée par Alessandro Bocconi, socialiste en délicatesse avec son parti, avocat ; Romano Cocchi, secrétaire ; Renato Balestri, secrétaire-adjoint, communiste. Randolfo Panciardi du Parti républicain, commandant du bataillon Garibaldi était un des compagnons de route, la Ligue des droits de l’homme italienne était partie prenante, Luigi Longo dirigeant du PCI siégeait au bureau de l’association. L’UPI permit au Parti communiste italien de sortir de son isolement, de socialiser et de politiser des immigrés italiens à l’écart de la vie sociale. Les communistes dominaient, au congrès le rapport était de deux-tiers de communistes pour un tiers de socialistes, défenseurs des droits de l’homme... L’UPI reprenait les thèmes du Front populaire pour « le pain, la paix et la liberté ». La solidarité avec l’Espagne républicaine était quasi-permanente, la victoire de la bataille de Guadalajara du 8 au 23 mars 1937 sur les troupes mussoliniennes où était engagée la Brigade Garibaldi était exaltée comme une victoire sur le fascisme.

Des permanents travaillaient à l’UPI qui éditait l’hebdomadaire La Voce degli Italiani (La Voix des italiens), bénéficiait de financements du Komintern perçues par l’entremise du PCF, le quotidien Ce Soir donna sa garantie à La Voce, reçut des aides pour acquérir des locaux. Des actions étaient menées pour défendre les intérêts immédiats de l’immigration italienne, obtenir un statut des travailleurs immigrés travaillant en France. L’antifascisme traversait l’organisation, Romano Cocchi combattait en permanence l’étroitesse d’esprit, le sectarisme, il y eut des débats sur la nécessité de tendre la main aux catholiques dans une immigration où la pratique religieuse était dominante. Nord, Lorraine, Région parisienne, sud-ouest et sud-est de la France Cocchi était présent à de nombreuses initiatives, La Voce rendait compte, il était le dirigeant le plus populaire de l’UPI.

La mémoire de Giuseppe Garibaldi était rappelée en quasi-permanence, l’UPI prenait de nombreuses initiatives récréatives et culturelles là où vivaient les immigrés italiens, tenait des meetings. Lors des assemblées était rappelée l’amitié franco-italienne. Les revendications antifrançaises du fascisme étaient condamnée, les orateurs représentaient toutes les sensibilités politiques du Front populaire : Gabriel Péri, député communiste ; Francis Jourdain et André Ribard de Paix et Liberté ; Marius Moutet, socialiste ; Albert Bayet, parti radical ; côté italien, Pietro Nenni, socialiste ; Silvio Schettini ; Giuseppe di Vittorio et Cocchi (communiste).

Les procès de Moscou n’ébranlèrent pas les certitudes de l’équipe dirigeante, au nom de « la vigilance prolétarienne » l’extrême gauche était dénoncée comme « ennemi de la classe ouvrière […] détracteurs du front populaire […] traître au prolétariat ». À l’automne 1937 l’expression « ennemi du peuple » commença à être employée, fascistes et trotskystes étaient assimilés comme des « agents provocateurs », mais concernant les premiers l’UPI défendait la nécessité de l’action à l’intérieur des syndicats fascistes.

La motion finale du congrès national de l’UPI qui se tint en juillet 1938 à Montreuil-sous-Bois fut écrite à quatre mains : Romano Cocchi, Georgio Amendola (communistes) et Allessandro Bocconi, Umberto Tonello (socialistes). Dans La Voce l’UPI affichait des positions francophiles, dès 1938 Cocchi appela les immigrés italiens à s’engager dans l’armée française en cas de conflit. En avril 1939 le remplacement de Cocchi par Luigi Longo membre du bureau de l’UPI était envisagé par le PCI, mais risqué du fait de sa popularité, une solution de compromis fut trouvée, Cocchi était maintenu encadré par Pietro Nenni, socialiste le plus proche du PCI et Luigi Longo.

Lors de la grève du 30 novembre 1938, l’UPI observa une grande prudence dans son expression dans La Voce, évitant de s’immiscer dans ce qu’elle considérait comme un problème intérieur français. Cette grève contre les décrets lois Daladier, Reynaud qui remettait en cause les 40 heures, une des conquêtes emblématiques de 1936, fut un échec.

Afin de fêter le 150e anniversaire de la Révolution française, l’UPI organisa une journée d’amitié franco-italienne à Lyon le 30 juillet 1939, plus de cinq mille personnes assistèrent à cette manifestation selon l’Humanité. À cette occasion Romano Cocchi remettait à Édouard Herriot, radical maire de Lyon la médaille d’or de l’organisation sous « des acclamations sans fin s’élevèrent ; des enfants italiens agitaient des drapeaux aux couleurs des deux nations et La Marseillaise retentit, entonnée par l’assistance. Ce rassemblement fut la dernière grande initiative de l’UPI.

Pour apprécier l’audience de l’UPI, rappelons quelques chiffres, selon le recensement de 1936, 720 000 italiens vivaient en France, 130 000 se syndiquèrent à la CGT pendant le Front populaire. Les organisations italiennes organisées en France en 1936 comptabilisaient : 3 000 adhérents à la Ligue des droits de l’homme italienne, 2 500 au Parti socialiste italien, 5 500 dans les groupes de langue du PCF. L’UPI annonça 40 000 adhérents fin 1937, 50 000 à 60 000 à la veille de la guerre, le tirage de La Voce degli Italiani avoisinait les 15 000 exemplaires.

Dès la signature du pacte germano-soviétique le 23 août 1939, Romano Cocchi exprima son désaccord, mettant en avant la paix l’indépendance et la démocratie. Alessandro Bocconi était sur la même position, il demanda la tenue rapide d’une réunion afin d’éviter l’interdiction de l’organisation. Dès le 27 août La Voce classée comme « antifasciste à prédominance communiste » était interdite. Renato Balestri exprima son accord avec Cocchi concernant le pacte. André Marty traita Cocchi de « vulgaire sbire », l’accusa de trahison, Palmiro Togliatti et Luigi Longo s’exprimèrent sur le même registre.

Le 2 septembre 1939 sous l’égide de la Ligue des droits de l’homme italienne et de quatre autres formations politiques à l’exception des communistes un Comité national italien fut formé. Romano Cocchi obtint d’Édouard Daladier la possibilité d’organiser avec Sante Garibaldi, petit-fils de Giuseppe, une légion italienne pour combattre les allemands et d’éditer un journal, il s’appela L’Unione (L’Union), était ronéoté. Cinq numéros parurent, le n° 1 annonçait en exergue en une : « La devise des immigrés italiens : contribuer concrètement à la victoire de la France et de la cause de la liberté ». Le dernier numéro parut le 24 mai 1940, la diffusion de L’Unione du début à la fin resta confidentielle.

La police d’Avion (Nord) saisie un tract de six pages dactylographiées signé de l’UPI intitulé « Prolétaire du monde entier ! », justifiant le pacte, le texte se concluait ainsi :

«  Travailleurs serrez-vous davantage autour du pays du socialisme ; appuyez résolument sa politique de paix, qui est le bien-être de tous les peuples. L’écho du monde entier, c’est votre cri :
 
À bas la guerre impérialiste !
 
À bas la réaction capitaliste !
 
À bas les provocateurs et profiteurs de guerre : pas d’appui à la politique des classes dominantes qui a tant alimenté et prolongé la guerre !
 
Exigez la fin immédiate de cette guerre de rapine, injuste, impérialiste – et :
Paix aux peuples !
 
Paix, justice et liberté pour les travailleurs !
 
Vive l’union fraternelle des prolétaires de tous pays !
 
Vive l’Union Soviétique, boulevard de la paix et des libertés du socialisme, patrie des travailleurs de tous les pays ! »

Une commission rogatoire du tribunal de Béthune fut émise le 16 février 1940, le 25 mars la police perquisitionnait chez Natale Jacoponi, membre du bureau de l’UPI au 5 rue Buffon à Montreuil-sous-Bois, la visite n’apporta aucun élément de preuve.

Romano Cocchi rejoignit la Résistance, arrêté en 1943, incarcéré à la prison de Fresnes, il était le 6 décembre 1943 avec trente-huit prisonniers dans un wagon qui partit de la gare de l’Est à destination de Sarrebruck (camp de Neue Bremm). Il arrivait le 29 décembre 1944 au camp de Buchenwald (Allemagne), classé par la police allemande « NN » Nuit et Brouillard (condamné à mourir), matricule 9041 il y mourut le 28 mars 1944. Sa femme fut interpellée début février 1944, elle ne connut pas la déportation. La mémoire et l’action de Romano Cocchi furent occultées par les partis communistes italien et français, jusqu’aux années mille neuf cent soixante-dix pour le premier, il demeure inconnu pour le second.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article50889, notice COCCHI Romano. Pseudonymes : GIORGIO, GIORGI, CORTEZ Fernando, ADAMI. par Daniel Grason, Brigitte Studer, version mise en ligne le 18 juillet 2009, dernière modification le 27 mai 2019.

Par Daniel Grason, Brigitte Studer

Photo de la tribune du congrès de l’Union Populaire Italienne en France qui s’est déroulé à Versailles le 12 mars 1939. De Bortoli est au centre. Au mur un portrait, très certainement celui du secrétaire Romano Cocchi.

SOURCES : RGASPI, 495 91 174 et 539 3 1311 — Archives fédérales suisses, Berne, J. II. 94, vol. 2, E 4320 (B) 1, vol. 12 et E 21/8748 — Fonds Jules Humbert-Droz, Bibliothèque de la Ville, La Chaux-de-Fonds, 001329 et 001236 — F. Andreucci, T. Detti, Il movimento operaio italiano. Dizionario biografico1853-1943, vol. II, Rome, Editori Riuniti, 1976, p. 5861 — P. Spriano, Stalin and the European Communists, Londres, Verso, 1985, 315 p. (ici p. 108) — Archives de Jules Humbert-Droz, III : Les partis communistes des pays latins et l’international communiste dans les années 1928-1932, op. cit. (ici p. 748, note 6) — W. Leonhard, Der Schock des Hitler-Stalin-Paktes, Munich, Knesebeck und Schuler, 1989, 278 p. (ici p. 145) — B. Studer, Un parti sous influence, op. cit. — Archives de Jules Humbert-Droz, V : Sous l’œil de Moscou. Le Parti communiste suisse et l’Internationale 1931-1943, op. cit. –Arch. PPo. BA 2441, PCF carton 16 rapports hebdomadaires des Renseignements généraux sur l’activité communiste. – Éric Vial, L’Union populaire italienne, 1937-1940. Une organisation de masse du Parti communiste italien en exil, École française de Rome, 2007. – Livre-Mémorial, FMD, Éd. Tirésias, 2004. – Pierre Broué, Histoire de l’Internationale communiste. 1919-1943, Fayard, 1997. – l’Humanité 10 mai 1927, 14 février, 10 mars, 31 juillet 1939. – Site Internet ANPI. – Site Internet Dictionnaire biographique Italien, volume 26 (1982).

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