CACHIN Marcel [CACHIN Gilles, Marcel]. Pseudonyme : ADRIEN. [version DBK]

Par Serge Wolikow

Né le 20 septembre 1869 à Paimpol (Côtes-du-Nord), mort le 12 février 1958 à Choisy-le-Roi (Seine) ; professeur privé de philosophie puis permanent socialiste et journaliste ; militant guesdiste puis socialiste unifié de la Gironde ; conseiller municipal de Bordeaux (1900-1904), de Paris (1912-1914) ; directeur de l’Humanité (19181958) ; député de la Seine (1914-1932), sénateur (1935-1940), député (1944-1958) ; membre de la commission administrative permanente du Parti socialiste ; membre du comité directeur du Parti communiste (décembre 1920-1924), du comité central (1925-1958), du bureau politique (19231958) ; membre du comité Exécutif de l’IC et du Présidium, excellent orateur et journaliste de talent, il fut un des dirigeants les plus populaires du Parti communiste français.

Sénat

Quand Marcel Cachin arriva à Moscou en juin 1920 en compagnie de Frossard* à la veille du IIe congrès de l’IC, il avait déjà une longue expérience politique nationale et internationale du socialisme. Après avoir adhéré au Parti ouvrier français de Jules Guesde, en 1892 il rejoignit la SFIO et en était devenu un dirigeant. Délégué à la propagande puis rédacteur à l’Humanité, il fut élu en tant que député en 1914 et se trouva donc être un des principaux dirigeants de la SFIO au moment de la guerre. Il défendit la politique de participation à la défense nationale suivie par la SFIO et dirigea plusieurs missions à l’étranger, en Italie (1915) et en Russie (1917) pour encourager les socialistes de ces pays à soutenir l’effort de guerre des puissances de l’Entente. Devenu spécialiste des questions internationales, il rejoignit la minorité du Parti qui prit la direction dont il fut désormais l’un des leaders. Lors du XVIIe congrès de la SFIO à Strasbourg, il défendit la thèse de la sortie de la IIe Internationale mais refusa l’adhésion immédiate à la IIIe internationale prônée par la gauche du Parti.

Marcel Cachin, qui venait d’être élu, le 16 novembre 1919, député du XVIIIe arr. de Paris (il était tête de liste du Parti socialiste dans le premier secteur de la Seine) fut mandaté comme L.-O. Frossard* pour se rendre en Russie afin d’y observer les progrès de la Révolution et de discuter avec la direction de la nouvelle Internationale. Arrivés à Moscou en juillet 1920, ils furent fraîchement reçus par les bolcheviks. Cachin et Frossard* assistèrent néanmoins au deuxième congrès de l’Internationale communiste et on leur attribua même une voix consultative. Malgré les préalables mis à l’adhésion du PS français, Cachin et Frossard* s’y montrèrent favorables. Zinoviev* affirma : « Avant l’ouverture du congrès, Cachin déclarait franchement, dans une séance à Moscou, qu’il reconnaissait ses erreurs et qu’il demandait pardon à la classe ouvrière au nom de ses amis. Il disait textuellement : “Je vous demande pardon”. Nous nous sommes creusé la tête pour trouver dix autres conditions afin de rendre la chose plus difficile, mais notre imagination était épuisée » (compte rendu des Izsvestia, réunion du Soviet de Pétrograd, 20 août 1920). Finalement, Cachin et Frossard* télégraphièrent à Paris qu’ils pensaient personnellement l’adhésion nécessaire, puis rentrèrent à Paris le 10 août.

Le 13 août 1920, Cachin et Frossard participèrent à un meeting en faveur de l’adhésion, tenu au Cirque d’Hiver. Jusqu’à la fin de l’année, les deux hommes organisèrent une tournée de propagande, multipliant réunions et débats dans toute la France afin de convaincre les socialistes de la nécessité de l’adhésion à la IIIe Internationale. Le dimanche 26 décembre 1920, lorsque le congrès de Tours s’ouvrit, Marcel Cachin était déjà assuré de la victoire de la motion qui, pour l’histoire, porte son nom associé à celui de Frossard* (Boris Souvarine* la rédigea pourtant pour l’essentiel, avec l’aide de Daniel Renoult et d’Amédée Dunois*). Les majoritaires comptèrent 3028 mandats contre 1022 à la motion Longuet (contre la scission) et les 397 abstentions de la droite. Cachin était apparu comme l’homme du débat.

Membre du comité directeur, maintenu dans ses fonctions de directeur de l’Humanité, Cachin devait dans les premières années de la formation du Parti communiste jouer le rôle inconfortable d’un dirigeant malmené par les luttes de tendances. Il fut à plusieurs reprises sévèrement critiqué et ses pratiques, remises en cause par la direction de l’Internationale communiste, firent l’objet de coups de semonces successifs. Cachin collabora depuis son premier numéro (8 avril 1921) au nouveau quotidien du soir l’Internationale.

Dès 1921, Cachin se trouva souvent au centre des tensions avec l’IC. En tant que directeur de l’Humanité, il fut critiqué lors de la réunion du Comité exécutif les 17 et 18 juin pour son manque de combativité antimilitariste. Après le IIIe congrès de l’IC, Souvarine*, nouveau secrétaire du Présidium, mit en cause la mauvaise volonté de l’Humanité pour relayer la politique de l’IC. Il se plaignit du manque de liaison et d’informations en provenance de France. Cachin s’en expliqua le 7 septembre : « Vous savez combien mon temps est pris et à quel surmenage incessant m’oblige la pauvreté de notre personnel. Je passe ma vie dans des trains, et encore, je suis très loin de suffire à toutes les demandes qui nous parviennent. Ajoutons à cela le travail de Paris et du journal, c’est la seule excuse, mais elle est suffisante, du retard que j’ai pu mettre à vous écrire, ainsi qu’à nos camarades de l’Exécutif. » L’attachement à l’Internationale et sa bonne foi, Cachin ne cessait de les réitérer : « Ce que je veux répéter d’abord, c’est que le Parti français est désormais attaché à la IIIe Internationale de la manière la plus solide » (lettre du 18 novembre 1921, RGASPI, 495-1-2). Cachin se faisait régulièrement rassurant dans sa correspondance pour calmer les appréhensions et l’anxiété d’une direction de l’IC qui s’inquiétait d’un double jeu possible des dirigeants français, d’autant moins liés par les décisions du IIIe congrès qu’ils n’y avaient pas participé. Les semaines suivantes les tensions persistèrent au point que Cachin obtint de l’IC que Souvarine* soit déchargé du suivi exclusif des affaires françaises. Auprès d’Humbert-Droz*, venu en mission, il défendit sa conception du journal ouvert sur l’actualité politique et sociale à destination d’un large lectorat.

Il fut réélu membre du comité directeur au 1er congrès (Marseille : 25-30 décembre 1921) et conserva dans le Parti une position d’autant plus importante que la gauche décida de démissionner en bloc des organismes dirigeants et d’en appeler à l’IC au nom du soutien à Souvarine* non réélu. Critiqués depuis plusieurs mois pour leur manque de fermeté les dirigeants du PCF, notamment Frossard* et Cachin, ne manquèrent pas de réagir avec vigueur aux thèses de l’IC sur le Front unique. Ainsi lors de la réunion des secrétaires fédéraux, Cachin s’exprima sans ambages et fermement : « Il faut dire à l’Internationale qu’en France la tactique du Front unique ne peut produire de résultats… Il y a en France un beau et grand Parti. Il faut dire aux camarades de l’Internationale : ne risquez pas de briser l’arme excellente que l’Internationale possède en France. » Dès lors les dirigeants de l’IC insistèrent pour que la direction française se rende à Moscou. Cachin, à défaut de Frossard*, se trouva ainsi investi des responsabilités les plus importantes qui le mirent dans une position singulière. Sollicité par le gouvernement soviétique et l’IC pour jouer un rôle diplomatique d’intermédiaire, il fut également amené à s’expliquer sur l’attitude réticente du PC de France à l’égard des orientations de front unique. Lorsque, fin janvier 1922, se tint à Berlin, sous la houlette de l’IC, une conférence des partis communistes français et allemand débouchant sur un appel commun mentionnant le front unique, la direction du PCF protesta vivement en réaffirmant qu’elle était seule habilitée à engager le Parti sur un texte dont le contenu n’avait pas été encore discuté. Mais la présence de Cachin à Berlin obéissait également à d’autres préoccupations puisqu’en cette occasion, le 29 janvier, il rencontra Radek qui lui confia la mission de sonder le gouvernement français sur la possibilité de contacts entre l’État français et le pouvoir soviétique. Cet épisode, mentionné par Cachin dans son carnet, fut divulgué deux mois plus tard par la presse de droite ce qui l’amena à s’expliquer devant la Chambre des députés le 31 mars. « J’ai vu, à Berlin, à la fin de janvier, le représentant des soviets, Karl Radek, je ne vous dissimulerai rien de toutes les tractations qui n’ont rien de secret. Je me suis empressé, d’ailleurs, de m’en ouvrir à tous ceux de mes camarades que j’ai pu rencontrer. »

Il assista ensuite à la première réunion plénière (plénum) du Comité exécutif de la IIIe Internationale (du 21 février au 4 mars 1922) à Moscou. Marcel Cachin, partit avec Renoult, Métayer et Ker*. Dans ses Carnets il relate de manière précise ses nombreuses rencontres avec les dirigeants soviétiques et certains responsables de l’IC. La sollicitude dont il fut l’objet explique qu’il ait pu à la fois défendre publiquement les réserves de la direction du PCF à l’égard de la politique de l’IC sans que les critiques virulentes de la gauche du Parti, représentée par Souvarine* et Treint*, n’entraînent une condamnation de Cachin. Celui-ci réussit à faire reconnaître pour le parti français la possibilité de conserver ses réserves à l’égard d’une politique qu’il promettait de ne pas combattre. Avant même son retour à Paris, il endossait ainsi le rôle dirigeant assumé partiellement par Frossard*.

Les mois suivants, l’IC s’efforça par différents moyens de réduire son influence et de lui enlever la direction de l’Humanité. Notamment parce que le directeur de l’Humanité n’avait pas approuvé les blâmes imposés à Renoult et au journal l’Internationale qu’il dirigeait. Les envoyés de l’IC, durant l’été 1922, ne parvinrent pas à réduire l’influence de Cachin mais ils l’obligèrent à composer. Cachin possédait une véritable popularité que lui conféraient ses articles quotidiens, son activité parlementaire et ses multiples interventions dans les réunions publiques du Parti. Humbert-Droz* notait sans plaisir : « la plus grave question reste l’Humanité. Le débarquement de Cachin est désirable à tous égards, mais l’opération sera difficile à cause de sa grosse popularité dans le Parti ». Venu en renfort pour faire valoir le point de vue de l’IC dans la préparation du congrès il se heurta à un Cachin véhément dont les arguments le frappèrent puisqu’il releva l’attachement du directeur de l’Humanité aux traditions politiques françaises : « le tempérament français ne pourra admettre qu’aux yeux de l’Exécutif subsiste une inégalité d’appréciation de la droite et de la gauche ». Les envoyés de l’IC, s’étant rendu compte de l’impossibilité de l’éliminer, proposèrent une transaction qui aboutissait à partager, à l’Humanité comme ailleurs, les postes de responsabilités entre la gauche et le centre. Ils préconisèrent ainsi, à l’ouverture du 2e congrès du PCF, le 15 octobre, que Cachin ait à ses côtés Rosmer* pour diriger l’Humanité. La solution de conciliation entre le centre et la gauche envisagée par l’IC n’aboutit pas après que le centre qu’il incarnait l’ait emporté de peu (1698 voix contre 1516 et 814 abstentions). Parmi les 24 membres du comité directeur, Cachin fut désigné comme seul directeur de l’Humanité.

En dépit des protestations et des démissions de nombreux militants de la gauche, Cachin protesta de sa bonne foi, de son attachement à l’IC dans un long éditorial de l’Humanité où il précisait à nouveau dans quel état d’esprit il envisageait de se rendre au IVe congrès de l’Internationale communiste : « Demeurer le grand parti politique de la classe ouvrière, telle est la mission du communisme français. Au IVe congrès nos délégués exposeront notre point de vue sur ce sujet central : ils le défendront en tenant compte des réalités de la psychologie française que l’on ne saurait méconnaître sans danger pour l’avenir même du Parti. » Il situait le débat sur un terrain qui lui était cher : celui du parti de masse dans le contexte politique français.

Au lieu de la marginalisation que la gauche avait envisagée pour Cachin et ses amis, c’est l’inverse qui était advenu à l’issue d’un congrès qui avait tourné à la confusion de Souvarine* et de la gauche. Le IVe congrès de l’IC, quelques semaines plus tard, allait renverser à nouveau la situation. Cachin, Frossard* ayant décliné l’invitation, conduisait la délégation française qui se rendit à Pétrograd où, début novembre, s’ouvrit le dernier congrès de l’IC auquel Lénine assista. Une commission spéciale fut constituée pour statuer sur la situation du PCF. Sa mise au pas était l’objectif de l’IC qui n’avait pas accepté les décisions du récent congrès du parti français. Les dirigeants de l’IC annoncèrent une réorganisation de la direction du PCF conformément aux principes de la parité qu’ils avaient préconisés. Les ménagements dont Cachin fut l’objet sont d’autant plus remarquables que Frossard* fut violemment mis en cause. Dans le nouvel organigramme, Cachin conserva seul la direction de l’Humanité, même si le secrétaire général du journal, Dunois*, pouvait en cas de désaccord en appeler au bureau politique. Cachin, le 2 décembre 1922, approuva au nom du centre la résolution de l’IC qui exposait la nouvelle organisation de la direction du Parti et annonçait l’obligation faite aux communistes français de rompre avec tout engagement dans la franc-maçonnerie. Il ajouta qu’il appliquerait sans réserve cette résolution qui prévoyait la fin des fractions dans le Parti. Humbert-Droz* mena des tractations au terme desquelles Cachin ayant obtenu l’assurance qu’il conserverait la direction de l’Humanité, donna son soutien aux décisions de l’IC : « Fort peu sûr de la loyauté de Cachin, [Humbert-Droz* proposa] à Trotsky* d’obtenir de lui l’engagement personnel qu’il soutiendrait à Paris les décisions prises. De cette garantie dépendrait son maintien à la direction de l’Humanité à laquelle il tenait par-dessus tout. » Trotsky* s’y employa ostensiblement en s’adressant publiquement à lui lors du banquet offert à la délégation française. L’engagement pris alors par Cachin semble avoir été déterminant pour l’IC qui avait désormais un point d’appui parmi les leaders historiques du Parti. « Ce n’est qu’une fois cette promesse arrachée que la décision prévue par la Commission française fut soumise à l’approbation du congrès. » De retour en France, Cachin défendit sans réserve les décisions de l’IC, au cours de ses conversations avec Frossard* et devant le comité directeur. Dans l’Humanité, il expliqua sa position en faveur du respect des engagements pris à Moscou lors du congrès de l’IC : « les délégués de toutes tendances… ont donné là-bas l’assurance qu’ils les défendraient loyalement. Ils demandent à tous les membres du Parti d’accepter, comme ils le font eux-mêmes, la discipline de l’Internationale et de demeurer fidèles à la seule grande force révolutionnaire qui se dresse dans le monde ».

La constitution d’un comité d’action, rassemblant la CGTU et le PCF mais aussi l’ARAC, contre la guerre et l’impérialisme, le 22 décembre, marqua le début de l’action contre l’intervention annoncée de l’armée française en Allemagne pour imposer le paiement des réparations. Cachin, l’un des membres fondateurs de ce comité d’action au titre du Parti communiste participa sans tarder à sa campagne de propagande en faveur du prolétariat allemand.

Afin de frapper l’opinion, il fut décidé d’organiser avec les autres partis communistes européens une conférence internationale qui se tint à Essen du 6 au 9 janvier 1923. Le rôle de Cachin, la personnalité française la plus connue, fut bientôt dénoncé par le ministre de l’Intérieur : « au cours de ces conférences, Cachin exhorta les masses ouvrières à se montrer courageuses et à livrer le bon combat, c’est-à-dire le combat contre les troupes d’occupation par tous les moyens possibles ».

Dès le 10 janvier, veille de l’intervention militaire française dans la Ruhr, les responsables du comité d’action furent arrêtés et inculpés d’attentat et de complot contre la sûreté intérieure et extérieure de l’État. Cachin, du fait de son statut de parlementaire ne pouvait être arrêté sans que son immunité fût levée. Le gouvernement fut donc conduit à demander aux députés qu’ils se prononcent en ce sens. Une commission parlementaire ayant été constituée, après que le ministre de la Justice eut été entendu, ce fut au tour de Cachin de s’expliquer, le 15 janvier. Accusé d’avoir porté atteinte à la sûreté de l’État par ses discours, il choisit de défendre le Comité d’action tout en récusant les propos d’incitation à la résistance armée qui lui étaient imputés. La droite parlementaire se rallia aux propositions gouvernementales d’engager des poursuites contre le Parti communisme, en inculpant notamment Cachin. À l’issue d’une séance houleuse, l’Assemblée nationale vota à une large majorité la levée de l’immunité parlementaire de Cachin. Son inculpation fut dès lors inscrite dans la dénonciation du complot communiste qu’aurait fomenté l’Internationale communiste. Cette campagne anticommuniste dont Cachin, emprisonné à la Santé, fut la victime la plus célèbre, eut paradoxalement comme premier résultat de sauver le PCF d’une grave crise interne. La démission du secrétaire général du Parti, de Frossard*, accompagnée du départ de nombreux élus, rédacteurs de l’Humanité et responsables fédéraux aurait pu engager un processus de désagrégation du Parti d’autant que les partants affichaient leur ambition de constituer un nouveau Parti communiste fidèle aux traditions françaises du socialisme démocratique.

Le conseil national du PCF, le 21 janvier 1923, ratifia les modifications opérées par le IVe congrès de l’Internationale dans la direction du parti et affirma l’unité du Parti face à l’action dissidente de Frossard* dont le départ continuait d’inquiéter. Cachin, fidèle à la politique de l’IC, emprisonné après avoir défendu la politique du Parti, devint le symbole de la nouvelle orientation du communisme français. Zinoviev*, au nom de la direction de l’IC, lui adressa une lettre d’encouragements et de félicitations en plus du salut transmis à tous les dirigeants emprisonnés : « Au camarade Marcel Cachin, Cher ami, Ainsi donc, vous êtes au repos à la Santé beaucoup plus tôt qu’on ne pouvait s’y attendre. Vous et les autres camarades emprisonnés avec vous avez sauvé l’honneur du prolétariat français. Votre courageuse conduite a été hautement appréciée des communistes de tous les pays. Maintenant chacun de vos actes attirera l’attention des ouvriers avancés du monde entier. » Les dirigeants de l’IC, mis en cause par le biais d’un discours de Boukharine lors du dernier congrès, ripostèrent en souhaitant que Cachin réclame leur présence au tribunal ! Zinoviev* écrivit à Cachin : « Le camarade Boukharine et moi nous voudrions bien être avec vous au banc des accusés, car tout l’acte d’accusation dressé contre vous est basé sur les documents de l’Internationale communiste, les discours prononcés au Congrès, etc. Mais il est bien peu probable que nous puissions être à vos côtés devant le tribunal. Peut-être pourtant, jugerez-vous utile d’exiger publiquement que l’on nous appelle officiellement en qualité de témoins à votre procès. » Il s’employa à le faire, par l’entremise de ses avocats mais sans succès. Cachin répondit à Zinoviev* : « Lorsque viendra le procès, nous ne manquerons pas de vous citer, Boukharine et vous, comme témoins devant le tribunal. Nous recherchons avec nos avocats, les moyens de contraindre les magistrats à nous accorder satisfaction. Nous nous réjouissons à l’idée que par ce moyen vous pourriez, tous les deux, venir en France où votre présence et votre déposition auraient certainement une répercussion très puissante. » L’événement, par son caractère sensationnel, aurait pu se retourner contre le gouvernement. Finalement l’instruction contre Cachin et ses camarades tourna court : les pièces versées au dossier de l’accusation pour attester de directives militaires secrètes contre l’armée française ne résistèrent pas à la critique de la défense et à l’examen des experts qui jetèrent le doute sur les preuves apportées par les services de renseignement français en Allemagne. Cachin et ses camarades furent, à la demande d’un pouvoir judiciaire mal à l’aise, déférés devant le Sénat institué en Haute Cour de Justice. Remis en liberté provisoire le 11 mai, Cachin comparut le 24 mai devant les sénateurs. Il était accusé par le Procureur général du parquet d’attentat contre la sûreté de l’État. L’accusation, à défaut de pouvoir produire des preuves tangibles d’un complot, imputait au PCF, section de l’Internationale communiste, une action au service de l’étranger dans un but conspiratif. L’enjeu de cette comparution était essentiellement politique puisque le Sénat se voyait invité à se prononcer sur une accusation politique permettant de pénaliser toute organisation communiste. Cachin réagit vigoureusement en plaçant le débat sur le terrain politique : « Le réquisitoire tend uniquement à instaurer devant la Cour de justice le procès de la IIIe Internationale et de l’Internationale syndicale rouge, et vise à mettre hors la loi de ce pays les organisations politiques et syndicales se rattachant à l’une ou l’autre de ces internationales auxquelles les inculpés se font honneur d’appartenir. » Délibérant à huis clos, la majorité des sénateurs refusa finalement d’engager des poursuites contre Cachin et désavoua le gouvernement.

Au Parlement, il multiplia les interpellations à l’adresse du gouvernement. En quelques mois la figure de Cachin, déjà populaire dans le Parti, prit une nouvelle dimension. En revanche son rôle à l’Humanité était limité par le contrôle serré que Souvarine* et ses anciens amis de la gauche exerçaient sur le journal. Lorsque la direction de l’IC décida de réunir à Moscou une réunion extraordinaire du Présidium pour préparer concrètement l’action révolutionnaire en Allemagne, Cachin fut désigné, aux côtés des deux secrétaires du Parti, Sellier* et Treint*. Arrivé à Moscou, le 17 septembre au soir, Cachin fut, dès le lendemain, mis dans le bain des travaux du Présidium qui envisagea la prochaine mise en œuvre de la révolution allemande. Il participa à des rencontres avec Brandler et Eberlein* dans le but notamment de coordonner l’action des partis de France et d’Allemagne. La Conférence, ouverte par Zinoviev*, envisagea les différentes étapes du processus révolutionnaire. Dans son Carnet ne figurent que de brèves mentions sur les séances et les différentes personnalités qu’il rencontra. Visiblement, il n’était pas impliqué dans les discussions qui envisagèrent les modalités organisationnelles de la prise du pouvoir. Mais même Souvarine*, pourtant membre du Présidium, était à l’écart. Après avoir visité quelques expositions, fait un tour à la campagne, rencontré Trotsky, avec lequel il déjeuna, retrouvé Clara Zetkin* au Kremlin, puis donné une interview à l’agence Rosta et un article à la Pravda, il prit l’avion de Moscou à Koenigsberg, avant d’emprunter le chemin de fer pour rallier Paris par Berlin. Dès le 8 octobre, devant le BP, il compléta le rapport présenté par Treint* en insistant sur les liaisons à renforcer avec le PCA.

En 1924, face au lancement de la bolchevisation puis de la crise qui agita la direction du Parti et déboucha sur les exclusions ou les démissions de Souvarine*, Rosmer*, Monatte, Cachin avait perdu la position prééminente qu’il occupait dans le groupe dirigeant depuis la fondation du Parti. Son activité parlementaire et son rôle à l’Humanité lui conservèrent cependant une position de premier plan. Lors du congrès du PCF, en janvier 1925, il resta en retrait dans les débats sur la réorganisation, consacrant son activité au travail parlementaire et au journal. Il prit en charge la préparation des élections municipales pour lesquelles il réclama des décisions du BP à propos des investitures et de la prochaine campagne électorale. C’est à ce titre qu’il fit partie de la délégation qui se rendit à Moscou à l’occasion de la 5e réunion plénière du Comité exécutif de l’IC. Il profita de son arrêt à Berlin où il régla ses problèmes de passeport pour rendre visite à ses collègues et camarades du Reichstag dont il admira les conditions de travail car ils bénéficiaient comme tous les groupes parlementaires de locaux spécifiques. Cachin retrouva parmi ses compagnons de voyage, Monmousseau* et Dudilleux*, syndicalistes de la CGTU, qui se rendaient à Moscou pour participer à une grande explication sur la stratégie syndicale du PCF. Le reste de la délégation était déjà sur place car elle participait à une conférence sur l’organisation des partis qui se tint juste avant le plénum. Arrivé le 12 mars 1925 avant l’ouverture du plénum, Cachin multiplia les contacts et les visites : certaines rencontres protocolaires se résumaient à des visites d’usines ou des discours de circonstances, comme celui qu’il prononça le jour anniversaire du début de la Commune de Paris. Mais le plus souvent ces rencontres lui fournissaient l’occasion de discussions grâce auxquelles Cachin s’informait sur le climat et la situation réelle de l’Internationale communiste. Il en profitait également pour noter les évolutions significatives survenues dans la vie quotidienne des Moscovites. Nombre des informations qu’il a récoltées au fur et à mesure de ses rencontres recoupent et éclairent ce qu’il dit ensuite en séance plénière.

Le 5e plénum qui s’ouvrit le 21 mars après une séance préparatoire du Présidium, à laquelle Cachin avait été convié, tint sa 14e et dernière séance le 6 avril. Le précédent plénum s’était réuni en juillet 1924, au lendemain du congrès de l’IC. Cette fois-ci, la réunion du plénum n’était pas associée à celle d’un congrès, elle en tenait lieu. Neuf mois après le 5e congrès qui avait marqué un tournant dans la politique de l’IC, son comité exécutif se réunissait pour faire un premier bilan de la bolchevisation des partis communistes annoncée en 1924.

Cachin en compagnie de Semard*, le secrétaire général, fit partie du présidium, signe d’une notoriété reconnue. Il siégeait également dans la commission paysanne. Il rencontra Boukharine et Staline*, avec qui il s’entretint de la nouvelle politique suivie par le parti bolchevique à l’égard des paysans. La mise à l’écart de Trotsky* lui fut racontée par Kolarov* mais aussi par Rakowsky* qui le renseigna sur les méthodes mises en œuvre pour isoler celui qui, un an plus tôt, était encore le dirigeant le plus populaire dans l’armée et le Parti. Participant à la commission qui examina la situation du Parti communiste tchèque, il fut frappé par l’intervention qu’y prononça Staline* dont il releva surtout les attitudes : le discours de Staline devant la commission fut un moment essentiel que Cachin nous relate avec précision. Sensible à sa manière, il apprécia la sobriété de son expression mise au compte d’un souci conciliateur : « Il parle sans éclat, d’une voix blanche, avec des gestes sobres, sur le ton de la conversation avec quelques notes. Teint jaune d’oriental, la figure barrée d’une moustache noire et drue. »

Cachin, publiquement félicité pour son rôle historique et son appui aux décisions de l’IC, conservait un contact privilégié avec certains de ceux qui étaient pourtant la cible des critiques pour avoir manifesté des réserves à l’égard de la bolchevisation et de la politique conduite par Zinoviev* depuis le début de 1924. Les échanges de Cachin avec Clara Zetkin* et Smeral*, aussi concis qu’ils aient été, n’en sont pas moins éclairants sur la pertinence de critiques auxquelles Cachin, en dépit de sa grande prudence, prêtait une oreille attentive. Clara Zetkin était marginalisée dans le PCA depuis la mise à l’écart de ses amis et indignée par la mise en cause du luxembourgisme. Cachin recueillit ses confidences avec attention et circonspection : « Clara Zetkin est très amère. Elle déclare que la IIIe Internationale est de plus en plus faible, qu’elle ne contient que les déchets de la IIe. La politique de l’Exécutif qui se substitue aux sections nationales et ne leur laisse pas le développement plus libre affaiblit tous les partis. » Ce jugement était conforté par son analyse de la situation présente des partis communistes européens dont elle méprisait les dirigeants : « En France, Tr (eint*) n’est qu’un imbécile et S. G (irault*) une dinde et cependant c’est par eux que se dirige l’Exécutif… En Allemagne, nul ouvrier ne peut avoir confiance en R. F (isher) et M (aslow). » Elle en imputait la responsabilité aux conceptions stratégiques de l’Exécutif de l’IC : « Trop souvent à l’Exécutif on veut violenter les conditions historiques ; ce n’est pas un parti petit et pauvre faisant un putsch qui peut compter. C’est un grand parti ouvrier bien dirigé par des hommes clairvoyants, de sens politique. » À ces remarques, Cachin n’ajoute aucun commentaire mais il ne pouvait ignorer leur validité dans le cas français.

Le 20 juillet 1925, l’Humanité publia un appel du Comité central d’action contre la guerre du Maroc. Cachin fut inculpé de provocation de militaires à la désobéissance. Jugé le 12 octobre de la même année, il fut condamné à treize mois de prison et 3 000 F d’amende, peine confirmée le 10 décembre 1925 ; il vit sa peine portée à quinze mois et 2 000 F en 1926 à Saint-Nazaire. Finalement, il fut condamné le 10 mai 1927 à six mois de prison et 2 000 F d’amende avant de voir ses peines confondues le 18 juillet 1927 par le tribunal de Rennes. Il venait à peine d’être libéré après un épisode amusant : écroué le 4 juillet à 15 heures à la Santé, il en sortit à 19 h 40 le soir même. Par un vote presque unanime, la Chambre des députés avait en effet requis sa levée d’écrou pendant la session parlementaire. Apprenant la nouvelle de la bouche du procureur de la République, M. Scherdlin, Marcel Cachin, déjà grisonnant, lui répondit avec humour : « Mais si, d’aventure, je refusais de sortir… — « Nous serions dans l’obligation de vous expulser ! » riposta M. Scherdlin (d’après le compte rendu du Journal du 5 juillet 1927). Cachin rentra à l’Humanité écrire son article quotidien… Le 18 juillet, il fut donc à nouveau écroué. Libéré le 3 novembre, il partit faire campagne pour les cantonales dans le Finistère. Arrêté à nouveau le 12 janvier 1928 à la sortie de la Chambre, il fut conduit à la Santé pour être définitivement élargi le 22 juin. Marcel Cachin venait, en cinq ans et par trois tranches successives, de purger son année de prison. Pour ne pas mettre en péril la situation financière de son ménage, il avait fait prononcer la séparation de biens d’avec son épouse le 11 avril 1927. En prison, il avait été réélu député du XVIIIe arrondissement de Paris, le 29 avril 1928, par 8 119 voix contre 5 619 à M. de Gouvion Saint-Cyr.

Libéré, il se rendit en URSS pour le VIe congrès de l’Internationale communiste (Moscou : 1er juillet-1er septembre 1928). Lors de ce séjour il suivit de près les travaux de l’IC mais dans une position affaiblie. Devenu la cible des critiques portées contre le parlementarisme et le légalisme, il fut vivement mis en cause au cours de la discussion sur la question française. À propos de ses réticences à l’égard de la nouvelle tactique électorale, dite « classe contre classe », il refusa d’être rangé dans un petit groupe qui seul aurait été réservé. Il notait qu’au départ cette attitude était largement partagée par la direction du Parti, y compris le secrétaire général, mais pour lui, les hésitations de départ, loin d’être anormales et le signe d’un désaccord grave, étaient à la mesure de la nouveauté introduite par l’orientation de l’Internationale. « Lorsqu’on vous apporte une nouvelle de cette gravité et de cette importance, on peut tout naturellement présenter des observations, des réserves. » Il indiqua clairement, bien qu’à mots couverts, que celles-ci s’étaient retrouvées au plus haut niveau : « ces hésitations ont été partagées par tout le monde, depuis le secrétariat jusqu’aux membres du bureau politique ».

Pour lui la direction devait continuer à rassembler largement les différentes générations et sensibilités. Il prit ainsi le contre pied des propositions élaborées par Barbé* en faveur d’une direction resserrée et homogène. Contestant l’épuration qui se préparait il lui opposa le choix du rassemblement de toutes les forces dirigeantes. « Je pense que nous n’aurons pas trop de toutes nos forces ; nous traversons des moments pénibles, très durs, et je pense que dans ces moments tout le monde peut être utilisé. Je pense qu’il n’y a pas de camarades, même parmi ceux que l’on sent visés, qui ne soient disposés à obéir de la façon la plus claire et à comprendre la nécessité d’une discipline très sévère. » Ces propos suscitent des réactions négatives et critiques comme celle de Thorez qui conteste sur le fond l’analyse de Cachin : « Le danger maintenant consisterait précisément, sous prétexte de maintenir à tout prix une homogénéité factice, de maintenir un compromis sur la base de l’amitié, de la bonne volonté des camarades, et de ne pas donner au Parti la direction qu’il exige, qu’il attend et qu’il veut. »

La place de Cachin dans la direction du PCF ne faisait pas l’unanimité. Mais, contre l’avis des nouveaux dirigeants du PCF qui souhaitaient l’écarter, l’IC semblait soucieuse de le ménager comme l’attestent les propos rassurants de Manouilski, qui s’efforça de réconforter Cachin, et les propositions faites officiellement par Humbert-Droz* : « Le bureau politique doit avoir une majorité homogène qui ait la possibilité de diriger le Parti, ce qui n’exclut pas que quelques camarades qui, par leur influence, leur expérience, par les courants qu’ils représentent dans le Parti soient dans le bureau politique. » Il cita ainsi le cas de Cachin, qui, par son expérience, sa compétence et son esprit de discipline, avait sa place dans la direction. Il ajouta cependant, comme pour rassurer après avoir inquiété : « Je dis franchement qu’il serait dangereux que le camarade Cachin ait en mains entièrement la direction du Parti. » En conclusion de ces remarques, il préconisait donc « un renforcement de la majorité du bureau politique, sans éliminer des camarades comme Cachin ».

La position de Cachin, à l’intérieur de la direction du PCF, apparaissait plus affaiblie qu’elle ne l’était au plan de l’Internationale. Les ménagements dont il était l’objet de la part des dirigeants de l’IC lui conféraient une place exceptionnelle au sein d’un bureau politique dans lequel il était toutefois marginalisé. S’ouvrit ainsi pour lui une période difficile, en 1929 et 1930, pendant laquelle son activité comme parlementaire et surtout comme directeur de l’Humanité fut mise en question.

Il rentra en France après avoir été élu au Présidium et élevé par les autorités soviétiques à la distinction de « Cosaque honoraire ». L’année 1929 vit son maintien au comité central et au bureau politique du Parti communiste (SFIC) au 6e congrès du PC (Saint-Denis : 31 mars-7 avril). Après la faillite de la Banque ouvrière et paysanne qu’avait créée Georges Marrane, Cachin engagea une vaste campagne destinée à sauver l’Humanité criblée de dettes. De là naquirent les Comités de défense de l’Humanité. La direction du Parti, qui comptait prendre en main son organe central, fit expulser sept rédacteurs dont Georges Altman et confia le véritable pouvoir à Florimond Bonte, rédacteur en chef. Vers la fin de 1929, Marcel Cachin tomba malade. Il souffrait d’anémie cérébrale et Jacques Doriot* le remplaça provisoirement à la direction du quotidien, au sein d’une troïka dans laquelle il siégeait aux côtés de Florimond Bonte et de Jules Raveau.

Cachin, visiblement en retrait, était mis à l’index par la direction Barbé*-Celor*-Lozeray* quand celle-ci avait la charge du parti français. Cependant, même pendant ce cours ultra-sectaire de l’Internationale communiste dit de la « Troisième période », Cachin se plia aux exigences du comité exécutif et fit front avec le régime soviétique (il commenta par exemple, au premier trimestre 1931, le procès du « parti industriel » qui préfigurait les grands procès de Moscou et prit à son compte les éléments de l’accusation). Toutefois, selon le témoignage d’André Ferrat* qui assistait à ses côtés au procès, il sursauta en entendant un des accusés avouer qu’il avait rencontré le président de la République française au Café de la Paix, pour préparer la ruine de l’industrialisation de l’Union soviétique. Au 6e plénum de l’IC (25 mars-15 avril 1931), Marcel Cachin rapporta sur le danger de guerre et fut réélu au Présidium de l’Exécutif. Son retour était d’autant plus remarquable qu’il avait lieu au moment où les jeunes dirigeants qui l’avaient évincé étaient à leur tour l’objet des critiques de l’IC. Cachin tint le rôle, à première vue inattendu, de rapporteur en raison de son statut de parlementaire communiste français. En 1931, la France était considérée comme le principal fauteur de guerre contre l’URSS. Il revenait d’autant plus à Cachin d’intervenir qu’il avait peu de temps auparavant mis en cause, à la tribune de la Chambre des députés, à Paris, la diplomatie française à l’égard de l’URSS. Ce pourquoi les dirigeants de l’IC l’avaient félicité. À son arrivée à Moscou, Fried*, Stepanov* et Piatnistki* lui fournirent la documentation et les matériaux qui lui servirent à élaborer un rapport préparé par la direction de l’IC. La dénonciation du rôle de la France comme chef de file de l’impérialisme attaché à réaliser l’encerclement économique, diplomatique et militaire de l’URSS prit un relief particulier grâce à Cachin. S’il reprenait, pour illustrer son propos critique à l’égard de l’impérialisme français, les mêmes exemples qu’il avait employés devant la Chambre des députés, il ne mentionnait pas en revanche l’impérialisme allemand, conformément à l’orientation de l’IC qui analysait avec optimisme la situation allemande. L’émergence d’une nouvelle orientation à partir de 1932 allait favoriser le retour de Cachin sur le devant de la scène communiste tant nationale qu’internationale. Même s’il était handicapé par son âge et sa santé, il restait l’objet d’une grande sollicitude de la part des dirigeants de l’IC. À la fin de l’année 1932, à l’occasion d’un séjour dans le Caucase, il fut reçu au Présidium de l’IC et y présenta un rapport sur la dynamique du rassemblement contre le fascisme. La détente entre la France et l’URSS, après leur signature d’un pacte de non-agression, créa une situation qui convenait bien à un homme comme Cachin.

Au 7e congrès du PC (Paris : 11-19 mars 1932), il avait été réélu au comité central et au bureau politique. Après la fusion en juin 1933 du congrès antifasciste européen tenu à Paris salle Pleyel avec le Comité de lutte contre la guerre (dit « d’Amsterdam ») et la formation du Comité de lutte contre la guerre et le fascisme « Amsterdam-Pleyel », Cachin devint l’une des personnalités les plus en vue du mouvement. Plus enclin à la représentation qu’à l’exercice réel du pouvoir politique, capable, grâce à ses relations dans tous les milieux, de faciliter les rencontres et les ralliements, il sortit d’une passe difficile. Avec la politique du Front populaire, Cachin retrouva un rôle de premier plan comme l’atteste sa participation au VIIe congrès de l’IC, en juillet 1935. Pour les militants comme pour les dirigeants de l’Internationale communiste, il restait la figure la plus populaire et représentative du communisme français. Son voyage illustre l’originalité de sa position au sein du PCF. Il fit partie de la délégation officielle du Parti et intervint en tant que tel à la tribune du congrès mais il resta à l’écart comme en témoigne son emploi du temps très différent de celui de ses camarades. Parti beaucoup plus tôt et résidant en dehors de Moscou, plusieurs semaines durant, il n’assista qu’à la moitié des travaux du congrès. Il rencontra les dirigeants de l’C auxquels il raconta les progrès de l’union à l’occasion des manifestations du 14 juillet avant d’intervenir en séance plénière. Son intervention eut lieu du 27 juillet. Cette allocution recueillit les félicitations des dirigeants soviétiques pour une raison dont il n’était pas dupe : « la délégation soviétique a surtout apprécié le chapitre sur les rapports entre la France et l’URSS ». En fait, il avait surtout souligné la continuité d’une ligne dont il célébrait la capacité d’adaptation, gommant ainsi la nouveauté de la politique de front populaire présentée comme l’aboutissement d’une orientation inchangée. Cachin n’évoqua que de manière feutrée le sectarisme auquel le PCF avait sacrifié des années en dédouanant l’IC de toute responsabilité. Cachin déclara ainsi : « Il (le parti…) était devenu une secte, il a su trouver le chemin des masses. Maintenant, il défend tenacement les revendications immédiates des travailleurs. Il est descendu de l’abstraction dans la vie. Bref, il a su appliquer la tactique maîtresse de l’Internationale communiste, celle du Front unique qui a été complétée par celle du Front populaire. » Il apporta enfin son soutien au rapprochement diplomatique de l’URSS avec la France en se portant garant de l’accord des communistes français. De retour en France, il plaida pour une entrée des communistes dans un gouvernement de front populaire ce qui lui valut une semonce du présidium de l’IC dès le mois d’octobre. Élu sénateur de la Seine, le 20 octobre 1935, il défendit brillamment la politique de front populaire lors du 8e congrès du PCF (Villeurbanne : 2225 janvier 1936). Toujours actif dans les mouvements antifascistes et pacifistes, il avait participé, en mars 1936, au rassemblement international de Bruxelles. Après la victoire électorale du Front populaire, Cachin ne faisait pas mystère de son penchant pour une participation gouvernementale toujours critiquée et interdite par l’IC. Son dernier voyage à Moscou au titre de l’IC se déroula au début de l’année 1937, lorsqu’il assista à Moscou aux grands procès politiques. À l’instar des accusés qui confessaient leur « culpabilité », Marcel Cachin se fit aussi le porte-parole de l’accusation en choisissant les titres de ses articles : « Les victimes dénoncent les crimes et exigent un verdict impitoyable ». Peut-être sincère, il expliquait : « Nous avons entendu tout cela de nos oreilles, nous avons vu de nos yeux. Nous dirons des détails typiques, irréfutables, écrasants, dans les jours qui viennent » (l’Humanité du 27 janvier 1937). Le 3 février 1937, il présenta devant le présidium un long rapport sur les conquêtes du Front populaire en exposant la politique du PCF et ses résultats en terme d’adhérents, de militants et de lecteurs de l’Humanité (RGASPI, 495/2/244).

Marcel Cachin avait presque soixante-dix ans lorsqu’éclata, fin août 1939, la nouvelle du Pacte germano-soviétique de non-agression. Il fut, comme la plupart des dirigeants communistes français, surpris par l’événement mais ne manifesta pas pour autant de réserve vis-à -vis de la position nouvelle de Staline. Le 2 septembre 1939, il vota avec Clamamus, son alter ego au Sénat, les crédits militaires demandés par le gouvernement et adressa à Léon Blum une lettre dans laquelle il affirmait notamment : « À cette heure grave, le Parti communiste affirme que si Hitler déclare la guerre à la France, il trouvera devant lui le peuple uni, les communistes au premier rang, pour défendre la sécurité du pays » (Le Populaire du 9 septembre 1939). Le 6 septembre, Marcel Cachin envoyait une lettre aux sénateurs, réclamant la reparution de son journal l’Humanité qui avait été saisi le 25 août, puis définitivement suspendu le 26. Le 16 septembre 1939, il présida une réunion du groupe parlementaire communiste dont le communiqué final résumait en ces termes son attachement à la lutte anti-hitlérienne : « Le groupe a adressé un fraternel hommage aux héroïques combattants de Varsovie, hommes et femmes du peuple qui, animés d’un grand courage et du désir d’en finir vraiment avec l’hitlérisme, tiennent en échec depuis plusieurs jours, les hordes fascistes. » L’entrée des troupes soviétiques dans la partie orientale de la Pologne le lendemain même de la réunion, le tournant général de la politique de l’Internationale communiste en faveur d’une dénonciation des deux camps menant la guerre, la nouvelle rencontre Molotov-Ribbentrop du 28 septembre, allaient profondément modifier le sens de la propagande du PCF dans les semaines qui suivirent.

Toujours est-il que la vie de Marcel Cachin changea complètement. Dirigeant d’un parti dissous (depuis le 26 septembre 1939), directeur d’un journal interdit, il fut également chassé de la maison qu’il occupait depuis début 1936. S’il s’était retiré dans une petite localité bretonne au lieu d’être associé à la nouvelle direction clandestine du Parti, c’est qu’il était fortement critiqué par l’IC. Celle-ci, par divers télégrammes de Dimitrov*, essaya de le faire intervenir sans attendre pour défendre la nouvelle politique dictée par Staline* : « Transmettez Cachin Internationale compte sur lui pour une ferme déclaration devant première réunion Sénat » (19 novembre 1939 - 495, 184, 10 ). Rapidement la direction de l’IC, sous l’impulsion de Marty*, s’inquiéta des prises de position de Cachin (Adrien) et souhaita qu’il vint en URSS pour l’empêcher de prendre des positions contraires à celles de l’IC : « Insistons que Adrien [M. Cachin] quitte Nevers et vienne à l’étranger ou chez nous. Son séjour à Nevers inutile. Il y a danger que la réaction bourgeoise exerçant pression utiliserait dans son but passivité et fautes de Adrien » (27 décembre 1939 495, 184, 4).

La lettre qu’il adressa le 14 décembre 1939 à Marx Dormoy témoigne assez bien de son état d’esprit : si elle prend de façon sincère et habile la défense de la politique extérieure de l’Union soviétique, son contenu tranchait cependant avec le discours des tracts du PCF par son absence de caractérisation de la guerre comme impérialiste, et sa courtoisie ostentatoire à l’égard du « citoyen Marx Dormoy » tandis que la propagande clandestine du Parti dénonçait le « Citoyen Blum »). Mais Cachin s’y refusa (télégramme de Tréand* du 7 février 1940 : « Vieil ami [M. Cachin] ne veut pas partir ») et conserva une démarche personnelle faite de fidélité à l’Internationale sans pour autant en reprendre toutes les analyses.
Lors de la séance du Sénat où il fut déchu de son mandat de sénateur, il intervint après s’être entretenu avec Maître Marcel Willard*, avocat du Parti. Il affirma sa loyauté à ses idéaux et défendit la politique de l’URSS. Pour autant, sa dénonciation de l’hitlérisme et sa manière d’affirmer ses convictions antifascistes tranchaient avec le discours de l’IC qui s’en inquiéta.

Sous l’Occupation, bien que toujours membre statutaire du bureau politique, il n’avait plus de lien avec les instances dirigeantes du parti clandestin. Cachin fut arrêté par la police allemande et emmené avec son gendre Paul Hertzog à Saint-Brieuc où les deux hommes passèrent la nuit avant d’être transférés le lendemain à la prison de Rennes. De même source (et sur la base du témoignage de P. Hertzog), les prisonniers furent, après une dizaine de jours, conduits à la Santé. Élargi mystérieusement de prison le 17 octobre 1941 à l’instigation du chef de la Gestapo à Paris, le commandant Boemelburg, et à la suite de son gendre qui avait été libéré la veille, Marcel Cachin gagna alors le domicile de sa fille à Suresnes où il se reposa. Cachin, qui avait été interrogé dans les services de la Gestapo, rue des Saussaies, n’aurait promis à Boemelburg qu’un témoignage de sa bonne foi sous la forme d’un texte de 19 pages qu’Auguste Havez*, responsable du Parti, aurait approuvé dans la forme comme dans le fond. En juin 1942, un passage de sa lettre fut utilisé pour combattre la politique de lutte armée préconisée par la direction du PCF. Il s’agissait des lignes suivantes : « On m’a demandé si j’approuvais les attentats contre la vie des soldats de l’armée allemande. Je réponds que les attentats individuels se retournent contre les buts que prétendent atteindre leurs auteurs. Je ne les ai jamais préconisés ni suscités. J’en ai toujours détourné mes camarades. »

Marcel Cachin fut arrêté le 5 septembre 1941, date dont il fait lui-même état dans sa lettre à Boemelburg et qui se trouve, par ailleurs recoupée par d’autres sources. Ce sont bien des policiers allemands, membre du SD de Saint-Brieuc, qui furent chargés de l’opération. Le vieux militant fut mis au secret pendant près d’un mois et demi, sans avoir été préalablement interrogé, ni même fouillé. L’opération fut donc organisée par la police nazie en violation de la juridiction d’occupation et à l’insu des autorités militaires responsables. Il ne pouvait s’agir, en l’occurrence que d’une manœuvre des « politiques » allemands, en particulier de l’ambassadeur Otto Abetz.

Dès le début, il s’agissait pour Boemelburg, et derrière lui Abetz, d’essayer d’utiliser le nom de Cachin à des fins de tactique politique. Incarcéré à Rennes jusqu’au 13 septembre environ, convoyé ensuite à Paris par la Feld Polizei, Marcel Cachin échoua alors à la prison de la Santé. Toujours au secret, et maintenant séparé de son gendre, Marcel Cachin se croyait pris comme otage.

La suite des événements prouva qu’il n’en était rien : le 17 octobre, il sortit de prison, subit un court interrogatoire 11, rue des Saussaies avant d’être définitivement élargi. En quittant les locaux de la police allemande, il promit de remettre à Boemelburg un complément d’interrogatoire autobiographique… Ce fut fait le 21 octobre sous forme d’une lettre.

Pour Abetz, le plus important était d’essayer d’isoler les communistes du reste de la population, d’empêcher la direction clandestine du PCF d’utiliser ses figures les plus populaires pour des appels à la lutte anti-allemande. On arrêta donc Cachin, on émoussa sa résistance par une longue incarcération, on le libéra en invoquant une erreur, et on lui proposa d’écrire de sa main un « complément d’enquête ». C’était l’astuce de l’opération. En lui faisant dénoncer des événements dont il ne savait presque rien, en lui faisant utiliser sa propre plume, Boemelburg et Abetz neutralisaient définitivement Cachin en conservant par-devers eux un document authentique qui pouvait, à tout moment, compromettre ses prises de positions ultérieures. Précisons encore que la libération de Marcel Cachin fut facilitée par des pressions diverses dont Denis Peschanski a fait état. Ajoutons-y ce témoignage de Marcel Capron, successeur de Gitton au secrétariat général du POPF recueilli en décembre 1979 : « Charles Cachin vint me voir. Il me connaissait bien pour avoir travaillé autrefois au dispensaire municipal. Son père était incarcéré, souffrait du coeur et risquait le pire. Il me demanda d’intervenir auprès des autorités afin d’obtenir sa libération. Anatole de Monzie et Louis Sellier* furent d’accord pour engager des démarches auprès de Laval, qui, hospitalisé à la suite de l’attentat dont il venait d’être victime, se déclara incompétent pour résoudre cette affaire qui dépendait uniquement des Allemands. Il suggéra toutefois qu’une lettre désapprouvant les attentats faciliterait sa libération. »

Quoi qu’il en soit, le placard du POPF fit certes du tort à l’entreprise de lutte armée du Parti mais il avait le mérite de mettre les choses au clair et l’organisation clandestine devant des responsabilités nouvelles. Au mois d’août 1942, Marcel Cachin aidé par des militants locaux, quitta sa demeure de Lancerf pour gagner la région de Savenay (Loire-Inférieure). D’après Jean Lafitte*, il resta quelques semaines à la Chapelle-Launay puis s’échappa dans la clandestinité. Dès novembre 1942, le nom de Marcel Cachin disparut de la couverture du bulletin interne communiste La Vie du Parti : « Vive le Parti communiste français (SFIC) dont les chefs Maurice Thorez, Jacques Duclos, André Marty… » Cette mise à l’index, qui peut s’expliquer par des raisons de sécurité, dura jusqu’à la fin 1942.

Le 3 mars 1943, Maurice Thorez sous le pseudonyme de « Jean » écrivit une note, conservée dans les archives du Komintern, sur l’attitude de Cachin :

« Au début quelques hésitations. Ses deux lettres adressées à Blum et au Populaire n’étaient pas assez fermes, mais elles défendaient l’Union soviétique et le Parti.

Au moment de la guerre de Finlande, nouvelles hésitations qui nécessitèrent une lettre un peu sévère du Secrétariat (Maurice et Jacques). Un projet de réponse à des calomnies de Dormoy était excessivement faible et ne contenait pas le nom de Staline*.

En avril 1940, au procès des députés, convoqué comme témoin, Cachin a eu une attitude courageuse. Il s’est solidarisé entièrement avec nos camarades poursuivis.

Devant la commission sénatoriale qui proposa sa déchéance en tant que sénateur de la Seine, Cachin eut de même une attitude digne. Il indiqua que jamais il ne consentirait à renier le Parti communiste.

Sous l’Occupation, il a vécu en Bretagne, coupé du Parti et de ses activités. Arrêté en 1942 [pas très lisible, peut-être 1941], il fut relâché après interrogatoire de la Gestapo. Il fit alors une déclaration inopportune, et fausse politiquement, contre le “terrorisme”, contre les “attentats individuels”, que les traîtres firent placarder par la suite, comme étant une condamnation par Cachin de l’activité des patriotes.

Sollicité vivement par la direction du Parti, Cachin élabora une nouvelle déclaration, caractérisant la première comme un faux grossier. Étant donné les événements, cette nouvelle déclaration fut transformée, améliorée et devint un véritable appel du Parti au peuple de France pour la lutte contre les occupants, pour la guerre des Francs-tireurs.

Dans toute cette période Cachin a subi l’influence de sa famille, de sa femme, de sa fille aînée surtout, mariée à un avocat, elle-même avocat, et longtemps secrétaire du “collaborateur” De Monzie » (RGASPI, 495 270 9010).

À partir de janvier 1943, Marcel Cachin reprit sa collaboration à l’Humanité publiée sous forme clandestine. Son premier article parut le 19 février et s’intitulait : « Marcel Cachin parle aux Français. » On pouvait y lire : « Pour moi, ma place est au milieu de mes compagnons de lutte ! Elle est marquée toujours dans le Parti communiste qu’aucun emprisonnement, aucun chantage, aucune menace n’a jamais pu me faire renier. » Jusqu’à la fin de la guerre, Marcel Cachin continua à participer à la rédaction du journal. Début 1944, il adressait au général de Gaulle un long document plaidant en faveur d’une entente franco-soviétique renouant avec la réussite passée du pacte Laval-Staline. Le 19 août 1944, lorsque le Parti communiste lança son appel à l’insurrection parisienne, le nom de Marcel Cachin était en tête d’une liste de quarante élus de la capitale et de sa banlieue.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article50872, notice CACHIN Marcel [CACHIN Gilles, Marcel]. Pseudonyme : ADRIEN. [version DBK] par Serge Wolikow, version mise en ligne le 17 juillet 2009, dernière modification le 16 juillet 2013.

Par Serge Wolikow

Sénat
Marcel Cachin et Mario Bavassano en URSS en 1925
Marcel Cachin et Mario Bavassano en URSS en 1925

SOURCES : RGASPI, 495/159/9, 495/159/19, 495/159/69, 495/1/49, 495/2/12, 495/2/17, 517-1-221, 495/2/55, 493/1/207, 495/32/23, 495/3/138, 495/32/78, 517/1/1266, 495/4/224, 494/1/156, 495/18/1019, 517/1/1767, 495/2/244, 495/10/94, 495/10/93. — Journal de Dimitrov (Georgi Dimitroff, Tagebücher 1933-1943, Heraussgegeben von Bernhard, H. Bayerlein, Aufbau Verlag 2000, 718 p.) — Carnets Cachin, sous la direction de Denis Peschanski, Éditions du CNRS. — Notice par G. Bourgeois et J. Maitron, DBMOF.

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