Né le 24 mai 1898 à Apremont-sur-Aire (Ardennes), mort le 12 février 1958 à Paris (XVIe arr.) ; ouvrier métallurgiste ; syndicaliste et militant communiste, secrétaire de la Fédération CGTU des Métaux, membre du comité central, du bureau politique et du secrétariat du Parti communiste ; conseiller général, maire de Maisons-Alfort (Seine, Val-de-Marne) ; secrétaire général de la Fédération des municipalités communistes.

[Le Conseil municipal. Nos édiles…, op. cit.]
Albert Vassart et Cilly Vassart en 1930
Arch. Maitron, dossier Vassart.
Albert Vassart (premier plan) vers 55 ans
Les forges d’Apremont vers 1910-1914 : sortie des ouvriers.
Collection Françoise Deveaux.
Peu connu, Albert Vassart fut pourtant un des plus importants dirigeants de la CGTU et du Parti communiste à la fin des années vingt et au début des années trente.
Albert Vassart naquit dans une famille ouvrière ardennaise qui comptait sept enfants. Son père était tantôt qualifié de manœuvre, tantôt de mouleur. Il travailla pendant quarante ans pour la même firme, les forges de Pompey (Meurthe-et-Moselle), terminant sa carrière à l’usine des Pitres (Eure). Il apparaît cependant sur l’acte de mariage d’Albert Vassart, en 1931, comme employé de commerce domicilié au Manoir (Eure). Sa mère était femme au foyer. Dans une note autobiographique rédigée pour l’Internationale communiste (IC) en janvier 1931, il dit que son père « était politiquement arriéré mais pas réactionnaire » et que lui-même était déjà séparé de sa famille lorsqu’il fut amené à militer activement. Trois frères et une sœur atteignirent l’âge adulte. Deux devinrent mouleurs syndiqués et communistes et un fut chauffeur dans la navigation fluviale, quant à sa sœur, infirmière aux Asiles de la Seine, elle militait à la CGTU sans exercer de responsabilité.
Après avoir obtenu le certificat d’études primaires en 1909, Albert Vassart entra comme apprenti mouleur en juillet 1910 dans l’entreprise de son père, les forges de Pompey.
Comment expliquer l’aisance intellectuelle dont Albert Vassart fit preuve dans les années vingt comme orateur ou comme rédacteur ? L’intéressé décrit avec simplicité son capital culturel : « J’ai participé à l’École de Bobigny en 1924. J’ai lu passablement, à peu près tout ce qui existe de littérature marxiste en français, mais je n’ai jamais étudié le marxisme de façon systématique. J’ai écrit passablement d’articles de journaux (surtout dans la presse syndicale) au cours des années 1925 à 1929. J’ai fait un peu de travail de documentation en 1930-1931. Je ne connais aucune langue étrangère. » (questionnaire biographique demandé par l’IC, 1933). Dans l’autobiographie écrite trois ans plus tôt il précisait : « Je ne me connais pas d’aptitudes particulières. Je peux écrire assez correctement un article. J’étais un agitateur passable avant d’être arrêté par la maladie. Le terrain sur lequel je me sens le plus à l’aise est certainement le travail syndical. Je n’aime pas beaucoup parler de choses que j’ignore ou que je connais à moitié seulement. C’est sans doute pour cela que j’ai pu faire quelquefois des discours reconnus bons. » (janvier 1931, Arch. Moscou). On apprend dans ses Mémoires qu’il continua à étudier les questions techniques et le dessin industriel au début des années vingt.
Le jeune apprenti mouleur apprit un métier dur physiquement et techniquement difficile, métier dont il tira une certaine fierté quand sa compétence fut reconnue. Son adhésion au syndicat en 1913, à l’âge de quinze ans, ne semble pas l’avoir beaucoup marqué puisqu’il écrit que jusqu’en mai 1920 il ne « connaissait rien de précis sur les questions politiques et syndicales » (Mémoires, p. 2). « Patriote et même belliciste », Albert Vassart travaillait près de Longwy (Meurthe-et-Moselle) lors de la déclaration de guerre. Les Allemands l’envoyèrent comme prisonnier civil au camp de Grafenworh, en Bavière, d’où il fut rapatrié en février 1915 avec les jeunes de moins de dix-sept ans. Revenu en France, il travailla dans des usines de guerre, particulièrement en Haute-Marne et dans la région parisienne, ainsi de février 1916 à mars 1917 aux Usines et Fonderies d’Argenteuil (Seine-et-Oise, Val-d’Oise). Lorsqu’il partit à l’armée en mai 1917, son élan patriotique resta intact mais il fut contrecarré par la routine administrative militaire. Affecté au 508e régiment de chars de combat de Châlons-sur-Marne (aujourd’hui Châlons-en-Champagne, Marne), caporal, il fut par la suite nommé (par erreur écrira-t-il dans son questionnaire biographique de 1933) brigadier. Il est vrai qu’engagé sur le front Nord, Albert Vassart avait fait preuve d’un zèle qui lui valut la Croix de guerre.
Après l’armistice, le jeune soldat désœuvré découvrit la littérature pacifiste. Les écrits d’Henri Barbusse (Le Feu), de Léon Werth* (Clavel soldat), de Raymond Lefebvre*, comme la lecture de la Vague, lui ouvrirent des horizons nouveaux. D’autant que son bataillon de chars fut utilisé pour maintenir l’ordre dans les villes minières lors de la grève qui éclata le 7 mars 1920. Son retour à la vie civile coïncida avec les grandes grèves de mai 1920.
Albert Vassart rejoignit alors sa famille dans l’Eure et travailla deux mois à Pitres, filiale des Aciéries de Pompey, puis se fit embaucher à l’entreprise métallurgique Nanquette dans le nord de la région parisienne pendant l’été 1920. C’est de retour dans les Ardennes qu’ouvrier mouleur à la Macérinne, à Mézières, il s’affirma rapidement comme un militant syndicaliste écouté et fut nommé secrétaire du syndicat des Métaux de Mézières-Charleville. Syndicaliste révolutionnaire sans intérêt pour l’action politique, il eut son premier contact avec les dirigeants syndicaux nationaux en participant, en mars 1921, au congrès CGT des régions dévastées.
La situation économique obligea Albert Vassart à quitter son département en 1921 pour errer entre la région parisienne, la Meurthe-et-Moselle puis la Moselle sans avoir une activité syndicale suivie. A Sedan (Ardennes), il fit la connaissance d’un ingénieur des Ponts et Chaussées nommé Raffin, qui lui fit découvrir les idées libertaires mais aussi, même en le critiquant, le marxisme. Albert Vassart s’abonna à La Revue anarchiste tout en lisant l’Abrégé du Capital de Gabriel Deville*. Il profita de ses séjours à Paris pour aller à la librairie du Libertaire et fréquenter le « Club du Faubourg ». Curieusement, alors que dans ses Mémoires il situe sa période libertaire en 1921, son questionnaire biographique de 1933 place l’influence anarchiste entre 1913 et 1914 : « j’ai suivi pendant quelques temps les Jeunes anarchistes de Reims » mais en 1931 il affirmait : « Jusqu’en 1923 j’étais anarcho-syndicaliste et le parti ne m’inspirait aucune confiance. »
Secrétaire de l’Union départementale CGTU des Ardennes depuis son retour à Charleville en juin 1922, Albert Vassart siégea au conseil national de la Fédération des Métaux où, pour la première fois en avril 1923, il vota contre le courant qu’il qualifiait d’"anarcho-syndicaliste". La répression patronale lui rendit la vie difficile. Licencié en septembre 1922, il se vit refuser du travail dans sa spécialité jusqu’à son départ à Paris en novembre 1924 et dut faire divers métiers.
L’action contre l’occupation de la Ruhr l’ayant amené à fréquenter les groupes communistes, il donna son adhésion au parti en octobre 1923 (il avance parfois la date de décembre) avec le parrainage d’Amédée Dunois. Trois mois plus tard, il était délégué au congrès national de Lyon (janvier 1924). La direction nationale ne tarda pas à repérer ce jeune militant de qualité et à le proposer comme élève à l’École léniniste de Bobigny (Seine, Seine-Saint-Denis). À l’issue de cette formation, on le nomma en 1924 secrétaire de la Région communiste du Nord-Est. Il refusa cependant d’être candidat aux élections législatives de mai 1924 dans les Ardennes mais exerça ses qualités d’orateur pendant cette campagne. Son léger zézaiement ne retirait rien à la qualité de ses discours où il y avait, selon la formule d’un journaliste local, « de la forme (...) et du rêve ».
Albert Vassart fit partie des « meilleurs élèves » de l’École de Bobigny qui furent sollicités pour intervenir dans les conférences préparatoires au IVe congrès du parti qui se tint à Clichy (Seine, Hauts-de-Seine) en janvier 1925. Ce congrès l’élut à la Commission centrale de contrôle politique. C’est à l’issue du congrès de Lille (juin 1926) qu’il entra au comité central.
Mais, entre les deux congrès, ses activités syndicales avaient pris le pas sur ses fonctions politiques. En septembre 1925, Albert Vassart avait été appelé par Octave Rabaté au secrétariat de la Fédération des Métaux où il resta jusqu’en juin 1929. Il y fut à la fois un homme de terrain qui visitait les syndicats et animait les grèves, ainsi la grande grève de Château-Regnault (Ardennes) de mars à novembre 1926, et un théoricien qui exposait dans les congrès les positions de la CGTU sur la rationalisation, le chômage, l’organisation syndicale, etc. Son rapport sur La Stratégie des grèves présenté au Comité confédéral national de septembre 1926 fut publié et eut un large écho. « Jusqu’à maintenant nous avons pratiqué la grève au petit bonheur, nous avons bataillé un peu par tradition et beaucoup par instinct. Il est temps de passer à une méthode un peu plus étudiée » expliquait-il.
Tuberculeux, Albert Vassart fut affaibli par un travail intense. Fin 1927, il dut interrompre ses activités et séjourner dans un sanatorium.
Commença alors la période où il affirma son esprit critique face à la nouvelle tactique « classe contre classe ». Il fut un des treize membres du Comité central à en refuser l’approbation à la conférence nationale des 30 janvier-2 février 1928. Il tint cependant à préciser dans son questionnaire biographique de 1933 : « Cela ne signifie pas du tout que j’étais d’accord avec Doriot ou Renaud-Jean ; j’aurais voulu une façon plus souple d’appliquer la tactique ». Délégué au IXe plénum du Comité exécutif du Komintern du 9 au 25 février (c’est son deuxième voyage en URSS car il avait déjà assisté au 10e anniversaire de la Révolution en 1927), il eut l’occasion d’être reçu par Joseph Staline avant de participer au IVe Exécutif de l’Internationale syndicale rouge (ISR) à partir du 18 mars. Son affrontement avec Gaston Monmousseau fut vif. Albert Vassart, avec Jean Crémet, s’inquiétait de l’affirmation sans nuance du rôle dirigeant du parti et s’inquiétait de voir la CGTU gagnée par le gauchisme.
Pendant ce séjour il avait retrouvé une militante allemande Cilly Geisenberg, rencontrée une première fois à Liège en décembre 1927. Sans doute est-ce un peu pour cette raison qu’il demanda, sans succès, à être nommé délégué de la CGTU à Moscou. Il fut d’abord chargé du bureau de documentation de la CGTU. S’il fut élu membre de la Commission exécutive (CE) de la CGTU en septembre 1929, Albert Vassart ne semble pas avoir retrouvé toute son influence dans la confédération.
Ses problèmes de santé s’accentuant, Albert Vassart partit pendant l’été 1929 dans une station thermale de la forêt Noire. A son retour le parti lui apparut « en train de se décomposer ». Il écrivit le 6 octobre 1929 à son amie, qui elle-même avait suivi la dissidence de Brandler : “J’ai quelque fois la douloureuse impression que les camarades se laissent aller à ce que l’on pourrait appeler une « politique de liquidation ». Je ne suis pas d’accord avec cette politique (...) c’est difficile de redresser une ligne sans tomber dans les bras d’une opposition que je combats” (Correspondance Albert Vassart).
Sans doute est-ce pour le mettre à l’épreuve que les directions du Parti communiste et de la CGTU lui confièrent pour mission d’affronter les opposants. Ainsi, en septembre 1929, dut-il combattre Maurice Chambelland, leader de la minorité de la CGTU, lors du Ve congrès. Le mois suivant, le parti l’envoya en Alsace pour porter la contradiction à Charles Hueber*. « Je suis fatigué, moins physiquement que politiquement et moralement » écrivit-il à sa compagne (lettre du 27 novembre 1929).
Bien qu’il ait été nommé membre du secrétariat du parti en octobre 1929 (fonction qu’il quitta en février 1930), Albert Vassart ne put taire son opposition. Délégué à Moscou au présidium élargi en février 1930, il critiqua l’analyse de la « radicalisation des masses ». Son rapport à la conférence nationale de mars 1930 fut blâmé par le Bureau politique (BP) qui l’accusa de sous-estimer le danger opportuniste et d’exagérer les déformations gauchistes. Sa réponse au questionnaire de 1933 ajoute : « En 1931, j’étais à nouveau en désaccord (partisan des propositions aux organisations socialistes ou confédérées de base ou régionale, selon l’action envisagée). Je n’ai pas été exclu mais “ classé ” opportuniste conséquent et retiré de 1930 à 1931 du travail responsable au centre du parti. » Il ne fut pas réélu au Bureau politique en août 1930.
À nouveau associé au BP à partir de septembre 1931, Albert Vassart qui apparaissait comme une des principales victimes du sectarisme des années 1928-1931, reprit place dans l’équipe dirigeante en octobre 1932 en tant que secrétaire administratif et, de fait, trésorier. Le Parti communiste lui doit la mise en place du service qui deviendra la commission des cadres et le renforcement de l’appareil technique clandestin de liaison. Une lettre de Fried à la direction de l’IC, datée du 20 octobre 1933, permet d’apprendre que certains de ses choix techniques étaient critiqués (Arch. Moscou) au moment même où André Marty s’en prenait à sa politique de recrutement. La sanction tomba sous la forme d’un télégramme de l’IC du 30 décembre 1933 : « Relever Panier [alias Albert Vassart] de ses fonctions de dirigeant d’organisation et de membre du BP. Causes : ligne générale, inapplication du Plan... Proposition : travailler à la commission à Moscou. » (BMP, Mfm 597, cité par Wolikow, p. 1034.)
Sa vie personnelle avait été fortement modifiée par son mariage, le 15 septembre 1931 (témoin Georges Politzer, son adjoint puis son successeur au bureau de documentation de la CGTU), avec Cilly Geisenberg, sténo-dactylo, son aînée de trois ans (elle était née le 18 janvier 1895 à Sprottau (Allemagne), divorcée de Ludwig Geisenberg (ancien secrétaire de l’Internationale des travailleurs de l’Enseignement présent à Paris en 1924) dont elle avait une fille (Élise née en 1925 à Berlin). Ils avaient échangé pendant plus de trois années une correspondance amoureuse et politique qui a été conservée et dont l’intérêt est considérable.
En avril 1934, Albert Vassart devint représentant du Parti communiste français auprès de l’Internationale, fonction qu’il exerça pendant un an, à l’époque cruciale de définition de la politique de Front populaire. Il affirma avoir œuvré en faveur de ce tournant politique et réévalua à la baisse la part personnelle de Maurice Thorez, dirigeant qu’il n’apprécia jamais.
Le parti l’orienta vers l’activité électorale qui ne semble pas avoir recueilli la faveur d’Albert Vassart. Certes, il avait déjà été candidat aux élections législatives de mai 1932 dans la 2e circonscription de Mézières (Charleville, Ardennes) et avait recueilli 3 245 voix sur 16 172 inscrits au premier tour et 2 188 au second. Pour les élections municipales de mai 1935, il fut envoyé à Maisons-Alfort, une commune de la banlieue sud qu’il ne connaissait pas. Le scrutin tourna en sa faveur et il devint le premier maire communiste de cette ville limitrophe d’Alfortville (Seine, Val-de-Marne) dont le maire était Marcel Capron. Celui-ci n’avait pas la confiance de la direction du parti et Maurice Thorez souhaitait qu’Albert Vassart reprenne en main la Fédération des municipalités communistes de France. Ce qui fut fait puisqu’il en devint le secrétariat général. Albert Vassart prit d’ailleurs goût à la gestion municipale. « Nous sommes des réalisateurs » écrit-il dans l’Information municipale de mars 1936.
Albert Vassart avait également été élu conseiller général de la Seine le 2 juin 1935. Ici encore, sa réputation de gestionnaire s’affirma puisque le PC le présenta, sans succès, à la fonction de rapporteur général du budget, en juillet 1938.
Sa femme avait été exclue du Parti communiste allemand en 1929 pour sympathie pour le groupe Brandler. En France, elle reconnut « avoir commis une grave faute » et demanda sa réintégration qu’elle obtint en 1933 (note biographique de 1931 et questionnaire autobiographique de 1933). Elle fut présidente d’honneur du Comité mondial des femmes contre la guerre, section de Maisons-Alfort. Sa signature apparaît dans l’Ouvrière en 1932 et à trois reprises dans les Cahiers du bolchevisme en 1936, au bas d’articles sur les femmes.
Mobilisé chez Renault, Albert Vassart ne manifesta pas, dans un premier temps, son hostilité au Pacte germano-soviétique. Devenu réserviste sans affectation, il put se mettre au service du parti. Fin octobre Benoît Frachon le fit participer au secrétariat et lui confia la direction pratique et politique de la défense des communistes emprisonnés. Il transmettait les consignes à Maître Marcel Willard. Or, Albert Vassart était déjà en relation avec des élus de la région parisienne qui voulaient élaborer un document critique. La duplicité semble avoir guidé ses rapports avec Benoît Frachon. Celui-ci ne soupçonna rien et fut surpris lorsque fin novembre Albert Vassart lui fit savoir qu’en complet désaccord avec les analyses de l’Internationale sur la guerre impérialiste, il rompait avec le parti. Une lettre datée du 1er décembre 1939 annonça au conseil général sa prise de distance. Il signa l’appel de l’Union populaire française « A tous les travailleurs, à l’opinion publique. Pourquoi nous avons démissionné du Parti communiste. ».
Deux rapports de Benoît Frachon, l’un du 27 octobre 1939 et l’autre du 10 décembre 1939 nous informe sur l’évolution de ses rapports avec la direction du Parti communiste. Il écrit le 27 octobre : « Vass. Que j’ai vu avec qui j’ai eu un long entretien, qui n’a eu aucune hésitation sur l’appréciation du caractère de la guerre et sur le travail du parti. J’ai discuté avec lui sur les tâches des militants, les perspectives qui s’ouvraient devant eux, pas seulement pour l’avenir plus au moins proche, mais dans l’avenir immédiat. Encore là, je n’ai senti chez lui aucune hésitation. ». Le 10 décembre, le ton avait changé : « Vassart a lâché la rampe. Je ne décèle pas bien les raisons. Mais un beau jour, samedi, il m’a fait prévenir brusquement qu’il lâchait tout. Il n’était plus d’accord. Or, je l’avais vu deux jours auparavant et aucun mot sur ses désaccords n’avait été dit.(…) J’ai passé une journée avec Gabriel Péri qui est très bien. Il va remplacer Vassart dans ce travail [celui de suivre le procès des députés]. » (RGASPI, 517 1 1906).
Albert Vassart fut cependant arrêté le 6 décembre mais, en raison de ses responsabilités récentes, il aurait été d’un mutisme absolu pendant ses interrogatoires par la police (Arch. Tasca, 148). Mais devant le 3e tribunal militaire, il aurait, selon Le Matin, déclaré avec Fernand Soupé*, déclaré qu’il se désolidarisait du Parti communiste : "Ils déclarent que l’accord germano-russe avait rendu inévitable l’attaque allemande et étendu le champ des hostilités" (Le Matin, 15 mai 1940). Condamné à cinq ans de prison le 14 mai 1940, il fut libéré de la prison de Bourges, le 17 septembre 1941, à la suite de démarches de Marcel Gitton et d’Henri Barbé. Il adhéra alors au Parti ouvrier et paysan français (POPF) et accepta de figurer à son Comité central. Ses sentiments ne font pas de doute puisque trois jours avant sa libération il écrivait à sa femme : « Ta lettre du 10 m’annonçant la disparition de notre ami Gitton m’a très douloureusement surpris et je ne sais que penser des conditions dans lesquelles il est mort. Nous avons perdu probablement un de nos meilleurs amis (...) Il était réellement un bon copain, un des rares sans doute capable de s’orienter et d’agir utilement et intelligemment au milieu de tous les changements de la situation de notre pays. » Lui-même profita de sa liberté pour faire équipe avec Barbé et Marcel Capron dans le but d’obtenir la libération de militants communistes. Ainsi joua-t-il un rôle actif dans la mise en liberté de Racamond en juillet 1942. Il participa au Comité d’information ouvrière et sociale.
Le 27 juin 1942, un militant communiste nommé Pierre Benoit tira six coups de revolver sur l’ancien maire de Maisons-Alfort (et non le maire en fonction comme des historiens l’ont écrit par erreur) qui sortait de son domicile, mais le rata. Jean Chaumeil qui en a fait le récit à Alain Guérin dit qu’il a été légèrement blessé. En novembre 1943, à Maisons-Alfort, André Saulnier mena une nouvelle tentative d’attentat ; il fit feu sur lui à l’angle de l’avenue Gambetta et de la rue de Créteil, sans parvenir à l’atteindre.
Albert Vassart affirma avoir rencontré le réseau de Résistance Libé-Nord en 1943, par l’intermédiaire d’un militant socialiste. Dans ses archives figure une carte Libération-Nord aux noms de Cilly et Albert Vassart indiquant que du 1er mai 1944 au 30 septembre 1944, Cilly fut « agent occasionnel » et Albert « agent P 1 » du réseau « NNB » des Forces françaises combattantes.
À la Libération, Libé-Nord le chargea des services administratifs de la mairie du VIe arr. Il partit ensuite en Normandie pour régler des affaires de famille puis s’engagea dans l’armée et fut affecté à la préparation militaire. Sa femme, d’origine juive, avait perdu une partie de sa famille dans les camps. Elle s’était rendue à Maisons-Alfort début avril 1945 où elle fut arrêtée puis immédiatement relâchée. Albert Vassart fut lui-même convoqué au commissariat de Maisons-Alfort et un mandat d’amener fut lancé contre lui le 6 novembre 1945 mais il resta introuvable. Ce n’est qu’en avril 1948 que la direction du POPF passa en procès devant la chambre civique. Albert Vassart fut condamné à la dégradation nationale à vie mais immédiatement absout en raison des services rendus à la Résistance (Le Monde, 9 avril 1948).
Après 1945, Albert Vassart était gérant de la société commerciale Comapro. De 1950 à 1952, il écrivit dans la revue La Marche du Monde et fut par la suite publiciste à Presse et Travail. Devenu « anticommuniste » militant, il fréquenta à la fois les milieux syndicalistes révolutionnaires autour de la Révolution prolétarienne, et les milieux ex-collaborateurs devenus pro américains. Il coopéra notamment avec l’Association française des Amis de la Liberté (1954-1956) et fit pour elle des conférences, notamment une à Nice, qui fut publiée en italien sous le titre Per conoscere e combattere il comunismo, Pour connaître et combattre le communisme. Le Collège de l’Europe libre fit également appel à lui. Par l’intermédiaire de Branko Lazitch, il céda des documents à l’Institut Hoover de Stanford et d’autres restèrent à l’Institut d’histoire sociale, bibliothèque Souvarine.
Le hasard voulut qu’il mourut d’un cancer du cerveau le même jour que Marcel Cachin et qu’il soit enterré au Père Lachaise le même jour, le 15 février 1958. Des syndicalistes révolutionnaires comme Maurice Chambelland et d’anciens collaborateurs comme Henri Barbé et Georges Albertini suivirent le cortège funèbre qui croisa une délégation communiste conduite par Georges Marrane : brefs regards, quelques chapeaux quittèrent les têtes pour saluer le cercueil et chaque groupe continua son chemin opposé.
Albert Vassart tirait un bilan amer de son expérience militante, l’« expérience d’un métallo de tempérament libertaire devenu non un “ robot ” mais un apparatchick, un révolutionnaire professionnel, mettant le parti au-dessus de tout sans jamais cesser de chercher à comprendre et qui a tenu jusqu’au moment de la nausée pour constater à retardement qu’il avait pris une mauvaise route et lutté pour un idéal progressivement dénaturé. » (note pour une conférence au Cercle Zimmerwald, le 27 janvier 1957). S’il fit un important effort pour expliquer par des articles et la rédaction de souvenirs sa perception du communisme français, il ne dépassa pas les années du Front populaire et les années suivantes restent obscures. Des pages partielles sur les années postérieures à 1936 semblent perdues. Dans une lettre du 13 mars 1968, Branko Lazitch annonçait à sa belle-fille l’intention de publier les mémoires chez Gallimard sous l’autorité d’Annie Kriegel. Ce projet n’eut pas de suite.
Vassart était devenu dans les années cinquante un homme réservé et taciturne, « il semblait toujours craindre d’en dire trop, de prononcer des paroles qui pourraient se retourner contre lui » écrivit Branko Lazitch (notes, Hoover institution, dossier Vassart) mais il était pris par une émotion irrépressible en évoquant les grands moments de son action syndicale et politique. Sous l’observateur critique et sévère du monde communiste persistait le militant qui avait tout découvert par l’action ouvrière.

ŒUVRE : La Stratégie des grèves, préface de Rabaté, 1926, 36 p. — Le Mensonge des 40 ans de paix sociale, préface de Jean Brécot. — Cilly et Albert Vassart, « The Moscow origin of the French Popular Front », in The Comintern : Historical Highlights, édité par M. Drachkovitch et B. Lazitch, 1966 (une version française, rédigée et dactylographiée par Cilly figure dans les papiers de Vassart, arch. Jean Maitron). — Albert Vassart, Mémoires, (inédit et inachevé), 426 p. [de sa naissance à 1933].

SOURCES : Arch. PPo. 101. — Arch. Jean Maitron, fiche Batal, documents divers et correspondance d’Albert avec Cilly, 1928-1931. — Arch. Jean Maitron : Correspondance Vassart, photographies, notes diverses. — Papiers Vassart à l’Institut d’histoire sociale, bibliothèque La Souvarine, 126 J, 13 boites. — Arch. Hoover Institution (Stanford), différents documents de Vassart ou sur Vassart : copie de ses souvenirs ; Branko Lazitch, « Informations fournies par Albert Vassart sur la politique du PCF entre 1936 et 1938 », 19 p., s.d. ; Cilly Vassart, Le Front populaire en France, tapuscrit, Paris, 1962, 67 p. — Centre russe de conservation et d’étude des archives en histoire contemporaine : important dossier en russe et en français, avec une note autobiographique manuscrite de 8 pages (Paris, 10 janvier 1931) et un questionnaire autobiographique de 5 pages (Moscou, mai 1933). Documents communiqués par Stéphane Courtois. — Arch. Tasca, renseignements communiqués par Denis Peschanski. — Le Métallurgiste, 1925. — L’Information municipale, 1936-1937 (Vassart en était le secrétaire de rédaction avec Le Bigot). — Est et ouest, n° 189, février 1958. — Marie-Dominique Pot, « Le camarade Vassart d’Apremont-sur-Aire, communiste et patriote (1898-1958) », Horizons d’Argonne, n° 58, 1988. — Nathalie Topalov, Essai biographique sur Albert Vassart, militant communiste et syndicaliste (1893-1931), Mémoire de Maîtrise, Paris VII, 1991. — Philippe Robrieux, Histoire intérieure du Parti communiste, t. 4 : Biographies, chronologie, bibliographie (1920-1982), Fayard, 1984, p. 566-567. — Serge Wolikow, Le Parti communiste français et l’Internationale communiste (1925-1933), thèse d’État, Paris VIII. — Notes de Jean Maitron.
Bibliographie : Claude Pennetier et Bernard Pudal (sd), Le Sujet communiste. Identités militantes et laboratoires du "moi", un chapitre est consacré à "L’auto-abalyse d’un dirigeant communiste et d’un couple communiste : Albert Vassart et Cilly Geisenberg-Vassart", p. 105-138, Presse universitaires de Rennes, 2014. — Bernard Pudal, Claude Pennetier, Le Souffle d’octobre 1917. L’engagement des communistes français, Les éditions de l’Atelier, 2017, chapitre 14 "Albert Vassart : le travail du doute", p. 323-348.

DOCUMENT

Kurella, p. 67-74, notice rédigée à l’Ecole léniniste de Bobigny en 1925
 
Albert VASSART
 
Je suis né le 24 mai 1898, à Apremont, un petit village dans les Ardennes et quatrième enfant dans une famille ouvrière, j’ai connu les adversités de la vie dès mon jeune âge, car le salaire insignifiant de mon père, ouvrier métallurgiste, était tout juste suffisant pour nous maintenir au seuil de la misère.
 
À l’école communale, je me distinguais par des bons résultats, car j’avais une bonne mémoire et je retenais les leçons sans difficultés. Je complétais mon instruction primaire auprès du curé de village : je lui ai plu et il a promis de faire de moi un prêtre. Mais profitant avec plaisir de ses leçons et de ses livres, je ne croyais, cependant, pas à la vérité de ses théories et lorsque j’ai eu douze ans, il renonça à son affaire.
 
Entre dix et douze ans, j’ai obtenu le certificat scolaire et à cette époque remonte aussi ma première déception et ma première révolte.
 
En effet, j’avais pour voisin de classe le fils du directeur de l’usine tout à fait incapable d’apprendre ou de retenir la moindre chose. Néanmoins, malgré la différence de nos aptitudes, j’ai quitté l’école à douze ans, tandis que le fils du directeur est entré au collège-lycée.
 
L’absurdité d’une telle sélection m’a profondément choqué, mais vivant dans un milieu habitué docilement à supporter toutes sortes d’injustice, j’ai assez rapidement oublié ma peine et je suis rentré à l’usine.
 
Cette usine où travaillaient trois cents personnes se situait dans une région essentiellement agricole ce qui permettait de payer un salaire ridiculement bas aux travailleurs qui, après dix heures de travail à l’atelier de forge ou de fonderie, complétaient leurs revenus par un travail agricole. Je n’ai pas tardé à découvrir à l’usine une inégalité criante même parmi les exploités à cause des performances technologiques ; une partie du personnel de l’usine recevait un salaire élevé, tandis que la majorité d’ouvriers végétaient à peine. La différence entre les salaires avait atteint rapidement les 50 % et comme personne parmi les esclaves habitués n’y songeait même pas à demander une augmentation, alors j’ai décidé, un beau matin, d’aller m’expliquer avec le directeur au sujet de cette anomalie.
 
Je n’avais pas encore quinze ans, mais j’avais dû exposer mes observations dans un langage si cru que le directeur devenu furieux m’a mis à la porte. Chassé par le directeur, désapprouvé par les camarades, j’ai compris rapidement que je ne pouvais plus rester ni à la maison, ni à l’atelier et révolté par la bassesse environnante, j’ai décidé de quitter la famille et l’usine.
 
Sans habits, sans argent et sans but, j’ai abandonné le village et je suis parvenu sans encombre jusqu’à Reims ; là-bas j’ai eu la chance de trouver un emploi, le couvert et le gîte, et trente francs de salaire qui m’ont évité de sérieux soucis d’ordre matériel.
 
J’ai fait rapidement connaissance de quelques jeunes camarades appartenant au cercle syndical et anarchiste. Dans l’ensemble, les idées exprimées dans ces milieux coïncidaient avec les miennes sur l’injustice et l’inégalité à l’école et à l’usine ; mais le ton des journaux comme « Bataille syndicale » me décontenançait (surtout les articles sur l’anti-militarisme et sur la pension des soldats — c’était en 1913) ; l’injustice me révoltait, mais l’armée me semblait comme quelque chose au-dessus de l’ignominie ambiante et j’étais un patriote tout en étant révolté.
 
Un jour en quittant une manifestation je fus arrêté ; après avoir été malmené par les agents de police, j’ai dû entendre le sermon du commissaire qui eu égard à mon jeune âge me parla sur un ton assez gentil et m’expliqua l’ambiguïté de l’attitude des anarchistes. Je suis sorti de cette aventure avec un certain scepticisme à l’égard de l’utilité des manifestations, mais aussi par rapport à l’honnêteté des camarades anarchistes.
 
Passé quelque temps, ce scepticisme s’intensifia considérablement quand j’ai appris qu’un de mes camarades réguliers, un dur anti-militariste s’est engagé volontairement dans la légion étrangère. Cette inconséquence m’a définitivement découragé et j’ai cessé d’aller aux réunions et de participer dans les débats. Mais je lisais beaucoup et n’importe quoi : Proudhon, Zola, Hugo, Sébastien Faure, etc.
 
Au début de 1914, mon frère m’a rejoint et nous avions décidé de faire le tour de France et durant six mois j’ai eu l’occasion de côtoyer et d’étudier un monde particulier de vagabonds ; un monde où l’on rencontre de pires gredins, mais aussi des êtres rares, pénétrés d’esprit de liberté.
 
La guerre nous a surpris à Longwy, région occupée dès le début de la guerre ; après quelques aventures, j’étais envoyé en Bavière où je suis resté six mois. Là-bas, j’ai pu constater la brutalité sauvage des gardiens et des prisonniers aussi. Je suis rentré en France au début de 1915 en pleine période de « l’union sacrée » et cette union sacrée m’a permis de m’introduire dans le cercle aristocratique et clérical de la sous-préfecture de la Drôme où j’ai compris toute son hypocrisie. Revenu à Paris, j’y ai travaillé jusqu’en 1917 ; c’était l’époque où les syndicats étaient réorganisés par Merrheim et j’étais délégué de l’usine à Argentan pour défendre les intérêts des ouvriers mobilisés.
 
Les désastres en Allemagne ont consolidé mon vague patriotisme d’avant-guerre ; le cœur léger je suis parti au régiment et un mois après j’étais devenu un furieux anti-militariste, mais je croyais encore à une « guerre juste ».
 
Les horreurs de la guerre ont peu modifié mon état d’esprit ; je me révoltais contre la grossièreté des soldats, leur abrutissement, leur stupide vénération des gradés et néanmoins, je défilais et je marchais « jusqu’au bout ».
 
J’ai quitté la guerre avec une étrange vision des choses, contre l’armée et pour la guerre juste ! Immédiatement après l’armistice, j’ai regagné l’Allemagne et là-bas j’ai compris facilement à quel point je me trompais en essayant de faire la distinction entre les militarismes et les armées durant la guerre, c’était les mêmes mœurs et les mêmes abus sous uniformes différentes.
 
Cette découverte m’obligea de reprendre la participation active dans la propagande. Le député Brizon éditait un journal La Vague qui était interdit dans l’armée mais y circulait bien et j’en étais le zélé correspondant et son zélé vendeur. On n’a pas tardé à me réprimander, mais ni la prison, ni les persécutions ne m’ont pas corrigé, au contraire, elles ont fait naître en moi la colère et je continuais à lire à chaque instant de liberté en particulier les auteurs anti-militaristes comme Barbusse, Tolstoï et autres.
 
Après ma libération, je suis devenu rapidement un militant syndicaliste actif ; c’était l’époque de la lutte théorique contre les réformistes ; j’appartenais à la minorité révolutionnaire et j’étais le secrétaire du syndicat des Métaux à Charleville ; la crise et le chômage de 1921 m’ont contraint à errer pendant quelques mois.
 
Je connaissais peu le mouvement politique, cependant je suivais avec sympathie le mouvement communiste qui commençait à se développer, mais je trouvais les militants de province assez ternes se distinguant peu de leurs adversaires socialistes et comme je conservais mes relations avec de nombreux libertaires à Meurthe et Moselle j’ai pu étudier rapidement de façon conséquente les travaux de Sorel, Bakounine, Nietzsche, Malatesta, Kropotkine et Armand.
 
J’ai trouvé du travail à Verdun où il n’y avait pas de mouvement syndical sauf un petit groupe libertaire qui se réunissait régulièrement. Ce groupe était composé en majorité d’intellectuels - ingénieurs, architectes et médecins aux aspirations purement individuelles ; ils échafaudaient des théories qui, maintenant, me paraissent ridicules, mais à l’époque, m’enchantaient, j’y avais appris beaucoup de vérités sur le gouvernement, le pouvoir, l’ordre, etc. et je suis revenu à Charleville parfaitement anticommuniste. Néanmoins, je lisais le Capital, mais on me le commentait de telle sorte que je préférais Proudhon et Sébastien Faure.
 
Dans les Ardennes, le mouvement syndical menait une triste existence et il n’y avait pas d’organisations. J’ai repris la propagande et bientôt on me « remarqua » dans toutes les usines et j’ai eu des temps assez difficiles ; il fallait travailler sous des divers pseudonymes, mais j’étais fidèle à mes idées et je demeurais un anarcho-syndicaliste.
 
En octobre 1923, j’étais poursuivi pour l’activité anti-militariste ; pendant ce temps on parlait beaucoup de la révolution allemande et, avec quelques militants, nous avions décidé de faire tout ce qui était possible pour soutenir les camarades allemands.
 
Pour cela il nous fallait nous « échapper » de la police chargée de nous arrêter et nous n’avions pas de mal à le faire ; durant trois semaines nous avions vécu dans l’angoisse. Personne entre nous ne se rendait compte de l’effort qu’il fallait fournir pour organiser ce travail doublement illégal.
 
Chaque nuit l’organisait des réunions en essayant à la hâte, de créer des groupes d’action locaux pour convaincre les hésitants, alors j’ai vu clairement la nécessité d’une discipline, d’une préparation méthodique et d’une centralisation.
 
Quelques mois auparavant, étant le secrétaire de l’union départementale, au mois de juillet, j’ai pris part au comité de la Confédération Nationale et tout en étant dans la minorité, l’attitude de nombreux membres majoritaires m’a profondément indigné. À mon retour de ce comité, j’ai donné ma démission, mais la perspective de la révolution, du travail à faire, des consignes à transmettre m’ont fait revenir à l’activité et m’ont dépouillé de mes convictions anti-autoritaires et anticommunistes.
 
Le congrès de juillet m’a obligé de quitter les anarchistes et les événements d’octobre m’ont amené vers le communisme.
 
Une fois adhérent du parti, je voulais rattraper le temps perdu à errer dans le brouillard de l’anarchie ; je voulais assimiler tout l’enseignement de Lénine et des autres marxistes. Dire que j’ai effectivement réussi, serait exagéré, car dans ce coin perdu de la province où je vis, il nous arrive plus souvent d’agir que d’étudier la théorie ; souvent la bonne volonté remplace la certitude qu’on est sur le bon chemin et, il est probable que de temps en temps je suis trop à gauche ; de toute façon cela se fait involontairement.
 
Très souvent, en province il y a trop peu de militants suffisamment instruits et leur ignorance est la cause de nombreuses erreurs néfastes pour l’organisation ; beaucoup de militants responsables, entièrement absorbés par le travail actif, n’ont jamais étudié le régime contre lequel ils luttent, d’où les raisons de leurs déviations et défaites.
 
Quant à moi, je devais souvent résoudre les problèmes à l’aveugle, selon l’inspiration du moment ; je débattais sur les choses que j’ignorais et en bonne foi soutenais des thèses absolument fausses et, en ce sens, je ne suis ni le seul ni le pire.
 
C’est avec un grand plaisir que j’ai accepté la proposition d’aller à l’école léniniste qui me délivrera de mes théories mensongères, qui m’éclairera certains points sombres, me permettra de revenir dans ma fédération mieux armé pour la lutte contre le régime présent, en même temps elle me donnera la possibilité de partager mes connaissances acquises avec des camarades tout aussi assoiffés de connaissances, mais moins chanceux que moi n’ayant pas eu de possibilité de suivre les cours de notre école.

Claude Pennetier

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