SALENGRO Roger, Henri, Charles

Par Jean Piat, Justinien Raymond

Né le 30 mai 1890 à Lille (Nord), mort le 18 novembre 1936 à Lille ; employé puis journaliste ; militant et élu socialiste du Nord ; député ; ministre de l’Intérieur du Front populaire.

Roger Salengro
Roger Salengro

Roger Salengro vit le jour dans une rue grise du vieux quartier populaire lillois de Fives. C’est à Dunkerque qu’il passa son enfance. Bachelier à dix-sept ans au sortir du collège Jean-Bart, il obtint une bourse d’honneur pour le lycée Faidherbe de Lille où il suivit les cours de première supérieure, avant d’aller au lycée Lakanal à Sceaux.

Revenu à Lille en 1909, il s’inscrivit à la faculté des lettres, mais il n’alla pas jusqu’à la licence car, cette même année, il donna une adhésion sans retour au socialisme, à la section lilloise de la SFIO. A la faculté, il fonda d’ailleurs, dès 1909, un groupe d’étudiants collectivistes qui ne dépassa jamais les sept adhérents mais lui valut de passer, sans sanction d’ailleurs, devant le conseil de discipline de la faculté.

Collectivisme, collectiviste, on le sait, sont les termes chers à Jules Guesde* et au vieux Parti ouvrier français. Depuis l’unité de 1905 qui avait fait confluer tous les courants dans la SFIO, dans le Nord comme ailleurs, s’opérait progressivement une synthèse doctrinale. Mais dans le Nord, plus qu’en aucune autre région, et singulièrement à Lille, autour de Gustave Delory* et Henri Ghesquière* (voir Henri Jules Ghesquière*), le socialisme guesdiste avait maintenu ses traits originaux. Roger Salengro vouait à Jean Jaurès* une très grande admiration, notamment pour son combat contre la guerre, mais il fut d’abord un élève de Guesde, de Delory et d’Alexandre Bracke*. Sans être un doctrinaire, un idéologue, c’était d’eux qu’il tenait sa formation. Adepte convaincu, il était volontiers lutteur dans sa jeunesse : en 1910, il avait vingt ans, en portant la contradiction dans une réunion d’Action française, il s’exposa aux coups des « camelots du Roy ».

Après avoir résilié son sursis d’étudiant en octobre 1912, il fut incorporé à Arras (Pas-de-Calais), au 33e régiment d’infanterie que commandait le colonel Pétain. Parce que socialiste connu, il était mal noté : Roger Salengro avait été inculpé en octobre 1910 à l’occasion de la grève des cheminots, et bien qu’une instruction de neuf mois ait abouti à un non-lieu, il fut tenu en suspicion. En septembre 1913, en uniforme, il participa à un rassemblement contre la « loi des trois ans ». Inculpé, radié du peloton des élèves caporaux, il était considéré comme antimilitariste et inscrit au fameux carnet B, ce qui lui valut d’être incarcéré au début d’août 1914 jusqu’au 25 août. Pourtant, fidèle à la tradition guesdiste, il n’était pas hostile au principe de la défense nationale. S’il avait lutté contre « les trois ans », c’est que le projet lui paraissait apporter une fausse sécurité. Mais il souscrivait pleinement à cette résolution du congrès du POF de 1893 : « La France attaquée n’aurait pas de plus ardents défenseurs que les socialistes du Parti ouvrier. »

Après quelques mois de campagne dans la région de Reims, Roger Salengro tomba malade et fut évacué sur l’hôpital de Cognac (Charente). Convalescent, il fit quelques conférences devant les syndicats locaux. Avant d’être rétabli, il voulut regagner le front, mais, il l’a écrit, il lui « a fallu remuer ciel et terre ». « Je pars radieux, ajoutait-il, sachant pourquoi je me bats et décidé à faire tout mon devoir » (lettre du 22 mai 1915). Incorporé au 233e RI, il fut affecté comme « cycliste » attaché au chef du 6e bataillon. Il participa aux combats d’Artois et de Champagne.
Les 5, 6 et 7 octobre 1915 « sous un bombardement infernal », il se conduisit selon le rapport du chef de bataillon, Arnould, comme « un soldat brave et dévoué ». Le 7 octobre, dans la région de Suippes, après une attaque meurtrière, Roger Salengro décida d’aller chercher, en avant des lignes, le cadavre de son ami, le sergent Demailly, avec qui il avait échangé le serment que le survivant veillerait sur le défunt. Il obtint l’autorisation de son lieutenant et, sous ses yeux, franchit le parapet et rampa vers les lignes ennemies. Quand il eut franchi une petite crête qui le cachait désormais, ses camarades entendirent plusieurs coups de feu et Salengro ne revint pas. Il se retrouva prisonnier en Bavière, puis au camp d’Amberg. De camp en camp, Salengro dut affronter trois conseils de guerre allemands, la troisième fois avec un groupe de quarante hommes désignés pour travailler dans les usines métallurgiques de Rosenberg. Il avait incité ses compagnons à refuser ce travail, contraire à la convention de Genève sur les prisonniers, et il fut leur porte-parole devant l’officier allemand qui les menaça des lois de la guerre. Devant le conseil de guerre de la 11e brigade d’infanterie de Nuremberg qui jugea leur cas, les « quarante » ne furent condamnés qu’à deux ans de prison grâce à la plaidoirie du défenseur désigné, avocat dans le civil et social-démocrate (juillet 1916). Roger Salengro fit appel, le jugement fut confirmé en cassation. Avec ses camarades, il connut les épreuves du camp de discipline de Kottbus, en Brandebourg. Au terme d’une épreuve de treize mois, Salengro n’était plus qu’un squelette et, en 1918, il fut porté sur la liste des grands blessés et malades à échanger contre des prisonniers allemands, par le canal de la Suisse. Quand il franchit sur une civière la frontière germano-suisse, il ne pesait plus que quarante-deux kilos et sa vie semblait menacée. Le repos en montagne fut réparateur et, quelques jours après l’armistice du 11 novembre 1918, Salengro avait regagné Lille.

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Roger Salengro allait reprendre sa place au sein du Parti socialiste, une place grandissante. Il fonda avec Charles De Brabander* le quotidien Le Cri du Nord en 1919. Le 30 novembre 1919, il fut élu conseiller municipal de Lille avec ses 35 colistiers socialistes menés par Gustave Delory*. Deux semaines plus tard, il conquit le siège de conseiller général de Lille sud-ouest. Au début de 1920 ses camarades l’appelèrent au secrétariat administratif de la Fédération socialiste du Nord. C’est qu’on connaissait ses dons d’organisateur. Cordial malgré une réserve naturelle que lui dictait une certaine pudeur, il n’était pas un orateur débridé. On connaissait aussi l’autorité naturelle qui émanait de sa personne et on faisait souvent appel à lui pour présider les débats épineux. Au début de mars 1921, Salengro prit encore le secrétariat de la section socialiste de Lille qui groupait une vingtaine de comités de quartiers.

Son influence était grande à Lille et dans le Nord, dans ce bastion socialiste, lorsque se posa le problème de l’affiliation internationale. Roger Salengro se prononça pour le courant des « Reconstructeurs » dans l’espoir de sauver l’unité du parti. Il participa aux congrès nationaux de Strasbourg (février 1920) et de Tours (décembre 1920). La connaissance des 21 conditions posées par Moscou à l’admission dans la IIIe Internationale, le rejeta vers les « anciens », Jules Guesde*, Gustave Delory*, Jean Lebas*, vers ceux qui, à l’issue du congrès, maintinrent un Parti socialiste SFIO face au Parti communiste naissant.

Aux élections législatives de 1924, la Fédération socialiste du Nord dont il avait été un des reconstructeurs, lui donna une place sur la liste de vingt-trois candidats qu’elle présenta au corps électoral : la liste obtint en moyenne 156 219 voix ; avec 151 768, Salengro ne fut pas parmi les onze élus. Mais une lourde charge allait lui échoir quelques mois plus tard : pour remplacer Gustave Delory* dont la santé était ébranlée, Roger Salengro fut choisi comme maire de Lille en 1925. Sous son impulsion, les réalisations se succédèrent, surtout au bénéfice des enfants et des travailleurs : crèches, jardins, pelouses et terrains de jeux, école de plein air, habitations ouvrières, un nouvel hôtel de ville avec son beau beffroi et, ce dont il était le plus fier, une cité hospitalière de conception révolutionnaire.

Ses tâches administratives ne le détournaient pas du combat politique. Pour le mener, il s’appuyait sur un hebdomadaire, Le Peuple libre, qu’il avait lancé après la chute du Cri. Polémiste redoutable, Roger Salengro y croisait le fer chaque semaine. La droite lilloise, et ce ne devait pas être la dernière fois, allait s’acharner contre l’élu travailleur et le militant combatif qui risquait de la tenir définitivement en échec. A l’occasion du renouvellement municipal de 1929, elle réussit à circonvenir un militant socialiste déçu de n’avoir pas été investi par la section et qui, par dépit, se prêta à une manœuvre. Sous le manteau, une campagne invita le corps électoral à porter son nom sur la liste socialiste en rayant le nom de Salengro. Aussi, toute la liste fut-elle réélue sauf le maire sortant auquel il manquait quelques centaines de voix. L’opération fit long feu, juste le temps pour Alexandre Bracke* de se faire élire maire de Lille, de démissionner avec un autre conseiller et de faire réélire, triomphalement, Roger Salengro qui retrouva son écharpe.

On avait d’autant plus cherché à l’abattre que depuis un an, depuis les élections législatives de 1928, il était devenu député de la 2e circonscription de Lille. Au premier tour de scrutin, il avait recueilli 7 180 voix, talonnant le candidat de droite Bataille (7 261) et devançant le communisteEdgar Devernay* (2 568) et le socialiste-communiste Louis Lahaye* (230). Au ballottage, Salengro l’emporta par 8 573 voix contre 7 913 à Bataille et 1 605 à Devernay. Cette élection le hissait sur la scène politique nationale, d’autant que Jean-Baptiste Lebas* ayant été battu dans la 8e circonscription de Lille, Roger Salengro devenait l’unique porte-parole socialiste de la grande agglomération ouvrière Lille-Roubaix-Tourcoing. Peu après cette élection, il entra à la Commission administrative permanente du Parti socialiste. En 1932, il connut une brillante réélection, au premier tour de scrutin, par 9 275 voix sur 20 848 inscrits, devant le démocrate populaire Balanant (6 478), le communiste Calas (2 157) et le socialiste-communiste Louis Lahaye* (307). Bien qu’obtenue seulement à l’issue du scrutin de ballottage, sa réélection de 1936 fut encore flatteuse, d’autant qu’il bénéficia alors de la discipline du Front populaire. Il fut placé en tête de tous les candidats par 8 828 suffrages devant le candidat de droite Gil (6 605), le communiste Louis Manguine* (2 608), le radical-socialiste Terraillon (701) et Louis Lahaye* (255). Au second tour, Salengro l’emporta par 11 788 voix contre 7 229 à Gil.

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Dans le gouvernement que Léon Blum* présenta au président de la République le 4 juin 1936, Roger Salengro occupait le poste clé de ministre de l’Intérieur. Le président, Albert Lebrun demanda à Léon Blum* que deux ministres, ceux de l’Intérieur et du Travail, prissent leurs fonctions immédiatement, c’est-à-dire avant le vote de confiance du Parlement. Albert Sarraut et L.-O. Frossard*, avaient hâte de passer la main, de voir se terminer « l’interrègne » constitutionnel, devant l’ampleur du mouvement social qui agitait le pays. Depuis la rentrée du Parlement, le 1er juin, la situation s’aggravait de jour en jour. Les grévistes, plus d’un million, bientôt plus de deux, occupaient chantiers et ateliers. Une grande peur sociale tenaillait les possédants et tous ceux qu’un changement rapide et profond affolait. Dès juillet 1936, le Sénat réclamait le retour à l’ordre.

C’est donc à Roger Salengro qu’incomba « la tâche la plus lourde » selon le mot de Léon Blum* qui ajoutait : « Il joua un rôle historique dans un moment historique. » « Comment devions-nous assurer l’ordre ? disait Salengro. En jetant sur le pavé de nos rues des centaines de pelotons de gendarmerie mobile ? En rappelant vers le Nord et Paris nos régiments de l’Est ? En mettant vingt départements en état de siège ? Assurer ainsi l’ordre c’est faire couler le sang, amonceler les cadavres... »

Rejetant l’appel à la force, Roger Salengro joua un rôle décisif dans la conclusion des « Accords Matignon » qui apportèrent aux travailleurs en mouvement l’assurance de réalisations substantielles, par accord entre les organisations patronales et la CGT. C’est Salengro lui-même qui établit le contact, en se rendant rue Richelieu en personne, geste insolite d’un ministre en exercice, auprès de la Commission administrative de la CGT. À une heure du matin, l’accord signé consacrait une victoire ouvrière sans précédent : augmentation des salaires, respect du droit syndical, principe des conventions collectives et deux semaines de congés payés. Léon Jouhaux* pouvait déclarer que « Roger Salengro remplit ce jour-là et cette nuit-là, noblement, humainement son rôle de ministre de l’Intérieur, responsable de l’ordre public, sans oublier qu’il était un militant, défenseur de ceux qui réclamaient plus de justice ».

Mais le ministre de l’Intérieur du Front populaire n’était pas seulement responsable de l’ordre dans la rue, il devait aussi faire respecter l’ordre républicain, l’ordre démocratique dans la cité. Aussi, avec les autres ministres compétents, Salengro signa les quatre décrets publiés le 19 juin 1936 au Journal officiel et portant dissolution des « Croix de Feu », du Parti national populaire, plus connu sous son nom précédent de Ligue des Jeunesses patriotes, du Parti franciste, et du Parti national corporatif républicain, l’ex-Solidarité française. Le coup était rude pour les « ligues factieuses » qu’avaient dénoncées les mots d’ordre du Front populaire.
Alors que l’insurrection nationaliste avait éclaté en Espagne, Roger Salengro se serait opposé au projet de non-intervention lors des débats qui eurent lieu au sein du cabinet Léon Blum* (C. Serrano, p. 26).

Dans le Nord, au cours de polémiques plus ou moins lointaines, des adversaires avaient insinué que Salengro avait eu une attitude singulière pendant la guerre et qu’il avait peut-être été un prisonnier consentant. Le premier, le Prolétaire, hebdomadaire communiste avait brandi cette accusation en 1921. Le Journal du Nord l’avait reprise en 1929 et la Concorde lilloise, autre journal de droite, en 1934. Mais l’attaque dépassa alors la polémique électorale et déborda la sphère locale. L’Action française donna le coup d’envoi, dès le 13 juillet 1936. « Grensalo n’a pas seulement déserté, il a aussi donné des renseignements à l’ennemi », écrivit-elle. L’hebdomadaire Choc affirma qu’en captivité Salengro était bien vu des Allemands et que « tous les projets d’évasion (de ses camarades) étaient régulièrement éventés. » Gringoire qui tirait à 640 000 exemplaires, hebdomadaire dirigé par Horace de Carbuccia, gendre de l’ex-préfet de police, Jean Chiappe, publia un dessin où l’on voyait le soldat inconnu soulevant la dalle pour désigner d’un doigt vengeur le cycliste Salengro qui, affolé, criait : « Non ! pas lui ! » et Henri Béraud, dans ses colonnes, dénonçait « Proprengro » comme un « traître mal blanchi ». Toute cette « documentation » nourrissait jour après jour, la presse périodique et les quotidiens de droite, Le Jour, L’Écho de Paris, Le Journal des débats.

Roger Salengro répondit en quelques mots à Gringoire. « Je n’ai jamais été condamné par un conseil de guerre français. Je n’ai été condamné que par un conseil de guerre allemand. » Salengro voulait démissionner et confier sa cause à un jury d’honneur : on l’en dissuada. Ce serait un coup porté au gouvernement et un succès pour ses calomniateurs. Aller en justice ? La correctionnelle n’admettait pas la preuve. Devant les Assises, la carence du jury était courante. Il était automatiquement du côté de la presse et quand l’affaire était « politique », il prononçait presque toujours l’acquittement.

Pour faire éclater la vérité, Léon Blum* fit procéder à un examen du dossier militaire dans des conditions d’impartialité. Sous le contrôle du chef d’État-Major, le général Gamelin, MM. de Barral et Pichot, de la Confédération nationale et de l’Union fédérale des combattants apportèrent une conclusion irréfutable : « Le soldat Salengro a été acquitté par le jugement rendu par contumace par le conseil de guerre de la 51e division le 20 janvier 1916, lequel a un caractère définitif. » Ce jugement était coutumier quand un soldat avait disparu. Mais les calomniateurs ne lâchaient pas leur proie. Le député de droite de Lille, Henry Becquart, industriel, déposa une demande d’interpellation le 6 novembre. Le débat se déroula au Palais-Bourbon le 13. Ce fut l’occasion pour Léon Blum* d’ouvrir tout le dossier, de démonter la machination et de dénoncer Gringoire sans le nommer autrement que « la feuille infâme ». Henri Becquart reçut l’appui de Xavier Vallat, député conservateur de l’Ardèche et futur commissaire de Vichy aux questions juives. En conclusion du débat, l’ordre du jour suivant fut adopté :

« La Chambre,

« Constatant l’inanité des accusations apportées à la tribune contre un membre du gouvernement,

« Flétrit les campagnes d’outrages et de calomnies qui ne peuvent qu’énerver l’opinion publique, exaspérer les passions partisanes, propager les méthodes de violence et déconsidérer notre pays aux yeux de l’étranger. »
A la proclamation des résultats, 103 députés furent donnés comme ayant voté contre. Mais 40, chiffre élevé, rectifièrent leur vote. Ainsi 63 députés seulement avaient refusé de condamner les calomnies colportées contre le ministre de l’Intérieur. Sur la confiance, on dénombra 380 voix pour, 187 contre.

Ce vote ne réparait pas le mal fait. Depuis son arrivée au ministère, Roger Salengro avait supporté les charges les plus écrasantes dans la situation explosive où se trouvait le pays : heures dramatiques qui avaient conduit aux accords Matignon, déplacements multiples à travers le pays pour régler les conflits dans les faits, à Paris, dans les grands magasins, dans le Nord, à Saint-Chamond, dans l’Est. Il était fier d’avoir tout aplani sans avoir fait couler une goutte de sang. Mais il était à bout de forces physiques lorsque la calomnie toujours renaissante, l’accablait. Il devait faire face aussi à ses charges de maire de Lille. Le lendemain du vote de l’Assemblée, il était rentré dans sa cité. Le 17, dans l’après-midi, il accueillit une délégation syndicale. Le soir, il se retrouva seul, dans son petit appartement du boulevard Carnot, seul depuis dix-huit mois qu’était décédée sa femme, Louise Venant, modeste ouvrière épousée alors qu’il était encore étudiant, sans enfant, une vieille mère malade et hospitalisée. Il souffrait aussi de lésions cardiaques. À bout de résistance physique et morale, écœuré, impuissant à prouver, par témoins, son innocence puisque, quand il avait été fait prisonnier, il se trouvait seul, il boucha les issues de sa demeure, ouvrit le robinet du gaz et s’assit dans sa petite cuisine. A huit heures du matin, le 18 novembre 1936, sa femme de ménage le trouva mort, avec un mot délicat lui demandant de l’excuser pour le dérangement qu’il lui causait. Une lettre à son ami Roger Verlomme, réglait ses affaires personnelles ; une à son frère Henri Salengro* disait son désarroi : « Le surmenage et la calomnie, c’est trop ! » ; une à Léon Blum*, clamait une dernière fois son innocence : « S’ils n’ont pu réussir à me déshonorer, du moins porteront-ils la responsabilité de ma mort, car je ne suis ni un déserteur, ni un traître. Mon parti aura été ma vie et ma joie. »
Dans un sursaut d’indignation un million de manifestants défilèrent dans Paris, tandis que se déroulaient, à Lille, avec le concours d’une foule immense, des funérailles grandioses. Les calomniateurs ne désarmèrent pas. Me Tixier-Vignancourt affirma que Salengro s’était donné la mort par crainte de nouvelles révélations. De Kérillis reprocha à Léon Blum* d’avoir recruté ses ministres sur les « bancs d’un conseil de guerre ». Henri Béraud ironisa sur un ministre de l’Intérieur à ce point « à court de résistance ». François Mauriac, généralement mieux inspiré, trouva des excuses à Léon Daudet. Le cardinal Liénart, archevêque de Lille, ne témoigna pas de la même indulgence : « En présence de cette tombe ouverte, nous sentons le devoir de rappeler, une fois de plus, que la politique ne justifie pas tout, que la calomnie ou même la médisance sont des fautes que Dieu condamne et qu’on n’a pas le droit de se servir de tous les moyens pour arriver à ses fins. » À l’étranger, on fustigea généralement les calomniateurs et l’Indépendance belge écrivit : « MM. de Carbuccia, Chiappe et Béraud ont littéralement assassiné le ministre de l’Intérieur. »

La mort de Roger Salengro : défaillance ? Abdication ? Lui seul pouvait juger de l’issue à trouver à une vie devenue trop pesante. « La calomnie doit être confondue et châtiée, et elle le sera, déclara Léon Blum* aux obsèques, Roger Salengro n’aurait pas voulu d’autre vengeance. » La vengeance fut apportée à sa mémoire, quelques années plus tard, dans les malheurs du pays vaincu et occupé. Gringoire avait écrit : « Certes, il n’est plus permis d’en douter, quelqu’un sortira déshonoré. Nous verrons bien qui. » Nous l’avons vu : moins de quatre ans après sa mort, ses pires accusateurs sombraient dans la collaboration avec l’ennemi occupant le sol national, et l’un des chefs de file de la calomnie meurtrière, Henri Béraud, fut condamné à mort par la France libérée.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article50730, notice SALENGRO Roger, Henri, Charles par Jean Piat, Justinien Raymond, version mise en ligne le 17 juin 2009, dernière modification le 1er août 2015.

Par Jean Piat, Justinien Raymond

Roger Salengro
Roger Salengro

SOURCES : Arch. Ass. Nat., dossier biographique. — Arch. Dép. Nord, série M, notamment 154/78C. — Arch. Com. Lille, dossier R. Salengro. — A. Coquart, « Roger Salengro ou l’exercice du pouvoir », La Revue socialiste, n° 98, juin 1956. — Denis Cordonnier*, Roger Salengro, 1946 [Ill.]. — M. Chavardès, Été 1936, la victoire du Front populaire, 1966. — Gringoire, 6 novembre 1936 (lettre ouverte d’Henri Béraud à Albert Lebrun). — Nord, janvier 1970 (article de Jean Piat avec illustration). — Jeunesse, n° spécial illustré, décembre 1936. — Le Peuple libre, 8 mars, 28 juin 1929, 19 et 27 novembre 1936, janvier 1937. — Le Populaire, 1er juillet et 19 novembre 1936. — La Bataille, 22 août 1926. — L’Avenir, 17 novembre 1946. — L’Enchaîné, 6 mars 1931. — Le Réveil du Nord, 6 mars 1910, 31 octobre et 19 novembre 1936. — La Concorde lilloise, février à mai 1933. — Le Journal du Nord, mars 1929. — Le Prolétaire, 10 et 17 septembre 1921. — Le Coq rouge, 1er mai 1929. — Charivari, octobre-novembre 1936. — L’Homme libre, 29 octobre 1937. — Nord-Matin, 18 au 27 novembre 1936. — Th. Ferenczi, Ils l’ont tué ! L’affaire Salengro, Plon, Paris, 1995. — L’affaire Salengro, téléfilm d’Yves Boisset, 2009, 1 h 30. Voir le compte rendu critique par Denis Lefebvre, L’Ours, n° 389, juin 2009.

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