GAMARRA Pierre

Par Bernard Épin

Né le 10 juillet 1919 à Toulouse (Haute-Garonne), mort le 20 mai 2009 à Argenteuil (Val-d’Oise) ; instituteur, journaliste, romancier, directeur de la revue Europe ; membre du PCF ; conseiller municipal d’Argenteuil (1965-1977).

D’origine basque et languedocienne, ses parents étaient employés. Pierre Gamarra entra à l’École normale d’instituteurs de Toulouse, obtint le brevet supérieur et poursuivit des études de géographie et d’espagnol. Sa carrière d’enseignant fut interrompue par la guerre et par son engagement dans la Résistance. Il participa à la libération de Toulouse. Il devint journaliste dans la clandestinité et, à la Libération, fonda le journal des FTP-FFI Vaincre De 1944 à 1950, il fut rédacteur au quotidien Le patriote du sud-ouest. Il adhéra au Parti communiste français en 1944. Ses qualités de journaliste le firent remarquer par les cadres dirigeants qui encouragèrent sa venue à Paris pour travailler auprès d’Aragon* dans les éditions du parti.

C’est alors qu’il entra, en 1948, à la revue Europe fondée par Romain Rolland* en 1923. Il en devint rédacteur en chef puis directeur en 1974, après la disparition de Pierre Abraham*, fonction qu’il occupa jusqu’en 1987 – il a cédé alors la place à Jean-Baptiste Para – avec un souci d’écoute et d’ouverture sur des littératures inconnues, ou jugées mineures, des approches humanistes mais pas neutres de grands faits de civilisation contemporaine, ce qui est la marque de la revue depuis ses débuts. La place singulière d’Europe, qui poursuivit sa parution alors que tant de revues similaires avaient disparu, doit beaucoup à la personnalité à la fois modeste et volontaire de Pierre Gamarra. Son engagement politique au PCF dont la revue Europe était proche, marqua incontestablement son action, mais évita le plus souvent les étroitesses et schématismes qui marquèrent la période stalinienne et ses retombées. Ce qui permit à Europe de bénéficier de collaborations très diverses et, du même coup, d’une audience incontestable dans les milieux intellectuels. Passionné par le débat d’idées, Pierre Gamarra entretint des rapports réguliers avec Aragon, Étiemble, Roger Caillois, Michel Butor, entre autres. Sa collaboration à Europe dura jusqu’à la veille de sa disparition.

On retrouve Pierre Gamarra, l’intellectuel et le militant politique étroitement mêlés, dans une multitude d’activités et d’événements entretenant des rapports directs ou non avec le PCF. Qu’il s’agisse de causeries culturelles pour les ouvriers dans les usines à travers la France, de la participation aux Bibliothèques bataille du livre (BBL) dans les années 1950, du soutien aux actions du Secours populaire français, de l’engagement très fort dans ce qui entourait les congrès pour la Paix (la petite histoire rappelle qu’il fut chargé d’aller chercher chez Picasso* l’original de la célèbre colombe que celui-ci dessina pour le Congrès mondial des partisans de la paix qui se tenait à Paris en 1949). Il écrivit régulièrement dans La Vie ouvrière, organe de la CGT. En 1965, il fut élu conseiller municipal d’Argenteuil sur la liste conduite par Victor Dupouy* (maire PCF). Il fut réélu en 1971 jusqu’en 1977 et joua un rôle important dans le développement de la vie culturelle de la ville.

Pierre Gamarra jouissait aussi d’une audience internationale, tant dans les milieux artistiques que politiques et la liste est longue des personnalités rencontrées, de Fidel Castro à Luis Buñuel. Outre ses échanges fréquents avec les divers pays du « Bloc de l’Est », il s’était beaucoup investi dans les relations avec des pays du sud-est asiatique, pendant et après les guerres de la France et des États-Unis qu’il avait combattues, effectuant des voyages au Viet-Nam (dont il contribua à populariser la poésie) ou au Laos où il apporta une bibliothèque.

Parallèlement à ses diverses responsabilités, Pierre Gamarra avait entamé dès l’Occupation une carrière littéraire. Il reçut en 1944 le prix de la nouvelle du Conseil national de la Résistance, puis le Prix international Charles Veillon en 1948 (le jury comprenait, entre autres, Vercors, Louis Guilloux, André Chamson) pour son roman La Maison de feu (rééd. Messidor 1969, 1987). Romancier et nouvelliste, il connut un large succès avec des romans parus aux Editeurs Français Réunis et réédités par Messidor, comme Le Maître d’école (1955, rééd.1972, 1983, puis de Borée, 2008 ), Rosalie Brousse (1953, rééd. 1973), La Femme de Simon (1961, rééd. 1983), Les Enfants du pain noir (1950), Les Lilas de Saint-Lazare (1951), marqués par une veine populaire et progressiste, qui ne dédaignaient pas l’héritage des grands romanciers sociaux du siècle précédent, et un pouvoir de créer des personnages attachants, proches des gens simples. Ce qui lui valut la reconnaissance affectueuse d’un large lectorat populaire et en firent un auteur-phare – pas un auteur-militant confondant discours politique et littérature – dans de nombreuses manifestations autour du livre. On se bousculait devant la table de Pierre Gamarra aux fêtes de l’Humanité. Mais on ne saurait réduire son œuvre à un genre. Il s’essaya aussi bien au roman policier (L’Assassin a le prix Goncourt, 1986), ou aux biographies d’écrivains qui lui étaient chers comme Victor Hugo, George Sand ou Jules Verne, ou de personnages historiques dont il aida à la découverte : La Vie fabuleuse de Cristóbal Colón (Messidor, 1991), Vie et prodiges du grand Amiral Zhengh He (Mazarine, 2000), Vasco Núñez de Balboa, découvreur du Pacifique (Temps des cerises, 1994). On lui doit aussi quelques pièces de théâtre et son engagement poétique court tout au long de son œuvre, avec des recueils comme Le Sorbier des oiseaux (EFR, 1976) ou Romance de Garonne (Messidor, 1990). En 1986, il obtint le Grand prix du roman de la Société des gens de lettres pour Le fleuve palimpseste (PUF, 1984). À la fois écrivain et journaliste, il entreprit des reportages peu conventionnels où se retrouvait son intérêt pour la vie sociale, porté par les valeurs humanistes qu’il ne cessa de défendre. Cela allait des gros dossiers sur la vie des campagnes dans l’Oise après la guerre à une suite de récits tirés d’un voyage plein de périls dans l’Espagne de Franco. Il fut également membre du Pen Club.

Non content de ce flot d’activités, Pierre Gamarra aborda dès 1952 la littérature de jeunesse, conscient de l’esprit de responsabilité qu’impliquait le genre pour lequel il s’imposa les mêmes exigences que pour son œuvre en direction des adultes. On lui doit un important ouvrage de réflexion La lecture pour quoi faire ? (Casterman, 1973) et il était considéré unanimement comme un auteur-jeunesse qui marqua durablement la production française. Loin des poncifs dominants et des tendances moralisatrices, il révéla une véritable complicité avec le monde de l’enfance. À sa manière, faite de légèreté et de bonheur de communiquer avec le jeune âge, il proposa des histoires pleines d’humour, de fantaisie, de suspense, que sous-tend une vraie affirmation du droit des enfants à l’imaginaire. La plus grande part de son œuvre parut aux éditions La Farandole (1955-1994) et comporte une très grande diversité. Des romans, comme la suite Le Mystère de la Berlurette (1957, rééd. 1969, 1979, 1988), Berlurette contre la Tour Eiffel (1961, rééd. 1969), Le trésor de Tricoire (1969), ou L’Aventure du serpent à plumes (1961, rééd. 1972, Prix Jeunesse 1961). Sans oublier Le capitaine Printemps (1963, rééd. 1975) évoquant la Résistance, ou le policier Six colonnes à la une (Robert Laffont-Plein Vent, 1966, rééd. Pocket junior, 1997) ou le délicieux On a mangé l’alphabet (Bordas, 1978). Son goût pour les jeux de langage le conduisirent à jouer avec les formes de la comptine (Chansons de ma façon, 1962, rééd. 1974, 1979, et 1994 avec musiques et interprétation de Fonfrède et Becker) ou de la fable (La mandarine et le mandarin, 1970). Sans oublier des albums de contes, dont le célèbre La Rose des Karpathes (1955), des documentaires, des pièces de théâtre en un temps ou le théâtre pour enfants n’était pas pris au sérieux. Il se rendait souvent dans les classes pour rencontrer les enfants et une école de Montauban porte son nom.

Couvrant tous les secteurs de l’écrit, la personnalité de Pierre Gamarra se situait à cent lieues des modes et dérives du vedettariat. De ce travailleur infatigable, cet esprit curieux de tout, cet homme généreux et sensible, fidèle à un idéal d’humanité en dépit des épreuves (la disparition des éditions du groupe Messidor en 1994 l’affecta profondément), on retiendra une proximité jamais démentie avec les aspirations populaires, inséparable de son attachement indéfectible à ses racines régionales, à son Toulouse qui lui inspira la trilogie parue aux Éditeurs français réunis Les mystères de Toulouse (1967, rééd. Marabout 1978), L’Or et le sang (1970), 72 soleils (1975). Au point qu’on dise de lui qu’il fut « un écrivain occitan de langue française ». Marié, il avait deux enfants et quatre petits-enfants.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article50442, notice GAMARRA Pierre par Bernard Épin, version mise en ligne le 1er juin 2009, dernière modification le 12 juillet 2017.

Par Bernard Épin

SOURCES : Arch. du Parti communiste français, Paris. — Arch. Mun. Argenteuil. — « Pierre Gamarra. Elsa Triolet et la défense du livre ». Faites entrer l’infini, 1995, n° 20, p. 19-21. — Bessens, « L’hommage à Pierre Gamarra », La Dépêche du Midi, 31 mai 2009. — Alain Nicolas, « Pierre Gamarra est mort », l’Humanité, 25 mai 2009. — Témoignage d’Arnaud Gamarra.

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