GARCÍA GRANDA Cristino [écrit aussi GARCÍA GRANDAS]

Par Hervé Mauran

Né le 3 juin à Gozón (Asturies, Espagne), fusillé à Barcelone le 21 février 1946 ; durant la guerre civile d’Espagne, membre du PCE et officier de l’armée républicaine (1936-1939) ; responsable d’un groupe de sabotage FTP-MOI dans le bassin houiller de La Grand-Combe ; chef militaire de la Résistance communiste espagnole dans le Gard, l’Ardèche et la Lozère (1942-1944) ; après-guerre, l’un des principaux responsable du PCE clandestin dans la région de Madrid (1945).

Cristino Garcia Grandas naquit à Gozón dans les Asturies, [mais certains auteurs comme Ferran Sánchez Agustí, op.cit. le font naître à Sama de Langreo, également dans les Asturies], dans une famille de mineurs. Avant la guerre civile, il exerça la profession de marin pêcheur. Après le déclenchement de l’insurrection militaire, il s’engagea dans un bataillon de l’Armée républicaine avant d’être intégré dans le XIVe Corps (Voir aussi : Ríos Garcia Jesús). Cette formation d’élite était plus particulièrement destinée à franchir les lignes ennemies – parfois sur plusieurs centaines de kilomètres – pour effectuer des sabotages ou autres opérations périlleuses. Selon les sources, il eut le grade de lieutenant ou capitaine. En février 1939, il passa la frontière pyrénéenne pour trouver refuge en France.

Après un séjour au camp d’Argelès, Cristino Garcia fut envoyé à La Grand-Combe (Gard). Réfugié politique, il fut intégré dans le 805e Groupement de travailleurs étrangers (GTE) basé aux Salles-du-Gardon puis à Rochebelle (près d’Alès). Cette formation était composée surtout de réfugiés espagnols employés dans les mines de charbon du secteur. Cristino Garcia travailla dans le puits de charbon Les Luminières à La Grand-Combe. Pendant quelques mois, il élit domicile au quartier Champclauson, puis s’installe à Trescol. Là, il partageait une chambre avec José Alvarez, un camarade mineur qui avait combattu à ses côtés durant la guerre d’Espagne. Avant de basculer dans la clandestinité, Cristino Garcia menait à La Grand-Combe une vie semblable à celle d’autres réfugiés. Souvent, il se retrouvait avec des amis à la terrasse d’un café ou chez Poveda, un Espagnol qui résidait au 40 rue de la Clède. Enfin, il fréquentait Lili, une jeune fille dont les parents avaient fui en 1938 la Tchécoslovaquie occupée et habitaient La Grand-Combe.

À partir de 1941, Cristino Garcia fut aussi membre du premier corps-franc du PCE dans le bassin houiller de La Grand-Combe/Alès. Agissant dans le cadre des FTP-MOI, ce groupe de trois était spécialisé dans la fabrication d’engins explosifs et les sabotages dans les mines. Les deux autres membres de ce corps-franc s’appelaient Atilano Quintero Morales et Bonifacio Quesada. Le premier, originaire de l’île de Hierro dans les Canaries, connut de longues années d’exil avant de gagner la péninsule ibérique au moment de la victoire de « Frente popular ». Arrêté et incarcéré à Perpignan en août 1941 pour menées communistes, il parvint à s’évader le jour de son transfert au camp du Vernet. Muni d’une fausse carte d’identité, il trouva refuge à La Grand-Combe où il se fit embaucher comme mineur. Bonifacio Quesada était, quant à lui, originaire de Seo de Urgel. Cet ancien officier de "Guardia de Asalto" fut envoyé en 1942 dans un autre secteur pour organiser la résistance.

En tant que chef militaire, Cristino Garcia fut convoqué à la réunion nationale du PCE qui se tint à Toulouse, sous la présidence de Francisco Nieto, au cours de la première semaine du mois d’avril 1942. Ce jour-là fut décidée la formation d’une unité appelée XIVe Corps de « Guerrilleros Españoles », en l’honneur de l’unité qui avait couvert courageusement la retraite de Madrid et à laquelle avait d’ailleurs appartenu Cristino Garcia. Le XIVe Corps serait doté de corps-francs autonomes ; en outre, il devrait opérer aussi bien en zone libre qu’en zone occupée.

À leur début, les unités du XIVe Corps furent placées sous la tutelle des FTP-MOI et, de ce fait, leur autonomie de décision et d’intervention demeurait encore très limitée. En outre, son champ d’action ne devait guère s’étendre au-delà du Sud de la France où se concentrait l’essentiel de l’immigration républicaine espagnole. En Cévennes, le XIVe Corps prolongerait un temps, sans en changer fondamentalement l’orientation et l’intensité, les activités entreprises précédemment par les divers groupes de résistance espagnols, qu’ils soient d’inspiration « politique » ou « militaire ». À La Grand-Combe, le groupe de Cristino Garcia s’y rattacha naturellement. S’inscrivait également dans ce cadre, à Alès, le corps-franc extrêmement dynamique de Indalecio Cortes, Pablo Sanchez et Sabino Encinas : c’est lui qui rédigeait et imprimait un « Suplemento de Reconquista » pour le Gard, d’abord au 103 de la Grand-Rue, puis à Saint-Germain de Montaigu. En liaison avec Paul Planque, l’un des initiateurs communistes de la Résistance alésienne, le trio cacha également, dans un appartement réservé à cet effet, rue de La Galère, d’éminents résistants poursuivis par la police : notamment le dirigeant Amilcar Calvetti, docker sétois d’origine italienne, futur fondateur du maquis Jean Grandel dans l’Hérault et « libérateur » de l’Ariège. En dépit des difficultés inhérentes à toute tentative de reconstituer l’existence et l’organigramme des premiers noyaux de résistance, il n’en reste pas moins une certitude : dès 1941-1942, la Résistance espagnole organisée dans les FTP-MOI puis le XIVe Corps représente dans le bassin houiller un apport non négligeable pour la Résistance communiste.

Aux lendemains de l’invasion de la zone libre, le 11 novembre 1942, le XIVe Corps entendit se doter de structures territoriales autonomes par rapport aux mouvements et réseaux français : la brigade désignait l’échelon départemental, la division l’échelon régional. À la fin 1943, cette nouvelle organisation couvrait 32 départements. Au début de l’année 1943, la 3e division de GE commandée par Cristino Garcia vit le jour : elle était destinée à couvrir géographiquement le Gard, la Lozère et l’Ardèche. Les liens s’établirent rapidement avec des groupes UNE des trois départements : Nîmes, Alès, Collet-de-Dèze, Mende, Langogne etc. L’implantation de la 3e Division dans le département de l’Ardèche nécessitera une "alliance" avec Juan Pujadas, militant anarcho-syndicaliste qui s’est imposé comme le chef incontournable de la Résistance espagnole dans la région d’Aubenas et refuse catégoriquement l’adhésion à l’UNE en tant que telle. Juan Pujadas est par ailleurs un responsable important de l’Armée secrète. L’alliance sera donc « militaire », et aura pour effet de faire de Juan Pujadas, le chef de la 19e brigade de l’Ardèche. L’incorporation d’un chef libertaire à un tel poste de responsabilité dans l’AGE est une exception notable, qui peut être interprétée comme une certaine ouverture de la part de ce dirigeant communiste qu’est Cristino Garcia.

En Cévennes, le premier maquis espagnol se forma au début de l’année 1944, à Collet-de-Dèze : il s’agit du maquis de Chatusse, qui accueille des réfractaires espagnols et des clandestins. Le mas de l’Anglaise sert un temps de poste de commandement de la 3e Division. À la Grand-Combe et Alès, la collaboration des corps-francs espagnols avec les FTPF se poursuit, tandis qu’en Haute-Lozère et en Basse-Ardèche la coopération avec l’AS se poursuit. Le premier semestre 1944 est marqué par une montée en puissance de la résistance espagnole. La position de Juan Pujadas au sein de l’AS et du Service Atterrissage et Parachutage (SAP), en Ardèche, permet d’approvisionner en armes certains groupes espagnols du Gard.

L’une des actions les plus remarquables organisées par Cristino Garcia est l’évasion des prisonniers politiques de la prison de Nîmes, décidée par le commandement FTPF et réalisée par les guérilleros espagnols. Dans la nuit du 4 au 5 février 1944, Cristino Garcia dirigea sur le terrain le groupe de 14 guérilleros qui donna l’assaut à la maison d’arrêt de Nîmes. Plusieurs semaines auparavant, Pedro Vicente avait été chargé de trouver un logement à Nîmes qui servirait de point d’appui pour mener à bien l’opération. Fin janvier, lui et sa jeune épouse occupaient un appartement au premier étage du numéro 2 de la rue des Arènes, à environ 150 mètres du quartier général de la Gestapo. Le 3 février arrivèrent à cette adresse l’un après l’autre les quatorze hommes qui doivent participer à la mission, la nuit suivante. Sous les ordres de Cristino Garcia, l’équipe pénétra sans difficulté dans la prison grâce à la complicité d’un gardien. En un clin d’œil, elle coupa les fils téléphoniques, neutralisa les gardiens et libéra la vingtaine de résistants détenus. Enfin, les maquisards regagnèrent à pied le maquis FTP-MOI de Saint-Frézal-de-Ventalon et des Bouzèdes (Lozère), où ils arrivèrent le 10 février. Au cours de l’opération, Cristino Garcia se blessa accidentellement à une jambe avec son pistolet parabellum. Le docteur Cabouat le cacha et le soigna pendant plusieurs semaines. L’accident obligea Cristino Garcia à suspendre ses activités de terrain ; cette blessure lui vaudra de claudiquer jusqu’à la fin de ses jours.

À partir du mois de mars et d’avril 1944, Cristino Garcia répercuta l’ordre d’intensifier les sabotages (notamment dans le bassin minier) auprès des chefs de groupe Gabriel Pérez, Joaquin Arasanz, Pedro Vicente, Antonio Garcia, Gregorio Garcia et Gines Miñano. La campagne toucha un certain nombre de localités : Bessèges, Laval, Trescol, La Grand-Combe, Rochebelle, Saint-Privat-de-Vallongue, Collet-de-Dèze, Langogne, Villefort… Les cibles privilégiées des groupes sont des transformateurs, des lignes haute-tension, des fours… L’objectif était d’entraver une production destinée à alimenter la machine de guerre allemande.

Au mois d’avril 1944, l’état-major de la 3e division commandée par Cristino Garcia décida le rattachement d’un groupe espagnol au maquis Bir Hakeim. Fondé en mars 1943 à Montpellier par des militants de l’AS, ce maquis itinérant et atypique est commandé par Jean Capel (dit « Barot »). Le maquis n’hésitait pas à sortir de l’ombre pour des actions directes et spectaculaires. D’abord, il s’installa au hameau de l’Estibi, dans la région de Villefranche-de-Rouergue (Aveyron), puis à partir du 25 août 1943 sur le plateau de Douch près de Bédarieux (Hérault). À la mi-octobre, il se transporta jusqu’aux environs d’Eaux-Bonnes (en pleine zone interdite, dans les Basses-Pyrénées) pour émigrer début décembre dans le secteur de Pont-Saint-Esprit (au nord-est du Gard). Enfin, le maquis se déplaça dans le secteur de la Vallée Française, en plein cœur des Cévennes. Le commandant Barot affichait l’ambition d’unifier les maquis de la région, ce qui n’était pas du goût des chefs locaux de la Résistance.

La décision prise par l’état-major de Cristino Garcia de rattacher un groupe espagnol au maquis Bir Hakeim obéissait à plusieurs mobiles. D’une part, la vague d’attentats dans le bassin minier rendait nécessaire et urgent le départ des militants les plus compromis. D’autre part, le groupe « Bir Hakeim » exerçait une attraction d’autant plus forte qu’il disposait d’un armement moderne et copieux en comparaison de celui des maquis autochtones. Ainsi, le 12 mai, une vingtaine de guérilleros, sous les ordres de Miguel Lopez, chef de la brigade du Gard, secondé par Francisco Peña (dit « Paco ») gagnèrent en camion le Grand Hôtel du Fangas, sur le mont Aigoual où se trouvaient les « biraquins ». L’état-major de la 3e Division avait également entamé des pourparlers pour l’incorporation d’un nouveau groupe UNE du secteur de Langogne, sous la houlette de Domingo Cunillé. Ce rattachement ne devait heureusement jamais intervenir. En effet, le 28 mai, le maquis Bir Hakeim fut exterminé par une unité de la Wehrmacht après avoir été encerclé du côté de Mende. Au total, l’opération se solda par la mort de 59 combattants, dont 16 républicains espagnols (10 trouvèrent la mort au combat de La Borie et La Parade ; 6 furent exécutés à Badaroux).

Le 8 juin 1944, Cristino Garcia se trouvait à Ailhon, en Ardèche, où devaient se regrouper les guérilleros du département. Aux côtés des maquisards français, la 3e Division contribua à libérer plusieurs villes du Gard et de la Lozère : La Grand-Combe, Alès, Nîmes, Villefort, Mende, Langogne, Bleymart etc. Au cours de juillet-août 1944, Cristino Garcia fut constamment présent dans le Sud de l’Ardèche, coordonnant les opérations militaires des groupes relevant du commandement de la 3e Division (des éléments de la brigade du Gard avaient rejoint ceux de l’Ardèche). Le chef de maquis espagnol entendait promouvoir une stratégie de guérilla qu’il explicite devant ses hommes : il faut multiplier les escarmouches contre les unités ennemies, ne pas essayer de les bloquer définitivement, songer à se replier à temps. Présent dans le secteur de Vallon en août 1944, le chef régional Michel Bruguier (dit « Audibert ») rendrait plus tard un vibrant hommage au courage et à l’ardeur des combattants espagnols.

À la mi-août 1944, les effectifs espagnols commandés par Cristino Garcia dans le Gard, l’Ardèche et la Lozère peuvent être estimés à 400, dont 130 pour l’Ardèche (ce dernier effectif étant basé sur une liste établie à chaud). Jusqu’alors basé dans le Gard, le commandement de la 3e Division s’installa au hameau de Blaunac, sur la commune de Joannas (arrondissement de Largentière), en juillet 1944. Vers le 15 août, elle déménagea pour s’établir au lieu-dit le Gua, sur la commune de Beaumont. L’ultime combat mené par les guérilleros espagnols dans les Cévennes fut celui de La Madeleine-Tornac, entre Alès et Anduze : le 25 août, appuyé par des maquisards français et l’aviation alliée, un groupe de 30 guérilleros arrêta une forte colonne allemande. Contrairement à une légende tenace, Cristino Garcia n’était pas à la tête de cette unité.

À la fin du mois d’août 1944, l’« Agrupacion » des guérilleros espagnols en France s’attelait à l’organisation de la phase préparatoire d’une reconquête de l’Espagne. Le point de rassemblement des brigades cévenoles fut fixé au carrefour de La Madeleine le 27. À la tête d’une forte colonne, Cristino Garcia se rendit donc dans les Pyrénées via Montpellier, Narbonne et Perpignan. Dès le 28 août, les autorités françaises représentées par Jacques Bounin, commissaire de la République pour le Languedoc-Roussillon, saluèrent à Montpellier, le défilé de guérilleros marchant derrière Cristino Garcia. À leur arrivée aux portes des Pyrénées, les brigades espagnoles issues de la Résistance et de la Libération furent restructurées, et reprises en main par le PCE. Les officiers issus de l’anarcho-syndicalisme furent écartés, de même que les chefs communistes dont l’autorité et le charisme faisaient de l’ombre aux hommes de l’appareil stalinien. Les témoignages font défaut pour retracer l’activité de Cristino Garcia au moment de l’incursion des maquis républicains espagnols dans le Val d’Aran, en septembre-octobre 1944. Selon certains témoignages, la mauvaise conduite de l’un de ses hommes, ayant volé le pistolet d’un gendarme à Prades (Pyrénées-Orientales), aurait été le prétexte sous lequel on l’aurait destitué de la direction des maquis issus des Cévennes. Cristino Garcia ne fut pas immédiatement envoyé en Espagne puisqu’on le revit à La Grand-Combe et Alès après la Libération. À cette époque, il se maria aussi avec une Française.

À la fin 1944, devant l’échec militaire et diplomatique de l’opération du Val d’Aran, le PCE opta pour la préparation d’un soulèvement national impulsé de l’intérieur. Cristino Garcia fit partie de ces militants chevronnés et aguerris, envoyés en Espagne pour reconstruire l’appareil clandestin du Parti. Selon le dirigeant communiste Enrique Lister, il entra en avril 1945 et forma l’« Agrupacion centro de guerrilleros », groupement-centre du Parti. Son champ d’action couvrait les provinces d’Avila et de Madrid, où il fut chargé de mener diverses opérations de propagande et de sabotage. Au cours de l’année 1945, il aurait même reçu l’ordre d’exécuter le “traître” Gabriel Léon Trilla, ex-membre de la troïka qui avait dirigé le PCE entre 1928 et 1932, mais qui avait perdu la faveur de Staline. Lister affirme que Cristino Garcia aurait refusé d’être l’exécuteur de basses œuvres : « Je suis un révolutionnaire et non un assassin. » Quoi qu’il en soit, l’ex-chef de maquis ne participa pas à l’exécution de la sentence : en effet, ce fut le 6 septembre 1946 que la police retrouva Trilla poignardé, rue Magallanes à Madrid, alors que Cristino Garcia était mort depuis plusieurs mois.

Au début du mois de décembre 1945, diverses dépêches d’agence annoncèrent l’arrestation à Madrid de Cristino Garcia. Sans délai, celui-ci fut traduit devant un conseil de guerre à Alcala de Henares où il était incarcéré. Après une procédure purement formelle, il fut condamné à mort. À ses juges, il déclara : « Nous ne sommes pas les bandits que vous dites. Nous sommes l’avant-garde du peuple en marche pour sa liberté. » Franco entendait faire de son procès, le procès exemplaire de tous les républicains espagnols qui avaient combattu sur les terres de France, l’occupation nazie et le régime de Vichy. Significativement, Cristino Garcia fut condamné à mort en même temps que douze camarades pour la plupart anciens résistants (dont Manuel Castro Rodriguez, lieutenant-colonel FFI et ancien chef de la 26e division englobant les Pyrénées-Orientales, l’Aude, l’Ariège). Cristino Garcia fut passé par les armes à Barcelone le 21 février.

L’affaire Cristino Garcia souleva une vague d’indignation sans précédent contre le régime franquiste, non seulement en France, mais aussi dans le monde entier. Dès l’annonce de son arrestation, une vaste campagne de presse fut lancée. Le 11 décembre 1945, La Voix ouvrière suisse titrait déjà : “Sauvons le capitaine Cristino”. La campagne culmina à la mi-février après qu’eut été rendue publique l’annonce de la condamnation à mort. Le PCF et la CGT, soutenus par d’autres organisations et associations de gauche, organisèrent des meetings dans de nombreuses villes et font circuler des pétitions. La presse, nationale ou régionale, se mobilisèrent tous azimuts. Les journaux communistes des Cévennes publient des textes aux accents apologétiques sur Cristino Garcia, tandis que le Midi Libre ou Le Dauphiné Libéré, organes régionaux du MLN, plaidaient pour une rupture immédiate des relations diplomatiques avec l’Espagne. Le général De Gaulle finit même par intervenir personnellement auprès de Franco pour qu’il accepte de commuer la peine de mort de l’ancien chef FFI en prison à perpétuité Les appels à la clémence du pape Pie XII furent également vains.

L’affaire Cristino Garcia devint le catalyseur d’enjeux diplomatiques. Dès le 15 décembre 1945, Georges Bidault, ministre des Affaires étrangères et ancien membre du CNR, proposa aux États-Unis et à la Grande-Bretagne une concertation pour rompre définitivement avec Franco et reconnaître, comme seul légitime et légal le gouvernement républicain présidé par Giral. Le 10 février, l’assemblée générale de l’ONU se prononça sur une résolution tendant à refuser à l’Espagne toute possibilité d’admission dans les instances internationales. Soutenue par Bidault, elle fut adoptée par 42 voix contre 2 abstentions. Le 23 février, en France, le président de l’assemblée constituante, Vincent Auriol, soumit aux députés une motion invitant le gouvernement à rompre avec Franco. La motion fut votée à large majorité. Le 26 février 1946, le conseil des ministres présidé par Félix Gouin décida de fermer la frontière à partir du 1er mars. La mesure ne devait être suspendue qu’au mois de février 1948. Ses effets sont cependant limités dans la mesure où les États-Unis et la Grande-Bretagne n’ont pas opté pour la rupture. La France elle-même continuerait à commercer avec l’Espagne, sous couvert de dérogations accordées par le quai d’Orsay. Les effets de l’affaire Cristino Garcia furent totalement annulés lorsque, en 1950, l’ONU lève l’interdiction d’avoir des relations diplomatiques avec l’Espagne.

Au sein de la mémoire collective des républicains espagnols en France, Cristino Garcia Grandas a longtemps fait figure de héros et de martyre… alors que des littérateurs franquistes en ont fait un bandit de grand chemin. Au sein de la mémoire nationale française, l’itinéraire de Cristino Garcia symbolise la participation des étrangers au combat antifasciste sur le sol français. Ainsi, en août 1946, une rue de Saint-Denis (Seine, Seine-Saint-Denis) a été baptisée Cristino Garcia. À Nîmes également, une ruelle porte son nom. Il existe aussi plusieurs autres rues qui portent le nom de Cristino Garcia : à Paris (20e arrondissement) : une rue et un square ; à Drancy et La Courneuve dans les Hauts-de-Seine ; au Perreux-sur-Marne (Val-de-Marne) ; à Eaubonne (Val d’Oise). Cristino Garcia a également donné son nom à une école à Drancy et à un des deux sites du collège Lucie-Faure à Paris (20e arrondissement). Au cœur de la Cévenne, au célèbre carrefour de La Madeleine-Tornac, entre Alès et Anduze, une plaque de marbre honore sa mémoire et celle de ses compagnons. À n’en pas douter, le parcours réel et mythifié de Cristino Garcia a sans doute participé de l’avènement et de la construction d’un nouveau modèle militant, celui du « guérillero héroïque », modèle dont on retrouve la trace quelques années plus tard en Amérique latine.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article50437, notice GARCÍA GRANDA Cristino [écrit aussi GARCÍA GRANDAS] par Hervé Mauran, version mise en ligne le 1er juin 2009, dernière modification le 4 décembre 2018.

Par Hervé Mauran

SOURCES : Presse locale et nationale pour l’affaire Cristino Garcia (dont Le Monde, L’Humanité, Le Cri du Gard et de la Lozère, Le Midi Libre, Le Dauphiné Libéré, etc. de décembre 1945-janvier 1946). — Renseignements fournis par Juan Pujadas Carola (Aubenas, 1988-1990) et par plusieurs témoins, enregistrés de 1988 à 1994 (voir sur ce point notre ouvrage Espagnols rouges). — Entretien avec José Yañez Garcia, compagnon de captivité de Cristino Garcia à la prison d’Alcala de Henares (La Voulte-sur-Rhône, janvier 1999) — Manuel Pero, Cristino le guérillero, Paris, Ed. France d’abord (1945 ?), 32 p. — Hervé Mauran, Espagnols Rouges, un maquis de républicains espagnols en Cévennes (1939-1946), Nîmes, Lacour-Ollé, 1995. — Hervé Mauran, Les lieux de mémoire de la Résistance espagnole en Cévennes, Nîmes, Lacour-Ollé, 1995. — David Wingeate Pike, Jours de gloire, jours de honte (Le Parti communiste d’Espagne en France depuis son arrivée en 1939 jusqu’à son départ en 1950), Paris, SEDES, 1984. — Éveline et Yvan Bres, Un maquis d’antifascistes allemands en France (1942-1944), Montpellier, Les Presses du Languedoc/Max Chaleil éditeur, 1987. — Ange Alvarez, Mémoires de Résistances (Cévennes-Montpellier-Val d’Aran-Alès), Montpellier, Espace sud Éditions, 1994. — Eduardo Pons Prades, Republicanos españoles en la Segunda Guerra mundial, Barcelona, Planeta, 1975. — Alberto Fernandez, La España de los maquis, Milan, Avance, 1967. — Miguel Angel Sanz, Luchando en tierras de Francia (La participacion de los Españoles en la Resistencia), Madrid, Ed. de la Torre, 1981. — Antonio Vilanova, Los Olvidados (Los exiliados españoles en la Secunda Guerre mundial), Paris, Ruedo Iberico, 1969. — Joaquin Arasanz, Los Guerrilleros, auto-édité, sans mention de lieu, 1994, 239 p. — Ferran Sánchez Agustí, Maquis a Catalunya. De la invasió de la Vall d’Aran a la mort de Caracremada, Lerida, Pagès editors, 1999, 393 p. [p. 266]. — Note d’André Balent.

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