GÉRÔME Pierre (pseudonyme de François WALTER)

Par Nicole Racine

Né le 30 avril 1904 à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), mort le 1er juin 1997 à Paris (XVe arr.) ; auditeur (1928), puis conseiller-référendaire (1936) et conseiller maître à la Cour des Comptes ; secrétaire général (1934-1936) du Comité de Vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA).

Fils de de Siegfried Walter et Alice Dreyfus. Le nom de Pierre Gérôme est lié à la naissance, en février-mars 1934, du comité de Vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA).

C’était le pseudonyme de François Walter, auditeur à la Cour des Comptes depuis décembre 1928. Pierre Gérôme donna à partir de juillet 1932 des notes et chroniques à la revue Europe, dirigée par Jean Guéhenno* et influencée par Romain Rolland* ; ces textes présentaient une analyse marxisante de la crise économique, attaquaient les idéologies fascistes et bellicistes, les mystiques contre-révolutionnaires (« In vestimentis ovium », janvier 1934). C’est la revue Europe qui devait offrir au CVIA sa première tribune.

Dans les journées qui suivirent l’émeute du 6 février, P. Gérôme entreprit, en vue de susciter une levée d’intellectuels contre la menace fasciste, de nombreuses démarches. Diversement accueillies, elles rencontrèrent des sympathies, bientôt chaleureuses, auprès de Paul Rivet*, fondateur du Musée de l’homme, socialiste, de Paul Langevin*, physicien renommé, proche des communistes, de Michel et Jeanne Alexandre, disciples du « radical » Alain. À la CGT, Gérôme reçut l’appui de Courrière, secrétaire des postiers, et, après quelque hésitation, d’André Delmas, secrétaire des instituteurs, encouragé en ce sens par son adjoint Georges Lapierre-Delmas qui, au ministère de l’Éducation nationale, avait déjà été en relation avec Gérôme (suppléant auprès d’Anatole de Monzie un directeur de la comptabilité défaillant) a laissé dans À gauche de la barricade un récit coloré et ironique de ces conversations et de l’échec d’une première réunion à la Mutualité (17 février) qui se termina dans le tumulte. Il est revenu plus sereinement sur la naissance du CVIA dans ses Mémoires d’un instituteur syndicaliste. Un autre témoignage sur cette période est celui de Michel Alexandre* (Lettre à Marcel Martinet* : « Ce démon nous a jetés tous dans cette aventure »). De nouvelles démarches, la nouvelle rédaction d’un projet de manifeste, une nouvelle réunion (rue Las-Cases) aboutirent le 5 mars 1934, avec la participation de communistes, à la constitution du comité de Vigilance (il ne prit qu’un peu plus tard son appellation définitive). Il déclarait se mettre « au service des organisations ouvrières ». Cette expression — ainsi que le rappelle aujourd’hui François Walter — avait été le Sésame de l’accord. Paul Rivet* était désigné comme président, Alain (qu’on ne vit jamais aux séances du comité, où il était représenté par Michel Alexandre*) et Langevin comme vice-présidents, P. Gérôme comme secrétaire. De nombreuses adhésions, d’enseignants pour la plupart, suivirent bientôt : 6 000 en fin 1934 — quelques-unes prestigieuses. Des sections locales se créèrent. À une époque où les familles de la gauche s’entre-déchiraient encore, le rassemblement opéré offrait en échelle réduite une préfiguration de ce qui devait devenir le Front populaire.
Le Comité travaillait à rapprocher ces familles et à les amener à une action commune dans la consciences de menaces pesant sur les libertés et la paix.

P. Gérôme se donna à cette tâche. Il assura, au départ, les besognes matérielles du secrétariat avec l’aide de Zoum Walter, sa femme, et de quelques amis. Plus durablement, il apporta une large contribution aux réunions organisées par le comité, à ses contacts avec les autres organisations, à la rédaction de son bulletin Vigilance et de la plupart de ses manifestes. Deux des premières brochures du comité, Les prétentions sociales du fascisme (1934) et Qu’est-ce que le fascisme ? (1935) furent rédigées, la première par P. Gérôme et le Pr. Marcel Prenant*, la seconde par P. Gérôme. En 1935 encore, il fut l’initiateur de la première tentative électorale du Front populaire, dont le succès fit sensation (élection de Paul Rivet* comme conseiller municipal du quartier Saint-Victor à Paris, contre l’un des promoteurs du 6 février). Représentant du CVIA, avec Paul Rivet*, au comité national du Rassemblement (créé en juillet 1935), il participa très activement à la préparation et à la rédaction du Programme du Front populaire (« L’entreprise que certains jugeaient tout d’abord impossible à mener à bien fut extrêmement malaisée, a écrit André Delmas. Elle n’aboutit que grâce à l’astucieuse ténacité de P. Gérôme »). Le texte adopté restait d’ailleurs fort en deçà de ses vœux.

Cet effort unificateur trouva son écueil au sein du CVIA. Alors que, pendant la première année de son existence, le comité unanime avait soutenu des thèses radicalement pacifistes (contre les armements, pour la révision des traités, pour l’égalité des droits entre toutes les nations, etc.), des divergences apparurent quand l’aggravation des menaces eut provoqué dans la politique de l’URSS et celle du PCF les tournants que l’on sait. P. Gérôme était de ceux qui se voulaient fidèles aux engagements pris avant la montée des périls et qui mettaient leur espoir de salut dans une négociation excluant la capitulation. Les principes de l’égalité des droits et de l’organisation de la paix déterminaient à ses yeux les concessions qui devaient être consenties et leurs limites. Ils exigeaient, par exemple, des sanctions effectives contre l’Italie attaquant l’Éthiopie, sanctions, que le CVIA fut des premiers à réclamer.

Au congrès du CVIA tenu en novembre 1935, P. Gérôme obtint le vote d’une résolution sur la paix à laquelle les communistes refusèrent bientôt de se tenir. Les oppositions se durcirent, des inimitiés personnelles se manifestèrent, et après avoir préfiguré la formation du Front populaire, le CVIA allait préfigurer ses divisions, sa rupture. Dès février 1936, la crise éclata. Paul Rivet* donnait puis reprenait sa démission. P. Gérôme, lui, devant l’opposition de Langevin rejoignant celle de Jean Baby* (communiste) et de Wurmser (communisant), se démit du secrétariat général, étant entendu qu’il y serait remplacé par Georges Lapierre. Ce compromis qui évitait ou retardait l’éclatement du CVIA fut durement ressenti par sa majorité. Le « témoignage d’amitié et de reconnaissance » que Rivet adressait, dans le bulletin Vigilance « à celui qui fut pendant deux ans l’animateur du comité » laissait percer un regret à peine dissimulé. Le changement de secrétaire général n’apaisa pas le conflit et dès juin 1936, au lendemain de l’élection de la Chambre du Front populaire (mai), le congrès du CVIA fut celui de la séparation, Langevin et ses amis politiques refusant de siéger au nouveau bureau du comité. Ils ne devaient jamais y revenir.

Le CVIA mutilé fit pourtant preuve encore d’une grande vitalité, et P. Gérôme continua d’y militer, notamment par deux brochures publiées en 1937, Franco et la presse et l’Hitlérisme en Allemagne, cette dernière écrite en collaboration avec le Pr. Edmond Vermeil. Cependant les divergences sur le problème de la paix restaient graves. En octobre 1936, dans une Lettre aux Pacifistes, P. Gérôme, P. Biquart, Ch. Mauron écrivaient à propos de la politique de non-intervention en Espagne : « Parce que nous n’avons pas voulu de croisade antifasciste, est-ce que cela signifie que nous livrerons nos frères à la croisade du fascisme ? Parce que nous n’avons pas cru à l’efficacité d’une politique d’intimidation, devons-nous céder quand les fascismes la pratiquent ? » En avril 1938, P. Gérôme déclara avec P. Biquart, L. François et Vattier que sous l’influence du pacifisme extrême, l’action du CVIA se dénaturait. Au congrès qui suivit (juin 1938), il dit adieu au comité.

Durant la guerre, François Walter, révoqué par les autorités de Vichy, gagna Alger en 1943 et fut au Commissariat aux Finances du comité français de libération nationale, l’un des collaborateurs de Pierre Mendès-France, qui le désigna comme chef de la mission financière du CFLN en Grande-Bretagne. Occupant cette fonction jusqu’à la Libération, il publia à Londres, en 1944, en brochure, sous le titre Pour une économie de paix une étude d’inspiration keynésienne. Après la Libération, il exerça diverses fonctions administratives, dont celle de conseiller puis directeur économique de l’Organisation européenne de coopération économique (1949-1955). En 1963, il fut le promoteur de l’Association « Défense de la jeunesse scolaire » dont Marcel Bataillon (animateur autrefois de la section d’Alger du CVIA) fut le président. F. Walter fut le rédacteur habituel des textes de cette association. Le livre Rebâtir l’école fut publié en 1967 chez Payot, sous la signature de Marcel Bataillon, André Berge et François Walter, et plusieurs fois réédité.

François Walter était marié à Zoum Walter, peintre (née Julienne Vanden Eeckhoudt).

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article50356, notice GÉRÔME Pierre (pseudonyme de François WALTER) par Nicole Racine, version mise en ligne le 28 mai 2009, dernière modification le 28 mai 2009.

Par Nicole Racine

ŒUVRE CHOISIE : Sous le pseudonyme de Pierre Gérôme :
Les prétentions sociales du fascisme (Alain, Gérôme P., Langevin P., Prenant M.), Paris, Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes, 1934, 32 p. — La Presse et Franco, Paris, Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes, 1937, 38 p. — P. Gérôme, Éd. Vermeil, L’Hitlérisme en Allemagne et devant l’Europe, id., 1937, 98 p.
Sous le nom de François Walter :
Pour une économie de paix
, Londres, Éditions de la France libre 1944. — « Recherches sur le développement économique de la France. 1900-1955 », Cahiers de l’Institut de Science économique appliquée, n° 52, mars 1957 (partiellement traduit dans Essays in French economic history, Homewoo Illinois). — M. Bataillon, A. Berge, F. Walter, Rebâtir l’école, Nouv. éd. mise à jour. — Paris, Payot, 1970, XVI-383 p. — Poèmes inédits.

SOURCES : Collection du bulletin Vigilance (1934-1939). — Entretiens avec François Walter (juin 1971, juin 1978, mai 1983). — Sur le CVIA, on peut consulter A. Delmas, À gauche de la barricade. Chronique syndicale de l’avant-guerre, Paris, Éditions de l’Hexagone, 1950. — G. Lefranc, Histoire du Front Populaire, Paris, Payot, 1965, 503 p. et Le Mouvement syndical sous le IIIe République, Payot, 1967 ? 454 p. — Claudine Cardon et Germaine Willard « Des intellectuels dans l’action antifasciste : l’exemple du comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes », Cahiers d’histoire de l’Institut Maurice Thorez 5, octobre-novembre 1973, 34-44. — Nicole Racine-Furlaud, « Le Comité de Vigilance des Intellectuels Anti-fascistes (1934-1939). Pacifisme et Antifascisme », Le Mouvement Social, n° 101, octobre-décembre 1977. — A. Delmas, Mémoires d’un instituteur syndicaliste. Préface de G. Lefranc, Éditions Albatros, 1979, 478 p. — A. Wurmser, Fidèlement vôtre. Soixante ans de vie politique et littéraire, Grasset, 1979, 503 p. — Laurence Estival, Le Comité de Vigilance des Intellectuels antifascistes 1934-1939, Institut d’études politiques de Toulouse, 1984, 99 p. — Nicole Racine — Furlaud, « Antifascistes et pacifistes : le comité de Vigilance des Intellectuels antifascistes » in Des années trente : groupes et ruptures, Éditions du CNRS de Meudon-Bellevue, 1985, p. 57-68. — François Walter, « Témoignage », in Des années trente : groupes et rupture, op. cit., p. 69-72.

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