GANNE Pierre [jésuite]

Par Bernard Comte

Né le 31 mai 1904 à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), mort le 15 août 1979 à Biviers (Isère) ; prêtre jésuite, théologien et instructeur spirituel ; résistant.

Fils d’ouvrier passé en 1926 du grand séminaire de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme) à la Compagnie de Jésus, Pierre Ganne fut ordonné prêtre en 1935, enseigna la philosophie au collège d’Alger (1931-1934 et 1937-1939) et revint en 1940 à Lyon-Fourvière préparer une thèse de théologie, qu’il n’acheva pas. Suppléant du père de Lubac en théologie dogmatique aux facultés catholiques de Lyon en 1942, il était, avec son ami Varillon, du « groupe Fontoynont » de jeunes jésuites inspirés par Blondel, lecteur de Péguy, qui recherchait une expression de la tradition catholique en prise sur la pensée et la société modernes. Tôt averti de la perversité du nazisme, il s’opposa à l’attitude des autorités catholiques qui prônaient l’engagement derrière le maréchal Pétain. Proche du père Chaillet, fondateur des Cahiers du Témoignage chrétien clandestins, il collabora au cahier Antisémites (juin 1942). Ses activités dans la Résistance (aide aux juifs et réseaux de renseignement) l’amenèrent à gagner Paris puis Alger dans l’été 1943, en passant par les prisons de Franco. Dans un rapport secret sur la situation religieuse, il préconisait « une purification de la conscience religieuse » impliquant la sanction des errements liés à Vichy. Ayant repris son enseignement à Lyon en 1945, il s’affirma en théologien, lié à Esprit, et ami d’Emmanuel Mounier*, engagé dans le mouvement missionnaire avec Masses ouvrières et dans la réflexion sur la laïcité des Équipes enseignantes. Ennemi des dualismes (spirituel-temporel, Église-monde), il situait la foi chrétienne, appuyée sur la tradition biblique, au cœur de l’effort d’humanisation qui donne son sens à la civilisation. Il présentait cette forte conviction aux groupes de militants, intellectuels ou ouvriers, syndicalistes, responsables associatifs ou politiques, qu’il rencontrait, non en professeur ou prédicateur, mais en éveilleur : en interpellant ses auditeurs, il les guidait vers une démarche personnelle de foi dans l’expérience quotidienne du travail, des relations et des engagements.

En 1950, il fut victime avec le père de Lubac de la brutale purge de Fourvière, opérée par les supérieurs jésuites : interdit d’enseignement, il fut assigné à la maison de retraites dauphinoise de Saint-Égrève (transférée à Biviers en 1962). On le suspectait à tort d’être un « chrétien progressiste » imprégné de marxisme, on lui reprochait de saper l’autorité et la discipline dans l’Église – en fait, on ne supportait pas son esprit critique, sa liberté de parole et de comportement face à certains usages et consignes des supérieurs. Il se consacra jusqu’à sa mort à des sessions dans des maisons de retraites et aux causeries spirituelles en soirées et week-ends que lui demandaient des groupes locaux. D’abord en Rhône-Alpes, puis ailleurs en France et à l’étranger, il en donna près de 700, particulièrement appréciés de ceux dont la foi chrétienne était questionnée par le marxisme, par l’action aux côtés de camarades communistes, et des chrétiens écartelés entre leurs engagements dans la société sécularisée et une Église dont le langage et la pratique leur apparaissaient décalés. Il combattait ce qu’il estimait être des déviations symétriques : le refuge dans une piété étrangère aux affaires du « monde », la sacralisation d’idéologies, d’ambitions ou de convoitises devenues idolâtries. Il donnait des repères pour un engagement de toute la personne dans une rencontre avec Dieu qui la rendait libre et responsable dans les tâches humaines.

D’un abord rugueux et caustique, cet humaniste de grande culture, épris de Claudel, fut attentif à toutes les réalités du travail et de la vie sociale et surtout aux luttes pour la justice. Le succès de ses causeries, prolongé par des publications posthumes, en fit un des maîtres du renouveau catholique du XXe siècle.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article50317, notice GANNE Pierre [jésuite] par Bernard Comte, version mise en ligne le 23 mai 2009, dernière modification le 2 juillet 2009.

Par Bernard Comte

ŒUVRE (Cf. Cahiers de Meylan ci-dessous, p. 102-106) : Claudel, humour, joie et liberté, Éd. de l’Épi, 1966. — Appelés à la liberté, Cerf, 1974. — Espérer, Cerf, 1975. — La Création, Cerf, 1976. — le Pauvre et le prophète, Cerf, 1977. — Nombreux articles. — Recueils posthumes (transcriptions de causeries) : « Qui dites-vous que je suis ? ». Leçons sur le Christ, Centurion, 1982 ; Le Don de l’Esprit. Leçons sur l’Esprit Saint, Centurion, 1984 ; « Je suis ton Dieu et tu es mon peuple ». Leçons sur l’Alliance, Centurion, 1986, suivis de six autres dont Notre raison d’espérer, Lethielleux/Desclée de Brouwer, 2009.

SOURCES : Ingmar Granstedt, Étienne Fouilloux, Jean-Marie Glé, « Pierre Ganne, la liberté d’un prophète », Cahiers de Meylan, 2005-1, Centre théologique de Meylan-Grenoble. — Collectif, Pierre Ganne. La théologie chrétienne, pédagogie de la liberté, Cahier Médiasèvres, 149, 2009. — Étienne Fouilloux, Une Église en quête de liberté, Desclée de Brouwer, 1998.

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