HÉNAFF Eugène, François, Marie

Par Jean Maitron, Claude Pennetier

Né le 30 octobre 1904 à Spézet (Finistère), mort le 28 octobre 1966 au Pré-Saint-Gervais (Seine-Saint-Denis) ; ouvrier cimentier puis permanent syndical ; secrétaire de l’Union des syndicats CGT de la région parisienne ; membre du comité central du Parti communiste (1936-1964).

Eugène Hénaff, photographie de sa fiche de police pendant l’Occupation
Eugène Hénaff, photographie de sa fiche de police pendant l’Occupation

Fils de Marie Milin et Yves Hénaff, cultivateur puis terrassier et ouvrier ardoisier ("père vieux militant syndical ne savait ni lire ni écrire", autobiographie de 1933), Eugène Hénaff fut élevé dans un milieu favorable à l’éclosion de sa conscience sociale. Son père dut quitter la Bretagne avec sa famille et travailler à Paris comme ouvrier terrassier. Dans les années 1910, il militait au syndicat CGT mais ne sachant ni lire ni écrire, il se faisait lire la presse ouvrière par son fils. Eugène suivait fréquemment son père aux réunions à la Bourse du Travail de Paris. Pendant la Première Guerre mondiale, Yves Hénaff fut affecté spécial dans une ardoiserie de Bretagne. La famille se réinstalla à Paris après l’Armistice, rue Compans dans le XIXe arr.

L’entrée dans la vie active d’Eugène Hénaff semble coïncider avec ce retour à Paris à l’âge de quatorze ans. Nous n’avons pas de précision sur ses études primaires. Peut-être avait-il quitté l’école jeune car une source le présente comme ancien « garçon de ferme » dans le Finistère (S. Courtois, thèse, op. cit.). Garçon boucher à Paris en 1918, il préféra bientôt le milieu du bâtiment, celui de son père, et fréquenta immédiatement les syndicalistes marqués par la tradition anarchiste. C’est en 1924, lorsqu’il fut en possession du métier d’escaliéteur, qu’il adhéra au syndicat CGTU des cimentiers pour en devenir rapidement secrétaire non rétribué. Selon le témoignage de son épouse recueilli par J. Boutonnet : « Le syndicat était à l’époque trop pauvre pour se payer des permanents, plusieurs fois Eugène Hénaff se blessa volontairement pour pouvoir militer à plein temps » (op. cit., annexes biographiques). Son entrée au 2e rayon communiste de la région parisienne semble dater de 1924. Sa femme dit qu’elle se fit « peu de temps après son adhésion à la CGTU sous l’influence des discussions sur la révolution soviétique qui avaient lieu dans le syndicat anarchiste ». Une autre source situe son affiliation au PCF en 1928 (B. Pudal, op. cit.). Le syndicat unitaire du Bâtiment l’élut délégué à la propagande en 1929 et le fit participer pour la première fois à un congrès national de la CGTU en 1931 (VIe congrès, Paris, 8-14 novembre 1931). Le VIIe congrès tenu à Paris du 23 au 29 septembre 1933 vit son entrée à la commission exécutive confédérale dont il resta membre jusqu’à la fusion de 1936. Il assurait le secrétariat du syndicat unitaire du Bâtiment de la région parisienne et participait à la direction de la XXe Union régionale dès 1930 comme militant puis comme permanent en 1935. La police qui l’avait arrêté pour la première fois le 10 juin 1929 pour « entraves à la liberté du travail » connaissait bien ses activités et signalait son rôle dans les grèves, ainsi en 1933 à Strasbourg. « Militant bagarreur et coléreux » selon son épouse, le dirigeant du syndicat du Bâtiment n’hésitait pas à faire le coup de poing contre ses adversaires. Eugène Hénaff ne semble pas avoir suivi d’autres écoles de formation que celle de l’École centrale de la CGTU en mai-juin 1932. Sa présence à l’École léniniste de Moscou en 1935 signalée par une note de A. Vassart (Arch. Vassart) et par les archives des Services américains (Arch. Ph. Robrieux) est peu vraisemblable.

Eugène Hénaff militait activement au Secours rouge international dès 1929 et adhéra au Parti communiste à cette date. Le Parti communiste le chargea de mission en Espagne à la fin 1930 et en septembre 1935. Il milita clandestinement en Allemagne au début des années 1930 et participa en 1932 au congrès d’Amsterdam contre la guerre. Candidat communiste aux élections législatives des 1er et 8 mai 1932 dans la 1re circonscription de Saint-Denis (Bagnolet, Les Lilas, Pantin, Pré-Saint-Gervais), il recueillit au premier tour 7 240 voix sur 27 298 inscrits (26,6 %) et 22 847 votants. Devancé par le socialiste SFIO Louis Marsais (7 540 suffrages), il se maintint cependant et vit son score monter à 7 863 suffrages (28,9 % des inscrits), tandis que Louis Marsais était élu avec 8 002 voix. Il dirigea la liste communiste aux élections municipales de Pantin, le 5 mai 1935. Mais, pour les élections législatives d’avril-mai 1936, le PCF choisit de présenter le secrétaire national Marcel Gitton. En dépit de « l’antagonisme réel qui régnait entre les deux hommes » (témoignage de Germaine Hénaff) et du mécontentement de certains militants locaux, Eugène Hénaff soutint cette candidature.

L’année 1936 vit l’accession d’Eugène Hénaff à de hautes fonctions, tant à la CGT unifiée qu’au Parti communiste. Excellent orateur, bon organisateur, il était un militant discipliné et même sectaire, trait de caractère qui s’était développé au cours des conflits qui l’avaient opposé aux militants syndicalistes révolutionnaires nombreux à la Fédération du Bâtiment. Eugène Hénaff fut, avec le confédéré Robert Lacoste, un des animateurs de la commission qui prépara la réunification de la CGT. Lui-même intervint, pour faire la critique du Plan de la CGT, au congrès de Toulouse (mars 1936) qui l’élut à la Commission administrative. Le 19 janvier 1936, le congrès de fusion des syndicats de la région parisienne l’avait nommé secrétaire avec Guiraud, Raynaud et Robert Lefèvre. Il conserva cette fonction en 1937, 1938 et 1939. À cette dernière date, le secrétariat comprenait outre Eugène Hénaff : G. Dupire, Alb. Varloteau, A. Tollet, M. Brenot et J. Roumilhac. À ce titre, il assura, en novembre 1936, la vice-présidence du Comité central d’aide aux chômeurs de la région parisienne. Ses talents oratoires furent utilisés dans divers meetings en France et à l’étranger. Le 5 avril 1937, il prononça une allocution au micro de « Radio-cité » sur la dissolution des ligues fascistes et, le 1er Mai, il représenta le mouvement syndical parisien aux manifestations de Barcelone. Il se rendit également en Espagne pour livrer l’avion « Commune de Paris » acheté avec l’argent collecté auprès des travailleurs.

Le VIIe congrès national du PCF tenu à Villeurbanne du 22 au 25 janvier 1936 le fit entrer comme suppléant au Comité central et le IXe congrès (Arles, 25-29 décembre 1937) le titularisa.

Eugène Hénaff s’était marié à Malakoff (Seine) le 27 janvier 1936 avec Germaine Chaplain dont il eut trois enfants. Domicilié depuis 1929, 66, rue Jean-Jaurès à Bagnolet, il s’installa alors 10 passage Noirot puis, en 1937, vint habiter pour longtemps, 11, place Séverine au Pré-Saint-Gervais.

Mobilisé en septembre 1939 comme brigadier au 31e régiment de dragon et envoyé dans les Ardennes, Eugène Hénaff fut rendu responsable d’un vol d’argent dans une maison abandonnée. Le témoignage de soldats lui permit de se disculper. Son épouse raconte : « Dans certaines usines de la région parisienne, des débrayages eurent lieu pour protester contre ces provocations. Père de trois enfants dont le plus jeune avait cinq mois et l’aîné deux ans, sa présence en première ligne était injustifiable. Je me rendis alors dans l’Yonne pour contacter ses responsables militaires. La démarche aboutit, et il fut ramené à l’arrière » (J. Boutonnet, op. cit.). Fait prisonnier pendant la débâcle, il séjourna à la caserne de Châlons-sur-Marne avec un grand nombre de prisonniers de guerre et y noua des contacts avec les militants communistes comme avec l’extérieur par le ravitaillement. Une propagande orale et écrite s’organisa. Des soldats chargés des travaux administratifs par les Allemands l’avertirent qu’il figurait sur la liste du premier convoi pour l’Allemagne. Il s’évada alors, vint à Paris et chercha le contact avec la direction du Parti communiste.

Dès septembre 1940, Eugène Hénaff reprit la tête des syndicats parisiens dirigés par des militants communistes et prépara la création des Comités populaires dans les usines. Il s’occupa de la rédaction de la Vie ouvrière clandestine. La police l’arrêta le 18 octobre, « sur dénonciation du traître Clément » dira-t-il. Interné à Aincourt (Seine-et-Oise), Fontevrault-l’Abbaye (Maine-et-Loire), Clairvaux (Aube) et Châteaubriant (Loire-Inférieure), il reçut l’ordre de s’évader. Sa femme fut chargée de servir d’intermédiaire entre la direction du Parti communiste et la direction clandestine du camp puis de préparer sa vie à l’extérieur. Elle obtint les papiers d’un couple ami, les Grandvilliers : Eugène Hénaff se fit alors passer pour un notaire qui restait fréquemment à son domicile pour étudier des dossiers. L’évasion eut lieu dans l’après-midi du 18 juin 1941. Jean Poulmarch lui avait établi un permis pour rendre visite à Jean-Pierre Timbaud. Celui-ci accompagna Eugène Hénaff à la sortie du camp comme s’il s’agissait d’un proche. L’administration du camp le porta évadé à partir du 19 juin. Il fut d’abord chargé des rapports entre le PCF et l’OS puis il devint, en octobre 1941, l’adjoint de Charles Tillon aux FTP (Francs-tireurs et partisans) avec le titre de commissaire politique national. Il échappa à la rafle de janvier-février 1942. La direction le mit quelque temps « au vert » puis le remplaça par René Camphin et l’envoya en l’année 1943 en zone sud. Il fit partie du secrétariat du PCF pour cette zone, comme responsable de la liaison entre le mouvement syndical et les FTPF. Il suivit le sabotage dans le usines travaillant pour les Allemands. Après avoir participé aux insurrections de Saint-Étienne et Lyon, il revint à Paris où l’attendaient d’importantes responsabilités syndicales et politiques. Son action clandestine lui valut la Croix de guerre 1939-1945, la Légion d’honneur (octobre 1946) et la Médaille de la Résistance.

Membre du Comité central du PCF de 1945 à 1964, il siégea à la commission administrative de la CGT de 1945 à 1965 et assuma la fonction de secrétaire général de l’Union départementale de la Seine de 1945 à 1962. La CGT le délégua en 1945 à la Conférence mondiale des syndicats tenue à Londres et le fit élire au conseil général de la Fédération syndicale mondiale (FSM) de 1949 à 1953. Il avait été élu conseiller municipal du Pré-Saint-Gervais en 1945.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article50233, notice HÉNAFF Eugène, François, Marie par Jean Maitron, Claude Pennetier, version mise en ligne le 14 mai 2009, dernière modification le 17 juin 2017.

Par Jean Maitron, Claude Pennetier

Eugène Hénaff, photographie de sa fiche de police pendant l’Occupation
Eugène Hénaff, photographie de sa fiche de police pendant l’Occupation

SOURCES : RGAPI, 495 270 13, autobiographies de 1933 et du 21 juin 1938, note de Tréand. — Arch. Jean Maitron, fiche Eugène Hénaff. — État civil de Spézet. — Arch. A. Vassart, fiche Eugène Hénaff. — Arch. IHS, fiche de police. — Arch. Dép. Seine-Saint-Denis, 49 J 204-207, Eugène Hénaff, 1945-1966. — La Vie ouvrière, n° 1158, 9 novembre 1966. — L’Humanité, 23 octobre 1946, 29 octobre 1966 et 3 novembre 1966. — Le Monde, 29 octobre 1966. — Résistance !, novembre 1973. — Le Travailleur parisien, 1936-1938. — La Voix du Peuple, janvier 1936. — Comptes rendus des congrès syndicaux. — S. Courtois, thèse, op. cit., annexe n° 18. — J. Boutonnet, L’implantation du Parti communiste à Pantin dans l’entre-deux-guerres, Mémoire de Maîtrise, Paris I, 1972. — B. Pudal, Formation des dirigeants et évolution du mouvement ouvrier français : le cas du PCF, 1934-1936, Thèse de doctorat de science politique, Paris, 1986. — Renseignements communiqués par Emmanuel Debono.

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