SERGE Victor [KIBALTCHITCH Victor, Lvovitch, Napoléon, dit]. Pseudonymes : LE RETIF, RALPH, YOR, LE MASQUE, VK, ALBERT R. ou Dr ALBERT, V. Lvovitch, STERN Victor, KLEIN Viktor, BERLOVSKI Alexis, SERGO, SIEGFRIED, GOTTLIEB, PODEREWSKI V., etc.

Par Jean Rière, Michel Dreyfus, Nicole Racine

Né le 30 décembre 1890 à Ixelles dans la banlieue de Bruxelles (Belgique), mort le 17 novembre 1947 à Mexico (Mexique) ; journaliste, traducteur, essayiste, poète, romancier ; anarchiste communiste, oppositionnel d’abord proche de Trotsky, prit ses distances avec lui jusqu’à leur rupture en 1939 ; socialiste indépendant.

Victor Serge était le fils d’un étudiant en médecine, sympathisant du mouvement « la Volonté du Peuple », lui-même parent de N.-I. Kibaltchitch, membre du Comité central de ce mouvement, et pendu en 1881 à la suite de l’attentat contre Alexandre II auquel il avait participé. Sa mère, Vera M. Poderewskaïa, née à Nijni-Novgorod était fille d’officier de petite noblesse ; après avoir épousé en premières noces un fonctionnaire, elle quitta son milieu pour faire des études à l’étranger et se lia au mouvement socialiste. Elle devait mourir d’épuisement et de tuberculose à Tiflis en 1907.

Le jeune Victor Kibaltchitch « naquit par hasard » à Ixelles dans la banlieue de Bruxelles. Il connut une enfance difficile tant en raison de la désunion de ses parents que des conditions de pauvreté familiale qui expliquent les nombreux déménagements (cinq à Ixelles ainsi qu’en Grande-Bretagne) auxquels furent contraints ses parents. Victor avait une sœur aînée, Hélène, née à Marseille le 12 février 1880 et un jeune frère Raoul-Albert, né le 11 avril 1893 qui mourut « à neuf ans de tuberculose et de faim ». Il n’alla jamais à l’école mais reçut une instruction littéraire assez forte sous l’influence de sa mère ainsi qu’une formation générale (sciences naturelles, histoire, géographie) « sous la direction incohérente mais ardente de son père » qui jugeait les écoles détestables. Enfin il se forma lui-même en fréquentant bibliothèques et musées. À quatorze ans, la situation de son père s’étant améliorée — il fut nommé à l’Institut d’anatomie de Bruxelles —, Victor suivit un an les cours de l’Institut Laurent à Scheut près de Bruxelles, puis vivant seul, il commença à travailler d’abord comme apprenti photographe avant d’exercer d’autres métiers.

Victor Kibaltchitch avait déjà commencé à militer à la Jeune garde socialiste d’Ixelles dont il devint le secrétaire ; il y fit fin 1905 sa première conférence sur la grève générale d’octobre 1905 en Russie. À seize ans il animait une gauche antiparlementaire hervéiste dans la Fédération bruxelloise des JGS mais révolté par le soutien apporté par le POB à l’annexion du Congo par la Belgique, il quitta peu après la JGS. Il fit la connaissance en 1906 — peut-être avant — de Raymond Callemin* , le futur Raymond la Science de la bande à Bonnot, avec qui il devait se lier d’amitié jusqu’à l’exécution de celui-ci en 1913. Déçu par « tout ce qui grouille d’intérêts nullement socialistes autour du mouvement ouvrier », et influencé par la brochure de Pierre Kropotkine*, Aux jeunes gens, il se tourna vers le mouvement anarchiste. Il fit la connaissance de la communauté L’expérience, fondée peu auparavant par E. Chapelier dans le cadre du Groupement communiste libertaire mais celle-ci dut bientôt quitter Bruxelles pour Boisfort. Le jeune Victor Kibaltchitch milita alors au sein du Groupe révolutionnaire de Bruxelles (GRB) aux côtés de l’imprimeur Jean de Boë*, Raymond Callemin, le tourneur en métaux Édouard Carouy*, de 1907 à 1909, date à laquelle il commença également des études de droit. Sous le pseudonyme du Rétif, il écrivait dans plusieurs journaux anarchistes, Le Communiste, Le Révolté (Boisfort), tout en connaissant des conditions de vie difficiles : il fut dessinateur technicien en chauffage, puis travaille chez un architecte, un photographe d’occasion, etc. Assez vite, le GRB se désagrégeant, ses membres furent attirés par Paris et Victor Kibaltchitch fut un des premiers à partir. De cette période de formation on peut retenir avec L. Nemeth (cf. V. Serge. Vie et œuvre d’un révolutionnaire, colloque cité in Sources, p. 282) plusieurs caractéristiques que l’on devait retrouver toute sa vie : la place des liens d’amitié dans la vie militante ; l’importance de l’écriture et la volonté de s’adresser à tous les hommes même quand il défendait un point de vue minoritaire. Ce n’était plus tout à fait un inconnu pour les milieux libertaires quand il arriva à Paris à la fin de l’été 1909.
Victor Kibaltchitch quitta Ixelles en juin 1909 après avoir témoigné à Gand au procès d’Abraham Hartenstein (alias Alexandre Sokolov), séjourna à Lille, Armentières, Fives où il fit la connaissance de Rirette Maîtrejean* , née Anna Estorges, qui devint sa compagne et qu’il épousa le 4 août 1915, et s’installa à Paris comme « dessinateur de machines à Belleville ». (Selon d’autres sources, ce n’est qu’en août 1909 qu’il aurait été expulsé de Belgique en même temps que Rirette Maîtrejean). Puis il donna des leçons de russe, fit des traductions, du journalisme et devint secrétaire de l’éditeur russe J. Povolozky pour qui il traduisit Michel Artzybachev (Sanine, A l’extrême limite). Et surtout il se lança à corps perdu dans le militantisme au sein des milieux anarchistes. Il participa à la manifestation suscitée par l’exécution de Francisco Ferrer le 13 octobre 1909. Très vite il s’exprima dans le journal l’anarchie créé en 1902 par Albert Libertad* et créa au quartier Latin le groupe de « la Libre recherche » où il retrouva ses amis Raymond Callemin et Édouard Carouy et où il se lia avec André Soudy* et André Valet* qui devaient jouer un rôle de premier plan dans l’affaire de la bande à Bonnot.

En juillet 1911, Rirette Maîtrejean fut pressentie pour succéder à André Lorulot* à la tête de l’anarchie. Avec Victor, qui de fait l’anima, elle alla donc habiter au siège du journal qui s’était transféré depuis l’année précédente dans un pavillon à Romainville. Mais des difficultés survinrent : d’abord parce que ces locaux étaient un lieu de vie collective des adeptes des théories « scientistes » qui n’intéressaient ni Victor, ni sa compagne. Et surtout parce que la question de l’illégalisme et de l’individualisme divisa les milieux anarchistes, provoquant même une rupture temporaire entre Victor Kibaltchitch et Raymond Callemin, Édouard Carouy, Octave Garnier* et André Valet. Kibaltchitch prit ses distances vis à vis des individualistes en affirmant la nécessité de participer à la lutte sociale. Dans une lettre à Mauricius*, il écrivait : « J’avoue volontiers, que comme toi, je n’aime pas le terme individualisme. Sa signification a été si souvent dénaturée et il y a eu tant de nietzschéens baroques et de barrésistes par trop déracinés ! Puis le mot anarchiste est si bref, si concis, si juste ! » (cité par L. Nemeth, op. cit. p. 284). En octobre 1911, Rirette et Victor Kibaltchitch durent quitter Romainville et installer le nouveau siège du journal à Paris, 24 rue Fessart (XIXe arr.).
Deux mois plus tard, le 21 décembre éclatait l’affaire de la bande à Bonnot. Dès le 31 janvier 1912 Victor Kibaltchitch fut arrêté et inculpé de recel d’armes volées. Le 29 mars, il fut en outre inculpé d’association de malfaiteurs, accusation qui devait d’ailleurs être abandonnée au cours du procès. Il comparut devant la Cour d’Assises de la Seine avec vingt autres inculpés le 3 février 1913. Tout en affirmant sa totale solidarité avec les adeptes de l’illégalisme, Victor Kibaltchitch s’était jusqu’alors démarqué d’eux comme il l’avait fait par exemple dès 1908 dans Le Communiste en écrivant : « Etre solidaire des réfractaires économiques ne signifie pas non plus prôner le vol ou l’ériger en tactique. » Mais le 14 janvier 1912, au lendemain de l’attentat de la rue Ordener, il dit dans l’anarchie : « Je ne crains pas de l’avouer. Je suis avec les bandits. Je trouve que leur rôle est le beau rôle ; parfois je vois en eux des hommes. Ailleurs je ne vois que des mufles et des pantins... » Six jours avant la perquisition des locaux de l’anarchie par la police, parut dans le n° du 25 janvier de ce journal un éditorial signé Ralph (un des pseudonymes de Victor Serge) dans lequel son auteur quittait le terrain de l’illégalisme pour se placer sur celui de la propriété privée : « Combien avait-il fallu de morts d’hommes pour mettre aux mains de quelque bourgeois cossu ces 300 000 francs ? Rappelez-vous les salaires dont vivent — non dont crèvent ! — les ouvriers des filatures du Nord ou les casquettiers juifs de Paris ou certains verriers ! »

Sans doute ces articles ainsi que le refus catégorique de Victor Kibaltchitch de collaborer avec la police pesèrent très lourd dans la balance : en dépit du fait qu’il fut peu question du Rétif pendant le procès, qu’un des deux chefs d’accusation à son égard ait été abandonné et que les circonstances atténuantes lui aient été reconnues par le jury, on lui infligea le 27 février 1913 cinq ans de réclusion et cinq ans d’interdiction de séjour. La peine était lourde, pour lui qui « s’accordait soixante chances sur cent » d’être acquitté. Quatre condamnations à mort furent prononcées contre Raymond Callemin, Octave Garnier, André Soudy et Eugène Dieudonné* — ce dernier ne fut pas exécuté. Condamné aux travaux forcés, Édouard Carouy se suicida. Rirette Maîtrejean fut acquittée.

Cette condamnation injustifiée changea-t-elle quelque chose à sa vision du monde ? Bien que les avis divergent à ce sujet, on comprend aisément que cette tragique expérience l’ait profondément marqué. Il avait jusqu’alors montré « une soif d’apprendre éclectique et permanente donnant naissance à un esprit de synthèse libre de tous préjugés universitaires ou dogmatiques » (Y. Pagès, op. cit., p. 302). Se caractérisant comme un « autodidacte de la Belle Époque », Victor Kibaltchitch s’était nourri d’une vaste culture parallèle, différente de celle des élites socialistes françaises au même moment. De là, une absence totale de préjugés ainsi qu’une « multitude de prises de conscience parcellaires et divergentes synthétisant des lectures et des expériences individuelles disparates » (Idem, p. 303). De cet auto-apprentissage délibéré devaient découler une assise théorique originale à sa révolte et l’application immédiate de ce savoir à « un unique critère : l’adéquation personnelle du mode de pensée et du mode de vie », la volonté d’être toujours « soi-même ».

Jusqu’alors, Le Rétif avait été influencé par des thèmes véhiculés par le mouvement anarchiste parmi lesquels l’amour libre, la critique de la sanctification du travail et de la morale laïque et républicaine, ainsi qu’un certain culte du héros teinté d’aristocratisme littéraire. Mais il faut aller plus loin et se demander avec Y. Pagès (op. cit.) si au-delà de cette entreprise de démolition des institutions en place, Le Rétif ne dénonçait pas également la « servitude volontaire » des exploités qui contribuait aussi à maintenir la cohésion de l’édifice social, comme il le laissa parfois entendre : « Il paraît puéril de porter au pinacle les travailleurs dont l’inconscience lamentable est cause de l’universelle douleur, peut-être plus que l’absurde rapacité des privilégiés » (cité par Y. Pagès, p. 306). Il s’agissait donc de s’adresser « à ceux qui peuvent devenir des forts », de susciter, faire naître cette force parmi ceux qui en étaient socialement dépourvus. De telles conceptions furent assez répandues au sein du mouvement libertaire dans les années 1890-1914 et on en trouve trace aussi bien chez Gérard de Lacaze-Duthiers, promoteur de « l’artistocratie » ou E. Armand* (Ernest Juin*) que chez André Colomer*. On peut également suivre Y. Pagès quand il affirme qu’en faisant paraître un Essai critique sur Nietzsche en Espagne en 1917, Le Rétif tira la leçon politique de cette période de sa vie en distinguant chez le philosophe allemand « deux idéaux en présence : l’impérialisme et le libertarisme ». Marqué par ces cinq ans de réclusion, Le Rétif allait s’efforcer avec la Révolution russe de faire la synthèse entre ses aspirations libertaires et sa volonté d’organiser le combat des masses.
Incarcéré à la prison de Melun, Victor Kibaltchitch connut l’isolement cellulaire la nuit, le travail obligatoire comme imprimeur et correcteur le jour. Il lui fut possible de perfectionner sa connaissance des langues étrangères qui allait lui permettre de maîtriser outre le français et le russe, l’allemand, l’espagnol, le polonais, l’italien, le portugais et l’anglais. Moralement et physiquement, cette détention fut très éprouvante et il séjourna plusieurs fois à l’infirmerie. Il continua à donner des textes aux Réfractaires, à Pendant la mêlée et à Par delà la mêlée. Libéré le 31 janvier 1917, et faisant l’objet d’un arrêté d’expulsion depuis le 29 mai 1916, Victor Kibaltchitch partit le 13 février à Barcelone après avoir passé quelques jours à Paris. Il se lia aux syndicalistes catalans et notamment à Salvador Segui, milita au groupe anarchiste étranger de cette ville. Sous le nom de Victor Serge qu’il allait conserver, il collabora à Tierra y Libertad ainsi qu’à Solidaridad obrera. L’anarchiste devait pour lui être à la fois un individualiste — s’efforcer d’être un homme nouveau — et un révolutionnaire — il était nécessaire de participer à la lutte des classes. Sans aucun doute la Révolution russe de février-mars 1917 fut pour Victor Serge le fait qui allait entraîner son adhésion au bolchevisme : cet événement avait le double avantage d’être la révolution attendue depuis si longtemps et de se dérouler sur la terre russe, celle de Bakounine et Kropotkine autant que la terre de Lénine et des bolcheviks. Cependant, de son propre aveu, l’évolution de Victor Serge de l’anarchisme au bolchevisme fut « longue et difficile ».

Ayant obtenu du consul de Russie une feuille de route — Kérensky appelant les émigrés et fils d’émigrés sous les drapeaux — Victor Serge regagna clandestinement Paris en août 1917 mais se vit refuser par les autorités anglaises le droit de passer par voie maritime. Ayant demandé de contracter un engagement volontaire dans les troupes russes combattant en France, il essuya des autorités russes un nouveau refus. Il travailla alors à l’imprimerie Rirachowsky, mais fut arrêté le 2 octobre 1917 et interné d’abord à Fleury-en-Bière (Seine-et-Marne) puis à Précigné (Sarthe), pour infraction à l’arrêté d’expulsion et d’interdiction de séjour. Dans des conditions d’existence effroyables, il se lia au Groupe révolutionnaire russe juif avec des anarchistes tels que Paul Fuchs*, Nachtigal, André Barakov, Robin, Kovalski tout en donnant des articles à La Mêlée de Pierre Chardon*. Enfin le 26 janvier 1919, à la faveur d’un échange de prisonniers franco-russe, Victor Serge put s’embarquer à Dunkerque à destination de la Russie qu’il gagna, sous la garde de Sénégalais par Copenhague puis par la Finlande qu’il traversa dans un wagon plombé. Sur le bateau, il avait fait la connaissance de la famille Roussakov dont Liouba Alexandrovna Roussakovna, née à Rostov en 1898, morte à Marseille en 1984, qui devait devenir sa compagne puis sa femme. Ils eurent deux enfants nés à Petrograd : Vladimir dit Vlady, le 15 juin 1920 et Jeannine, le 28 février 1935. Son divorce d’avec Rirette Maîtrejean date du 14 février 1927.

Arrivé à Petrograd, Victor Serge se mit au service du Komintern et avec V.O. Lichenstadt-Mazine, qui devait bientôt être tué, il anima les éditions de l’Internationale communiste et prit également en charge le secrétariat de Zinoviev qui en était alors le président. Il rencontra Jacques Sadoul, Henri Guilbeaux*, Pierre Pascal* (son futur beau-frère), Marcel Body*, Maurice Donzel* dit Parijanine. Ayant adhéré au Parti communiste russe en mai 1919, il expliqua sa position dans une lettre écrite de Petrograd le 6 octobre 1920 et publiée dans Le Libertaire du 7 novembre : « Antiautoritaire, je le suis aussi autant que toujours, irréductiblement » mais « le temps n’est plus où l’on pouvait se croire un anarchiste parce qu’on était végétarien ». Il faut aujourd’hui « en acceptant toutes les nécessités de la lutte — organisation, usage de la violence, dictature révolutionnaire — demeurer au sein du vaste mouvement communiste ». Mobilisé pendant la guerre civile au 2e Rayon, puis rattaché à l’état-major de la place de Petrograd, service civil, Victor Serge accomplit de multiples tâches pour l’IC. En 1920 il fut employé dans les bureaux du Commissariat aux affaires étrangères tout en collaborant à l’Internationale communiste, à la presse communiste et d’extrême gauche française : La Vie ouvrière, l’Humanité, le Bulletin communiste, Clarté, L’École émancipée, publications auxquelles il donna notamment des chroniques fort bien informées sur la vie culturelle et intellectuelle soviétique. Il traduisit de nombreux textes de Lénine, Trotsky, Zinoviev pour la Librairie de l’Humanité et donna aussi à partir de 1924 des essais sur la Révolution russe à la Librairie du Travail animée par Marcel Hasfeld*.
Nommé en 1921 chef du département de la propagande en Europe centrale, Victor Serge se rendit à Berlin à partir de la fin de l’année, revint en URSS en 1922 puis séjourna en Allemagne et en Autriche de 1923 à 1925. Il y assura notamment l’édition française de La Correspondance internationale, collabora également à Die Rote Fahne, l’organe du Kommunistische Partei Deutschlands (KPD) et assista à l’échec de la révolution allemande en automne 1923.
Durant les années vingt, Victor Serge suivit avec attention les discussions relatives à la culture prolétarienne en Russie. Bon connaisseur de la situation générale de la littérature soviétique dans la première décennie de la Révolution, il participa aux débats sur la possibilité ou non d’une culture prolétarienne dont il rendit compte tout particulièrement dans la revue Clarté pour laquelle il écrivit de ses débuts en novembre 1921 à sa disparition en janvier 1928. Traçant un tableau général très riche et dénué de toute langue de bois de la vie culturelle en Union soviétique, il s’appliqua à montrer les diverses phases d’évolution de la littérature en distinguant une première période « d’immobilisme » des écrivains face à Octobre, suivie à partir de 1921 de l’apparition d’une « littérature de transition », devenant enfin une véritable littérature prolétarienne à partir de 1924. Tout en se déclarant réservé vis-à-vis du mouvement du Proletkult au tout début des années vingt, Victor Serge fut assez proche des positions de Trotsky énoncées dans Littérature et Révolution mais exprima néanmoins son désaccord sur un point avec le théoricien de la révolution permanente : il admettait en effet la possibilité d’une culture prolétarienne transitoire, sans cautionner l’embrigadement de la culture — auxquelles devait conduire un tel mouvement sous le stalinisme triomphant. En 1928 il avait répondu à l’enquête sur la littérature prolétarienne lancée depuis le mois d’août par la revue Monde, dirigée par Henri Barbusse*. Tout en prenant acte du fait que « l’apprentissage du métier d’écrivain est incompatible avec le travail d’usine », il reconnaissait qu’une « littérature prolétarienne est possible. Dans les pays capitalistes, elle pourrait être l’œuvre d’écrivains assez profondément ralliés au prolétariat révolutionnaire pour vivre de sa vie » (I. Birchall, op. cit. p. 397). Mais la collaboration de Victor Serge à Clarté ne se résuma pas à ce champ d’intervention déjà considérable : il s’exprima également en 1926 sur la question de l’émancipation féminine en montrant en quoi les circonstances politiques et économiques difficiles des années 1917-1919 avaient considérablement réduit la portée des décrets sur la libération sexuelle et entravé le développement d’une morale nouvelle.

Ce fut également dans les colonnes de Clarté que Victor Serge poursuivit son activité politique. Dès 1923, il avait suivi avec attention le conflit qui au sein du Parti bolchevik commença à opposer Staline contre Trotsky tant sur la bureaucratisation du parti qu’ensuite sur la théorie du socialisme dans un seul pays. « Invité » à revenir à Leningrad en 1925, devenu citoyen soviétique, il se lia aux milieux oppositionnels particulièrement forts dans cette ville, tout en entreprenant avec Pierre Pascal pour l’Institut Lénine, la traduction française des œuvres complètes du dirigeant bolchevik. Dès l’année suivante il intervint plus directement encore dans le débat politique. En contact avec de nombreux dirigeants oppositionnels soutenant alors Trotsky ou proches de lui (Preobrajensky, Zinoviev, Radek, Nin, etc...), Victor Serge disposait d’une masse d’informations sur la vague révolutionnaire que connaissait alors la Chine et il dénonça dans Clarté les orientations de l’IC et du PC chinois qui lui était subordonné. Il remit en cause la théorie du « bloc des quatre classes » élaborée par Staline qui voulait créer un front uni entre « ouvriers, paysans, petite et moyenne bourgeoisie » ce qui reléguait le PCC à la remorque du Kuomintang en lui enlevant toute autonomie. Il dénonça également la faiblesse stratégique du PCC qui ne prenait pas en compte les intérêts de la paysannerie. Il intervint dans ce combat politique de mai à octobre 1927 dans Clarté puis dans d’autres organes oppositionnels français tels que Contre le courant, animé par Magdeleine Paz* et Maurice Paz*, et La Lutte des classes.

Toujours dans le cadre de son combat et avec l’aide de Christian Rakovsky alors ambassadeur d’URSS à Paris, Victor Serge contribua à faire venir à Moscou Pierre Naville* et Gérard Rosenthal*, tous deux collaborateurs de Clarté, à l’occasion du Xe anniversaire de la Révolution russe. Il leur fit rencontrer les membres les plus éminents de l’Opposition de gauche comme Trotsky, Preobrajensky, Zinoviev, Radek ce qui fut pour eux une expérience de premier ordre. Mais de telles prises de position devenaient de plus en plus inadmissibles pour le Parti bolchevik dont il fut finalement exclu au début de l’année 1928. Arrêté le 23 avril 1928, il fut détenu 36 jours à la prison de la Chpalernaïa de Leningrad puis libéré en raison du scandale que provoqua cette arrestation, tant en Union soviétique qu’à l’étranger et notamment en France. Mais dès lors sa situation devint précaire. Il lui fut de plus en plus difficile de trouver du travail et certaines commandes qui lui avaient été faites ne furent même pas payées. Il continua pourtant à publier essais et romans en France et en Espagne, notamment Littérature et Révolution (1932) où il exposa sa théorie du « double devoir » : « Défendre toute cause révolutionnaire à la fois contre ses ennemis extérieurs et ses ennemis intérieurs, c’est-à-dire contre les germes destructeurs qu’elle porte en elle-même ».

Ces années furent pour Victor Serge et ses proches particulièrement éprouvantes. Il fut soumis à des contraintes incessantes et son courrier fit l’objet de surveillances policières. À partir de 1930, sa femme souffrit de graves troubles neuro-psychiques que de telles conditions d’existence ne pouvaient qu’aggraver. La correspondance qu’il put néanmoins continuer d’entretenir avec ses amis tels que Marcel Martinet*, Henry Poulaille*, Magdeleine et Maurice Paz, Jacques Mesnil* et sa compagne Clara, Marcel Hasfeld, Charles Plisnier*, Maurice Dommanget*, Gabrielle Bouët* ; et Louis Bouët*, Panaït Istrati* — il avait rencontré ce dernier lors de son voyage en URSS en 1927 et avait écrit pour lui Soviets 1929, le second tome de la trilogie Vers l’autre flamme, signée Panait Istrati — cette correspondance fut pour lui d’un grand réconfort. Ce fut également pendant cette période qu’il prit véritablement conscience de sa vocation d’écrivain, soit au lendemain de son expulsion du parti en 1928, soit lors d’une crise personnelle profonde — il se sentit durant toute une journée à deux doigts de la mort — quelques semaines après sa sortie de prison. Les deux versions ont été rapportées par Serge lui-même et il est difficile de savoir laquelle des deux fut déterminante. Relevons en tout cas leur proximité chronologique et leur importance même si elles peuvent être interprétées différemment : dans le premier cas cette volonté d’écrire peut apparaître comme un pis-aller, explicable par son impossibilité de participer désormais au combat politique alors que la seconde « porte tous les signes classiques d’une conversion : la mort, la renaissance et le besoin intérieur de témoigner » (R. Greeman, op. cit. p. 409). Quoi qu’il en soit, cette évolution intérieure devait faire de Victor Serge, un véritable écrivain et non pas seulement un journaliste politique de talent comme on l’a trop souvent dit. Quelques contemporains comme Léon Werth* et Emmanuel Mounier surent d’ailleurs reconnaître d’emblée son originalité. Jusqu’à sa mort, outre d’innombrables articles et essais politiques, Victor Serge devait publier plusieurs romans et nouvelles (ainsi que des poèmes) dont : Les hommes dans la prison, Naissance de notre force, Ville conquise.

Depuis 1930-1931 ses amis français parmi lesquels Magdeleine Paz, Marcel Martinet, Jacques Mesnil et Henri Poulaille tentaient de mobiliser l’opinion en sa faveur. Mesnil et Martinet, amis de longue date de Romain Rolland* et restés en relations épistolaires avec lui en dépit de l’évolution idéologique de ce dernier, allaient jouer un rôle déterminant auprès de lui pour le pousser à intervenir en faveur de Serge auprès des autorités soviétiques. Interventions publiques et démarches privées jouèrent toutes deux un rôle dans la libération de Victor Serge mais il fallut plusieurs années pour aboutir. En juillet 1931 une lettre obtenue grâce à l’activité de Magdeleine Paz et contenant les signatures de Charles Vildrac*, Luc Durtain*, Georges Duhamel*, René Arcos*, Frans Masereel*, Francis Jourdain* fut portée à l’ambassade soviétique. En définitive ce fut la seconde arrestation de Victor Serge le 8 mars 1933, sa mise au secret à Moscou et sa condamnation par simple mesure administrative du GPU à la relégation à Orenbourg (Oural) où il fut transféré le 8 juin qui semblent avoir décidé Romain Rolland à agir, c’est-à-dire à intervenir auprès de Gorki, le jour même où il apprit cette arrestation. La belle-famille de Victor Serge fut également persécutée : Anita, la sœur de sa femme Liouba, fut arrêtée le 8 avril et leur père mourut de ces poursuites le 14 janvier 1934.

Le 11 mai 1933 parut dans L’œuvre un article annonçant la naissance d’un « Comité pour la libération de V. Serge » qui fit appel aux « amis de la Russie soviétique » comme Paul Signac*, Firmin Gémier*, Luc Durtain, Léon Werth, Charles Vildrac, Victor Margueritte* et douze jours plus tard, Georges Duhamel publia dans le même journal un article en sa faveur. De nombreuses revues de gauche et d’extrême gauche telles que La Révolution prolétarienne qui avait déjà ouvert ses colonnes à Serge, Prolétariat, L’École émancipée, L’Information sociale, Le Combat marxiste, La Critique sociale, parlèrent de l’affaire Victor Serge et demandèrent sa libération. Devant l’aggravation des menaces pesant sur Serge, ses amis décidèrent de publier dans La Révolution prolétarienne, des extraits d’une longue lettre en date du 1er février 1933 que Serge, à la veille de son arrestation et craignant pour sa vie, leur avait fait parvenir par voie clandestine. Romain Rolland qui avait accepté d’intervenir personnellement auprès de Gorki refusa de s’engager publiquement en faveur de Victor Serge : tout en étant pleinement conscient du tort que faisait cette affaire à l’URSS, il ne voulait pas défendre un opposant à son régime. À partir du milieu de l’année 1933 jusqu’à la fin de 1934, Jacques Mesnil (par la suite relayé par Robert Louzon*) fut, dans les colonnes de la Révolution prolétarienne, le principal animateur de la campagne pour la libération de Serge et s’il échoua dans sa tentative de faire intervenir Henri Barbusse, il maintint le lien avec Romain Rolland, qui, en outre, était devenu depuis 1934 le destinataire des manuscrits des romans que Victor Serge, privé de tout moyen de subsistance, tâchait de faire parvenir en Occident ; Marcel Martinet s’attacha, de son côté, à faire intervenir la revue Europe éditée par Rieder, maison qui publiait les romans de Victor Serge. Jean Guéhenno*, rédacteur en chef d’Europe, qui s’était associé aux démarches privées en faveur de Victor Serge auprès de l’ambassade soviétique, hésitait, en effet, à intervenir publiquement. Finalement, à la suite de l’insistance de Marcel Martinet et Magdeleine Paz, Jean-Richard Bloch*, chargé par Guéhenno de prendre position au nom d’Europe, le fit sans ambiguïtés dans le numéro du 15 novembre 1933.

À partir de 1934 un nouveau motif d’inquiétude surgit pour les amis de Serge en raison de la détention de ses manuscrits opérée par la censure soviétique. Après avoir écrit au Commissaire de l’Instruction publique, Boubnov, pour faire cesser ces pratiques, Romain Rolland qui continuait à suivre l’affaire demanda à Jean-Richard Bloch qui se rendait au Congrès des écrivains soviétiques en août 1934, de s’informer sur le cas de Serge. En dépit des efforts faits par ce dernier qui resta quelques jours de plus que prévu en URSS pour savoir ce qu’il en était, rien n’avança. Il est vraisemblable que les conséquences de l’attentat Kirov, le 1er décembre 1934 entravèrent ces démarches. Il fallut attendre la mi-1935 (époque du Pacte Laval-Staline) pour que les choses commencent à évoluer grâce à deux interventions, l’une publique, l’autre privée. Lors du Congrès international pour la défense de la culture tenu à Paris en juin 1935, Magdeleine Paz put en dépit de l’obstruction des communistes, poser publiquement le cas de Victor Serge le 26 (cas déjà évoqué par G. Salvemini) et fut alors soutenue par Charles Plisnier et Henri Poulaille (expulsé manu militari). Par ailleurs Romain Rolland avait décidé d’intervenir personnellement lors du voyage qu’il fit en Union soviétique en juin-juillet 1935. Il vit Iagoda à trois reprises à ce sujet et eut avec Staline le 28 juin 1935 un entretien privé qui fut déterminant. De retour en Suisse, R. Rolland eut le 1er septembre par une lettre de Gorki confirmation de la décision qu’il transmit à Marcel Martinet et Jacques Mesnil.

Néanmoins il fallut attendre plusieurs mois encore pour que Victor Serge soit libéré et autorisé à quitter l’Union soviétique. Fin octobre 1935 une demande de visa fut faite pour lui en Belgique par Charles Plisnier. En dépit d’une intervention personnelle d’Émile Vandervelde (sollicité aussi par Georges Duhamel), la justice belge refusa dans un premier temps de délivrer le document en invoquant les antécédents anarchistes de Serge. Elle eut également le plus grand mal à admettre qu’il ne fût pas en mesure de signer personnellement l’engagement de ne pas avoir d’activité politique en Belgique. Tous ces blocages administratifs prirent encore du temps et ce fut finalement grâce à une intervention d’É. Vandervelde qu’un permis de séjour de trois ans lui fut accordé en Belgique. Victor Serge fut libéré le 12 avril 1936 et expulsé d’URSS le 16. Il arriva à Bruxelles le 17 au soir. S’il eut la chance d’être libéré avant le déclenchement des grandes vagues de la répression stalinienne, lui et les siens n’en payèrent pas moins un lourd tribut à l’État soviétique : dès juillet 1936 lui et les siens furent déchus de la nationalité soviétique, il fut privé de tous les titres acquis au service de la Révolution. Au dernier moment tous ses manuscrits et ses effets personnels lui furent confisqués. Enfin sa belle-sœur Anita à nouveau arrêtée et déportée à Viatka devait subir vingt ans de Goulag jusqu’en 1956.

Avec sa famille Victor Serge s’installa à Bruxelles chez Nicolas Lazarévitch* puis dans un logement personnel. Il adressa en mai deux lettres ouvertes publiées dans Esprit : l’une à Magdeleine Paz, l’autre à André Gide*, y évoquant la situation de l’URSS et des opposants. Il connut les plus grandes difficultés à trouver un travail de journaliste mais put néanmoins s’exprimer en France dans La Flèche et certaines revues comme La Révolution prolétarienne ainsi que dans le quotidien socialiste de Liège, La Wallonie : de juin 1936 à mai 1940, il y donna 201 articles sur l’URSS, l’Espagne, l’Allemagne et l’Autriche, le fascisme et l’antisémitisme, la solidarité internationale, des réflexions sur l’art, etc... Sa libération fut chaleureusement accueillie par Trotsky qui espérait lui voir jouer un rôle important dans la structuration de la IVe Internationale. La notoriété de Victor Serge, son passé politique lié à l’Opposition de gauche — dont il avait été en quelque sorte l’historien — rendaient cet espoir tout à fait plausible. De fait, Serge publia des lettres et des textes dans divers organes trotskystes dont le Bulletin d’information et de presse sur l’URSS, le Bulletin de la Ligue des communistes internationalistes (bolcheviks-léninistes) édité par le Secrétariat international du Mouvement pour la IVe Internationale et le Bulletin de l’Opposition pour lequel il donna, signées N, des notes en russe sur Orenbourg et la situation des prisonniers politiques, ainsi que sa lettre à André Gide sur l’URSS. Il fut le traducteur de La Révolution trahie que Trotsky acheva en août 1936. Néanmoins les relations entre les deux hommes prirent assez vite une tournure différente. Dès le 21 avril 1936, Victor Serge avait envoyé sa première correspondance politique à La Révolution prolétarienne (parue dans le n° du 25 avril), ce dont Trotsky se montra « affecté » dans la mesure où Serge s’était adressé uniquement à ce groupe. Néanmoins Victor Serge accepta de faire partie d’un « Bureau pour la IVe Internationale ». À l’issue d’une conférence tenue du 29 au 31 juillet 1936 à Paris (dite « Conférence de Genève ») fut constitué le Mouvement pour la IVe Internationale (cette dernière devait être formellement instituée deux ans plus tard, en septembre 1938). En dépit de sa nomination à ce « Bureau » où il était censé représenter les bolcheviks-léninistes russes (mais qui de fait ne se réunit guère), Victor Serge eut des désaccords croissants avec Trotsky et le mouvement qu’il animait.
Ils portèrent tout d’abord sur la situation de l’extrême gauche européenne et les perspectives de construction de la IVe Internationale. Alors que Trotsky avait rompu politiquement aussi bien avec les Paz, Boris Souvarine*, Alfred Rosmer* que La Révolution prolétarienne, Victor Serge lié à ce réseau d’amis qui avait combattu pour obtenir sa libération, estimait qu’il était possible de collaborer avec tous pour faire connaître la situation réelle en Union soviétique et lutter contre la répression qui s’abattait sur toutes les oppositions. Mais ces divergences déjà nettes en août 1936 s’approfondirent avec l’appréciation de la situation espagnole et du rôle du POUM. Attaché à l’Espagne qu’il connaissait depuis 1917, Victor Serge soutint immédiatement la révolution espagnole en prônant une alliance des anarchistes et du POUM et il mit l’accent sur tout ce qui pouvait rassembler marxistes et anarchistes et non les diviser. Il avait fort bien compris le poids politique représenté par l’anarchisme dans ce pays et ce problème du rapport entre ces deux courants du mouvement ouvrier lui parut d’emblée fondamental. Le 7 août 1936 il envoya une longue lettre en ce sens au principal dirigeant du POUM, Andrès Nin auquel le liait une vieille amitié remontant bien avant les luttes communes au sein de l’Opposition de gauche dans les années 1926-1927. Dans cette lettre publiée dans La Batalla (l’organe du POUM) le 30 août 1936, il appelait à une réconciliation « dans l’action pour l’action et l’émulation au service de la révolution » des anarchistes et des marxistes. Un tel point de vue était inacceptable pour Trotsky qui semble avoir pour une très courte période envisagé la possibilité d’un tel rapprochement mais qui le rejeta ensuite lorsque, arrivé au Mexique en janvier 1937 et ayant la possibilité de s’exprimer publiquement, il soumit et les anarchistes et la politique du POUM qui s’était efforcé de faire évoluer le Frente popular de l’intérieur en participant à la fin de 1936 aux responsabilités gouvernementales en Catalogne, à la plus sévère des critiques. De son côté, depuis la fin 1936, Victor Serge était devenu correspondant de La Batalla et y avait publié plusieurs textes. En 1937 — il avait pu obtenir l’autorisation de venir en France où il s’installa dans la banlieue parisienne au Pré-Saint-Gervais le 15 mai — il anima avec Narciso Molins i Fabrega, et Bartomeu Costa-Amic un Comité de défense de la Révolution espagnole auquel collaborèrent Magdeleine Paz, Henri Poulaille, Victor Margueritte et Marceau Pivert*. En juillet 1937, il fut admis non sans mal au syndicat des correcteurs ce qui lui permit de trouver, épisodiquement, du travail.

Les critiques de Trotsky furent discutées au sein du POUM ainsi qu’au sein du Parti socialiste ouvrier révolutionnaire (RSAP) de Hollande dont le principal dirigeant, Henri Sneevliet, s’était lié à Victor Serge. En janvier 1937 il assista chez ce dernier à Amsterdam à une réunion du Mouvement pour la IVe Internationale où il justifia « la participation du POUM au gouvernement de la Généralité de Catalogne par la nécessité de contrôler et d’influencer le pouvoir de l’intérieur et de faciliter l’armement des masses » (Carnets, p. 48) et il proposa avec Sneevliet une motion de solidarité avec le POUM contre laquelle s’élevèrent les trotskystes. Il revint de cette réunion désolé, convaincu que sa rupture avec le Mouvement pour la IVe Internationale était désormais proche. Dans les mois qui suivirent les désaccords se multiplièrent en effet, tant sur l’appréciation a posteriori de l’épisode de Kronstadt qu’à propos de l’affaire Ignace Reiss.
Dés août 1936 Victor Serge s’était exprimé dans La Wallonie, La Lutte ouvrière (belge), La Flèche, La Révolution prolétarienne, Les Cahiers Spartacus, Esprit contre les procès de Moscou en en dénonçant l’imposture et le caractère criminel de la liquidation par Staline de la « Vieille Garde » bolchevique (cf. Destin d’une Révolution). Il accepta également de participer au « Comité pour l’enquête sur le procès de Moscou et pour la défense de la liberté d’opinion dans la Révolution » au sein duquel se retrouvèrent en France la plupart des représentants des minorités d’extrême gauche. Ces prises de position lui valurent des attaques de Jacques Sadoul dans l’Humanité (2 et 14 février 1937) ainsi que dans la presse communiste d’autres pays. Au sein du Comité Dewey qui, à partir de mars 1937 mena un contre-procès aux États-Unis en interrogeant longuement Trotsky sur ses activités, un des participants demanda à ce dernier s’il maintenait toujours son appréciation sur la révolte de Kronstadt. La réponse de Trotsky fit rebondir la polémique avec V. Serge : ancien anarchiste, ce dernier qui avait souligné le rôle de certains anarchistes pendant la Révolution russe, ne pouvait qu’être choqué par les positions tranchantes prises par Trotsky en la circonstance. Selon Victor Serge la répression qui avait mis fin à la révolte de Kronstadt était justifiée mais elle aurait pu être considérablement réduite et la révolte aurait pu être évitée si les bolcheviks avaient été plus proches des masses. De son côté Trotsky défendit dans son intégralité l’action bolchevique et dénonça « la nouvelle campagne menée contre Kronstadt » : cette discussion eut pour conséquence d’éloigner un peu plus les deux hommes. Peu après l’affaire Ignace Reiss vint encore détériorer les relations. Ancien agent soviétique, I. Reiss avait rompu avec le régime soviétique et après avoir exprimé sa haine contre le stalinisme dans une lettre adressée au Comité central du PCUS, il entra en contact avec des militants oppositionnels, en particulier V. Serge et H. Sneevliet. Le 4 septembre 1937 on le retrouva assassiné à Chamblandes en Suisse. Trotsky reprocha par la suite à V. Serge et H. Sneevliet leur « légèreté » dans cette affaire, sans en apporter la preuve.
Selon Victor Serge, c’est en janvier 1938, qu’il s’écarta complètement du Mouvement pour la IVe Internationale tout en continuant à professer une grande admiration pour Trotsky. Par un petit article rédigé par Trotsky le 2 décembre 1938 et paru dans le Bulletin de l’Opposition, « Victor Serge et la IVe Internationale », la rupture devint publique. Le débat devait alors prendre un tour plus pénible : les discussions suscitées par Kronstadt avaient amené Victor Serge ainsi que d’autres intellectuels à s’interroger sur la validité du bolchevisme dont l’amoralisme fondamental expliquait selon eux la dégénérescence stalinienne. Trotsky répondit violemment dans Leur morale et la nôtre traduit en français par Victor Serge. Ce texte fut présenté au public français dans un « Prière d’insérer » anonyme dont les termes déplurent violemment à Trotsky qui reprocha à Serge de l’avoir écrit, ce que ce dernier nia toujours mais ce dont il ne put convaincre Trotsky. Les divergences de fond étaient bien réelles entre les deux révolutionnaires.

Victor Serge continuait à connaître des conditions d’existence difficiles : les troubles de Liouba avaient nécessité placement et internement en hôpitaux psychiatriques et il avait deux enfants à élever. Le journalisme et les travaux alimentaires (piges, traductions) étaient peu rémunérés ; il publia surtout dans la presse militante, mais dut rompre fin 1938 avec Les Humbles et Maurice Wullens* qui avait accueilli des textes complaisants pour le nazisme. Il put collaborer à L’Émancipation paysanne d’Henri Pitaud* ainsi qu’occasionnellement à l’Intransigeant où il commenta le Pacte germano-soviétique et fut pour cela consulté par le Quai d’Orsay. Et puis vint la guerre.

Victor Serge quitta Paris le 10 juin 1940 confiant à des amis belges et français des manuscrits et des affaires personnelles — que certains détruisirent — laissant sa fille à des amis sûrs et Liouba dans une maison de santé. Il était accompagné de Vlady, Narciso Molins i Fabrega ainsi que de Laurette Séjourné, née Laura Valentitni, sa nouvelle compagne rencontrée en 1937. Après deux mois d’errance, aidés par H. Pitaud et des militants de L’École émancipée, ils parvinrent à Marseille. De septembre 1940 à mars 1941 il vécut en compagnie d’AndréBreton*, Benjamin Péret*, V. Brauner, dans une propriété délabrée de la banlieue marseillaise du nom de « Bel-Air », centre d’accueil créé par le « Comité de secours américain aux intellectuels » sous la responsabilité de Varian Fry, assisté de Paul Schmierer* et de Daniel Bénédite*. Grâce aux démarches effectuées aux États-Unis par Dwight et Nancy Mac Donald et J. Gorkin, il put s’embarquer avec Vlady le 24 mars 1941 sur le Capitaine Paul-Lemerle en compagnie de Claude Lévi-Strauss*. Mais en raison de ses antécédents communistes, le département d’État américain lui refusa un visa d’immigration.

Grâce au Président Cardenas, Victor Serge en obtint un pour le Mexique, où il arriva en septembre 1941 après être passé par la Martinique, Ciudad Trujillo à Saint-Domingue et La Havane. Sa fille et Laurette Séjourné le rejoignirent six mois plus tard. Il poursuivit sa lutte de toujours sous forme d’articles, d’interviews et de conférences, de livres esquissés (Crise de la civilisation européenne) ou terminés (L’empire nazi contre le peuple russe) composé en un mois à Saint-Domingue et traduit en espagnol sous le titre Hitler contra Stalin. Il collabora aux revues Asi, Analisis (dirigée par J. Gorkin), Mundo (de Enrique Adroher, dit Gironella, également membre du POUM), organe du groupe « Socialismo y Libertad ». Avec Marceau Pivert, J. Gorkin et G. Regler Victor Serge fut l’objet d’attaques de la part des communistes mexicains auxquels ces quatre militants répondirent ; il rompit en octobre 1944 avec M. Pivert et l’écrivain franco-polonais Jean Malaquais. Il écrivit dans de très nombreuses revues et journaux d’Amérique du Sud : Hijo Prodigo (fondée en 1943 par Octavio Paz à qui il fit découvrir Henri Michaux), Argentine libre (Buenos-Aires), Bohemia (Cuba), Babel (Santiago du Chili), les journaux La Nacion et Excelsior de Mexico, Lettres françaises (de Roger Caillois, Buenos-Aires). Il s’exprima aussi dans Partisan Review, The New International, Politics, The New Leader, Modern World, The Call édités à New-York ainsi que dans Now, News Essays, Left, Plain Talk, Horizon, etc. en Grande-Bretagne. Resté militant internationaliste et socialiste indépendant, Victor Serge se préoccupa du sort des réfugiés espagnols, italiens (« lettre ouverte à Palmiro Togliatti »), dénonça publiquement en 1943 l’assassinat par Staline des deux dirigeants socialistes polonais du Bund, V. Alter et H. Ehrlich réfugiés en URSS ce qui lui valut de nouvelles attaques de la part des communistes. « Révisant en restant fidèle » selon sa formule, il accumula essais et réflexions sur le marxisme, l’URSS, le socialisme, Staline, Trotsky, le totalitarisme mais aussi le Mexique contemporain et pré-colombien tout en s’intéressant aux écrits d’Orwell comme à ceux de Bruno Bettelheim et F. Kafka. Il publia au Canada et aux USA son roman, Les Derniers temps mais ses autres œuvres (Mémoires, L’affaire Toulaev et Les années sans pardon) dérangèrent et furent refusées.

Les dernières années de Victor Serge furent pour lui des « années sans pardon » assombries par la pauvreté, les difficultés cardiaques. La reprise des relations avec la France au sortir de la Seconde Guerre lui permit de renouer avec ses amis fidèles et de publier des essais dans La Révolution prolétarienne, Les Cahiers Spartacus et Masses édités par R. Lefeuvre. Dans sa dernière interview accordée à Mexico le 16 octobre 1947 à V. Pagès (Victor Alba) pour le journal Combat il affirmait sa fidélité à un socialisme à visage humain d’esprit libertaire. Tout en se proclamant fidèle aux principes du socialisme, il pensait que ceux-ci devaient être mis à jour ; il avait en particulier abandonné l’idée d’une révolution prolétarienne de type bolchevique. Il se reconnaissait, en revanche, dans les idées du personnalisme, idées auxquelles il avait implicitement adhéré à la fin des années trente. La correspondance échangée avec Emmanuel Mounier de 1945 à 1947, met en lumière les divergences qui existaient entre lui et une revue comme Esprit, à laquelle il reprochait une complaisance à l’égard du stalinisme qui était pour lui la forme russe du totalitarisme (Bulletin des amis d’E. Mounier, avril 1972, la Révolution prolétarienne, novembre 1947). Victor Serge soulignait de plus la méconnaissance de l’univers concentrationnaire stalinien qui faisait, disait-il, des millions de victimes. L’impératif catégorique de son action, comme il l’écrivit dans les dernières lignes de Mémoires d’un révolutionnaire, était devenu : « Ne jamais renoncer à défendre l’homme contre les systèmes qui planifient l’anéantissement de l’individu. »

L’utilisation posthume, par A. Malraux d’une lettre privée datée du 11 novembre 1947 et publiée dans le Rassemblement (n° 41, 31 janvier 1948) l’organe du RPF ne permet en aucun cas d’affirmer qu’il se serait alors rallié au gaullisme comme on l’a dit parfois. V. Serge mourut prématurément d’une crise cardiaque le 17 novembre 1947 alors qu’il se rendait chez Vlady pour lui remettre son dernier poème, Mains.

Jusqu’à sa mort Victor Serge fut un internationaliste ayant choisi de témoigner pour ceux qui ne le peuvent pas ou plus. Toute sa vie il connut la pauvreté et l’exil comme il l’a dit dans Mémoires d’un révolutionnaire, op. cit. (p. 397) : « Exilé politique de naissance, j’ai connu les avantages réels et les lourds inconvénients du déracinement. Il élargit la vision du monde et la connaissance des hommes ; il dissipe les brouillards des conformismes et des particularismes étouffants ; il préserve d’une suffisance patriotique qui n’est en vérité que médiocre contentement de soi-même ; mais il constitue dans la lutte pour l’existence un handicap plus que sérieux. »

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article50075, notice SERGE Victor [KIBALTCHITCH Victor, Lvovitch, Napoléon, dit]. Pseudonymes : LE RETIF, RALPH, YOR, LE MASQUE, VK, ALBERT R. ou Dr ALBERT, V. Lvovitch, STERN Victor, KLEIN Viktor, BERLOVSKI Alexis, SERGO, SIEGFRIED, GOTTLIEB, PODEREWSKI V., etc. par Jean Rière, Michel Dreyfus, Nicole Racine, version mise en ligne le 4 mai 2009, dernière modification le 21 août 2018.

Par Jean Rière, Michel Dreyfus, Nicole Racine

ŒUVRE : L’œuvre de Victor Serge se compose de nombreux romans, essais, pamphlets, poèmes, collaboration à de nombreux journaux, sans oublier un grand nombre de traductions. On se reportera pour en avoir une vision d’ensemble à la Bibliographie choisie établie par Jean Rière in Mémoires d’un révolutionnaire 1901-1941, Paris,Éd. du Seuil, 1978, p. 415-425 ainsi qu’à la Bibliographie choisie de Victor Lvovitch Kibaltchitch, dit Victor Serge plus complète, également établie par Jean Rière in Victor Serge. Vie et œuvre d’un révolutionnaire. Actes du Colloque organisé par l’Institut de sociologie de l’Université libre de Bruxelles (21-23 mars 1991), Socialisme, n° 226-227, juillet-octobre 1991, p. 471-478. Cf. dans ce même n°, p. 367-371, toujours de Jean Rière, « Victor Serge et la presse belge, 1936-1940 » où sont recensés ses articles publiés dans La Wallonie (Liège), Le Rouge et le noir (Bruxelles), La Lutte ouvrière (Flenu) entre 1936 et 1940. — On peut ajouter la réédition récente de l’An I de la Révolution russe, Paris, La Découverte-Poche, 1997, préface de Wilebaldo Solano

SOURCES : Arch. du Musée social. — Arch. Henry Poulaille. — Bib. Nat. : fonds Romain Rolland, Richard-Bloch, Marcel Martinet. — Institut français d’histoire sociale. — Arch. Association Victor Serge. — Dictionnaire biographique du Mouvement Ouvrier français, Paris, Éd. ouvrières, tome 13. — Victor Serge (Victor Lvovitch Kibaltchiche). Notice autobiographique, p. 104-108, in Pierre Pascal, Mon journal de Russie, tome II, Lausanne, L’Age d’Homme, 1977. — Mémoires d’un révolutionnaire, 1901-1941, Paris,Éd. du Seuil, 1978. — Carnets, préface de R. Debray, Paris, Actes-Sud, 1985. — Cahiers Henry Poulaille, n° 4-5, « Hommage à Victor Serge pour le centenaire de sa naissance », mars 1991. — Victor Serge. Vie et œuvre d’un révolutionnaire, Actes du Colloque organisé par l’Institut de sociologie de l’Université libre de Bruxelles (21-23 mars 1991), Socialisme, n° 226-227, juillet-octobre 1991, Ce colloque a bénéficié de 23 contributions auxquelles cette biographie est très largement redevable. — J.-L. Panné, « L’affaire Victor Serge et la gauche française », Communisme, n° 5, 1984, p. 89-104. — J.-P. Morel, Le roman insupportable. L’Internationale littéraire et la France, 1920-1932, Gallimard, 1985, 488 p. — Victor Serge, Carnets (1936-1947), édition intégrale préparée et présentée par Claudio Albertani et Claude Rioux, Agone, 2012.

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