LECOIN Louis, dit Léonic

Par Jean Maitron

Né le 30 septembre 1888 à Saint-Amand-Montrond (Cher), mort le 23 juin 1971 à Pavillons-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) ; correcteur d’imprimerie ; militant anarchiste, syndicaliste et pacifiste ; défenseur de l’objection de conscience.

Louis Lecoin pendant sa grève de la faim en 1962
Louis Lecoin pendant sa grève de la faim en 1962

Fils d’un ouvrier agricole berrichon qui eut sept enfants, Louis Lecoin connut, durant son enfance, une « affreuse misère », tout en vivant avec des camarades insouciants comme lui, d’« agréables moments ».
Après avoir obtenu son Certificat d’études, il entra chez un imprimeur-libraire comme apprenti typographe, puis passa trois années dans une ferme-école, « trois années perdues », devait-il déclarer plus tard. Il en sortit en octobre 1904 ayant acquis certes des notions d’agriculture, mais, pratiquement, sans métier. Après avoir passé une année au service du régisseur d’un châtelain, il partit pour Paris et se loua chez un pépiniériste de la banlieue sud. Il prit part à une grève au printemps de 1906, participa à la journée du 1er Mai et fut détenu quelques heures. Il revint au pays pour y revoir sa mère mourante, puis travailla avec son père dans les champs, mais trouva malaisément un équilibre. Finalement, il regagna Paris fin octobre 1907 et y passa un rude hiver. Il suivait les réunions politiques, hésitant, attiré par Jean Jaurès et finalement, se ralliant à Sébastien Faure et à l’anarchie.
Le 13 octobre 1909, il prit part à la manifestation pour Francisco Ferrer fusillé ce même jour. De 1910 à sa mort en 1971, soit durant soixante années, la vie de Louis Lecoin apparaît singulièrement dense et en totalité consacrée à l’action suivant trois lignes de force essentielles souvent simultanées : anarchiste et anarcho-syndicaliste, antimilitariste révolutionnaire et finalement pacifiste non violent.

Avant même la tenue du seul congrès anarchiste national réuni en France antérieurement à la Première Guerre mondiale (15-17 août 1913), Louis Lecoin, membre du groupe anarchiste du Foyer populaire à Belleville, fut désigné en octobre de l’année précédente, comme secrétaire de la Fédération anarchiste-communiste, essentiellement parisienne, qui venait de se constituer. Il demeura un militant de premier plan du mouvement durant toute l’entre-deux-guerres et assista à la plupart des congrès nationaux jusqu’en 1934, congrès de Paris (20-21 mai). Souvent membre de la Commission administrative du mouvement, il fut aussi à l’occasion secrétaire de rédaction du Libertaire et trésorier de l’association des Amis du journal créée le 24 février 1924. Ces activités valurent à Louis Lecoin plusieurs condamnations à des peines de prison et notamment à six mois en juillet 1922 et à nouveau à six mois en février 1923.

Cet engagement proprement anarchiste se doubla dans les premières années qui suivent la Première Guerre mondiale d’une participation intense au mouvement syndical.

Lors des premiers congrès de l’après-guerre qui virent s’affronter majoritaires qui faisaient confiance à Léon Jouhaux et minoritaires hostiles à l’union sacrée, Lecoin se manifesta dans les rangs anarcho-syndicaliste et joua même du revolver — tirant toutefois en l’air — lors du congrès de Lille en juillet 1921. À Saint-Étienne, 25 juin 1922, alors que la scission était réalisée, il s’affirma avec Colomer et Pierre Besnard dans une motion anarcho-syndicaliste opposée à celle de Monmousseau lié aux communistes bien qu’encore partisans de l’indépendance du syndicalisme à l’égard des partis. Battu par 848 voix contre 399, Lecoin allait cesser dès lors de jouer un rôle de leader dans le mouvement syndical. Il allait toutefois faire partie, avec Frémont, Anderson et Nicolas Faucier de la délégation qui se rendit au siège de la CGT le 7 février 1934, l’Union anarchiste étant prête à participer à l’action es-qualité, en l’occurrence à la grève général du 12. De même, sur le plan corporatif, ayant été admis au syndicat des correcteurs en janvier 1928 (il adhérera à la FFTL en 1931), Lecoin participa régulièrement à la vie syndicale, fut membre du comité en 1932, délégué à l’Union de la Seine en 1933 et 1936, aux congrès confédéraux en 1931, 1933 et 1935. Lecoin a travaillé comme correcteur à L’Echo de Paris et à Comoedia.

Lecoin témoigna de ses convictions antimilitaristes durant toute sa vie. Sa première action dans ce domaine se produisit en octobre 1910 lors de la grève des cheminots alors qu’il accomplissait son service militaire au 85e régiment d’infanterie à Cosne-sur-Loire (Nièvre). Ayant refusé, par solidarité avec les grévistes, de garder les voies, il fut condamné à six mois de prison et demeura sous les armes six mois de plus. Libéré fin mars 1912, il proclamait en tant que secrétaire de la Fédération anarchiste-communiste, par un tract diffusé le 15 novembre suivant : « Ne va pas à la boucherie ! Refuse-toi à tout service ! Arme-toi (...) sois le signal de l’insurrection » (Arch. Nat. F7/13348). Arrêté, Lecoin fut condamné ainsi que Ruff à trois ans de prison pour sabotage de la mobilisation. De la prison centrale de Caen, il réussit, grâce à des complicités extérieures, à lancer, en août 1915, un appel « Aux anarchistes, aux syndicalistes, aux hommes » en faveur de la paix. Un an plus tard, en novembre, Lecoin et Ruff étaient libérés ayant accompli en cellule une partie de leur temps et, de ce fait, bénéficié d’une remise de peine. À peine libéré, Lecoin retourna le fascicule de mobilisation qui lui avait été adressé et, après avoir critiqué Sébastien Faure et Mauricius, dont l’action pacifiste était trop timorée à ses yeux, il distribua lui-même le 11 décembre à Belleville le tract « Imposons la paix ! » qu’il avait fait imprimer. Il fut arrêté ainsi que Ruff qui, rue du Faubourg-du-Temple, procédait à une semblable propagande. Lecoin fut condamné le 18 décembre par le 2e conseil de guerre à cinq ans de prison pour insoumission, auxquels vinrent s’ajouter dix-huit mois pour propos subversif (« À bas la guerre ! ») à l’audience. Il ne fut libéré que le 24 novembre 1920.

Après avoir créé avec Clément Fournier, en avril 1938, puis animé le Centre syndical d’action contre la guerre, Lecoin affirma encore son antimilitarisme en diffusant, peu après le début de la Seconde Guerre mondiale, le tract « Paix immédiate ! », tiré à 100 000 exemplaires. Déjà condamné par défaut le 31 juillet 1939 à deux ans de prison et 2 000 F d’amende pour des articles publiés dans SIA (Solidarité internationale antifasciste), il fut alors arrêté le 29 septembre à Angers. Interné en différents camps, il ne retrouva la liberté que le 25 août 1941 et travailla comme employé, contrôleur, dans les restaurants communautaires, avant d’être correcteur. Au cours des années qui suivirent la Libération, Lecoin, après avoir fondé la revue Défense de l’Homme (n° 1, octobre 1948), se fit le défenseur des objecteurs de conscience. Puis il se fixa à Vence (Alpes-Maritimes) en 1951 et confia la revue, en juillet 1955, à son ami Dorlet. Mais sa femme mourut le 29 décembre 1956 et Lecoin, revenu à Paris en 1957, reprit l’action. Il fonda le journal pacifiste Liberté le 31 janvier 1958 et donna une impulsion nationale à sa lutte en créant « Secours aux objecteurs de conscience ». Puis par une grève de la faim de vingt-deux jours (1er-22 juin 1962) — il avait alors soixante-treize ans — il obtint un engagement public du gouvernement au sujet d’un statut de l’objection de conscience, loi qui fut votée le 22 décembre 1963.

Enfin Lecoin débuta un dernier combat, celui du « désarmement unilatéral, sans conditions de réciprocité », que la mort interrompit le 23 juin 1971.

Mais ces activités anarchiste, syndicaliste, antimilitariste n’épuisaient pas le besoin d’action de Louis Lecoin et il se consacra encore à lutter contre la répression qui, ici ou là dans le monde, pouvait frapper ses amis. Énumérons les actions les plus connues. Secrétaire du Comité Sacco-Vanzetti, il réussit à recueillir 3 millions de signatures, à réunir en juillet à Paris des dizaines de milliers de militants et manifestants en faveur de ces anarchistes menacés de la chaise électrique et qui seront finalement exécutés le 22 août 1927. Quinze jours plus tard, il s’introduisit salle du Trocadéro où se tenait le Ier congrès des anciens combattants de l’American Legion et à trois reprises s’écria : « Vivent Sacco et Vanzetti ! » Après avoir redonné vie au Comité pour le droit d’asile qu’il avait créé en 1926, il mena avec succès campagne contre l’expulsion d’Ascaso, Durruti, Jover, les trois mousquetaires condamnés à la peine de mort et menacés d’extradition. Et ce sont les campagnes en faveur du droit d’asile pour C. Berneri, pour Makhno... Enfin c’est Louis Lecoin qui, avec N. Faucier, mena la grande campagne en faveur de la République espagnole, en accord avec la CNT (Confédération nationale du travail) et la FAI (Fédération anarchiste ibérique), grâce à la création en août 1936 du Comité pour la Défense du prolétariat espagnol, devenu presque aussitôt le Comité pour l’Espagne libre, transformé en octobre-novembre 1937 en SIA (Solidarité internationale antifasciste) avec journal du même nom, dont l’action fut importante — voir Nicolas Faucier.
Au terme de cet itinéraire et compte tenu de tous les témoignages recueillis, compte tenu également d’une connaissance personnelle de Louis Lecoin, il est possible de le caractériser comme suit : homme d’un courage à toute épreuve, d’une foi absolue dans ce qu’il entreprenait et qui le conduisait à considérer que la fin justifiait alors les moyens. S’il s’identifiait à une cause, toute cause se ramenait aussi à sa personne, mais il eut pourtant assez de qualités pour qu’on l’accepte tel qu’il était : désintéressé, combatif, dévoué. Ses combats lui valurent de l’estime et même de l’admiration bien au-delà des milieux libertaires, particulièrement chez les syndicalistes et les intellectuels comme en témoigne la présence à ses obsèques, le 29 juin 1971 au Père-Lachaise, de Bernard Clavel, Eugène Descamps, Yves Montand et Simone Signoret mêlés une assistance de cinq cents amis.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article50070, notice LECOIN Louis, dit Léonic par Jean Maitron, version mise en ligne le 3 mai 2009, dernière modification le 9 octobre 2018.

Par Jean Maitron

Louis Lecoin pendant sa grève de la faim en 1962
Louis Lecoin pendant sa grève de la faim en 1962
Louis Lecoin (à gauche) dans les locaux du {Libertaire}.
Louis Lecoin (à gauche) dans les locaux du {Libertaire}.

ŒUVRE : De prison en prison, 1946, 220 p., réédition avec une couverture de Vlaminck en 1947, 253 p. puis repris et développé dans Le cours d’une vie, 1965, 350 p. — Écrits de Louis Lecoin, Boulogne, Union pacifiste, 1974, 255 p.

SOURCES : IISG carton 113 et 127. - Arch. Nat. F7/13061.— Arch. Jean Maitron. — Yves Blondeau, Le syndicat des correcteurs, op. cit. — Sylvain Garel, Louis Lecoin et le mouvement anarchiste, Antony, Edition du groupe Fresnes-Antony de la Fédération anarchiste, 1982, 37 p. (Extrait d’un Mémoire de Maîtrise soutenu à Paris X-Nanterre en 1979).— Jean Maitron, Le Mouvement anarchiste en France, op. cit..— R. Lewin, Essai sur le militant libertaire Louis Lecoin, Institut d’études politiques de Grenoble, 124 p., 1964-1965. — R. Bianco, Un siècle de presse anarchiste d’expression française, op. cit.Bulletin du CIRA, Marseille, n°23-25, 1985.

ICONOGRAPHIE-FILMOGRAPHIE : Le cours d’une vie, op. cit. — Signalons également un film, Le cours d’une vie, réalisé en 1967 par Jean Desville et Jacques Darribehaude (90 mn) et un album réunissant deux disques 33 t., 30 cm, édité en 1972 par les Amis de Louis Lecoin, qui reproduit les émissions réalisées par France culture en novembre 1966 : Louis Lecoin, son action, sa vie.

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