LECŒUR Auguste [LECOEUR Auguste]

Par Yves Le Maner

Né le 4 septembre 1911 à Lille (Nord), mort le 26 juillet 1992 à Chalon-sur-Saône ; mineur (1924-1925) puis métallurgiste ; militant communiste et syndicaliste à Paris puis dans le Pas-de-Calais ; combattant des Brigades internationales (1937) ; secrétaire de la Région communiste du Pas-de-Calais (1937-1939) ; responsable clandestin du PCF dans le Nord-Pas-de-Calais (1940-1942) ; secrétaire à l’organisation du PCF clandestin (mai 1942-août 1944) ; maire de Lens (1945-1947), député du Pas-de-Calais (1945-1955) ; sous-secrétaire d’État à la Production charbonnière (1946) ; membre du Comité central (1945) puis du bureau politique, secrétaire à l’organisation du PCF (1950-1954) ; quitte le Parti communiste en 1954, à l’issue de « l’affaire Lecœur ».

Le fait qu’Auguste Lecœur soit né à Lille relève du hasard ou, plus exactement, de l’instabilité de l’existence fréquemment imposée aux familles ouvrières où l’on militait dans un syndicat. Son père, mineur à Bruay (Pas-de-Calais), avait été licencié pour fait de grève quelques jours avant sa naissance et venait de trouver un emploi temporaire comme traminot. Quelques mois plus tard, la famille Lecœur regagnait le bassin minier, le père ayant été embauché à la fosse 12 de Lens. Auguste Lecœur était fils, petit-fils et arrière-petit-fils de mineurs, second d’une famille qui ne devait compter que trois enfants.
Son enfance fut marquée par une sorte de nomadisme familial, provoqué par la Première Guerre mondiale et par la volonté d’une mère qui assurait en réalité le rôle de chef de famille. Évacué par les Allemands en Belgique au moment où les combats redoublaient sur le front qui longeait Lens, les Lecœur connurent, pendant quelques mois, la faim. Rapatriés en France par la Croix rouge via la Suisse et Évian, ils se retrouvèrent à Apt (Vaucluse). Après quelques mois de séjour en Bretagne, à Saint-Servan, au début de l’année 1919, la famille revint à Marles (Pas-de-Calais), dans la partie du bassin qui n’avait pas été détruite. Auguste, garçon taciturne, fut élevé sévèrement, dans le culte de la propreté, si cher aux femmes de mineurs, et acquit le goût pour l’élevage des pigeons voyageurs. Bientôt, ses parents divorcèrent et sa mère se remaria avec un mineur, un brave homme qui s’occupa des enfants avec affection.

Pendant quelques années, la famille se déplaça dans le bassin au gré des embauches successives du beau-père : de Marles à Bruay, de Bruay à Haillicourt, avant de revenir à Bruay. De ce fait, Auguste ne fréquenta l’école de façon régulière que pendant trois ans, de neuf à douze ans. Ce fut un élève médiocre et il savait à peine lire lorsque sa mère le plaça, à l’âge de douze ans, en apprentissage chez un boucher de Bruay. L’expérience ne dura qu’un mois et, le jour même de son treizième anniversaire, Auguste Lecœur descendit pour la première fois à la mine comme galibot, au « roulage », au 4 de Bruay. Son expérience fut brève — un an et demi —, mais suffisante pour percevoir la dureté des rapports sociaux entre ouvriers, ingénieurs et « porions » (c’est-à-dire les contremaîtres) et comprendre la tradition familiale d’engagement syndicaliste, socialiste, réformiste.

Après un nouveau déménagement pour travailler à la fosse 4 de Lens, la famille Lecœur décida de tenter l’aventure parisienne, en 1925. Ce fut encore un échec qui entraîna le retour dans le bassin minier, à l’exception d’Auguste, alors âgé de quatorze ans, qui refusait de redescendre à la mine et qui, avec l’accord de sa mère, s’installa dans une petite chambre d’hôtel après avoir trouvé de l’embauche comme manœuvre à l’usine SEV, à la Port de Versailles.

En août 1927, il suivit des copains d’atelier et participa à la violente manifestation qui se déroula sur les grands boulevards pour protester contre l’exécution de Sacco et Vanzetti. Le lendemain, il adhéra au Parti communiste, par réaction au renvoi par le patron de la SEV d’un camarade d’atelier arrêté lors de la manifestation. Il changeait fréquemment d’usine et militait davantage à la CGTU qu’au PC.
L’incapacité de lire les ouvrages des « pères fondateurs » du communisme lui fit prendre conscience de son quasi-analphabétisme. Il décida alors de s’engager pour deux ans à l’armée afin de pouvoir y suivre des cours du soir. Soldat au 43e RI à Lille, il obtint son Certificat d’études à l’âge de dix-neuf ans. Il prit dès lors goût à l’étude, goût qu’il ne devait jamais perdre et qui en fit un remarquable autodidacte, un amateur passionné de littérature.

À l’issue de son engagement, en 1930, Auguste Lecœur décida de regagner le Pas-de-Calais. Refusant toujours le retour à la mine, il entra aux « Laminoirs et tréfileries » de Lens, chez Gaillard-Stievenart. Très vite, il devint secrétaire du squelettique syndicat CGTU de l’entreprise (trois adhérents) qui survivait de façon quasiment clandestine. Solide gaillard, Auguste Lecœur occupait alors son temps libre dans une salle de boxe et participait à des compétitions cyclistes.

Après les événements de février 1934, Lecœur accepta des responsabilités au sein de sa cellule communiste — à Eleu-dit-Leauwette, près de Lens — et à la direction du rayon d’Avion, principal bastion du PC dans le bassin du Pas-de-Calais. Bientôt, il fut amené à participer à la gestation — très difficile — du Front populaire dans le bassin minier. Promu secrétaire départemental du syndicat unitaire des Métaux, il représenta son organisation au congrès d’unification de la métallurgie à la Mutualité, à Paris, en décembre 1935. À cette époque, Auguste Lecœur épousa la fille d’un boulanger de Lens, union qui fut rompue dès 1937.

Il travaillait toujours comme « doubleur » sur le train à fil chez Gaillard-Stievenart lorsqu’il apprit le déclenchement des grèves dans le bassin minier, le 8 juin 1936. Il mena dans son usine une grève longue et difficile en raison de la résistance du patron, tout en parcourant le bassin pour rédiger les cahiers de revendications et négocier avec les patrons des petites entreprises.

Après avoir participé à la rédaction de la convention collective de la métallurgie pour son département, Auguste Lecœur avait repris son travail à l’usine. C’est là qu’un jour de février 1937, il reçut la visite de deux responsables régionaux du parti, A. Parent et Gustave Lecointe, qui lui demandèrent de partir en Espagne, dans les Brigades internationales, comme commissaire politique. Lecœur accepta sur le champ et quitta Lens pour Paris avec trois autres volontaires — dont Nestor Calonne —, le 19 février. Reçu personnellement par Maurice Thorez, avec une soixantaine d’autres volontaires venus du reste du pays, muni d’une valise remplie de matériel de propagande, Auguste Lecœur et ses compagnons partirent pour Perpignan et l’Espagne le soir même, sous la conduite de Léon Mauvais. Ils rejoignirent Albacete, siège de l’état-major des BI, le 25 février.

Lecœur fut convoqué par André Marty, le 19 mars, avant d’être affecté à la XIIIe Brigade. Il participa à la prise d’Andujar, en mai, puis se trouva en juin sur le front — plus calme — de Peña Roya avant de revenir à Albacete. De là, Marty l’envoya à Valence pour y traquer les « déserteurs ». Après un intermède où il fut chargé d’assurer la sécurité des visiteurs de marque, il obtint de François Billoux — qui avait remplacé Marty —, de réintégrer la XIIIe Brigade et, le 12 juin, il rejoignit le front de Peña Roya. À partir du 1er juillet, il combattit en première ligne dans le secteur de Torrelodones, lors de l’offensive républicaine de Brunete. Le 26 juillet, la XIIIe Brigade fut dissoute, après avoir subi de très lourdes pertes (son bataillon ne comptait plus que 61 combattants sur 380) et Lecœur fut affecté à la XIVe Brigade, à l’Escurial, comme commandant du bataillon « Henri-Vuillemin ».
En octobre 1937, Auguste Lecœur partit en permission pour le Pas-de-Calais. Il ne devait pas revenir en Espagne. En effet, Félix Cadras devait être promu à la direction parisienne lors du congrès d’Arles de décembre. Lecœur devint, après un séjour de six mois à l’école centrale du parti à Arcueil, l’un des quatre secrétaires de la Région communiste du Pas-de-Calais, en fait le premier secrétaire. De ses huit mois passés en Espagne, il avait tiré une grande expérience s’ajoutant à ses acquis de militant ouvrier : la confrontation avec la mort violente, l’organisation de « tâches de sécurité » pour le parti, le contact avec les hauts responsables de l’appareil (Billoux, Marty), la fraternité d’armes. En outre, Lecœur avait fait preuve d’un courage physique exceptionnel qui ne se démentit pas tout au long de sa carrière.

À la fin de la guerre d’Espagne, il fut appelé à Moscou où il s’entretint avec Staline (« un type épatant, très agréable » dira-t-il en juin 1992) qui l’interrogea sur les brigades et sur André Nin.
Devenu secrétaire régional, Auguste Lecœur était, désormais, permanent appointé du parti. Ce fut lui qui, le 25 août 1939, rédigea, dans un numéro spécial de l’Enchaîné du Pas-de-Calais, le texte de la direction régionale — Cyprien Quinet, Henri Thiébaut, René Camphin — qui justifiait la position du PCF après l’annonce de la signature du Pacte germano-soviétique. Il ne put enrayer le large mouvement de défection qui frappa les élus et les militants du parti dans le bassin du Pas-de-Calais. Ainsi à Nœux-les-Mines, le soir du 25 août, il fut accueilli par des injures et des crachats alors que de nombreux militants déchiraient ostensiblement leurs cartes. Son action lui valut des poursuites judiciaires, et il fut arrêté, le 4 septembre 1939, alors qu’il venait de rejoindre le 139e régiment de forteresse — sur la ligne Maginot — où il avait été mobilisé. Pendant trois mois, il fut détenu dans une prison régimentaire improvisée, située à Xivry-Circourt (Meurthe-et-Moselle). Admirateur inconditionnel de l’URSS, Lecœur se lança dans une justification du pacte et de la politique du PC lorsqu’il comparut devant le tribunal militaire de Lille, le 3 janvier 1940. Il fut condamné à six mois de prison et incarcéré à la prison départementale de Briey (Meurthe-et-Moselle). À l’expiration de sa peine — c’est-à-dire en mars 1940 puisqu’il était détenu depuis septembre 1939 —, il fut affecté au 139e RIF, à Morfontaine (Meurthe-et-Moselle).

Le 25 mai 1940 son régiment subit l’attaque allemande. Aussitôt, ce fut le repli. La débâcle dura vingt-cinq jours et Lecœur fut finalement fait prisonnier le 20 juin. Il parvint à s’évader du camp provisoire où il était parqué et à rejoindre Paris, à pied, puis à bicyclette (12 juillet 1940). Le 14 juillet, alors qu’il se promenait sur les grands boulevards, le hasard le mit en présence de Jean Jérôme qu’il avait connu dans le Pas-de-Calais au début des années trente, puis en Espagne. Grâce à lui, qui restait en contact avec les services centraux du secrétariat, Auguste Lecœur put donc renouer avec la direction clandestine. Dès le lendemain, il rencontra Jean Catelas alors chargé d’assurer les liaisons entre les dirigeants et les cadres clandestins des régions. Lors d’un deuxième rendez-vous, le 18, — en présence de Maurice Tréand — Catelas le chargea de rétablir le contact avec la région du Pas-de-Calais totalement coupée de la direction depuis l’invasion. En fait, il devait reprendre les rênes de l’ensemble Nord-Pas-de-Calais, comme « politique responsable de région ». Circulant à bicyclette, il arriva près d’Amiens et parvint à traverser à la nage la Somme qui faisait alors office de ligne de démarcation, le Nord et le Pas-de-Calais ayant été déclarés « zone interdite » et rattachés au commandement militaire de Bruxelles. Le 21 juillet, Auguste Lecœur arriva à Lens. Très vite, il s’employa à réorganiser l’appareil clandestin ébranlé par la mobilisation puis la captivité de plusieurs responsables. Fait plus grave, il avait trouvé une situation dangereuse, une sorte de clandestinité « à ciel ouvert » : pas de « planques », ni de matériel d’impression, les responsables (Julien Hapiot, Julien Lhommet, Maurice Deloison) continuant à résider à leur domicile habituel, Lecœur entreprit de modifier les habitudes, de mettre sur pied un réseau de « planques », d’imposer des conditions de sécurité très strictes. Grâce à une ronéo achetée d’occasion, il sortit, à partir d’août 1940, un Enchaîné du Pas-de-Calais, distinct de l’Enchaîné du Nord ... Pendant de longs mois, le discours des deux éditions fut très différent. En effet, l’Enchaîné du Nord était dirigé par des militants qui, par l’intermédiaire de Martha Desrumaux, recevaient des ordres du « centre » de Bruxelles. Or, Lecœur avait très vite refusé d’utiliser le matériel de propagande venu de Belgique qu’il jugeait dépassé et incompréhensible pour les militants d’une région où la masse ouvrière se sentait abandonnée et solidaire de l’Angleterre. Dès juillet 1940 — suivant en cela les consignes de Catelas —, Lecœur avait entrepris de former, parallèlement aux structures clandestines du parti, de petits groupes de militants chargés de protéger les responsables, de récupérer des armes et de l’argent. Il s’agissait des premiers noyaux de l’« Organisation spéciale » (OS) qui prendront ultérieurement le nom de groupes « TP » (Travaux particuliers) ; ces équipes étaient formées de jeunes activistes prêts à tout, que dirigeront G. Cappelle puis Charles Debarge. Ainsi, dès la fin 1940, l’appareil clandestin fonctionnait-il parfaitement dans le Pas-de-Calais. Ce fut dans ce département que fut expérimenté le système des « groupes de trois », dès la seconde moitié de 1940. Lecœur, dont les responsabilités de direction avaient été réaffirmées pour l’ensemble régional Nord-Pas-de-Calais, se rendait désormais à Paris tous les quinze jours pour y rencontrer Catelas.
Dans le premier trimestre 1941, la situation sociale se dégrada brutalement dans les mines Un mécontentement sourd se développait où revendications sociales et germanophobie ne tardèrent pas à s’additionner. Or, le PC clandestin soufflait sur les braises. Lecœur avait poussé à la formation de comités de puits pour lutter contre les dirigeants du syndicats des mineurs passés en masse à Vichy. Bientôt, dans de nombreuses fosses, fonctionnèrent des Comités d’unité syndicale et d’action (CUSA), animés par des communistes, dont le ton à la fois anti-vichyste et anti-allemand était emprunté à l’Enchaîné du Pas-de-Calais. Ces comités permettaient d’intégrer des militants socialistes qu’une structure de cellule aurait rebutés. Ce furent la dureté des conditions de vie imposées aux mineurs et le relatif isolement du Nord-Pas-de-Calais qui permirent à Lecœur de conserver une certaine marge de manœuvre par rapport à la direction parisienne : dans les articles qu’il rédigea pour l’Enchaîné du Pas-de-Calais d’août 1940 à juin 1941, il veilla toujours à associer étroitement la lutte contre les Compagnies minières, Vichy et les « collabos » à un refus de l’occupant. En mars 1941, Lecœur avait reçu le précieux renfort de Gustave Lecointe et de son ancien compagnon des BI, Nestor Calonne. Or, il sentait la puissante montée du mécontentement dans les mines : manifestations de ménagères, débrayages par puits organisés par les CUSA, vaste mouvement à teneur sociale et patriotique lors de la journée du 1er Mai 1941. Des cahiers de revendications furent aussitôt préparés et recopiés en de nombreux exemplaires. Le 27 mai, une grève éclata à la fosse 7 des mines de Dourges sur le territoire communal de Montigny-en-Gohelle. Le mouvement, né d’un conflit avec un porion, avait été déclenché par un militant communiste (Michel Brulé), et par le CUSA du puits. Dès le lendemain, Lecœur réunit un véritable état-major clandestin (Deloison, Calonne, Hapiot) à Lens : au nom d’un « Comité Central des CUSA. », il lança un mot d’ordre de grève générale pour tout le bassin minier. Les dirigeants clandestins — et Lecœur lui-même — assurèrent en quelques jours la diffusion du mouvement en se rendant sur les carreaux des fosses, dans les lampisteries, accompagnés par les groupes « TP » qui assuraient leur protection contre la police française. Le mouvement culmina le 4 juin : 100 000 mineurs étaient alors en grève dans le bassin, soit la quasi totalité de l’effectif ouvrier, socialistes, chrétiens et communistes ayant spontanément suivi les mots d’ordre. D’abord surpris, l’occupant se ressaisit et frappa brutalement : des centaines d’arrestations, à l’aveuglette, la déportation pour des dizaines de grévistes. La grève s’éteignit le 9 juin. Par son ampleur et sa durée — unique pour toute la durée de l’Occupation — son caractère à la fois social et patriotique, elle eut un écho considérable dans toute la France.
Traqué par les polices allemandes et françaises, Lecœur dut momentanément quitter le Pas-de-Calais. Il fut nommé responsable politique de l’« interrégion n° 5 » (Nord-Pas-de-Calais, Aisne, Ardennes, Meuse, Meurthe-et-Moselle) et devint, de facto, l’adjoint de Cadras, chargé de contrôler les interrégions de la zone Nord, à partir de la mi-juillet 1941. Après avoir échappé de justesse à une arrestation à Nancy, il revint bientôt dans le Pas-de-Calais, dans une « planque » sûre, à Béthune ; son nouveau rôle l’obligeait à se déplacer fréquemment à Paris, selon une périodicité quasi hebdomadaire, pour porter ses rapports d’interrégion à la direction nationale. Alors que la répression entraînait de véritables coups de faux dans le parti clandestin, Lecœur avait entrepris de systématiser, au niveau de son interrégion, et de durcir les consignes de sécurité déjà imposées dans le Pas-de-Calais. À l’été 1941, les groupes « TP » de Debarge passaient à l’action, multipliant les sabotages, visant à détruire des cibles économiques.

En mai 1942, Auguste Lecœur reçut une lettre de [ Jacques Duclos qui lui demandait d’assister à une réunion du secrétariat clandestin ([ Jacques Duclos, Benoist Frachon, Charles Tillon) dans un pavillon de Massy-Palaiseau. On le chargea alors de remplacer comme responsable de l’organisation du parti, Jean Laffitte — qui assurait à titre d’intérim les tâches de Felix Cadras —, récemment arrêté. Ainsi, il accédait au « centre », se trouvant coopté comme n° 4 du PCF. La tâche qui lui fut confiée était capitale : il s’agissait d’assurer la sécurité de l’appareil et de ses cadres, bref de garantir la survie du parti qui venait de connaître de très graves séries d’arrestations et qui avait perdu deux responsables à l’organisation (Cadras, puis Laffitte) en quatre mois.
Aidé par Jean Chaumeil pour le choix des cadres, Lecœur — qui utilisait alors de multiples pseudonymes : « Martial » pour la direction, « Gervais » pour les interrégionaux, etc… — décida d’appliquer à l’échelon national les principes qui avaient fait leurs preuves dans son interrégion : « triangles de direction », groupes de protection, filature des responsables par des hommes des « TP » afin de repérer les « traques » policières, etc. Dès lors, il n’y aura plus de ces arrestations en chaîne qui avaient périodiquement décimé le groupe dirigeant depuis l’été 1940. À la tête des interrégions, Lecœur nomma des militants sûrs, comme Robert Ballanger pour la région parisienne ; il puisa surtout dans le vivier des cadres du Nord-Pas-de-Calais qu’il connaissait bien : Nestor Calonne puis Louis Lallemand pour le Nord de la France, le même Calonne en Franche-Comté, Gustave Lecointe pour la Bretagne et une partie de la Normandie, Deloison pour l’Est et enfin son proche ami, René Camphin, avant qu’il n’accède à la direction nationale des FTP. Après quatre pleines années de clandestinité, Auguste Lecœur sortit de l’ombre lors de la Libération de Paris. C’est lui qui mena l’assaut contre le siège du parti occupé par la milice et qui, le 23 août 1940, alla chercher [ Jacques Duclos et Benoît Frachon à Bièvres, pour les conduire au « 44 ».

Dans les semaines qui suivirent, Lecœur, qui faisait alors figure de bras droit de Jacques Duclos, fut chargé par le secrétariat de réorganiser l’appareil du parti au fur et à mesure de l’avance alliée dans le Nord et l’Est de la France. Cette tâche accomplie, il regagna le Pas-de-Calais au moment où Maurice Thorez rentrait de Moscou... Auguste Lecœur avait alors trente-trois ans. Il venait d’épouser Liette, qui avait été son agent de liaison dans la clandestinité et dont il aura trois enfants. Sa silhouette était devenue plus massive encore, dégageant une impression de robustesse, d’énergie. La guerre lui avait permis à nouveau d’exprimer son courage physique, son sang-froid, et d’affirmer d’exceptionnelles qualités d’organisateur. Mais surtout, il incarnait pour le PCF l’existence d’une résistance communiste contre les Allemands avant l’invasion de l’URSS.

Lecœur revenait dans le bassin minier nordiste où les enjeux régionaux étaient considérables et, dans une large mesure, avaient une incidence nationale sur l’avenir du PCF. En effet, les mines constituaient dans le secteur-clé de la vie politique et économique française, celui qui conditionnait en grande partie la reconstruction du pays : la nationalisation avait été décidée, les Houillères du bassin du Nord et du Pas-de-Calais étaient créées le 13 janvier 1945, le syndicat des mineurs présentait une puissance exceptionnelle.

L’élection d’Auguste Lecœur comme maire de Lens, en avril 1945, fut un événement de première grandeur dans l’histoire politique du Nord-Pas-de-Calais : elle mettait fin à cinquante ans de règne dans la « capitale minière », des maires réformistes, des grands dirigeants du syndicat des mineurs : Émile Basly, puis Alfred Maës. En outre, Lecœur fut facilement élu député du Pas-de-Calais à la Constituante le 21 octobre, après avoir pris soin de s’être fait nommer président du syndicat régional des mineurs en excipant de ses quelques mois au fond, dans les années 1920. R. Pannequin, qui était alors son premier adjoint à la mairie de Lens, nous a laissé un portrait flatteur d’« Auguste » dans les premiers mois de l’après-guerre : un maire de trente-quatre ans, organisateur sans pareil, doté de la faculté d’aller à l’essentiel. Très vite, il se tailla un puissant empire personnel avec le syndicat des mineurs et ses coopératives, la troisième fédération du parti et sa presse. Or, dans Liberté, le quotidien communiste régional, Lecœur était amené à soutenir, depuis la Libération, l’action revendicatrice des mineurs aussi bien sous son aspect social (les salaires, les conditions de travail) que sous son aspect politique (la faiblesse de l’épuration à l’encontre des ingénieurs et des porions). Cette action revendicative expliquait en grande partie la baisse des rendements depuis la Libération, au moment où Maurice Thorez se faisait le chantre de la productivité. Selon Roger Pannequin, le fameux discours du secrétaire général du PCF à Waziers, près de Douai, en juillet 1945, où il prôna l’application de véritables méthodes stakhanovistes dans les mines du Nord-Pas-de-Calais, aurait été également un avertissement lancé à Lecœur. En effet, le maire de Lens venait de s’affronter durement au préfet régional gaulliste, Closon, qui avait révoqué deux militants coupables de s’être attaqués à un porion collaborateur maintenu en fonction à la Libération. Déjà réprimandé par le Bureau politique après deux articles de Liberté contre Closon — qui était dans les faits le patron des Houillères — parus au lendemain du discours de Waziers, Lecœur se heurta violemment à Maurice Thorez lors de la séance du Comité central élargi du 3 novembre 1945, à Issy-les-Moulineaux : Lecœur ayant exprimé le mécontentement des mineurs face à la faiblesse de l’épuration dans les mines et ayant évoqué les interrogations des militants sur la politique du parti (d’août 1939 à juin 1941), s’attira une riposte immédiate de Thorez ; le secrétaire général apostropha Lecœur devant toute l’assemblée, obligeant ce dernier à interrompre son intervention. Mais l’incident fut vite oublié et Lecœur — qui n’appartenait officiellement qu’au Comité central, continua d’assister à toutes les réunions hebdomadaires du Bureau politique et du Secrétariat. En fait, parallèlement à son activité officielle de maire de Lens, Lecœur jouait un rôle clé dans le PCF. En 1945, Maurice Thorez l’avait reçu dans son pavillon de Choisy pour lui confier une mission importante : restructurer — pour mieux le maintenir — un appareil clandestin, avec ses « planques », des imprimeries, des dépôts d’argent, des militants sûrs.

Sur proposition du PCF, Auguste Lecœur fut nommé le 23 janvier 1946 sous-secrétaire d’État à la Production charbonnière dans le gouvernement Gouin, au sein duquel Maurice Thorez était vice-président du Conseil. Ainsi, l’ancien mineur, l’ancien métallurgiste entrait-il, à trente-cinq ans, sous les ors et lambris ministériels. Son mandat fut bref (il s’acheva avec le gouvernement Bidault en novembre 1946), mais marqué par d’importantes mesures : ce fut lui qui promulgua le statut du mineur, qui fit passer la loi créant les Charbonnages de France (17 mai 1946), avant de se rendre aux États-Unis avec Jean Monnet pour négocier l’approvisionnement en charbon de la France pendant la remise en état des bassins nationaux.
En tant que sous-secrétaire d’État à la production charbonnière, Auguste Lecœur chercha à pousser la production au maximum, obligeant ainsi la fédération CGT des mineurs à taire toute action revendicative. Ce fut alors le point culminant de la « bataille du charbon », les « 100 000 tonnes », les félicitations officielles de Lecœur aux fosses les plus performantes, les descentes dans les puits avec Thorez...Ainsi Lecœur dut-il appliquer la ligne « thorézienne », « Produire d’abord ».

L’année 1947, charnière pour le mouvement communiste international et pour le PCF qui entra dans une période d’isolationnisme agressif, marqua pour Lecœur un tournant important dans sa carrière d’homme de l’appareil. Battu aux municipales d’octobre 1947 à Lens par la liste socialiste du docteur Schaffner, Lecœur fut appelé à Paris par [ Jacques Duclos qui revenait de la conférence constitutive du Kominform, à Szklarska-Poreba. La direction lui imposa de s’établir à Paris où il devait désormais se consacrer à des « tâches importantes » à la section d’organisation du parti dont le responsable était alors Léon Mauvais. En fait, il s’agissait de renforcer les structures clandestines du parti en vue d’un éventuel affrontement politique en France. Lecœur quitta donc son domicile de Lens pour s’établir à Boissy-Saint-Léger, avec toute sa famille, dans un pavillon appartenant au PCF, avant de s’installer à Antony.

C’est donc dans le cadre de ses nouvelles fonctions que Lecœur fut appelé à revenir dans le Pas-de-Calais au moment où soufflaient les premiers vents de la guerre froide que le PCF était chargé d’amplifier dans la société française. Il fut le stratège qui orchestra la grande grève minière de novembre-décembre 1947, puis le terrible mouvement de huit semaines, d’octobre-novembre 1948 ; à cette occasion, le bassin minier nordiste en état de siège, quadrillé par l’armée, les CRS, la gendarmerie, connut les plus graves affrontements de son histoire : de véritables batailles rangées, des sabotages du matériel de la mine, des centaines d’arrestations... Ce fut encore Lecœur qui, pour maîtriser la distribution des importantes sommes d’argent versées par les syndicats officiels des pays de l’Est, fit circuler des « Bons Lecœur », une monnaie fictive utilisée par les grévistes pour payer leurs achats en remplacement des billets de la République, et que le syndicat des mineurs remboursait ensuite aux commerçants.

Alors que le PC subissait une série d’échecs électoraux et que ses effectifs s’effritaient, les prérogatives de Lecœur au sein de la section d’organisation ne cessaient de s’étendre au détriment de Léon Mauvais. À l’occasion du XIIe congrès du PCF qui se tint à Gennevilliers en avril 1950, ce fut pour Lecœur la grande promotion : il entra officiellement comme suppléant au Bureau politique, en compagnie de Jeannette Vermeersch, au moment où vingt-sept anciens résistants — dont plusieurs avaient également combattu dans les BI — étaient écartés du Comité central. Mais, surtout, il remplaçait Léon Mauvais comme secrétaire à l’organisation, ce qui lui avait été annoncé avant le congrès lors d’un dîner chez les Thorez. Ainsi Lecœur retrouvait-il la place de n° 4 qu’il avait occupée pendant la clandestinité, cette fois derrière Maurice Thorez, [ Jacques Duclos et André Marty. Bientôt, il se trouva beaucoup plus près encore du sommet. En effet, le 10 octobre 1950, Maurice Thorez fut frappé par une attaque d’hémiplégie. Le 13 novembre, un avion spécial soviétique l’emportait en URSS pour se faire soigner, avec à ses côtés, Jeanne Vermeersch et Auguste Lecœur.

Thorez resta vingt-neuf mois en URSS. Lecœur faisait alors figure de n° 2 du parti, derrière Jacques Duclos, secrétaire général par intérim ; en effet, Marty était en cours de marginalisation au sein du secrétariat. La « presse bourgeoise » ne s’y trompait pas et présentait déjà Lecœur — en soulignant leurs origines communes —comme le « dauphin » de Thorez.

Son premier souci d’organisateur fut de restructurer le parti, d’y faire mieux revivre l’activité politique. Il bouscula la routine et chercha à dynamiser les cadres. Il créa alors la fonction d’« instructeur politique de cellule », recrutant des militants résolus, chargés de limiter l’absentéisme aux réunions et de renforcer le niveau idéologique. Or ces « instructeurs », qui pouvaient s’interposer entre les secrétaires de cellule et les militants, relevaient directement de la section centrale d’organisation, en clair, de Lecœur lui-même. Cette constitution d’un véritable « État dans l’État » fut néanmoins entérinée par le BP à la fin de l’année 1950. Alors que Duclos restait dans une certaine « ombre médiatique », Lecœur fit bientôt figure de modèle stalinien français : ce fut lui qui imposa les théories de Lyssenko aux scientifiques du parti, lui encore qui pourfendit le titisme, qui justifia la chasse aux sorcières des grands procès des démocraties populaires.

L’année 1952 sera, pour Auguste Lecœur, celle de la montée au Capitole. Le 28 mai, Jacques Duclos fut arrêté par la police au soir des manifestations violentes organisées par le PCF à l’occasion de l’arrivée à Paris du général américain Ridgway, commandant en chef de l’OTAN. Pendant un mois, Auguste Lecœur fut, de facto, le n° 1 du Parti communiste français : le secrétaire général, malade, était en URSS ; le secrétaire général par intérim en prison ; le n° 3, André Marty, en cours d’exclusion du Parti. Selon le témoignage de Lecœur, ce serait seulement le 19 mai 1952, lors d’une réunion du secrétariat, que Duclos et Marcel Servin l’auraient informé de l’existence d’une commission d’enquête et de la mise en marche, depuis la fin 1951, de ce qui allait devenir l’affaire « Marty-Tillon ». Lecœur se retrouvait aux commandes dans une période de confusion et d’incertitudes sur la ligne politique à suivre : outre les consignes envoyées par Duclos de sa prison, il dut se rendre en URSS pour recevoir des orientations de la part de Thorez et des Soviétiques. Il en résulta un sérieux flottement idéologique qui se manifesta par de brutaux changements de ligne — allant parfois dans des direction diamétralement opposées.... —, à quelques semaines d’intervalle. Lecœur dut donc naviguer entre une ligne « opportuniste », rapportée d’URSS par François Billoux, et une ligne plus dure, exprimée par Fajon — au nom de Duclos —, lors d’un comité central clandestin qui se tint à Gennevilliers le 18 juin. Or, le mois de juin 1952 fut aussi marqué par l’échec de la grève de protestation déclenchée le 4 par la CGT et le PCF pour obtenir la libération de Duclos. Celle-ci eut lieu le 1er juillet après des interventions menées hors des structures du parti, dont Lecœur ne fut, semble-t-il, pas informé. Quelques semaines après la libération de Duclos, le PCF entrait, à son tour, dans l’ère des grands procès staliniens. Lecœur, qui avait eu l’honneur de figurer aux côtés de Thorez, Raymond Guyot, Roger Garaudy et Georges Cogniot dans la délégation française au XIXe congrès du Parti soviétique qui marqua l’apogée du culte du « petit père des peuples », en octobre 1952, fit office, pendant deux ans, de procureur principal. Après avoir fait partie d’un véritable tribunal secret du secrétariat (avec Duclos, Mauvais, Étienne Fajon et Marcel Servin) qui entendit Marty le 26 mai 1952, Lecœur fut chargé de révéler officiellement l’affaire lors d’une réunion du Comité central, tenue à Montreuil le 4 septembre. Avec Duclos, ce fut lui encore qui se montra le plus dur dans les colonnes de l’Humanité. Il n’hésita pas à reprendre l’accusation formulée quelques années plus tôt par le ministre socialiste Max Lejeune selon laquelle Marty aurait renié son engagement devant les juges, en 1919, puis il signa deux articles violents dans l’Humanité : « Marty est un policier intelligent, adroit » (10 février 1953), « le policier Marty » (28 février).

Le 5 mars 1953 se tenait la conférence nationale du PCF, à Gennevilliers. En plein milieu des débats, Lecœur fut chargé d’annoncer aux militants la mort de Staline. Le gorge nouée par l’émotion, il n’y parvint pas, laissant la parole à Étienne Fajon. Le 10 mars, ce fut lui qui, avec Fajon, prononça le discours d’hommage à Staline lors de la grande réunion organisée au Vél d’Hiv. Mais le retour de Thorez, le 10 avril, bouleversa les rapports de force. En apparence, Lecœur conservait la confiance du secrétaire général. Cependant, un premier incident se produisit lors du Comité central du 22 octobre 1953, à Drancy. Après avoir enregistré une série de reproches adressés en privé par Duclos quant à la « section d’organisation », Lecœur décidait de modérer le contenu, très polémique, de son rapport au CC. Le BP l’accusa alors de « fautes opportunistes », l’obligeant à une autocritique à contre-cœur. Le lendemain, il proposait sa démission, aussitôt refusée par Thorez. Or, Lecœur savait déjà qu’une procédure d’élimination était en cours contre lui, identique à celle qu’il avait menée à terme contre Charles Tillon et Marty. En effet, une « commission d’enquête », composée de Billoux, Léon Feix et Marcel Servin, avait entrepris d’interroger les cadres et certains de ses membres s’étaient rendus discrètement à Lens. Lecœur demanda alors une entrevue à Thorez — qui se reposait dans sa villa de Mougins — avant la session du comité central des 17-18 février 1954, où il était désigné comme rapporteur. Le secrétaire général éluda toutes les questions... Le 22 janvier, en l’absence de Lecœur, le secrétaire décidait de le déférer devant la commission d’enquête. Lecœur fut donc convoqué devant celle-ci, le 22 février, et dans les jours qui suivirent, on l’informa que l’enquête s’étant révélée « positive », il serait traduit devant le CC érigé en tribunal, à Arcueil. Mais l’intéressé refusa d’y assister. Ce fut le soir de la deuxième séance du CC, le 5 mars 1954, que survint la mort de René Camphin dont les circonstances réelles n’ont jamais été élucidées.
La machine d’élimination était en marche. Dès le 5 mars, Servin remplaçait officiellement Lecœur au secrétariat à l’organisation. Le 16 avril, à l’issue d’une entrevue orageuse avec Duclos, le « suspect » refusa de faire son autocritique et se vit interdire toute possibilité de venir s’expliquer devant le CC. Il se réfugia alors dans le silence, ne répondant à aucune des convocations qui lui étaient adressées et se consacrant à la pêche dans un petit village de Bresse, Lays-sur-le-Doubs. Il finit cependant par accepter de se présenter devant la « commission d’enquête », au siège du Parti, pour un ultime dialogue de sourds avec Billoux et Feix (25 novembre 1954). Il annonça alors sa démission de toutes les instances du parti. Pendant ce temps, la presse communiste se déchaînait contre Lecœur. Ce fut Jacques Duclos qui alla le plus loin, avec un raccourci saisissant : « Lecœur, c’est Doriot [ Jacques Doriot] ! » (l’Humanité, 22 octobre 1955) Exclu pour un an, le 27 janvier 1955, il le fut définitivement le 16 novembre pour des « conceptions opportunistes (...) masquées par une phraséologie gauchiste et aventuriste ». De son côté, Benoît Frachon avait supprimé son poste de président du syndicat régional des mineurs du Nord et du Pas-de-Calais, afin de lui interdire tout repli.

Les causes de l’éviction de Lecœur de la direction du PCF ont fait couler beaucoup d’encre et de salive et, faute de sources écrites, on ne peut émettre que des hypothèses. Écartons tout d’abord les accusations de droit commun, formulées par le PCF, comme dans tous les procès de type « stalinien ». Le poids des conflits personnels ne doit pas être négligé : on a évoqué l’hostilité de Jeannette Vermeersch, celle de Jacques Duclos — à partir de 1952 — et, surtout, celle de Maurice Thorez qui aurait déclaré, après l’élimination de Lecœur : « Il voulait m’enterrer avant que je meure. » Mais c’est l’hypothèse du « bouc-émissaire » qui semble la plus vraisemblable : la mise à l’écart de Lecœur survenait après plusieurs années de déclin du PCF, dans une période de luttes internes à la tête du pouvoir soviétique — au lendemain de la mort de Staline —, affrontements qui ne pouvaient manquer d’avoir des répercussions à la tête du parti français.
Désormais privé de toutes ressources — il était, de fait, rémunéré par le PCF depuis 1937 —, Auguste Lecœur dut s’embaucher comme chauffeur routier dans une entreprise de transports internationaux. Mais, alors que le PC cherchait à l’isoler moralement et physiquement comme il l’avait fait pour les autres exclus célèbres, Lecœur réagit d’une façon courageuse qui trancha avec l’abattement, de règle en de telles circonstances. En novembre 1954, il rédigea un véritable pamphlet contre la direction du parti : L’Autocritique attendue (200 000 exemplaires vendus). D’autocritique point, mais un violent plaidoyer contre les méthodes staliniennes de la direction du PCF dont il avait été, quelques années plus tôt, l’un des principaux chantres français, et une volonté de s’expliquer devant les militants, directement. Début 1956, il fonda, avec d’anciens dirigeants communistes issus de la Résistance — et notamment Pierre Hervé ; plus tard Auguste Havez les rejoindra —, un bulletin d’information, la Nation socialiste, « organe d’un communisme démocratique national », qu’il dirigea jusqu’en 1978. En juin 1956, il fit l’objet d’une véritable agression à l’occasion d’un meeting organisé par la SFIO à Liévin-Liétard, au cœur du pays minier, où il devait prendre la parole et évoquer la déstalinisation. Il fut roué de coups à la tribune et tabassé dans les coulisses par un commando de militants du PCF mené par Gustave Ansart. Le lendemain, son visage boursouflé et ensanglanté fit la une de la presse nationale.

Après avoir adhéré au Parti socialiste SFIO en octobre 1958, syndiqué à FO, Auguste Lecœur poursuivit sa lutte contre le PCF par le biais d’ouvrages autobiographiques dans lesquels il chercha à analyser les origines et les mécanismes de la dérive stalinienne du PCF. Le Partisan, rédigé en six semaines, est, humainement, le plus riche ; il décrit bien le parcours de Lecœur au double sens du titre : homme de parti et résistant. Les autres ouvrages, plus inégaux, permirent à leur auteur de distiller des informations neuves sur certains aspects de l’histoire intérieure du Parti et sur des zones d’ombres de l’activité de Lecœur. En 1968, il fonda, en compagnie du député-maire SFIO de Saint-Amand-les-Eaux (Nord), Georges Donnez, le mouvement « Socialisme et Liberté », et devint, en 1970, secrétaire général du « Parti de la démocratie socialiste » créé par le député-maire de Mulhouse, Émile Muller. Après s’être séparé de ces mouvements qui se rapprochaient trop à son goût de la majorité de droite au pouvoir, il rejoignait la Fédération des socialistes démocrates, opposée à la fois à la droite et au programme commun PC-PS. À partir de 1971, il fit partie — notamment avec Charles Tillon — du noyau d’anciens résistants communistes qui attaquèrent Georges Marchais, devenu secrétaire général du PCF, sur son passé pendant la Seconde Guerre mondiale et en particulier sur son séjour en Allemagne. Cette offensive culmina en octobre 1977 avec un procès intenté à Lecœur par Georges Marchais qui mobilisa la presse.

L’histoire personnelle d’Auguste Lecœur est représentative de la véritable aventure que fut le communisme pour nombre de jeunes ouvriers français avant, pendant, et au lendemain de la guerre. Cet authentique autodidacte, grand organisateur, parvenu au pouvoir politique dans la période d’apogée du PCF, incarne la réussite d’un cadre ouvrier. Partageant sa retraite entre Paris et la Bresse, le personnage frappa encore par sa solidité physique et sa volonté de témoigner, pour l’histoire, de son action.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article50069, notice LECŒUR Auguste [LECOEUR Auguste] par Yves Le Maner, version mise en ligne le 3 mai 2009, dernière modification le 14 juillet 2017.

Par Yves Le Maner

ŒUVRE : L’Autocritique attendue, Paris, 1955. — Le Partisan, Paris, 1963. — Le Parti communiste français et la Résistance, Paris, 1968. — Croix de guerre pour une grève, Paris, 1971. — Le PCF, continuité dans le changement. De Maurice Thorez à Georges Marchais, Paris, 1977. 2e édition augmentée, 1978. — La stratégie du mensonge, Paris, 1980.

SOURCES : Arch. Dép. Pas-de-Calais, série M. - Arch. RGASPI 545.6.1039 liste des Brigadistes français en Espagne républicaine, fiches individuelles du 31 décembre 1937 ; RGASPI 545.6.1041, BDIC mfm 880/1 cadres français enrôlés dans les Brigades internationales. — Débat communiste, n° 21, 15 novembre 1963 et n° 22, 15 décembre 1963. — Le Monde, 16 septembre 1977. — E. Dejonghe et Y. Le Maner, « Les communistes du Nord et du Pas-de-Calais de la fin du Front populaire à mai 1941 », in Les Communistes français de Munich à Châteaubriant (1938-1941), Paris, 1987. — J. Delperrié de Bayac, Les Brigades internationales, op. cit. — J. Fauvet, Histoire du Parti communiste, op. cit. — Ph. Robrieux, Histoire intérieure du PCF, op. cit. — S. Courtois, Le PCF dans la Résistance, op. cit. — Ch. Tillon, On chantait rouge, op. cit. — B. Legendre, Le Stalinisme français (1944-1953), Paris, 1980. — D. Desanti, Les Staliniens, Paris, 1975. — R. Pannequin, Adieu camarades, Paris, 1977. — Entretiens avec A. Lecœur (1983 et 1989). — Le Monde, 29 juillet 1992. — Guillaume Bourgeois, « Sur les brisées d’Auguste Lecoeur », Communisme, n° 55/56, 1998.

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