TRÉAND Maurice, dit « LE GROS » ou LEGROS. Pseudonyme à l’ELI : LAMBERT

Par Roger Bourderon

Né le 21 septembre 1900 à La Chaux-de-Fonds (Suisse), mort le 26 janvier 1949 à Antony (Seine) ; garçon de café puis gérant de restaurant ; responsable aux cadres du PCF, élu au Comité central en 1937 ; négociateur de la reparution légale de l’Humanité en juin 1940. Écarté de toute responsabilité en novembre 1940 ; non réélu au comité central en 1945.

Maurice Tréand en 1939
Maurice Tréand en 1939
Cliché fourni par Jean-Pierre Ravery

Dernier d’une famille de quatre enfants, né d’une mère qui tenait un petit hôtel-restaurant et d’un père douanier, de nationalité française, Maurice Tréand souffrait d’un handicap causé par un lupus tuberculeux au pied, ce qui lui valut d’être versé dans le service auxiliaire de l’armée. Il travailla d’abord avec sa mère avant d’être plongeur à 18 ans puis garçon de café et débitant de boisson à Besançon (Doubs). Il adhéra en 1919 aux Jeunesses socialistes et après avoir rencontré le groupe Clarté de Besançon, il adhéra en 1921 aux Jeunesses communistes, dont il fut secrétaire de la 8e Entente régionale. Au Parti communiste en 1923, il gérait en 1924 le journal communiste de la région bisontine, le Semeur. Très actif, toujours prêt à manifester ou à créer une cellule d’usine, vite repéré, il mena la vie difficile de cette première génération communiste. Il fut condamné plusieurs fois à ce titre. Il mit sur pied des cellules d’usines dans la région.

Maurice Tréand partageait alors la vie difficile des militants de cette première génération communiste. Sa participation à la campagne contre l’occupation de la Ruhr lui valut d’être arrêté le 8 novembre 1923 et condamné le 1er février 1924 à six mois de prison pour propagande antimilitariste. En septembre 1927, il comparaissait devant le tribunal correctionnel du Doubs avec plusieurs militants, notamment Henri Janin, pour avoir manifesté contre l’exécution de Sacco et Vanzetti. Il fut condamné à six mois de prison et 100 F d’amende. Il le fut encore le 12 janvier 1928, à huit mois cette fois, pour provocation de militaires à la désobéissance.

Candidat du Bloc ouvrier et paysan aux élections législatives d’avril 1928 dans la première circonscription de Besançon, Maurice Tréand recueillit 881 voix (6,4 %) au 1er tour et 441 (3,2 %) au second. Il était alors secrétaire de la Région Centre-Est du PC. Il quitta Besançon pour Troyes où il milita de janvier 1929 à juillet 1930. Il s’était marié en 1923 à Gabrielle West*, de trois ans son aînée, et était père d’une petite fille, Rolande, née le 10 novembre 1927 à Besançon.

Appelé à Paris en juillet 1930 comme permanent du parti, Maurice Tréand s’installa 8 rue de Paradis (Xe arr.) où il séjourna jusqu’à la guerre. Le 28 septembre 1930, il fut appréhendé à la suite d’une rixe pendant une réunion publique, à la salle la Bellevilloise : l’affaire resta sans suite. Envoyé à Moscou suivre l’École léniniste internationale, il fit également un stage à la section des cadres du Komintern (1931). Il devint en 1932 responsable pour le PCF des liaisons, des rencontres clandestines et de la sécurité des dirigeants de l’Internationale et des partis communistes. Mais il resta attaché à sa profession initiale, fut l’un des responsables du syndicat des travailleurs des Hôtels, cafés, restaurants, bouillons, géra boulevard de La Villette le restaurant de la coopérative « La Famille nouvelle » dont il était administrateur et grâce à laquelle il devait disposer d’un réseau étendu de relations parmi les communistes qui y travaillaient.

En 1934, Maurice Tréand fut chargé de la Commission des cadres, récemment créée. Il l’organisa peu à peu, avec soin, en liaison avec le secteur Éducation-écoles et avec la Commission centrale de contrôle politique dont il était également membre, structurant deux sections : recherche et « montée » des cadres, confiée à Arthur Dallidet*, et vigilance et sécurité du parti dirigée par Edmond Foeglin, dit Armand.

Ainsi commença la grande période de Maurice Tréand, véritable homme de confiance du parti. Avec la guerre d’Espagne, tout en assumant ses autres responsabilités, il coordonna l’aide aux républicains et participa à toutes les opérations : recrutement ; approvisionnement en matériel de guerre de l’armée républicaine ; fondation de France-Navigation, dont il choisit le conseil d’administration et recruta les subrécargues. Puis, en 1938-1939, quand la défaite apparut inéluctable, il organisa l’évacuation et l’hébergement des communistes étrangers et des Espagnols les plus menacés par la répression franquiste ainsi que les évasions au camp d’Argelès. Mais il tenta en vain d’organiser celle d’antifascistes allemands au camp du Vernet.

L’ampleur des services rendus était considérable. Au congrès d’Arles, en décembre 1937, Maurice Tréand fut élu au Comité central. C’était un gaillard impressionnant, qui mesurait 1m 90, pesait autour de 110/120 kilos. On l’appelait affectueusement « Le gros », il devint « Legros ». Muet pendant les réunions, n’écrivant guère en raison de sa mauvaise orthographe, exigeant mais chaleureux avec ses collaborateurs, qu’il savait rendre efficaces, capable de grosses colères plus ou moins feintes et contrôlées, un tantinet hâbleur, ses analyses politiques étaient sommaires, fondées sur une fidélité à toute épreuve à l’Internationale et au parti. Mais c’était un homme d’action, un remarquable organisateur, d’une vive intelligence pratique, veillant avec minutie sur tout ce dont il était responsable : Clément (voir Eugen Fried) l’avait bien vu, qui avait été à l’origine de sa promotion, et qui fut son avocat pour son entrée au comité central.
Fin 1938, après Munich, Maurice Tréand ajouta à ses tâches la recherche de caches pour la direction du parti en cas de nécessité. Il s’entoura d’une équipe dont la coordination fut confiée à Arthur Dallidet, et qui constitua un réseau de planques : pavillons et fermes dans la grande banlieue sud-ouest de Paris, petits pavillons ouvriers de banlieue et HBM à plusieurs issues sur les boulevards des maréchaux à Paris, maisons cossues dans le Nord de la France, en Belgique, Hollande, Danemark, et jusqu’en Suède, grâce aux relations nouées à l’occasion de l’aide à l’Espagne.

En septembre 1939, la guerre déclarée, « Le gros » fut mobilisé à Montbéliard (Doubs), comme cuisinier. Après l’interdiction du PCF, les cadres furent confiés en France à Arthur Dallidet. Une partie de la direction communiste s’installa en Belgique, autour de Jacques Duclos. Fin octobre, décision fut prise de tout faire pour que Tréand rejoignît la plaque tournante des liaisons avec le Komintern, Bruxelles, où se trouvait Clément. Maurice Tréand se fit réformer, en raison de son mauvais état de santé, s’installa début novembre à Bruges, dans la maison qu’il avait fait louer avant guerre et où il avait installé sa femme et sa fille, maison qui servit de lieu de séjour provisoire à plusieurs dirigeants du PCF. Jusqu’en mai 1940, « Le gros » assura la sécurité des militants qui passaient en Belgique, leur procura les pièces d’identité nécessaires, organisa l’impression et l’acheminement en France (routage qui fut toujours très aléatoire) de tracts et journaux clandestins, dont les numéros imprimés de l’Humanité. Surtout il dirigea la liaison radio entre le PCF et l’IC, qu’assurait notamment l’une de ses collaboratrices depuis fin 1938, Angèle Salleyrette (Angèle Grosvalet), dont il devait partager la vie.

Lors de l’invasion allemande, Maurice Tréand quitta la Belgique en voiture, le 18 ou le 19 mai 1940, avec Jacques Duclos et Clément. Il était à Paris le 12 juin. Il assura la sécurité de Duclos : il fut pendant quelques semaines le seul dirigeant à connaître ses planques et à assurer la liaison avec lui. Lui-même s’installa dans un logement près de la porte Champerret, où le rejoignit Angèle.

Grâce au réseau de « La Famille nouvelle », qui s’avéra pour lui particulièrement précieux, « Le gros » reprit très vite contact avec des militants restés à Paris, ou qui y revenaient peu à peu. Le 16 juin, il rencontra Jean Catelas, à qui il demanda de provoquer une réunion pour une discussion urgente. Ainsi, le 18 juin, 12 avenue de l’Opéra, Jean Catelas, André Bréchet*, Denise Ginollin*, Simone Lampe-Claudet*, Georges Rondot* , apprenaient par « Le gros » qu’avant le départ de Belgique, le centre de Bruxelles avait reçu de l’IC la consigne de tenter une démarche auprès des Allemands pour la reparution légale de l’Humanité. La discussion fut très tendue, l’accord malgré tout obtenu : seul l’emporta l’argument d’autorité — « ce sont les directives de la Maison » —, ultime recours de Maurice Tréand, dont les autres explications n’avaient pas convaincu. Il affirmait voir là un moyen, ne durât-il que vingt-quatre heures, de frapper un grand coup dans l’opinion, d’affirmer dans l’incertitude et le trouble général la présence du PCF. Il avait même prévu de faire diffuser la première édition par des clochards recrutés aux Halles, à raison de 5 F par paquet de 100 distribué. Pensa-t-il trouver là l’occasion de jouer un grand rôle politique ? Pragmatique, crut-il que le répit accompagnant la demande de reparution faciliterait les reprises de contacts avec les militants plongés dans la clandestinité ? Il s’attacha sans doute en tout premier lieu à exécuter avec sa conscience et son empressement habituels les décisions prises.

Le 20 juin, l’arrestation par la police française, près de la porte Saint-Martin, de Maurice Tréand et de Denise Ginollin, porteurs des articles du premier numéro « légal », interrompait la démarche entamée auprès de la Kommandantur. Ils étaient libérés le 25 sur intervention des autorités allemandes. Le 26, Tréand, Catelas, signataires d’une demande d’autorisation de reparution, et l’avocat communiste Robert Foissin* , rencontraient le futur ambassadeur allemand Otto Abetz dans son bureau de la rue de Lille. L’entretien tourna court. L’affaire buta sur le titre du journal et sur les méfiances allemandes, en dépit des grossières analyses politiques du premier numéro.

Les pourparlers se poursuivirent cependant, cette fois pour une éventuelle reparution de Ce soir, dont une morasse était remise le 6 juillet à Otto Abetz, l’ambassadeur allemand. Le 13, un second et dernier entretien eut lieu entre Abetz, Tréand, Catelas, sans résultat. Il n’y eut désormais de contacts, jusqu’à la fin du mois d’août, qu’entre Foissin et Abetz, en marge de la direction communiste. Le 5 août, Duclos, informé depuis le début de la tentative, avertissait l’IC du refus des occupants, et affirmait, en réponse à un courrier précédent : « Nous comprenons toute l’importance qu’il y a à ne pas nous laisser compromettre, mais le déroulement des événements est tel que l’on peut dire que ce danger a été évité ». Au fur et à mesure que des dirigeants ou des militants avertis apprirent la démarche, dont désormais seul Tréand devait porter la responsabilité, ils la condamnèrent. Benoît Frachon* fut particulièrement sévère lorsque, de retour à Paris, il rencontra « Le gros ». Arthur Dallidet, Charles Tillon ne le furent pas moins. Mais aucune décision politique collective ne désavoua alors la tentative de reparution.

Parallèlement, dès le 27 juin, Maurice Tréand remit à Catelas un texte de Duclos — mouture du futur appel dit du 10 juillet — pour le faire imprimer clandestinement chez l’imprimeur Roger Tirand*. « Le gros » suivit sa fabrication jusqu’à la sortie effective de l’appel, le 14 juillet. Il continua pendant plusieurs semaines à assurer seul les liaisons et la sécurité de Jacques Duclos, le faisant plusieurs fois changer de domicile. Après son arrestation le 20 juin, il avait lui-même quitté la porte Champerret, s’installant finalement à Antony. Poursuivant les reprises de contacts que lui permettaient ses propres liaisons, il rencontra début août le responsable de la MOI en 1939, Louis Grojnowski* , à qui il demanda au nom de la direction du PCF de réorganiser l’activité communiste chez les immigrés.

Pourtant, sa mise à l’écart était proche. Selon Raymond Dallidet, Duclos, Arthur Dallidet et Benoît Frachon décidèrent dès leur première rencontre à Paris (10 août 1940) après le retour de ce dernier, de ne plus se servir du dispositif de sécurité et des planques que Maurice Tréand avait mises en place. Les semaines suivantes, un nouveau réseau était organisé, sous la responsabilité d’Arthur Dallidet. De son côté, Mounette Dutilleul* affirme avoir reçu de Clément, depuis Bruxelles, un message demandant de déménager Duclos dès que possible, « en dehors du Gros ». De fait, au plus tard début octobre, Duclos quittait le boulevard Mortier, où Tréand l’avait réinstallé, pour la rue de l’Abbé-Groult.

Cependant, en novembre, Maurice Tréand transmettait encore à l’IC des rapports sur la reconstitution de l’appareil clandestin en zone nord, la situation des membres du Comité central, les moyens de propagande, la vague d’arrestations de l’automne. Mais c’est Arthur Dallidet qui assurait le travail quotidien de réorganisation : Tréand se plaindra de ne plus recevoir de directives et d’être suspect à ses collaborateurs. Avec les arrestations de l’automne, Frachon lui reprocha d’avoir semé par sa démarche de juin des illusions sur les possibilités offertes par le Pacte germano-soviétique et d’être ainsi en partie responsable des imprudences commises. Le 20 novembre, Tréand était à nouveau sur la sellette, au cours d’une réunion avec Duclos et Frachon.

Dès lors, et pour toujours, « Le gros » fut sur la touche, en partie pour des raisons de sécurité, mais il est clair qu’il payait le prix de l’affaire de la reparution et des violents remous politiques internes qu’elle suscita. Maurice Tréand ne devait plus jouer aucun rôle de dirigeant, même si, fin 1940 et début 1941, il remplit quelques missions à la demande de la direction du PCF, à Marseille pour régler une question sans doute financière liée à l’Internationale, à Paris auprès du PC allemand. Dans quelques lettres et notes, amères et dignes, écrites au moment de sa disgrâce, il protesta contre l’injustice qui lui était faite, sans qu’il songeât jamais à se situer ailleurs que dans « l’intérêt du parti ».

Fin 1940 commença une vie difficile, avec Angèle, de planque en planque, à Villemer, dans l’une de ces fermes de Seine-et-Marne prospectées avant la guerre et où, l’été 1940, Maurice Tréand avait installé Duclos quelques semaines ; dans deux communes de Charente, Marthon — dont le chef de gare était un cousin d’Angèle — puis Montbron ; à Antony, dans deux logements différents, le sien, route de Versailles, celui de militants, les Cosson, rue du Parc ; à Villemer à nouveau, pour un plus long séjour, d’où le chassait en novembre 1942 une descente de police à laquelle il échappa. Il retourna alors à Antony, rue du Parc, où il resta pratiquement jusqu’à la Libération. Entre temps, le 30 juin 1941, était née Mauricette, la fille qu’il eut avec Angèle. La direction du PCF assurait les planques et fournissait régulièrement de petites sommes d’argent pour vivre.

A la Libération, très éprouvé, physiquement et, surtout, moralement, Maurice Tréand s’installa avec Angèle à Antony, route de Versailles. En juin 1945, au Xe Congrès du PCF à Paris, une commission politique restreinte, où siégèrent notamment Jean Chaumeil et Henri Gourdeaux, examina son cas, hors de la commission officielle des candidatures. Il semble que des propos très durs furent tenus à son égard, que personne n’intervint en sa faveur ; lui-même se tut. Son nom disparut de la présentation du nouveau Comité central. Il rentra chez lui bouleversé, se sentant banni du parti. Mais il continua à militer dans sa cellule et dans sa section, comme la direction du PCF continua de son côté à assurer son quotidien et les soins dont il avait besoin. Des dirigeants, dont Maurice Thorez*, conservèrent de bons rapports avec lui.

Mais l’homme était brisé, enfermé dans sa tristesse, rongé par un continuel état dépressif, puis par le cancer du poumon qui devait l’emporter. Un traitement en Suisse ne donna rien. Une dernière fois hospitalisé, il reçut la visite de Thorez, peu avant sa mort, le 26 janvier 1949. Inhumé le 28 à Antony, son cortège funèbre fut suivi par la direction du PCF Duclos, Thorez, Léon Mauvais*, Raymond Guyot* étaient là. Un discours de Raymond Bossus* lui rendit hommage. L’Humanité du 29 janvier fit état du décès. La stèle funéraire rappelle qu’il fut membre du Comité central.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article49975, notice TRÉAND Maurice, dit « LE GROS » ou LEGROS. Pseudonyme à l'ELI : LAMBERT par Roger Bourderon, version mise en ligne le 27 avril 2009, dernière modification le 29 décembre 2018.

Par Roger Bourderon

Maurice Tréand en 1939
Maurice Tréand en 1939
Cliché fourni par Jean-Pierre Ravery
Tombe de Maurice Tréand à Antony en 2018

SOURCES : Arch. Nat F7/12897. — Arch. Maitron. — Arch. Seine-Saint-Denis, ex. Mfm BMP n° 857-858. — D. Grisoni et G. Hertzog, Les Brigades de la mer, Grasset, 1979. — Sur la demande de reparution de l’Humanité  : D. Peschanski, Mouvement social, n° 113, octobre-décembre 1980 ; R. Bourderon et I. Avakoumovitch, Détruire le PCF, Messidor 1988 ; Cahiers d’histoire de l’IRM, n° 42/1990. — Témoignages, inédits ou publiés, de R. Dallidet, Mounette Dutilleul, L. Grojnowski, Angèle Grosvalet, J. Jérôme, A. Pelayo, C. Tillon. — Roger Bourderon, "L’éviction de Maurice Tréand", Cahiers d’histoire de l’institut de recherches marxistes, n° 52-53, 1993. — Arch. RGASPI, Moscou, 495/270/8372.
Bibliographie : Claude Pennetier et Bernard Pudal (sd), Le Sujet communiste. Identités militantes et laboratoires du "moi", Presse universitaires de Rennes, 2014. — Bernard Pudal, Claude Pennetier, Le Souffle d’octobre 1917. L’engagement des communistes français, Les éditions de l’Atelier, 2017.

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