THOREZ Maurice. (version Dictionnaire biographique du Komintern)

Par Claude Pennetier

Né le 28 avril 1900 à Noyelles-Godault (Pas-de-Calais), mort le 12 juillet 1964 à bord du bateau Litva qui naviguait vers Varna (Bulgarie) ; embauché aux mines de Dourges en 1912, non repris en 1922, exerça divers métiers avant de devenir permanent communiste en 1924 ; membre suppléant du comité directeur à partir de 1924, entra au bureau politique en juillet 1925, nommé secrétaire à l’organisation en février 1926, principal dirigeant du Parti de l’été 1927 à son arrestation en juin 1929, dirigea le Parti avec Henri Barbé* puis seul à partir de mai 1931 ; secrétaire général de fait à partir de juillet 1930 (et qualifié comme tel dans les documents internes), le devint en titre en janvier 1936. Élu à la présidence du PCF en mai 1964.

Par ses origines familiales comme par ses premières activités professionnelles, le principal dirigeant du Parti communiste français était un homme des milieux miniers du Nord-Pas-de-Calais.

Enfant naturel, le jeune Maurice ne connut que tardivement le secret de sa naissance. Il avait en effet été reconnu à deux ans et demi par Louis Thorez, un mineur qui l’éleva comme son propre fils. Avant même d’avoir l’âge de travailler, Maurice Thorez conservait des images intenses des conflits du monde de la mine. Bon élève, il fut le mieux classé des élèves au certificat d’études en juillet 1912.

Maurice Thorez fut engagé comme trieur de pierres puis fit fonction un temps d’aide-commissionnaire. Il ne fut pas galibot et ne descendit pas au fond avant la guerre. C’est en 1919-1921, qu’il travailla pendant 306 jours comme mineur de fond à la fosse 4.

En mars 1919, Thorez avait adhéré à la CGT et au Parti socialiste avec la volonté de défendre la voie ouverte par la Révolution russe. Deux mois plus tard, il rejoignit le Comité pour l’adhésion à la IIIe Internationale.
Mais, à son retour du service militaire au printemps 1922, la mine refusa de le réembaucher. Propagandiste infatigable, Thorez était aussi un militant averti qui prenait part avec sérieux et conviction aux débats internes du mouvement communiste. Ainsi, très minoritaire dans son département, il soutint la tactique de Front unique proposée par l’Internationale communiste. La Fédération du Pas-de-Calais donna cent quarante-six mandats aux adversaires du Front unique contre quarante à ses partisans. Thorez, membre de la commission exécutive fédérale, représenta ces derniers au congrès de Paris (15 au 19 octobre 1922). Il soutint la tendance qui avait la confiance de l’Internationale communiste, la « gauche » animée par Boris Souvarine*, Albert Treint*, Vaillant-Couturier* et Alfred Rosmer*. Boris Souvarine* se souvint avoir été impressionné par l’intervention du jeune militant du Pas-de-Calais dans une réunion interne de la tendance. Déjà apparaissaient les traits spécifiques des propos de Thorez, la solidité, la limpidité, l’art d’analyser simplement une situation concrète.

Les mois qui suivirent lui permirent d’apparaître comme l’un des principaux militants de son département. Le 14 janvier 1923, la commission exécutive le désigna aux fonctions de secrétaire à la propagande. Ayant fait preuve de ses qualités de propagandiste dans le combat contre l’occupation de la Ruhr, il devint permanent au printemps et accéda très vite au secrétariat général fédéral. Son nom circulait déjà au plus haut niveau du Parti comme le modèle du jeune ouvrier dont il fallait assurer la formation et la promotion. Ainsi le 30 mai 1923, Souvarine* écrivit de Moscou au bureau politique qu’il fallait envoyer une vingtaine d’élèves en URSS pour suivre des cours de marxisme : « À mon avis, l’élève type d’une telle école serait par exemple Thorez, du Pas-de-Calais. »

L’année 1923 avait vu sa première confrontation à des grèves importantes. Un mouvement d’arrêt de travail dans les mines en février, avait été suivi par un second en novembre. Thorez fut durablement marqué par l’échec de ce dernier conflit. Encore imprégné de son combat finalement victorieux pour la politique de Front unique, il accueillit avec enthousiasme la politique de Bloc ouvrier paysan adoptée en sa présence par le conseil national des 14-15 octobre 1923. Délégué au congrès national de Lyon (janvier 1924), il monta à la tribune le 21 pour souhaiter que le PC n’abandonnât pas l’idée d’une lettre proposant au Parti socialiste SFIO de s’associer au Bloc ouvrier paysan. Les congressistes l’élurent suppléant au comité directeur, comme représentant de la province.

Thorez restait lié à Boris Souvarine*, aussi, le 25 mars 1924, lui manifesta-t-il son soutien pour son projet de revue. À la conférence des secrétaires fédéraux du 6 avril, il vota contre les thèses de la majorité du comité directeur. C’est dans des termes favorables que quatre jours plus tard il accompagna sa souscription à la brochure de Trotsky*, Cours nouveau. Thorez ne se contenta pas de prendre une position personnelle ; en liaison avec Monatte et Souvarine*, il tenta d’influer sur sa fédération. Thorez obtint en effet l’appui de la commission exécutive mais la venue dans le Pas-de-Calais de Gouralski*, envoyé de l’Internationale, modifia la situation. Isolé au niveau national, Thorez craignit de l’être très vite dans sa région. Il battit prudemment en retraite et tenta de faire oublier son hostilité à la politique de la Troïka (Zinoviev*, Kamenev, Staline*).

Ayant constaté l’échec de l’Opposition russe, il appliqua les consignes de bolchevisation organisationnelle.
Pour la direction, il ne s’agissait donc pas de sanctionner Thorez pour sa période de solidarité avec Souvarine* mais de gagner un militant aux qualités remarquables. Le 14 janvier 1925 au congrès de la Région du Nord, il accepta de voter la résolution contre la « déviation de droite », fut délégué au congrès national de Clichy qui l’élut titulaire au comité central. Ainsi dès le 28 janvier 1925, il fut nommé à la commission d’organisation. C’est à ce titre que l’Internationale l’appela à participer à la conférence d’organisation à Moscou, en mars 1925. Cette première visite en URSS, clôturée par une rencontre collective avec Staline*, acheva de le convaincre. Le 13 juillet 1925, Suzanne Girault*, annonça que le bureau politique allait coopter Desusclade, André Marty* et Thorez (B.M.P. 95), ce dernier devant être mis à la tête du comité central des comités d’action contre la guerre du Maroc.

Thorez avait gardé une répulsion contre certaines manifestations de sectarisme et il l’avait fait savoir au comité central des 28 et 29 juillet en s’opposant à Albert Treint*. Dans ce Parti qui se cherchait et qui, malgré la pression croissante de l’Internationale, gardait une marge de manœuvre dans l’application de la ligne politique, Thorez était de ceux qui rappelaient la nécessité de propositions cohérentes et crédibles de Front unique. Allié à Pierre Semard*, inquiet devant l’écho que rencontrait l’opposition dite de « droite » en France et en Allemagne où il s’était rendu vers novembre, il souhaitait un vrai débat avec l’Internationale communiste sur les problèmes d’organisation et de stratégie. Cependant, devant les critiques de l’IC, il fut de ceux qui hésitèrent pendant que Jacques Doriot* approuvait Moscou avec ostentation. Ainsi très tôt, les comportements de ces deux dirigeants talentueux s’opposèrent. L’aîné (Doriot*) savait résister aux orientations politiques qui ne lui convenaient pas tout en présentant son meilleur profil à la direction internationale, le cadet renâclait encore devant les interventions critiques de l’IC pour finalement se rallier et appliquer les orientations nouvelles. Pour l’heure, le jeune Thorez n’avait pas encore l’oreille de l’Internationale. Il était prudent sur les débats internes au Parti russe au début de l’année 1926. De plus, en février 1926, à la deuxième conférence internationale de la section d’organisation réunie à Moscou, Thorez qui venait d’être nommé secrétaire à l’organisation, s’opposa à Ossip Piatnitsky* (l’un des secrétaires de l’IC) sur la question des cellules de rues que le dirigeant français voyait comme des structures transitoires et temporaires. Il devait se rallier dans les faits aux positions de l’IC quelques mois plus tard.

Le 6e plénum de l’Internationale qui s’ouvrit à Moscou le 17 février 1926 permit à Thorez, soupçonné avec Semard* et Cremet* de résistance à la ligne plus conciliante proposée depuis deux mois, de monter au créneau et de s’assurer du soutien des délégués français venus de province. On a écrit que Staline* avait alors proposé la constitution d’un groupe dirigeant français constitué de Semard*, Thorez, Monmousseau*, Cremet*. Serge Wolikow a démontré que cette information provenait d’une publication datée 1949 et que le nom de Thorez avait alors remplacé celui de Doriot*. En fait, malgré les gages qu’il donna, comme son intervention contre la réintégration de Souvarine*, l’ancien mineur n’avait pas encore la confiance de Staline*. C’est par la qualité, la discipline mais aussi la souplesse de son travail de secrétaire à l’organisation qu’il renforça son crédit.

L’aggravation des affrontements au sein du Parti russe ne risquait-elle pas de placer Thorez dans une position difficile ? Il affirmait que les formes du débat étaient différentes de celles qui l’avaient conduit deux ans auparavant à s’opposer à la direction du Parti : « Notre bureau politique a eu le souci de ne pas engager la discussion dans les mêmes conditions qu’en 1924. Vous pensez bien que, par notre expérience, nous avons appris comment l’on pouvait égarer de bons ouvriers de notre Parti, comment on pouvait les accuser s’ils ne se prononçaient pas en 48 heures, pour ou contre Trotsky*, d’être des sociaux-démocrates, des mencheviks. Nous savons donc maintenant comment il faut engager la discussion sérieuse dans notre Parti »
(BMP 144, cité par Wolikow, op. cit. 422-423.)

Pour le secrétaire à l’organisation, c’était Jules Humbert-Droz*, délégué de l’IC, qui portait la responsabilité des malentendus : « Nous demandons
qu’Humbert-Droz* en finisse avec ces procédés ; il doit prendre position dès maintenant sur notre politique actuelle, sur notre ligne générale, sur nos mots d’ordre, pour qu’il ne puisse se permettre, dans un an, une petite guerre des textes » déclara Thorez devant le bureau politique du 3 mars 1927 qui approuva et le chargea de défendre le point de vue de la direction française devant les diverses instances du Komintern (BMP 209, cité par Wolikow, p. 465). À Moscou, Thorez se trouva pris sous un feu convergent de critiques appuyées par deux Français en fonction dans la capitale soviétique : Cremet (qui venait de quitter la France à la suite de la découverte d’un réseau d’espionnage industriel et militaire au profit de l’URSS) et André Marty*. Thorez déplora le caractère « mesquin » et « disproportionné » des accusations de ce dernier.

Revenu porteur d’une « Lettre de l’IC » qui faisait une série de suggestions au Parti français, Thorez sortit renforcé de cet épisode, par sa capacité à mener un débat difficile.
En juillet 1927, Maurice Thorez se préparait à partir à Moscou pour s’entretenir avec la direction de l’Internationale de la situation du Parti français. Son état d’esprit n’était pas différent de celui qui l’animait lors des tensions du printemps : il était disposé à reconnaître des erreurs dans l’application de la ligne de l’Internationale et à recevoir des conseils pour redresser les erreurs commises, mais il voulait également souligner le travail positif du BP et ne pas engager la direction française à son insu. Il fut alors confronté à une demande ferme d’adopter la nouvelle tactique « classe contre classe », qui modifiait profondément les rapports du Parti avec les autres organisations issues du mouvement ouvrier. C’étaient les prémices de ce que l’IC allait appeler « la troisième période », qui se caractérisait par la fin de la stabilisation provisoire du capitalisme et la radicalisation révolutionnaire du prolétariat. Thorez commença par résister au cours de discussions intenses avec la direction de l’IC en septembre, puis comprenant le caractère inéluctable de ce changement, il prit sur lui d’en être le principal artisan. Il le reconnut devant le VIe congrès mondial (juillet-septembre 1928) : « Je me souviens avoir défendu, ici, contre tous les camarades de l’Internationale, contre Humbert-Droz*, contre Boukharine, la ligne fausse que nous avons appliquée pendant toute une période. Après il m’est apparu que c’était quelque chose de dangereux ; j’ai réfléchi et je suis devenu plus attentif à notre politique ; c’est pourquoi pour la première fois dans le BP, on s’est divisé, on a voté sur un texte. C’était le commencement de nos divergences » (Classe contre classe, p. 174).

Il est vrai qu’il fallut à Thorez, rentré à Paris le 27 octobre 1927, une « attitude très énergique » pour faire accepter une tactique si peu conforme aux traditions du mouvement ouvrier français. Son argumentation prouve qu’aux considérations sur le changement de période et l’imminence des risques d’une guerre contre l’Union soviétique s’ajoutait la nécessité de combattre l’opposition internationale qui était prête à mettre en cause la ligne « opportuniste » de l’IC ou de ses sections, comme le faisait en France Albert Treint* (lettre de Thorez à Semard*, 11 octobre 1927, B.M.P. 219, cité parS. Wolikow). Le comité central des 8 et 9 novembre 1927 fut capital. Maurice Thorez défendit le rapport préparé avec Humbert-Droz*. Même l’envoi à Berlin, auprès de l’IC, d’une délégation ne réussit pas à dénouer la situation. Il fallut attendre février 1928 pour que le Parti communiste se prononçât définitivement. Le comité central des 10-12 janvier 1928 se tint en présence de Pierre Semard*, secrétaire général, qui critiqua les travaux du précédent CC. Dès lors, Thorez, le plus souvent réfugié à Bruxelles, dut se battre sur deux fronts, contre l’orientation de Doriot* et pour échapper aux critiques de l’Internationale. Au 9e plénum (février 1928), Togliatti* n’avait pas hésité à affirmer que la ligne du PCF « n’[était] pas une ligne communiste conséquente, mais une espèce de compromis entre les deux différents courants de gauche de la social-démocratie et un courant anarcho-syndicaliste » (Classe contre classe, op. cit.). L’inimitié de Thorez pour Togliatti* devait être à plusieurs reprises un obstacle pour la reconnaissance par l’Internationale du responsable français.

Activement recherché par la police, Thorez partit à Bruxelles où existait une antenne de l’Internationale. Allait-t-il porter le débat sur les risques du nouveau cours au VIe congrès de l’Internationale communiste auquel il assista en juillet-août 1928 ? Au contraire, « la tonalité extrêmement gauchisante » (Wolikow) de sa principale intervention donna des bases théoriques au « tournant ».

Au sortir du congrès, Thorez, bénéficiant de la position très affaiblie de Semard*, fit figure de secrétaire général cumulant sa nomination à l’Exécutif de l’Internationale et sa place de secrétaire du Parti. Il est vrai qu’à côté de lui montait une nouvelle « étoile », Henri Barbé*, également membre de l’Exécutif et issu des Jeunesses communistes. C’est bien en août 1928 et non en avril 1929 à l’occasion du 6e congrès français que la direction fut remodelée. Mais, le jeu de l’IC était alors de permuter les responsabilités pour maintenir son influence.

Thorez toujours illégal, rencontrait bien des difficultés pour jouer son rôle. Au 6e congrès national tenu à Saint-Denis (mars 1929), Frachon* présenta un rapport qui avait été rédigé par Thorez. Il proposait un nouveau bureau politique avec six membres sur onze totalement acquis à la nouvelle ligne : Semard*, Thorez, Barbé*, Frachon*, Ferrat*, Celor*. Au comité central du 24 avril le secrétariat général fut supprimé et Thorez, dont on parlait pendant le congrès comme secrétaire général, conserva le secrétariat à l’organisation. Mais, dans le contexte de la répression et du gauchissement de la ligne de l’IC, s’affirmait une équipe composée de Barbé*, Celor* et Gitton* (chargé du contrôle politique de la CGTU) s’appuyant sur les responsables venant des Jeunesses communistes. Les affrontements se multiplièrent avec les dirigeants plus expérimentés comme Vassart* ou Ferrat*. Le conflit fut arbitré à Moscou en juin 1930. En sortit une nouvelle direction composée de Thorez (secrétaire général bien que ce titre ne fut pas employé publiquement), Barbé* et Frachon*, avec pour objectif de rectifier les excès sectaires.

Entre-temps, Maurice Thorez avait dû séjourner pendant onze mois en prison. Il ne fut donc associé ni au 10e plénum qui entérina l’éviction de Boukharine et marqua la mainmise définitive de Staline* sur l’IC, ni à la vie mouvementée d’un parti secoué par la répression. En février, Thorez s’adressa au bureau politique pour indiquer qu’étant libérable en avril, il demandait une dérogation à la règle qui enjoignait de ne pas payer l’amende, pour sortir et se mettre au service du Parti. Le bureau politique refusa à l’unanimité. Thorez envoya une lettre à Barbé* pour souhaiter l’arbitrage de l’IC et paya. Thorez, libéré le 23 avril, avait visé juste. L’IC désapprouva la déclaration du bureau politique et apporta son soutien à Thorez.

Il entra aussitôt au secrétariat puis partit avec d’autres membres du BP à Moscou où l’équipe dirigeante fut sévèrement critiquée pour ses mauvais résultats : chute des effectifs, échec des mobilisations, découragement des militants. Tout en réaffirmant la nécessité de lutter contre ce qu’il était convenu d’appeler « l’opportunisme » de Vassart* et de Doriot*, l’IC traita Thorez en interlocuteur privilégié et lui demanda de promouvoir un « tournant », dans le cadre bien sûr de la tactique « classe contre classe », en continuant à dénoncer le « social-fascisme » mais en distinguant les chefs et les ouvriers. Honneur suprême, il fut chargé d’apporter le salut du PCF au 16e congrès du PC de l’URSS, ce qu’il fit en célébrant la collectivisation agraire. Pendant ce voyage, il fit la connaissance d’une jeune ouvrière du textile en stage à l’école du Profintern, Julie Vermeersch, dite Jeannette, qui devint sa compagne puis sa femme.

À son retour début juillet, Thorez était-il investi de la fonction de secrétaire général ? Plusieurs indices le font penser : dans une lettre conservée à Moscou et datée du 27 juillet 1931, il se présentait comme secrétaire général depuis un an ; dans l’index de ses œuvres publié en 1953, la chronologie indique à juillet 1930 : « Maurice Thorez devient secrétaire général. » Mais il faut attendre le 8 mai 1931 pour découvrir cette mention dans le compte rendu interne d’un bureau politique. Thorez exerçait donc la fonction de secrétaire général sans que l’IC ni le CC n’éprouvent le besoin de souligner et de pérenniser cette nouvelle position hiérarchique.

La pression de l’Internationale allait se maintenir sinon se renforcer au 11e plénum (avril 1931). Déjà se mettaient en place les éléments du psychodrame de juillet 1931. Sans changer la ligne gauchisante, il s’agissait de jeter l’opprobre sur ceux qui l’avaient appliquée avec le plus de zèle. Si Barbé* comme Thorez étaient pris à partie, le premier se vit écarter du secrétariat politique de l’IC même s’il restait membre du Présidium, tandis que le second prenait sa place au Secrétariat politique. Dès cette époque, le Slovaque Eugen Fried* (dont le pseudonyme était Albert avant de devenir Clément) assistait la direction, comme représentant de l’Internationale, avec plusieurs instructeurs. En sa présence, Thorez annonça au bureau politique du 8 mai qu’il occuperait la fonction de secrétaire général entouré de Frachon* pour le travail syndical et Duclos* pour la section d’organisation. Découragé devant le peu de soutien qu’il recevait au BP et les admonestations de l’Internationale, Thorez qui sentait l’orage gronder sans comprendre ce qui se préparait à son insu, présenta sa démission à l’Internationale communiste par une lettre du 27 juillet 1931 : « Le peu de résultat obtenu me fait un devoir de renoncer à un poste pour lequel je suis imparfaitement préparé, théoriquement et politiquement. En outre, plusieurs faits m’autorisent à croire que les camarades de l’IC doutent désormais, à tort selon moi, de ma volonté sincère de réaliser intégralement toutes les directives justes du Comité exécutif de l’IC. » Or cette réponse vint sous une forme inattendue. Le bureau politique du 1er août 1931 prit connaissance d’une lettre de l’Internationale demandant que fussent liquidés les groupes. C’était le début de l’affaire du soi-disant groupe « Barbé*-Celor* ». Dans un premier temps, Thorez se sentit concerné par les critiques de l’IC et esquissa une autocritique : « Je vous le dis franchement, dans les conditions actuelles, je crains de devenir une mécanique. Je crois donc juste l’avertissement de l’IC sur l’esprit de groupe et sur la nécessité d’assurer une direction collective » (BMP. 501, cité par Wolikow, p. 925).

Manouilski* vint en personne à Paris assurer le succès de l’élimination de ce qu’on appela le « groupe Barbé*, Celor*, Lozeray* ». Il obtint l’autocritique de Raymond Guyot* puis le départ à Moscou, pour enquête de Barbé* et de Celor*. Si Thorez ne fut pas à l’initiative de cette affaire, il vit très vite le parti qu’il pouvait en tirer pour casser la gangue sectaire qui étouffait le PC, écartait de lui de nombreux ouvriers et décourageait les militants. Encouragé par Fried*, il osa les formules fortes : « Pas de mannequins » (l’Humanité du 14 août), « Les bouches s’ouvrent » (21 août) et même « Jetons la pagaille » (29 septembre). Malgré les réserves de Togliatti*, l’un des secrétaires de l’IC, qui estimait que l’opération menée par Thorez, « [était] en partie exagérée et en partie inadéquate » (Wolikow, p. 954), il persista.

Thorez pensait-il pouvoir mener plus loin sa campagne et en tirer des enseignements en termes de mots d’ordre, de politique revendicative, de rapports avec les autres organisations ouvrières ? Mais, encore une fois, le balancier bascula dans l’autre sens et la réunion du Présidium de l’IC fin octobre, fut consacrée à la fois à la condamnation du « groupe Barbé-Celor » et à la rectification de la politique suivie depuis août. Fried* rappelé à Moscou retrouva Marty* qui dénonçait l’opportunisme, contrecoup des erreurs sectaires. C’est d’ailleurs comme porteur des jugements réservés de l’Internationale que le mutin de la mer Noire s’en prit au mot d’ordre « Le pain et la paix » avancé par Thorez salle Bullier. « Ouvrir la bouche, oui, mais pas pour réviser la ligne de l’IC » lisait-on dans l’Humanité du 18 décembre 1931, dans un article signé Ferrat*.

Dans ce contexte, le 7e congrès du Parti communiste français qui s’ouvrit le 11 mars 1932, dominé par la direction Thorez-Duclos*-Frachon*, ne fut pas le congrès du renouveau. Il avait été préparé en janvier par une délégation à Moscou de Thorez, Marty*, Duclos* et Semard*. L’orientation « classe contre classe » fut confirmée y compris dans ses formes les plus étroites.

Le 12e plénum de l’IC en septembre 1932 témoigna d’une évolution notable du comportement de Thorez dans les instances internationales. Très vivement pris à partie pour les mauvais résultats électoraux et le manque de vitalité du Parti, lui, si habile à défendre la direction française, accepta les critiques sans regimber et alla jusqu’à les reprendre immédiatement à son compte. À ses côtés, Doriot*, fort de ses bons résultats électoraux, tout en avouant ses propres erreurs, soulignait les faiblesses que Thorez avait oublié d’évoquer, comme le succès du Parti d’unité prolétarienne.

De retour du plénum, Thorez, qui coopérait de plus en plus étroitement avec Fried*, devenu un ami, esquissa quelques initiatives prudentes. Le 16 janvier 1933, dans un café de la place de la République, Thorez et Doriot* rencontrèrent Paul Faure et Jean-Baptiste Séverac pour la SFIO, Paul Louis et Maurice Juncker pour le Parti d’unité prolétarienne. Les communistes écartèrent l’idée d’un comité d’entente et proposèrent une série de confrontations publiques. Une nouvelle réunion était prévue pour le 7 février. Thorez se rendit à Moscou et, au retour, demanda au bureau politique d’arrêter les pourparlers (BP du 7 février 1933). Mais un mois plus tard, en raison de la situation en Allemagne, c’est l’IC qui recommandait aux partis communistes de renoncer aux attaques contre les organisations socialistes « durant l’action commune contre l’offensive du capital et contre le fascisme » (l’Humanité, 5 mars 1933). Et, cas unique, le secrétariat du PCF osa, le 30 mars, envoyer un télégramme à l’IC pour lui demander de prendre contact avec l’Internationale ouvrière socialiste (Bibliothèque marxiste de Paris, microfilm 596). Mais le 1er avril le Présidium de l’Internationale rectifia sa position et le PCF se trouva en porte-à -faux. L’Internationale dut par télégramme imposer à l’Humanité la publication intégrale des décisions du Présidium (BP du 27 avril, Bibliothèque marxiste de Paris, microfilm 597) et en mai les dirigeants du PCF, en l’absence de Thorez parti faire une tournée de propagande en Algérie, reconnurent leur erreur.

Pendant l’automne 1933, Thorez dut subir les critiques de l’IC, le plus souvent par l’intermédiaire de Marty*, délégué auprès du Komintern. Son retour aux analyses étroites abandonnées depuis 1932 ne suffit pas à contenter la direction stalinienne mais contribua à faire mûrir la crise interne et à pousser Doriot* à une politique personnelle.

Le 13e plénum (28 novembre-13 décembre 1933) fut donc un des moments les plus pénibles de l’expérience internationale de Thorez. Accompagné par Frachon*, et accueilli sur place par Marty* qui dénonça avec force les illusions démocratiques de la direction française, Thorez ne livra pas bataille, reconnut ses défauts, ses insuffisances, son manque de fermeté dans la lutte contre les déviations. Il accepta de voir revenir Marty*, chargé du contrôle politique de l’Humanité.

Déboussolé par les louvoiements et les hésitations de la politique de Staline*, Thorez restait encore mal à l’aise dans des fonctions de secrétaire général qui ne lui étaient pas reconnues publiquement et qu’il lui arrivait de refuser ; ainsi au 12e plénum, à Manouilski* qui lui disait « le secrétaire général est tout de même responsable », il répondit qu’il était secrétaire du comité central et non secrétaire général. Certes il avait gagné la confiance du collège de direction envoyé par l’IC et particulièrement de Fried* qui, par ailleurs, devait être le compagnon de sa première épouse.

Pendant les journées de février 1934, son attitude resta hésitante. Le comité central du 14 mars fut le temps fort de l’explication entre ceux qui avaient soutenu l’urgence d’une initiative de Front unique (essentiellement Renaud-Jean* et Doriot*) et Thorez qui campant sur les positions du dernier plénum, mettait l’accent sur l’action propre de la classe ouvrière et de son Parti. La large approbation des positions défendues par Thorez poussa Doriot* à aller plus avant dans l’indiscipline. Il était prêt à la rupture mais ni Thorez, ni l’IC ne prirent l’initiative de la provoquer. Manouilski* décida, le 21 avril, d’inviter Thorez et Doriot* à Moscou pour présenter leurs positions respectives (l’Humanité, 27 avril 1934). Certes Doriot* disposait de trop peu de crédit à Moscou pour qu’on envisageât de lui donner le pas sur Thorez, mais de nouvelles orientations et répartitions des tâches pouvaient sortir de cette confrontation. Doriot* engagé sur la voie de la rupture refusa à deux reprises et Thorez partit seul le 26 avril.

Étrange situation. Pendant une douzaine de jours, Thorez ne fut associé à aucune réunion importante puis, le 16 mai, il assista au Présidium où Manouilski* fixa pour objectif la reconquête de Saint-Denis et l’isolement de Doriot* en proposant de véritables perspectives de Front unique aux ouvriers socialistes. Manouilski* envisageait déjà de faire de la conférence nationale du PCF convoquée en juin, un lieu de lancement d’une nouvelle politique, mais, selon Vassart*, la direction de l’IC attendait le feu vert de Staline*. Fin mai l’idée était acquise et Thorez informé de la nouvelle situation.

La première initiative, le 31 mai, consista à proposer à la SFIO des actions communes pour la défense de Thaelmann. Le 11 juin, une délégation socialiste composée de Blum et Zyromski rencontra Thorez, Frachon* et Gitton*. Le moment décisif fut la conférence nationale du PCF tenue du 23 au 26 juin à Ivry. Thorez qui avait retrouvé toute son assurance proposa l’unité d’action et l’unité syndicale à tout prix. Et même si l’IC trouva les formulations trop frileuses, un pas considérable était franchi, sans fractures graves.

Dès lors, Thorez, soutenu par Fried*, allait enchaîner les novations à un rythme rapide. Le 27 juillet 1934, la SFIO et la SFIC signaient un pacte d’unité d’action et créaient un comité de coordination. Ce n’était qu’une première étape. Dans une lettre au PCF du 21 août, le secrétariat de l’IC demanda l’élargissement du Front unique aux partis et organisations représentant la petite-bourgeoisie et la paysannerie. Lors d’une réunion du comité de coordination, Thorez proposa aux socialistes d’élargir l’alliance aux radicaux, puis le 24 octobre, à Nantes où allait s’ouvrir le congrès du Parti radical, il s’adressa aux « travailleurs radicaux » et lança la formule du « Front populaire de la liberté, du travail et de la paix ». Jean Bruhat qui était l’organisateur du meeting a laissé un témoignage vivant sur ce grand moment, tout en rappelant que l’IC craignant qu’il n’aille trop vite ou trop loin lui avait fait demander, par l’intermédiaire de Togliatti*, de renoncer à l’initiative qu’il allait prendre. Mais Togliatti* lui avait fait savoir par Ceretti*, en son nom personnel, de tenir bon.

Après avoir freiné le tournant vers une politique de Front unique au début de l’année 1934, Thorez, encouragé par Fried* et dans le cadre de la nouvelle politique internationale de l’État soviétique, fit alors preuve d’esprit d’initiative et devança de quelques mois la définition précise des mots d’ordre du Komintern. Devant le Présidium, il fit le 9 décembre un remarquable plaidoyer devant un Manouilski* qui, ne reconnaissant plus le Thorez du 13e plénum, ne cacha pas son admiration. Mais, très au courant de la nouvelle période qui s’ouvrait, Manouilski* ne demandait qu’à être convaincu. C’est auréolé que Thorez devait, sept mois plus tard, triompher au VIIe congrès mondial de l’IC (25 juillet-21 août 1935). Seule ombre au tableau, André Marty*, qui n’avait pas sa sympathie, fut promu au secrétariat de l’IC.

Thorez avait franchi un nouvel obstacle en approuvant bruyamment le communiqué commun Laval-Staline* du 16 mai, y compris la petite phrase piège sur la pleine approbation de la politique de défense nationale. « Staline* a raison », fit-il aussitôt afficher sur les murs de Paris, sacrifiant sans regret l’antimilitarisme sur l’autel du Front populaire. Bientôt ce fut l’infléchissement des positions traditionnelles sur la question coloniale.
Le congrès national du Parti communiste, tenu à Villeurbanne les 22-25 janvier 1936, entérina les diverses novations et prit le sigle de PCF. Enfin le titre de secrétaire général lui revint publiquement et officiellement dans un secrétariat composé également de Jacques Duclos* et de Marcel Gitton*.
Même s’il eut de moins bons résultats que le Parti socialiste SFIO, le PCF apparut comme le grand vainqueur des élections législatives des 26 avril et 3 mai 1936. Le Parti communiste pouvait envisager une participation à un gouvernement de Front populaire. Thorez avait eu cette tentation, et l’avait manifesté publiquement à plusieurs reprises en octobre et jusqu’au 20 novembre 1935, mais bien avant les élections, il avait annoncé que la politique du Parti serait le soutien sans participation. Ce débat avait été tranché par l’IC en novembre 1935.

Son rôle fut important dans les grèves de juin 1936 et son intervention déterminante dans leur achèvement. Sans participer au gouvernement, le secrétaire général était traité comme un homme d’État par Blum comme par la presse. Sourcilleux sur l’application du programme du Front populaire, il était prêt à élargir vers la droite le Front populaire en faisant un Front des français (août 1936), sur la base de l’antifascisme. La non-participation gouvernementale lui permit d’ailleurs de dénoncer la non-intervention et d’ouvrir un nouveau front de lutte en organisant l’aide à l’Espagne républicaine.

Dans la lignée du culte des dirigeants qui s’organisait en URSS et dans l’IC surtout depuis 1935, Thorez renforçait son image personnelle. La publication en 1937 des souvenirs du secrétaire général, sous le titre de Fils du peuple, entra dans ce cadre. La popularité de Thorez était à son plus haut niveau en cette année 1937 même si les procès de Moscou éloignèrent du Parti quelques intellectuels et militants informés. Un an après la constitution du gouvernement de Front populaire, le Parti communiste annonça son intention de participer au gouvernement. Le 24 juin 1937, pour la première fois, des manifestants scandèrent, place de la Nation, « Thorez au pouvoir ». On en était loin ! Le recul du Front populaire et la dégradation de la situation internationale mirent le Parti communiste à rude épreuve.

Le Parti communiste français marqua de son empreinte la dénonciation des accords de Munich et le combat contre les décrets-lois Daladier se heurta à l’intransigeance gouvernementale.
L’unité nationale, appelée de ses vœux par le PCF, allait être bien malmenée quand éclata le 23 août 1939 la bombe du Pacte germano-soviétique. Thorez semble avoir été surpris par l’événement. Il n’ignorait pas les difficultés que rencontraient les Anglais et les Français pour aboutir à un accord militaire avec les Soviétiques, mais il pensait que ce dernier se ferait. Il ne semble pas avoir été averti et Fried* lui-même n’aurait appris la nouvelle qu’à Bruxelles qu’il avait rejoint depuis quelques jours. Thorez vint immédiatement à Paris pour réunir la direction et préparer la défense.
Le 3 septembre 1939, le secrétaire général répondit à l’ordre de mobilisation. En son absence, à la mi-septembre, arrivèrent par l’intermédiaire de Raymond Guyot* et Arthur Dallidet* des directives de l’IC demandant de substituer à l’effort de guerre antihitlérien et une ligne réclamant la paix et affirmant le caractère impérialiste de la guerre. Les premières traces en apparurent lors d’une réunion du 20 septembre à Paris qui adopta un manifeste intitulé « Il faut faire la Paix », manifeste qui ne fut pas diffusé. Quand Thorez fut-il informé de cette nouvelle donne ? Sans doute quand Ceretti* lui communiqua pour la première fois la consigne de quitter son régiment. Sur ses notes manuscrites postérieures figure la mention « Pas compris et approfondi communication RG ». Il refusa dans un premier temps de quitter son régiment, donc de tirer les conséquences de la nouvelle ligne qui impliquait la mise à l’abri, hors de France, de la direction. Thorez accepta finalement de partir clandestinement le 3 octobre 1939.

Des militants du Nord firent passer la frontière belge au couple Thorez-Vermeersch qui rejoignit en Belgique le noyau de l’Internationale. Quelques semaines dans les environs de Bruges lui permirent de se familiariser avec la nouvelle ligne et de s’en faire un défenseur intransigeant. Thorez arriva à Moscou le 8 novembre 1939 (télégramme à Amsterdam du secrétariat de l’IC à l’adresse de Clément [Fried*], communiqué par Mikhaïl Narinski). La première trace dans les archives apparaît le 16 novembre, au bas d’un projet de résolution du secrétariat de l’IC sur la question française signé Stern (pseudonyme de Thorez) et Marty* (Arch. Komintern, Moscou, doc. 9692, communiqué par Stéphane Courtois). Il vivait discrètement à Kountsevo, proche banlieue de Moscou, dans un ensemble de datchas réservées aux « clandestins » de haut rang, portait la barbe et s’appelait Ivanov.

Thorez se trouva confronté à Marty*, secrétaire de l’IC, débordant d’activité, qui tirait un bilan très négatif de l’action de la direction française depuis le Pacte. Il dut présenter en novembre un rapport autocritique dont les notes manuscrites ont été conservées (CHIRM, n° 14, 1983). Si Marty*, en raison de ses fonctions à l’IC était plus en vue, Thorez, participant aux réunions de direction du Komintern, associa son nom aux textes importants qui marquèrent les changements de politique, ainsi au premier semestre 1941 quand s’élabora la politique de Front national.

L’offensive allemande de l’automne 1941 provoqua l’évacuation de la famille Thorez à Oufa. Le secrétaire général étudia, travailla à la rédaction de textes et, sous le pseudonyme de Jean, de biographies qui servirent à l’évaluation des cadres. Guilio Ceretti* a décrit les sentiments d’impuissance et de colère de ce dirigeant qui était obligé de vivre « clandestinement » alors que beaucoup connaissaient sa présence (op. cit., p. 252-257). Il ne put apparaître au grand jour que lors de la dissolution de l’Internationale communiste, annoncée en mai 1943. Il fut d’ailleurs un des signataires du communiqué avec André Marty*.

Le départ de ce dernier à Alger pour prendre la tête de la délégation communiste n’améliora pas les rapports entre les deux leaders historiques du PCF. Thorez eut le sentiment que toutes les pressions n’étaient pas exercées sur la France libre pour autoriser sa venue. Sa demande de rejoindre Alger se heurta fin février à un refus de De Gaulle qui affirma que la condamnation de Thorez pour désertion gardait force de loi.

À la Libération, malgré la campagne du Parti communiste français pour exiger le retour de Maurice Thorez, le général de Gaulle se fit prier. Mais pour des raisons de politique intérieure comme de politique internationale, cette situation ne pouvait plus durer. Le 28 octobre 1944 le conseil des ministres donna un avis favorable au moment même où il donnait ordre de dissoudre les milices patriotiques ; le 6 novembre Thorez bénéficia d’une grâce individuelle, geste mis en rapport par les milieux diplomatiques avec l’imminence du voyage du général de Gaulle à Moscou et la volonté de rendre au PCF son principal dirigeant au moment où le débat sur les milices patriotiques allait secouer le Parti.

C’est un homme changé par cinq ans d’exil et la fréquentation des dirigeants soviétiques, plus solitaire (personne ne pourra remplacer Fried* ami et conseiller, mort en 1943), plus prudent, peut-être moins imaginatif qui revint en France.
Maurice Thorez devait tout d’abord affirmer son autorité à la tête du Parti. Ce fut aisé. Jamais Jacques Duclos*, qui avait dirigé la résistance communiste en France, ne nia le rôle du secrétaire général. André Marty*, désormais au troisième rang de la hiérarchie, privé de son grade dans le mouvement communiste international, n’avait plus guère de marge de manœuvre. De plus, la popularité de Thorez était intacte.

Le comité central des 21, 22 et 23 janvier 1945 réuni à Ivry prononça l’arrêt de mort des milices patriotiques. Le 29 janvier 1946, Félix Gouin lui attribua la vice-présidence du conseil, place qu’il conserva le 25 juin dans le gouvernement Georges Bidault.
L’interview donnée au Times du 18 novembre qui affirma la possibilité « pour la marche au socialisme d’autres chemins que celui suivi par les communistes russes », en fait la possibilité d’utiliser la démocratie parlementaire. Le propos n’était pas totalement nouveau puisque Staline* avait affirmé dès 1936, à propos de l’Espagne, les chances d’un processus de développement révolutionnaire s’appuyant sur une voie parlementaire. Relayée par la presse communiste, fréquemment rappelée par Thorez (en particulier en 1956), l’interview marqua, dans la mémoire communiste, une étape dans l’affirmation d’une voie française vers le socialisme.

L’évolution des rapports internationaux — avec l’adoption du plan Marshall — poussait à l’affrontement entre Américains et Soviétiques, comme au conflit avec les communistes dans chaque pays. Thorez n’en eut pas une claire conscience puisqu’il plaça le congrès national de Strasbourg (juin 1947) dans la perspective de la reconquête par le PCF de son rôle de « parti de gouvernement ». Cette perspective fut maintenue par le secrétaire général jusqu’à la veille de l’ouverture en Pologne, le 22 septembre 1947, de la conférence de Szklarska-Poreba qui créa le Kominform et mit au ban des accusés les partis français et italien, trop lents à tirer les leçons du changement de période.

Avec la Guerre froide commença une phase d’isolement pour un parti au faîte de sa puissance. Les grandes grèves de la fin de l’année 1947 n’avaient-elles pas montré l’efficacité nouvelle des militants communistes ouvriers, mais aussi lesrisques de l’affrontement frontal avec l’État ? Thorez dirigea le Parti de manière de plus en plus personnelle, laissant se développer un culte de la personnalité à son égard et à celui de Staline*. Ses prises de positions sur les problèmes internationaux et notamment sa déclaration du 23 février 1949 sur son attitude en cas de présence de l’Armée rouge à Paris modifièrent son image. Il avait en effet affirmé : si « l’armée soviétique défendant la cause des peuples, la cause du socialisme, était amenée à pourchasser les agresseurs jusque sur notre sol, les travailleurs, le peuple de France pourrait-il se comporter envers l’armée soviétique autrement que les travailleurs, que les peuples de Pologne, de Roumanie, de Yougoslavie ? ».

L’année 1950 vit culminer le culte de Staline* et de Thorez à l’occasion de leurs 70e et 50e anniversaires. L’autorité de Thorez était totale sur le Parti quand la maladie l’écarta pendant plusieurs années de la scène politique française. Victime d’une attaque d’hémiplégie le 10 octobre 1950, il partit le 12 novembre se faire soigner en URSS, laissant la direction du Parti à Jacques Duclos*. Informé régulièrement des problèmes rencontrés par la direction, il donna le feu vert pour le déclenchement des « affaires » (sans doute début juillet 1951 lors de la visite de Servin dans son lieu de villégiature du Caucase puis début août lors de la visite de Duclos*), en particulier pour l’élimination du numéro 3 du Parti, André Marty* et de l’ancien dirigeant des FTPF, Charles Tillon*. Il ne revint en France (10 avril 1953) qu’après la mort de Staline* et alors que les cas Marty* et Tillon* étaient réglés. La chute de Béria et la mise en place d’une direction collective à Moscou modifiaient la situation du mouvement ouvrier international.

Les dix dernières années de la vie de Maurice Thorez furent celles qui contribuèrent le plus à associer son nom aux « occasions ratées », aux « retards ».
L’exclusion d’Auguste Lecœur, un temps présenté comme le dirigeant le plus proche du secrétaire général, qui apparut comme une « affaire » de plus, avait en fait des racines politiques profondes. Le coup de tonnerre du 20e congrès du PC soviétique (février 1956) surprit le Parti communiste en pleine période d’hésitation sur l’affaire algérienne (le 12 mars les députés communistes votèrent les pouvoirs spéciaux à Guy Mollet).

Maurice Thorez conduisait personnellement la délégation française au 20e congrès devant lequel il intervint lors des discours d’ouverture en évoquant la coexistence pacifique et les voies pacifiques vers le socialisme, deux thèmes qui allaient être débattus. Dans la nuit du 25 au 26 février, on lui remit copie d’une version russe du rapport Khrouchtchev et Georges Cogniot* en fit la traduction. Les réactions du secrétaire général se firent attendre. Il ne participa pas au compte rendu des travaux, le 9 mars, devant les militants salle Wagram, où Duclos* fit applaudir le nom de Staline* ; il fut absent à la réunion du comité central du 22 mars 1956 où un vif débat contraignit les proches de Thorez à faire des concessions.

Perplexe, Maurice Thorez partit, à Pâques, en voyage privé en Italie pour s’entretenir avec Togliatti*. Même s’il n’existe aucune trace des propos échangés par les deux hommes, le témoignage de Ceretti* et la détérioration rapide des rapports entre les deux partis permettent de comprendre que leurs réactions au 20e congrès divergèrent et ceci de façon croissante.
Au comité central du 9 mai 1956, Maurice Thorez, en demandant que les débats ne soient pas publiés, expliqua que la délégation française au 20e congrès avait pu lire le rapport « privé » de Khrouchtchev mais qu’elle avait dû le rendre et qu’elle n’était pas autorisée à le divulguer. Lorsque se tint le comité central du 4 juin 1956, le fossé s’était creusé avec les Italiens qui refusaient de créer « un bureau de liaison » et qui « pactisaient » avec les Yougoslaves, or affirma Thorez « je pense que Staline* reste un géant par rapport aux Yougoslaves ». Le déroulement des débats l’amena, pour répondre aux critiques de Pierre Courtade, à dénoncer les légèretés du rapport Khrouchtchev sur deux points : la répression contre les paysans (« il y a eu déportation en tant que classe des koulaks. Je l’ai approuvée et je l’approuve encore ») et les procès de Moscou (« Mon opinion est que l’action contre cette bande était juste, où en serions-nous si on les avait suivis ? »). Une délégation composée de Fajon, Waldeck-Rochet et Servin fut envoyée en URSS fin juin pour faire état des réserves de la direction française. Si Thorez soutint Khrouchtchev en juillet 1957 lors de l’élimination du « groupe des antiparti » dans le PCUS, il s’allia avec Mao, à l’occasion de la conférence mondiale des PC tenue à Moscou, pour freiner la politique de déstalinisation.

En 1961, Thorez se rapprocha, de son propre gré et à son propre rythme, de Khrouchtchev qu’il soutint contre les Albanais et les Chinois. C’est d’ailleurs un homme dont le profil était plutôt khrouchtchévien, Waldeck Rochet, qu’il fit nommer au secrétariat général du PCF lors du 17e congrès (mai 1964), alors que lui-même prenait le titre de président.
Dirigeant d’une stature politique incontestable, Thorez n’eut pas comme Togliatti* ou Marty* une carrière kominternienne de premier plan, mais on ne saurait sous-estimer le dialogue permanent entre Thorez et la direction de l’IC.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article49940, notice THOREZ Maurice. (version Dictionnaire biographique du Komintern) par Claude Pennetier, version mise en ligne le 25 avril 2009, dernière modification le 1er avril 2017.

Par Claude Pennetier

ŒUVRE : Œuvres de Maurice Thorez, (jusqu’en 1950), Éditions sociales, 23 vol. — Œuvres choisies en trois volumes, tome 1 (1924-1937), tome 2 (19381950), tome 3 (1953-1964), Éditions sociales, 19651967. — Fils du peuple, Éditions sociales, 1937, 1949, 1954, 1960 et 1970.

SOURCES : RGASPI, dossier personnel et passim. — DBMOF, notice par Claude Pennetier. — Philippe Robrieux, Maurice Thorez, vie secrète et vie publique, Fayard, 1975. — Jacqueline Mer, Le Parti de Maurice Thorez ou le bonheur communiste français, Payot, 1977. — Bernard Pudal, Prendre parti, PFNSP, 1989. — Serge Wolikow, Le Parti communiste français et l’Internationale communiste (1925-1933), Th. d’État, Paris VIII, 1990. — Stéphane Sirot, Maurice Thorez, Presses de sciences po, 2000.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément