JEAN Renaud [JEAN Jean, dit JEAN Renaud, dit RENAUD JEAN]

Par Claude Pennetier

Né le 16 août 1887 à Samazan (Lot-et-Garonne), mort le 31 mai 1961 à Samazan ; paysan pendant dix ans, enseignant pendant trois ans puis élu et permanent ; militant socialiste puis communiste du Lot-et-Garonne ; membre du comité directeur puis du comité central du PC ; membre du bureau politique en 1926 ; directeur de la Voix paysanne ; président de la Confédération générale des paysans travailleurs.
Député (1920-1928, 1932-1941), conseiller général (1922-1928, 1934-1939 ; 1945-1961), maire de Samazan (1935-1939 ; 1944-1961).

Renaud Jean
Renaud Jean

Acteur de premier plan du mouvement communiste entre-les-deux-guerres, orateur de talent, le député des paysans du Lot-et-Garonne eut son heure de notoriété dans les années trente, particulièrement entre 1936 et 1939 alors qu’il présidait la commission de l’Agriculture de la Chambre. Mais celui que tout destinait aux plus hautes fonctions fut remis à la base à la Libération et oublié. Au-delà de ses désaccords avec le « tournant » de septembre-octobre 1939 ou de son inaction dans les années qui suivirent, on peut se demander si son indépendance d’esprit, sa volonté de défendre une position politique personnelle et de ne rien cacher de ses analyses au sein du Parti communiste ni de ses divergences, ne furent pas à l’origine de cet effacement.

Fils unique de Jean Jean et Anne Castaing, métayers devenus petits propriétaires à Samazan (lieu dit Latapie), Jean Jean, comme son père et son grand-père, mais prénommé habituellement Renaud (avec la célébrité son prénom d’emprunt sera associé à son nom pour devenir parfois Renaud-Jean), après des études primaires qui auraient révélé son aisance intellectuelle, travailla jusqu’à la guerre comme cultivateur sur la petite exploitation familiale de six hectares. Trente ans plus tard, en prison, il prendra plaisir à décrire, sans misérabilisme, et avec un souci d’authenticité, les travaux avec son père et sa mère, une femme qui resta toujours proche de lui. Le futur spécialiste des questions paysannes du Parti communiste eut donc une expérience professionnelle pendant plus d’une décennie. Ce jeune paysan qui n’aimait pas aller au bal de Samazan (c’est du moins ce qu’il écrivit le 6 septembre 1914) consacrait ses loisirs à la lecture.

Renaud Jean subit d’abord l’influence du communiste libertaire Henri Beaujardin , un cultivateur de vingt ans son aîné, qu’il rencontrait plusieurs fois par an aux foires de Bouglon. Le « père Barbassou » auteur des « Propos d’un paysan » dans le Libertaire, lui prêtait et lui commentait la littérature libertaire. A sa mort, en 1928, Renaud Jean dira de cet ami de plus de vingt ans (qui fut son témoin lors de son mariage en 1915) : « Nous sommes quelques-uns dans notre coin de Gascogne qui lui devons, au moins en partie, notre conscience de classe, que son impitoyable critique a aidé à se débarrasser de ces dogmes pourvoyeurs d’esclavage matériel et intellectuel : Dieu et Patrie » (Le Travailleur, 7 janvier 1928). Donc, après avoir été quelque peu sensible aux idéaux libertaires, il se rallia au socialisme en 1907 et adhéra au groupe socialiste de Marmande, à l’âge de vingt ans, en février-mars 1908. Cet engagement précoce ne peut être attribué à l’influence directe de son père qui resta radical-socialiste jusqu’à sa mort en 1931. Conseiller municipal de Samazan depuis 1904, Jean Jean père fut réélu le 5 mai 1912 à la tête de la liste radicale socialiste et resta maire jusqu’en 1919. Les sentiments républicains de la famille remontaient aux générations précédentes : « Tu vois où en est tombée la République pour laquelle mon père et mes grands-parents ont lutté » pouvait-il écrire à sa mère en février 1940. On sait peu de chose de son service militaire si ce n’est cette notation d’août 1914 : « Je n’ai jamais facilement supporté les embêtements militaires (...) Je me retrouve dans le même état d’esprit qu’au 88e avec mes chefs tant détestés » (Carnet de guerre, op. cit.).

Renaud Jean aurait fait, à une date non précisée, une tournée de conférences sur les questions rurales en développant le thème de la nécessaire union entre la classe ouvrière et les travailleurs de la terre. Ses qualités d’orateur en firent un des pionniers du socialisme dans le Lot-et-Garonne, particulièrement dans le Marmandais. Mais, en 1910, il jugea que le Parti socialiste SFIO évoluait vers le parlementarisme et ne reprit pas sa carte en 1911.

La Première Guerre mondiale allait bouleverser sa vie. Le carnet qu’il tint pendant l’été 1914 témoigne de son opposition à la guerre, de ses sentiments socialistes et internationalistes, comme de sa maturité et de sa maîtrise des idées. Le jeune paysan, qui un moment envisagea de rendre ses galons de caporal, participa avec le 24e régiment d’infanterie coloniale aux batailles de Charleroi, de la Meuse et de la Marne où il fut gravement blessé, le 8 septembre, dans un combat au corps à corps sur le Mont-More près de Vitry-le-François. La cuisse fracturée, il fut hospitalisé et c’est au lycée d’Agen transformé en hôpital qu’il se lia avec une agrégée de sciences naturelles qui faisait fonction d’infirmière. Isabelle Mendès (elle serait une lointaine parente de Pierre Mendès France), née le 4 mai 1882 à Bordeaux (donc de cinq ans son aînée), fille d’un employé de commerce (plus tard fondé de pouvoir de l’entreprise H. Thompson à Bordeaux), fut élève à l’École normale de Sèvres. Celle qui entendit alors « l’appel irrésistible de ton ardeur, de ta volonté, de ta conscience » (lettre du 25 décembre 1939) fut la compagne de sa vie et, sans être elle-même une militante, joua un rôle de confidente lui permettant de n’être jamais seul, même dans l’adversité politique. Ils se marièrent le 30 mars 1915 à Samazan. Renaud Jean, réformé, consacra sa convalescence à acquérir une culture qui l’amena au niveau du brevet. Eut-il un diplôme ? Rien ne l’indique. Toujours est-il qu’il entra comme professeur auxiliaire d’espagnol à l’école pratique d’Agen en mai 1916 et y resta jusqu’en septembre 1919, date à laquelle, malgré ses excellentes notes professionnelles, la titularisation lui fut refusée, « pour motifs politiques » dira-t-il. Officiellement, il était en surnombre après le retour à la vie civile de titulaires du professorat industriel ou commercial.
En quelques années, il était devenu un des militants socialistes les plus connus du département. En décembre 1916 il était venu renforcer la dizaine de socialistes d’Agen tout en s’affirmant d’emblée favorable à la « minorité » pacifiste. Il donna à celle-ci la cohésion et la méthode qui lui manquaient. Avec Jean Sempastous* et le syndicaliste Ernest Sarrou*, il gagna à ses positions des responsables cheminots et des métallurgistes. Fin septembre 1918, l’ancienne direction fédérale avec Aristide Fieux et Marius Alibert* démissionna. Renaud Jean devint secrétaire fédéral. Le mois suivant, Ernest Sarrou prit le secrétariat de la section d’Agen. Dès lors le Lot-et-Garonne disposa d’une direction socialiste dynamique, aidée à partir d’octobre 1919 par un journal, le Travailleur. Le récit émouvant qu’il laissa du moment où, fin avril 1919, les militants d’Agen apprirent la révolte de la mer Noire, témoigne de son attachement à la Révolution russe (préface à La Révolte de la Mer Noire d’André Marty*).

Renaud Jean, mutilé de guerre (invalide à 30 %, il resta boiteux), bon orateur, fut une tête de liste solide pour les élections législatives du 16 novembre 1919. Avec le médecin Arthur Caubon (voir Jean Arthur Caubon* , le professeur Paul Béjambes* et le cheminot Jean Sempastou, la liste doubla les voix socialistes de 1914 mais sans menacer les autres listes. Renaud Jean qui devançait ses propres colistiers de quelques centaines de voix, était avec 9 493 voix loin derrière le ministre Leygues (25 710 voix) ou l’avocat Fauvel (13 881 voix sur 84 453 inscrits).

Que se passa-t-il donc entre cette élection peu prometteuse et l’élection législative de décembre 1920 qui permit l’entrée de Renaud Jean à la Chambre des députés ? L’intéressé aimait rappeler qu’on ne pouvait mettre cette victoire sur le compte du modérantisme de la fédération. Dès fin janvier 1920, au congrès de Tonneins, les militants du département s’étaient prononcés à l’unanimité pour l’adhésion immédiate à l’Internationale communiste et avaient envoyé Renaud Jean suivre son premier congrès à Strasbourg, du 25 au 29 février. Il n’y intervint pas. Mais les luttes sociales allaient lui donner l’occasion d’exercer sa combativité : ce furent les grandes grèves ouvrières de mai puis le mouvement des métayers qui s’organisa à Clairac le même mois et emporta des succès pendant l’été. Le député Jacques Chaumié étant décédé, le congrès de Miramont réuni le 14 novembre désigna Renaud Jean comme candidat pour les élections du 5 décembre. Il recueillit 12 184 voix (sur 77 992 inscrits) gagnant près de 3 000 voix par rapport à 1919. L’avocat Fauvel (Bloc national) le devança de quelques centaines de voix mais le phénomène essentiel était l’ampleur de l’abstention. La campagne pour le second tour coïncida avec la préparation du congrès de Tours et Renaud Jean ne cacha pas qu’il était un partisan résolu de l’adhésion à la IIIe Internationale. La peur du bolchevisme ne porta pas ses fruits et le candidat « socialiste » qui avait recueilli 18 651 voix, bénéficia de la concurrence entre le candidat du Bloc national et le radical, pour l’emporter. Ce fut donc en député que ce militant inconnu arriva au congrès de Tours. Jacques Bourdos*, également délégué, rappela que Renaud Jean « était allé à la bataille avec le programme maximum. Ne croyez pas que les masses rurales du Lot-et-Garonne, agriculteurs et vignerons, aient été effrayés par le programme bolcheviste » (Le congrès de Tours, p. 270). L’ensemble des mandats du Lot-et-Garonne se portèrent en faveur de l’adhésion et même de la motion d’extrême gauche Leroy-Heine. Renaud Jean et Bourdos, qui ne connaissaient sans doute ni Heine ni Leroy, faisaient le choix des formulations les plus extrêmes, peut-être pour couper les ponts avec l’ancien Parti socialiste, ce parti que le paysan de Samazan avait abandonné en début 1911 par hostilité au parlementarisme.
Ce jeune député d’un département rural attira d’emblée l’attention. A l’issue du congrès, il entra au Comité directeur et fut nommé directeur de La Voix paysanne, journal créé à la suite du congrès de Strasbourg (février 1920) et depuis lors dirigé par Compère-Morel*. Membre de la commission de l’Agriculture à la Chambre, Renaud Jean s’affirma au cours de l’année 1921 comme le théoricien et le propagandiste paysan dont le jeune Parti communiste avait besoin. Il rédigea « La question agraire », thèse soumise aux militants, et la défendit devant le congrès de Marseille. Lénine trouva « absolument juste dans l’ensemble » ce texte habile et souple, qui reprenait en les actualisant des positions défendues par Compère-Morel avant la guerre. Mais, Renaud Jean jugeait sévèrement le comportement de la Gauche du parti, s’inquiétait du soutien que lui apportait l’IC et condamnait le Front unique. Signe de son influence, Zinoviev prit le soin de lui écrire le 16 juin 1922 pour lui dire : « Dans la session de l’Exécutif élargi, nous avons dû combattre certaines idées contenues dans quelques-uns de vos articles. Mais nous savons tous quel travail énorme et nouveau vous accomplissez en France et quels sont vos services dans ce domaine. Le IVe congrès universel étudiera la question agraire. Votre présence nous semble absolument indispensable. Nous serions encore plus heureux de vous voir à Moscou avant l’ouverture de ce congrès, afin d’avoir la possibilité de converser avec vous sur bien des sujets »” (Arch. Renaud Jean). Au même moment il était décrit par rapport de l’IC comme un « garçon intelligent, travailleur, foncièrement honnête, certainement une des belles forces d’avenir du communisme français ».

Si Renaud Jean accepta d’aller à Moscou, il refusa de se couler dans le moule des courants et proposa au congrès de Paris (octobre 1922) une motion qui condamnait la Droite comme la Gauche : « La Droite cherche des électeurs ; la Gauche prépare des soldats. Les deux négligent le producteur. » Il fut écarté du Comité directeur. C’est donc hors des trois tendances qu’il se rendit au IVe congrès de l’IC. Les notes qu’il laissa de son premier contact avec Moscou signalent son esprit critique : le défilé de l’armée rouge lui fit une « impression pénible » ; il s’inquiéta du nombre de portraits de dirigeants en soulignant le « danger futur ». Sa rencontre avec Lénine déjà très malade le confirma dans l’idée que Moscou ne s’intéressait qu’aux hommes de la Gauche. S’il admira l’« intelligence prodigieuse » de Trotsky, sa « facilité d’expression », il le jugea « dangereusement absolu ». L’affrontement de Renaud Jean avec Trotsky sur la question paysanne, fut un des temps forts de la commission française. On mesure à la qualité de ses répliques comme à leur vigueur — Trotsky dira « nous apprécions cette manière comme une manière excellente, parce qu’on ne fait pas une politique révolutionnaire uniquement avec la courtoisie » — l’assurance acquise par le militant lot-et-garonnais en trois ans. Un incident « bref mais important » (Alfred Rosmer) l’opposa à Léon Trotsky* à l’issue d’une séance de nuit. Interpellé par un délégué de la JC à propos de ses critiques du financement des Jeunesses par l’Internationale, il commença une explication que le président de séance interrompit en disant « que l’Internationale communiste n’a rien de commun avec une foire où les paysans madrés se livrent à leurs marchandages. » Renaud Jean quitta la salle et ne revint au congrès qu’après avoir reçu une lettre explicative de Trotsky lui annonçant que l’affaire serait examinée par une commission. A l’issue du congrès, désigné comme membre du Comité directeur, il déclara que bien que moralement hostile aux décisions du IVe congrès, il s’engageait, par esprit de discipline à les faire appliquer.

Renaud Jean, qui n’avait pas répondu aux attentes de Zinoviev, revint donc en France avec des sentiments partagés, et sans doute heureux de retrouver dans le Lot-et-Garonne (dont il venait d’être élu conseiller général au Mas-d’Agenais) les paysans qui s’organisaient en syndicat de défense paysanne. Il ne se rendit pas à la 1re conférence internationale paysanne qui se tint à Moscou du 12 au 15 octobre 1923, laissant Ernest Girault*, Auguste Angonin*, Marius Vazeilles* et Bourget représenter la France. La conférence nomma quatre délégués pour la France : Vazeilles, Angonin, Gaston Verdier* et Renaud Jean.
Le député du Lot-et-Garonne participa activement à la vie parlementaire pendant l’année 1923 et, avec Marcel Cachin*, prononça le 15 juin un important discours pour annoncer que le Parti communiste allait, à l’occasion des élections législatives du 11 mai 1924, opposer au Bloc national et au Bloc des gauches, un Bloc des travailleurs et des paysans. Ce sera finalement le Bloc ouvrier paysan avec un programme marqué par les thèmes chers à Renaud Jean. Une active campagne lui permit de renforcer sa position électorale dans son département. Présenté comme « agriculteur » et non plus comme « professeur », il fut élu avec 22 230 voix sur 78 986 inscrits (28 %), devançant de 2 000 voix ses colistiers, Angely Borderies*, Ernest Delbos*, Robert Philippot* et n’étant précédé que par Leygues (23 852 voix) et Fallières (fils).

Il eut donc toute autorité pour relancer l’action paysanne du Parti communiste. Le 22 septembre 1924 se tint une conférence nationale paysanne qui prépara la constitution, le 18 octobre 1925, du Conseil paysan français (CPF) dont Renaud Jean resta président jusqu’à la naissance de la CGPT en mars 1929. Ceci ne signifie pas qu’il en fut le maître incontesté. Son attitude réservée sur les méthodes de la bolchevisation de 1924 à 1927 (il critiquait en particulier le découpage des régions mais on lui prêtait un regard critique sur la priorité aux cellules d’entreprise), avait progressivement affaibli sa position dans la direction et, dès la conférence nationale de Saint-Denis (28 juin 1927), un cultivateur de Seine-et-Oise, Jacques Desnots* commença à contester certaines analyses de Renaud Jean. Celui-ci se rendit en Ukraine pour mener un premier travail d’enquête sur la paysannerie soviétique et de retour, en juillet 1927, écrivit une brochure qui ne fut pas publiée par le secrétariat du parti. Le même mois, André Marty dont il fut et resta un ami proche, lui demanda une préface pour son livre La Révolte de la Mer Noire.
Une nouvelle période s’ouvrit en novembre 1927 avec sa désapprobation totale de la nouvelle tactique « Classe contre classe ». Il s’engagea à fond dans la mise en cause de cette « folie » lors du Comité central des 10 et 11 janvier 1928 qui adopta la « tactique » par 21 voix contre 13. Il jugeait la radicalisation des masses très incertaine pour longtemps et déclarait que dans le cadre de la crise persistante du régime, la bourgeoisie française traversait une période d’amélioration relative. Il était pour le maintien du désistement au deuxième tour. Si son rôle parlementaire restait très important, comme en témoigne l’écho donné par l’Humanité à son discours du 16 février 1928, il était déjà perçu par la presse comme un dirigeant qui ne parlait pas le langage de la direction. Ainsi, lors des élections législatives des 22 et 29 avril 1929, Le Matin ironisa sur son programme « qui ferait traiter de réactionnaire son auteur par un radical-socialiste et conviendrait fort bien à un républicain de gauche » (18 avril 1928). En réalité, Renaud Jean tentait de conquérir un électorat large sans rien masquer de ses objectifs. Il n’y réussit pas puisqu’il subit lui aussi le recul national et perdit son mandat.

Cette situation ne fit que renforcer son hostilité à la ligne politique du parti. Il l’exprima avec force dans une lettre du 6 mai 1928 au secrétariat : « Ce désaccord ne me permet pas de collaborer encore avec la Direction du Parti, pas davantage d’occuper un poste quelconque. Je vais donc m’occuper à chercher du travail. Ce ne sera probablement pas commode, car un grand nombre de voies me sont fermées » (BMP 284). Allait-il rompre avec son parti ? Certains le crurent, ainsi Amédée Dunois qui reprit contact avec lui et se fit durement rappeler le comportement de la Gauche fin 1922. L’attitude du secrétariat du parti fut double : d’une part il chercha à le retenir comme permanent chargé des problèmes paysans, sachant quel vide représenterait son absence, d’autre part il l’attaqua très vivement à la conférence nationale des 18-21 juin 1928 sans réussir à le faire revenir sur ses positions critiques. Albert Vassart, pourtant réservé lui-même sur la politique du parti, reflète bien le sentiment des dirigeants lorsqu’il écrit : « Renaud Jean est contre la tactique électorale et d’une façon générale contre toutes les formes de la « bolchevisation ». Il nie l’imminence des dangers de guerre et s’élève contre la ligne du parti « classe contre classe » en prenant prétexte des courants d’opinion « démocratiques » qu’il faut « pousser au pouvoir ». C’est un camarade très honnête, très sincère mais vraiment opportuniste, donc droitiste. » Et au VIe congrès mondial, où Renaud Jean vota les résolutions avec réserves, il fallut l’intervention de Molotov pour empêcher son élimination des organismes de direction. D’ailleurs ses prises de parole sur les problèmes paysans, loin d’être marginalisées, avaient provoqué un débat important et une réponse de Boukharine qui, tout en les contestant, témoignait de son intérêt pour les positions du militant gascon.

Prenant en compte la volonté du secrétariat de le conserver comme permanent, il accepta finalement en octobre 1928 de préparer la constitution de la CGPT (Confédération générale des paysans travailleurs), d’en prendre la présidence au congrès de Montluçon (mars 1929) et d’en assurer la direction effective. Renaud Jean qui ne s’était pas représenté aux élections cantonales, venait un peu moins dans le Sud-Ouest. Il avait un logement à Boulogne-Billancourt et sa femme enseignait dans des lycées de la banlieue ouest. Membre suppléant du Bureau politique, il se consacra surtout à la question paysanne tout en acceptant d’intervenir comme orateur dans de nombreuses réunions publiques parisiennes. A l’automne 1929, les rapports se tendirent tant avec l’équipe dirigeante qu’avec Jacques Desnots* : le secrétaire de la section agraire l’accusait d’avancer des mots d’ordre réformistes sur la question du blé. Le conflit prit une tournure personnelle avec Ernest Girault qui alla jusqu’à qualifier la CGPT de « Parti agraire révolutionnaire entre les mains d’un seul homme : Renaud Jean » (Arch. Renaud Jean, 46 J 16). Le Comité central du 8 décembre 1929 fut dominé par cette question. Face à un Renaud Jean plus combatif et plus résolu que jamais, Pierre Semard tenta de faire une critique du mot d’ordre d’Office national du blé en mettant le débat sur un plan théorique et en rappelant que Boukharine lui-même était qualifié d’opportuniste. Mais le plus inquiétant aux yeux du président de la CGPT était le recul constant de l’implantation communiste comme de l’action syndicale révolutionnaire chez les paysans et le succès du Parti agraire. Il combattit pendant l’année 1930 « l’indifférence absolue de la direction du parti à l’égard des problèmes paysans » (lettre à Maurice Thorez, 7 novembre 1930) puis refusa en mars 1931 de faire un voyage d’étude en URSS, comme de continuer à occuper un poste de permanent. Encore une fois le Parti communiste le retint. Signe de sa popularité, l’Humanité du 19 septembre 1931 le fit figurer dans une photo montage parmi les huit dirigeants qui annonçaient l’ouverture d’une souscription nationale.

Son succès aux élections législatives de mai 1932 dans la circonscription de Marmande, marqua son retour sur le terrain lot-et-garonnais. En tête au premier tour (5 024 voix sur 22 290 inscrits), il avait bénéficié du maintien du député sortant contre le radical Laban et du retrait du socialiste Jean Dubourg*, pour l’emporter avec 7 491 voix. Quelque temps plus tard la campagne contre les saisies-ventes chez les paysans en difficulté, lui permit d’envisager de nouvelles méthodes de lutte contre la crise : la folle enchère et l’obstruction. En octobre 1933 à Miramont, il fit monter les enchères puis déclara ne pas pouvoir payer provoquant ainsi l’annulation de la vente ; en décembre il fit obstruction à une vente à Lévignac-sous-Guyenne en couvrant de sa voix les annonces du commissaire priseur. Les incidents de ce type se multiplièrent à la grande inquiétude de la préfecture qui ne reconnaissait plus « les talents d’opportuniste » du député de Marmande. Le tribunal correctionnel de Marmande le condamna, en juin 1934, à 15 jours de prison et 300 F d’amende pour « entrave à la liberté des enchères par voie de fait, violence ou menace. »

Renaud Jean était passé à nouveau par une période d’affrontement très dur sur la politique paysanne. Soucieux d’avancer des mots d’ordre mobilisateurs adaptés à la période de crise, il défendit l’idée du paiement des échéances en blé au cours officiel. Le 1er septembre 1933 le secrétariat du Parti communiste lui fit part de son désaccord total. Renaud Jean, par une lettre du 26 octobre 1933, en appela au Komintern : « Seule une intervention de l’Internationale est capable de nous éviter la défaite dans la course avec le fascisme pour la conquête de la direction des paysans » (Arch. Renaud Jean, 46 J 16). Il continua à préparer pour la France le congrès mondial paysan mais refusa en novembre d’assurer des réunions en province en l’absence de réponse à ses nombreux courriers sur la politique paysanne.
Les événements de février 1934 portèrent à son paroxysme les tensions avec Maurice Thorez. Profondément choqué d’avoir dû manifester le 6 février sur les Champs-Élysées, non loin des Ligues, sans mot d’ordre et sans directive, inquiet devant la situation, il suggéra avec Jacques Doriot de prendre contact avec les dirigeants du PS et de la CGT pour envisager une riposte commune. Thorez refusa. Mais Renaud Jean continua dans les jours et les semaines qui suivirent à se prononcer pour une politique de front unique de la base au sommet contre le fascisme. Sa position fut appréciée dans le Sud-Ouest malgré une visite de Jacques Duclos*. Avec Jacques Doriot, Renaud Jean porta avec force les thèmes de l’Unité lors du Comité central de mars, mais l’évolution du maire de Saint-Denis le plaça dans une situation difficile. Dans sa très importante intervention à la conférence nationale d’Ivry en juin 1934, Renaud Jean condamna sans réserves l’attitude de Doriot acceptant de voter les sanctions contre lui. Cependant, malgré les interruptions de Thorez, il rappela que la ligne rapportée par celui-ci de Moscou aurait fait de Doriot un triomphateur si celui-ci avait accepté de se rendre auprès de l’Internationale.
La politique de Front populaire rencontra donc son approbation et lui permit d’accepter de nouvelles responsabilités. En juillet-août 1935, il se rendit à Moscou comme délégué au VIIe congrès de l’IC et poursuivit son séjour en étudiant la collectivisation des campagnes. Son livre La Terre soviétique livra au public ses observations. Au bureau politique du 29 novembre 1935, c’est un kominternien, Manouilski, qui déclara que Renaud Jean pouvait « rendre au parti de grands services » et qu’il avait été écarté injustement. Le retour de Renaud Jean est attesté par l’importance attribuée à son rapport sur « L’Union des paysans de France » au VIIIe congrès du Parti communiste (janvier 1936, Villeurbanne). Waldeck Rochet* assurait le secrétariat de la section agraire, tandis que le député du Lot-et-Garonne était l’homme public, le porte-parole.

Réélu député dès le premier tour des élections législatives d’avril 1936, Renaud Jean devint président du groupe communiste à la Chambre. Son nom fut avancé pour le portefeuille de l’Agriculture en cas de participation ministérielle des communistes, mais ce n’est que comme président de la puissante commission de l’Agriculture qu’il déposa un projet de loi tendant à la création d’un Office national interprofessionnel du blé. Pendant trois ans, constamment maintenu dans ses fonctions de président, il eut une influence considérable sur la politique agricole. Était-il pour autant, enfin, en accord avec la direction du PCF et de l’IC ? Nullement. Une note du département des cadres du Komintern, datée du 5 janvier 1939, indique : « Dans le dossier personnel de Renaud, on trouve des données sur le fait que, selon une information de Cachin, communiquée ici au Comité exécutif de l’IC par Fried en 1936, Renaud Jean a dit à propos des procès [procès de Moscou] des trotskistes-zinoviévistes qu’il ne croyait pas à la culpabilité de ces gens et que ce serait une ‘vengeance de Staline’ » (RGASPI, 495 270 950). La politique internationale inquiétait également le paysan pacifiste : tout en condamnant la « non-intervention » en Espagne, il demanda au parti de bien préciser qu’il s’agissait de faire respecter le droit international et non de prôner une « intervention ». Ses discours au CC sur le danger d’une position systématiquement négative face aux exigences hitlériennes reçurent un accueil froid. Enfin il n’apprécia pas les articles violents de Gabriel Péri*, dans l’Humanité, contre toute tentative de discussion avec Hitler. Aussi, tout en condamnant les accords de Munich en fit-il un commentaire prudent dans La Terre (le journal qui avait succédé à La Voix paysanne en janvier 1937).

La guerre devenant inévitable, Renaud Jean se rangea résolument dans les rangs des partisans de l’effort de guerre face à l’Allemagne nazie. L’annonce du Pacte germano-soviétique l’accabla. A la réunion du groupe parlementaire communiste, le 25 août, il demanda avec force des explications. Mais plus que le Pacte, c’est « le tournant » de fin septembre, caractérisant la guerre comme une « guerre impérialiste », qui provoqua son désaccord. Le 3 octobre, à la réunion du Groupe ouvrier paysan (nouvelle appellation du groupe communiste, Renaud Jean s’attribua la paternité du mot « paysan »), il condamna la lettre au président Herriot du 1er octobre. Arrêté le 8 octobre 1939 comme signataire de ce document (dont il ignorait l’existence au moment de sa diffusion), il décida de se solidariser avec les camarades et de ne pas faire part au juge de ses états d’âme. Cependant, les notes rédigées début décembre dans sa prison ne laissent aucun doute sur l’ampleur de son désarroi : il était sévère pour les hommes (ceux qui ont fui, ceux qui ont rompu et celui qui a déserté) comme avec le fonctionnement du parti : « Quelle forme d’organisation adopter ? Nécessité [de] concilier discipline indispensable et démocratie également indispensable. Fixation démocratique de la ligne politique (congrès et non plus assemblée d’information). Contrôle des hommes : leur train de vie, leur façon de vivre, pas de privilèges dans le Parti » (Arch. Renaud Jean, 46 J 10). Son désaccord avec l’intervention soviétique en Finlande et sa désapprobation de l’attitude des quatre députés communistes à la séance du 9 janvier 1940 augmentèrent encore sa colère, aussi, le 13 janvier 1940 écrivit-il à l’avocat communiste Me Marcel Willard, pour lui demander de ne plus assurer sa défense. Il déclarait : « J’ai rompu avec l’IC, non seulement par suite de la dissolution du Parti communiste mais parce que je n’accepte pas sa conception présente de ses relations avec ses diverses sections (...) Je n’accepterais de reprendre des relations avec les dirigeants de l’ancien PC que si j’avais auparavant des explications satisfaisantes sur certains de leurs actes » (Arch. Renaud Jean, 46 J 10 et BMP, microfilm 851). C’est ce document qui, adressé à Benoît Frachon à Paris, à Duclos à Bruxelles puis à Marty-Thorez à Moscou avec la mention « envoyé officiellement, par l’intermédiaire de la direction de la prison », fut considéré comme une rupture publique (Thorez le lui rappela lors de leur entretien du 17 juillet 1945 en lui confirmant sa mise à l’écart des organismes dirigeants). Il est vrai que dans une autre lettre du 5 février 1940, il ajoutait : « Sans une modification profonde dans l’organisation et les méthodes de l’IC et du PC, je n’y rentrerais pas même dans l’hypothèse où le décret-loi du 26 septembre serait rapporté » (46 J 10). La déchéance de ses fonctions parlementaires prononcée le 20 février l’émut profondément, tant il restait attaché aux valeurs républicaines.

Pour le procès des députés communistes en avril 1940, Renaud Jean refusa de signer la déclaration commune qui, jugeait-il, « ne comportait pas de déclaration antihitlérienne » et prépara sa propre déclaration. La déclaration de François Billoux le fit changer d’avis : « Son contenu me parut tellement grave et mon désaccord avec le texte que j’avais préparé tellement évident que j’eus peur, si je lisais la mienne, de faire figure d’accusateur contre des hommes que malgré ma position en face de la guerre, si différente de la leur, je n’ai pas cessé d’estimer » (46 J 10). Il fut condamné le 3 avril à quatre ans de prison et bénéficia d’un sursis comme les autres mutilés de guerre. Mais l’administration décida aussitôt son internement administratif et l’envoya au centre de séjour surveillé de Baillet (Montsoult, Oise) puis à l’île d’Yeu à partir du 30 avril. De là, les autorités occupantes le firent conduire à la Santé. Il séjourna au centre d’Aincourt, à la Maison centrale de Fontevrault (Maine-et-Loire) (17 août) puis à la centrale de Clairvaux (Aube). Très malade, Renaud Jean avait multiplié les démarches pour obtenir sa libération, mais sans renier ses opinions. Celle-ci lui fut notifiée le 11 juin 1941. Les carnets qu’il rédigea pendant sa captivité ne laissent aucun doute sur son hostilité envers l’occupant et ceux qui acceptent de collaborer avec lui ; les pages rédigées le 22 juin 1940 alors qu’il apprenait les conditions allemandes pour la signature d’un armistice témoignent de sa clairvoyance, de ses capacités d’analyse prospective et de son désir de voir la France libérée de l’occupant dans les années suivantes.

Renaud Jean considérait que le maintien en prison d’un mutilé de guerre de cinquante-quatre ans était inutile, aussi accepta-t-il de signer « un engagement de ne plus faire de politique antinationale » après avoir protesté verbalement contre le mot « plus ».
Revenu à Boulogne, il se fit soigner pour une hypertension due à son état nerveux, rencontra Jean Duclos (frère de Jacques) qui avait été également libéré pour raisons de santé en février 1941 mais, inquiet de la présence de « visiteurs suspects », il décida, en décembre, de partir à Bordeaux pour éviter tout contact et les risques de nouvelle arrestation. Sa femme avait terminé sa carrière au lycée de Versailles (Seine-et-Oise) en décembre 1941 (elle ne semble pas avoir été touchée par la loi du 3 octobre 1940 sur les juifs dans la fonction publique). Début 1942, il ne répondit pas à une lettre que lui envoyèrent les dirigeants du POPF. Domicilié dans un hôtel jusqu’en octobre 1942 puis dans un appartement, Renaud Jean séjourna ensuite chez des métayers de la commune d’Amou (Landes), ferme du Bass, Pelet (ce nom figurant dans ses documents autobiographiques a sans doute été déformé), où il aida aux travaux des champs. Il se rendait parfois à Bordeaux et fit même un voyage à Paris en avril 1943.
A Moscou, les informations sur son attitude lors du procès avaient été commentée dans les réunions du Komintern ; André Marty nota dans son carnet le 29 mai 1940 « Au procès attitude pas aussi mauvaise ». Maurice Thorez (sous le pseudonyme de Jean) ne connaissait pas précisément sa situation lorsqu’il écrivit une note le 10 mars 1943 :

« Renaud Jean
 
_ Membre du CC, député.
 
_ D’origine paysanne, est demeuré en fait, en marge du Parti. Il ne s’est jamais assimilé la doctrine, la politique du Parti et de l’Internationale. Fut toujours [mot souligné] en opposition avec la ligne du Parti, en 1922 (à propos du FU) ; en 1925 (problème de réorganisation et de la bolchevisation du Parti) ; en 1927-1928 (classe contre classe) ; en 1934 (seul avec Jerram* à soutenir Doriot, dans le CC) ; et enfin en 1939, où il s’est élevé violemment contre le pacte germano-soviétique et la politique du Parti et de l’IC (Sans compter son désaccord permanent avec la politique agraire de l’Internationale).
 
_ Cependant honnête, et aussi susceptible de céder à l’amour-propre, n’a pas voulu se désolidariser du Parti au début de l’instruction contre les députés. Il l’a fait le 13 janvier 1940, dans une lettre adressée par voie administrative à son avocat. Il y ébauche la plate-forme d’un prétendu parti communiste « libre et national ». Condamné tout de même mais avec sursis, a été placé dans un camp de concentration. Mon opinion est qu’il n’a plus sa place dans le Parti. » (RGASPI, archives du Komintern, dossier personnel de Renaud Jean, 495 270 950 et texte de la lettre du 13 janvier dans 495 10a 106 avec la mention marginale de la main de Thorez : « Lettre RJ envoyée officiellement, c’est à dire par administration (juge, police, gouv. etc...) »

Pourquoi Renaud Jean ne participa-t-il pas à la Résistance ? Il faudrait se reporter aux biographies de militants du même âge et ayant partagé un itinéraire proche pendant les années 1939-1940, comme Julien Racamond* , pour comprendre la situation de cet ancien dirigeant de premier plan qui attendait peut-être que le Parti communiste prenne contact avec lui, au plus haut niveau, et sur des bases politiques claires. À la Libération il écrira pour sa défense : « J’ai donc vécu seul, sans liaison. Comme celui de tous les anti-allemands du coin, mon rôle s’est borné à la propagande occulte. Dans une vingtaine de fermes dispersées en 6 ou 7 communes, j’ai profité de toutes les occasions pour expliquer l’URSS et donner des arguments contre Vichy et contre Hitler. Je ne crois pas, étant données les circonstances, qu’il m’ait été possible de faire plus, sans aller à une dénonciation certaine. Je n’ai pas pris le maquis : j’avais 20 ans de trop et trop d’infirmités. Je n’ai pas participé à des parachutages. Presque sans interruption des Allemands (parfois les SS) occupaient les maisons voisines, ou la même maison que moi. Je ne pouvais pas sortir la nuit. Et puis, il n’y a pas eu de parachutages dans la région » (46 J 19).

Revenu à Samazan à la Libération, il reprit sa fonction de maire, sa place dans le PCF, mais se heurta bien vite à l’hostilité des responsables communistes résistants. L’ancien député en appela à Jacques Duclos qui le reçut en novembre et décembre 1944 puis le 15 mars 1945, mais entre-temps la commission des cadres avait décidé de le remettre à la base. Son entrevue avec Thorez, le 17 juillet 1945, n’apportera pas d’éléments nouveaux même si le compte rendu qu’en fit Renaud Jean à sa femme éclaire la situation : « J’ai eu avec Thorez un long entretien, très cordial dans la forme, et qui s’est terminé par une embrassade quand nous nous sommes quittés — et dont il a pris l’initiative. Quant au fond voici : Il s’agit uniquement comme je te l’ai toujours dit (et comme c’était certain pour qui connaît les règles de la maison) de 1939-1940. Tellement de cela que lorsque dans mon exposé j’ai voulu aborder la suite : conditions de libération etc... il ne m’a même pas laissé continuer — dit qu’il était au courant et n’avait sur tout cela aucun reproche à formuler. Le tout se résume par : manque de discipline. L’argument est celui-ci : quelle que fût l’opinion sur le fond, il fallait en octobre 1939 et dans les mois qui ont suivi coller au PC (...) Étant donné que dans ces circonstances graves j’ai « perdu pied », cette faute dicte au Parti de m’écarter désormais — pour l’instant tout du moins — des postes importants, par exemple des postes d’importance nationale. Application : que je sois maire de Samazan, conseiller général du Mas, c’est très bien. Mais député, le problème se discute. L’opinion de Thorez c’est que je ne dois pas l’être. Travail sans limitation sur le plan paysan : par exemple aucun inconvénient à ce que j’assiste aux États généraux et que j’y prenne la parole. La tentative faite à Agen de m’empêcher de m’y rendre n’était en aucune façon justifiée. » (lettre du 17 juillet 1945, coll. J. Clémens). Sa délégation aux États généraux nationaux par la Fédération des exploitants agricoles avait en effet été contestée par le bureau régional communiste.

Le maire de Samazan fut donc élu conseiller général en septembre 1945. Il consacra l’essentiel de son temps à la direction de la puissante Fédération départementale paysanne. Renaud Jean semblait accepter de se borner à un rôle local mais il souffrait de voir son œuvre passée oubliée. Ainsi son nom disparut de la nouvelle édition, en 1949, de La Révolte de la Mer Noire d’André Marty ; plus grave à ses yeux, l’Humanité dimanche du 19 mai 1950 publia la photographie du procès des députés communistes en remplaçant le représentant de la circonscription de Marmande par une porte. Renaud Jean ulcéré déclina l’invitation que lui adressait Jacques Duclos de participer en décembre 1950 au 30e anniversaire du congrès de Tours : « En règle générale personne ne m’a donné une justification marxiste et communiste satisfaisante du truquage des photographies. Mais ici le problème général se double d’une question d’ordre personnel. Ou bien m’étant mal conduit au procès, je ne mérite pas l’honneur de figurer à la commémoration de Tours et je ne m’explique pas ton invitation. Ou bien je m’y suis bien conduit et la plus élémentaire dignité m’interdit de l’accepter » (46 J 20). Il revint sur sa décision après avoir reçu une lettre de Duclos qui affirma : « Nous avons été nous-mêmes très surpris par le fait sur lequel tu as attiré notre attention. » Entre-temps, Regards avait à nouveau publié une photographie modifiée dans son numéro du 15 décembre. Il fallut attendre 1952 pour que sa photographie réapparaisse dans les articles consacrés à l’histoire du Parti communiste.

Cependant à la fin de l’année 1952, l’affaire Marty, posa un grave cas de conscience à Renaud Jean. Une amitié personnelle le liait au mutin de la mer Noire et parfois, dans les années trente, à la fin d’un comité central, André Marty venait à Boulogne partager le repas d’Isabelle et de Renaud. Le maire de Samazan prit l’initiative de correspondre avec le militant menacé d’exclusion. Il lui conseilla — à son exemple — d’accepter les sanctions, même injustes, et d’attendre des jours meilleurs. Renaud Jean tenta même d’infléchir Duclos par une lettre du 5 janvier 1953, en vain. Le 22 janvier, le jour même où pour la première fois l’Humanité qualifia Marty de « policier », les deux amis dinèrent ensemble à Boulogne. Mais le 13 février 1953 Renaud Jean écrivit à Marty : « Tu comprendras que la situation étant devenue ce qu’elle est, il me soit désormais impossible de poursuivre notre correspondance. J’ai essayé de m’employer à limiter le mal C’était une entreprise folle. L’échec est total, irrémédiable. Et tu comprendras aussi que je ne puisse même pas envisager la possibilité de jouer je ne sais quel double jeu à l’égard du Parti. Je ne l’ai jamais fait. Je ne le ferai jamais. Et je souhaite de tout mon cœur que tu trouves enfin quelque part, avec un asile tranquille, l’apaisement » (46 J 22).
Il suivit avec attention le XXe congrès et les événements de Hongrie. Le 30 novembre 1956, au cours de la seconde session ordinaire du conseil général du Lot-et-Garonne, Renaud Jean et Robert Lacoste* manifestèrent leur désaccord public avec l’intervention militaire soviétique à Budapest. Lorsque le président de séance demanda aux conseillers généraux de se lever pour observer une minute de silence en « hommage aux innocentes victimes de Hongrie », deux conseillers communistes, Gérard Duprat et André Morisseau restent assis, deux autres Renaud Jean et Robert Lacoste, se levèrent. Renaud Jean demanda la parole pour déclarer : « Les résidus du gouvernement Horty, entrés en masse dès le début, ont essayé de profiter de l’occasion pour refaire un pays fasciste. L’entreprise fasciste a été facilitée par deux erreurs tragiques commises par la Russie et le PC hongrois. Le sentiment national du peuple hongrois a été méconnu. Un peuple n’accepte pas longtemps l’occupation de qui que ce soit, on a commis l’erreur d’oublier cette vérité. Je crois, hélas, que la masse des travailleurs hongrois n’a pas accepté les formes données. Si je me suis levé, ce n’est pas pour saluer les fascistes d’Horty, c’est pour saluer les travailleurs qu’on n’avait pas compris » (cité par Max Lagarrigue).
La mort de sa femme le 29 décembre 1958, laissa un grand vide. Il ne lui survécut que deux ans et demi, consacrant son temps à ses activités militantes et au classement de ses archives qu’il confia au conseiller général communiste Robert Lacoste*.

Ses obsèques furent l’occasion pour ses amis syndicalistes agricoles de rappeler quelques traits de son caractère. Avec l’âge et les épreuves son « air bourru » s’était accentué. Le maire de Samazan faisait passer l’intérêt général avant les exigences particulières de ses administrés. Mais, « il dissimulait un cœur d’or d’une droiture exemplaire, intègre et loyal. Il n’aimait que la franchise et repoussait toutes les « combines » ». Ce sont ses qualités intellectuelles et d’orateur qui laissèrent le souvenir le plus fort. On le présentait comme « brillant », qualificatif qu’il n’aurait pas aimé lui qui écrivait à sa femme en mai 1940 : « Je n’ai jamais bien brillé par la mémoire et j’ai eu bien souvent l’occasion de le constater dans les travaux parlementaires. Ce n’est qu’en revoyant sans cesse les textes discutés et les questions mises à l’ordre du jour que j’arrivais à ne pas faire trop mauvaise figure. À tel point que la plupart du temps ceux en collaboration de qui je travaillais ne se rendaient pas compte de l’effort que je fournissais. » Car c’était à la qualité de rigueur qu’il était le plus attaché. Léopold Rambeau* touchait juste en déclarant : « Il ne pouvait se satisfaire d’être superficiel. Il étudiait beaucoup. Son analyse était d’un rigorisme exemplaire. Dans les réunions publiques ou les conférences malheur à l’interlocuteur ou à l’adversaire mal armé qui n’apportait que de vagues observations. Les chiffres — toujours les chiffres — tombaient implacables. La réponse était fulgurante, précise. Comme un assommoir, ses deux poings fermés ponctuaient la conclusion. Tout était concret, pas de phrases inutiles. » Et tous les assistants gardaient le souvenir de ce gascon solide qui se levait les mains dans les poches de son veston, se dirigeait en boitant vers la sortie pour repartir en vélo (plus tard en voiture) tenir une réunion dans un autre village.

Renaud Jean est l’homme qui a le mieux symbolisé la convergence éphémère mais forte entre une petite paysannerie pacifiste, traumatisée par la Première Guerre mondiale, consciente des menaces qui pesaient sur elle, et la classe ouvrière au début des années vingt. En dépit de la spectaculaire réussite qui fut la sienne et celle de ses successeurs dans le Lot-et-Garonne (son remplaçant comme député de Marmande — Hubert Ruffe* — fut réélu de 1945 à 1981...), Renaud Jean considérait son action paysanne comme « un échec », ainsi qu’il le déclara à l’historien Gordon Wright venu l’interroger en 1951. Pessimisme ou lucidité ? Ce bilan ne l’empêchait pas de participer activement aux barrages routiers installés par les agriculteurs en mai 1956, avec le sentiment que le Lot-et-Garonne était un bastion du communisme rural mais peut-être un des derniers. En laissant ses archives classées par ses soins au jugement de l’histoire, ne voulait-il pas rappeler qu’à plusieurs moments de l’histoire du Parti communiste (années 1922, 1927-1931, 1933-1934, 1939) une autre politique eût été possible qui, à ses yeux, aurait enraciné plus profondément le communisme français dans le monde rural comme dans le monde urbain ?

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article49864, notice JEAN Renaud [JEAN Jean, dit JEAN Renaud, dit RENAUD JEAN] par Claude Pennetier, version mise en ligne le 14 avril 2009, dernière modification le 9 février 2019.

Par Claude Pennetier

Renaud Jean
Renaud Jean
Renaud Jean convalescent en 1915. Avec sa mère.
Renaud Jean convalescent en 1915. Avec sa mère.
Association des amis de Renaud Jean
Renaud Jean soigné par Isabelle Mendès en 1915
Renaud Jean soigné par Isabelle Mendès en 1915
Cliché fourni par les Amis de Renaud Jean
Actes du colloque tenu à Marmande en octobre 2011
Actes du colloque tenu à Marmande en octobre 2011

ŒUVRE : Contre la Guerre. Discours prononcé par Renaud Jean à la Chambre des députés le 15 mars 1922, Paris, Librairie de l’Humanité, 1922, 31 p.. — Discours à la Chambre des députés le 15 juin 1923, Librairie de l’Humanité, 16 p. — Le communisme et les paysans, « Qu’est-ce qu’une révolution ? Pourquoi sommes nous révolutionnaires ? Comment nous sommes révolutionnaires. Avec le programme agraire du Parti communiste » (extrait des thèses du Congrès de Marseille, 1921), Paris, Librairie de l’Humanité, 1924, 22 p. (Les Cahiers communistes, n° 5). — Seule, la dictature du prolétariat assurera la terre aux paysans (Discours prononcé à la Chambre des députés le 5 novembre 1924), Librairie de l’Humanité, 1924, 23 p. — Les lois militaires de l’impérialisme français. La loi Paul Boncour, l’armée de carrière, le projet socialiste, le budget de guerre. Réquisitoire prononcé à la Chambre par Renaud Jean au nom du Parti communiste le 3 mars 1927. — Parti communiste français. Classe contre classe. La question française au IXe Exécutif et au VIe congrès de l’IC, Préface de Pierre Semard*, Paris, Bureau d’éditions, 1929, 260 p. (VIe congrès 17 juillet-1er septembre 1928). — Métayers. Défendez-vous !!! Luttez pour les deux tiers, Paris, Bureau d’éditions, 1931, 23 p. (CGPT). — Le Parti communiste et la crise agraire (discours prononcé à la Chambre des députés le 10 novembre 1932). Bureau d’éditions, 1933, 28 p. — Les Petits vignerons et la Loi Flandin. Discours prononcé à la Chambre des députés au cours du débat viticole. Le texte intégral de la nouvelle loi. Les publications révolutionnaires, 1934, 47 p. — Parti communiste français. Marcel Cachin*. Un chef, un communiste, un exemple (le salut de l’IC. Discours de Maurice Thorez et Marcel Cachin* à la salle Bullier le 16 septembre 1934) (avec semble-t-il une intervention de Renaud Jean), CDLP, 47 p. — Parti communiste français. Pour l’honneur et la propreté de la France, 1936, 14 p. — L’Union des paysans de France, rapport présenté au VIIIe congrès du Parti, Villeurbanne, janvier 1936, 62 p. — Parti communiste français. Huitième congrès national du PCF (Lyon-Villeurbanne, 22-25 janvier 1936). Compte rendu, Paris, Ed. du Comité populaire de propagande, 1936, 590 p. — Métayers, défendez-vous, 1932, Bureau d’éditions, 24 p. — La terre soviétique. Sovkhoz et kolkhoz. Préface de Marcel Cachin. ESI, 1936, 159 p. — Jacques Duclos, Renaud Jean, Il faut appliquer le programme du Front populaire (Discours prononcés le 8 mai 1937 à la Chambre des députés en faveur des réformes paysannes), 1937 — Renaud Jean et Waldeck Rochet, La prospérité pour nos campagnes ! Discours prononcé à la session des 22 et 23 juillet 1937 au Comité central du PCF, Éd. du Comité populaire de propagande, 27 p. (suppl. à l’Humanité du 31 juillet 1937) — Les Devoirs du Front populaire envers les paysans de France. Rapport de Renaud Jean et interventions de Waldeck Rochet et André Parsal (IXe congrès national du PCF Arles, du 25 au 29 décembre 1937), Paris, Éd. du Comité populaire de propagande, 1938, 64 p. — Parti communiste français. Le congrès d’Arles, La Brochure populaire n° 7, janvier 1938, 31 p. — Parti communiste français. Daladier interpellé par les élus communistes à la Chambre des députés les 8 et 9 décembre 1938. Discours de Jacques Duclos*, Ch. Michel, Waldeck Rochet, G. Péri, R. Jean, suivis d’une réplique de M. Thorez au Président du Conseil, Paris. Éditions du PCF, 1938, 32 p. (coll. La Brochure populaire, n° 28, décembre) — Pour les paysans. Discours prononcé par Renaud Jean à la session du Comité central du PCF le 19 mai 1939 à Ivry, 14 p., La Brochure populaire, n° 12, juin 1939 — Le problème des calamités agricoles. Préface d’Auguste Béchard, La Brochure populaire, n° 15, juillet 1939.

SOURCES : Arch. Nat. F7/12759, 13000, 13056, 13090, 13092, 13110, 13125, 13171. — Arch. Dép. Lot-et-Garonne, divers et en particulier les arch. Renaud Jean. — Papiers de Jacques Clémens. — BMP, microfilms des archives de l’IC. — RGASPI, Moscou, 495 270 950 ; 517 1 1697, comité national d’Amsterdam-Pleyel en juin 1934 (Renaud Jean siège au titre de la CGPT avec Marius Vazeille). — Arch. comité national, dossiers André Marty.
Journaux cités dans le texte, en particulier Le Travailleur et La Voix paysanne.
S. Baumont, Renaud Jean, DEA de droit, Bordeaux. — G. Bourgeois, Le groupe parlementaire communiste d’août 1939 à janvier 1940 : la question des démissionnaires, MM, 1980. — B. Brudno, Recherches sur le Parti communiste en Lot-et-Garonne, MM, Bordeaux, 1970. — J. Clémens, « La « drôle de prison » de Renaud Jean, député de Marmande, d’après sa correspondance, 1939-1940 », XXXIIe congrès d’études régionale (Agen-Marmande, 26-27 avril 1980). et « Le baptême du feu d’un socialiste : Renaud Jean (2 août-13 septembre 1914) », Cahiers du Bazadais, n° 44, 1979, p. 21-41. — H. Delpont, 1920 Renaud Jean. Le Lot-et-Garonne et le choix du congrès de Tours, Agen, 1990 (et du même auteur une série d’articles dans Le Travailleur en mai 1991) — Ph. Gratton, Les luttes de classes dans les campagnes, Anthropos, 1971 et Les paysans français contre l’agrarisme, Maspero, 1972 — Humbert-Droz, Mémoires de Jules Humbert-Droz, De Lénine à Staline. — F. Larrue, Les paysans-travailleurs et les ventes-saisies dans le Lot-et-Garonne de 1932 au Front populaire, UER d’histoire Toulouse, 175 p., 1979 (Arch. Dép. Lot-et-Garonne, 8 Pl 64). — V. Tournayre et J. Gleize, Renaud Jean et le syndicalisme de classe à la campagne, MM. — S. Wolikow, Le Parti communiste français et l’Internationale communiste (1925-1933), thèse d’État, 1990. — G. Wright, La révolution rurale en France, Ed. de l’Épi, 1967. — J.-F. Zapata, « Le comportement électoral d’une commune rurale du Lot-et-Garonne sous la IIIe République : Samazan », Revue de l’Agenais, 1971, pp. 315-324. — Max Lagarrigue, « Itinéraire d’un cadre en marge », Communisme, N° 55-56, 1998. — Max Lagarrigue, Renaud Jean. Carnets d’un paysan député communiste, Atlantica, 2001
Voir surtout : Gérard Belloin, Renaud Jean, le tribun des paysans, La part des hommes, Éditions de l’Atelier, 1993. — Colloque Renaud Jean, Marmande, octobre 2011. — Jean-Paul Damaggio,Samazan, Renaud Jean et le Front populaire, Éditions La Brochure, 2011, 208 p.

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