GROUSSET Paschal, Jean, François. Écrit parfois GROUSSET Pascal

Par Justinien Raymond

Né le 7 avril 1844 à Corte (Corse), mort le 9 avril 1909 à Saint-Mandé (Seine) ; homme de lettres et journaliste ; élu membre de la Commune de Paris, déporté en Nouvelle-Calédonie ; député socialiste indépendant de 1893 à sa mort.

Son père, Jean Grousset, était professeur de mathématiques. En 1867, il exerçait les fonctions de principal au collège de Montauban (Tarn-et-Garonne) ; sa mère, Marie-Catherine Benedetti, au passage du prince-président dans le Midi aurait pris la tête d’une délégation venue le complimenter (Arch. PPo.). On la dit brave femme, honnête et calme. Paschal était l’aîné de six enfants ; son cadet Louis deviendra officier supérieur.

Le jeune homme fit ses études comme boursier puis vint les terminer à Paris. Désireux un instant d’entrer à l’École normale supérieure, il préféra ensuite des études de médecine (1867), et ses premiers articles de journaliste parurent dans des journaux professionnels, l’Époque et l’Étendard (1867) ; de même, fidèle à l’exemple familial, il s’intéressait à la pédagogie : en 1868-1869, il obtint l’autorisation de donner des conférences de physique et de physiologie à l’Institut libre du boulevard des Capucines. Il fut introduit par son cousin Hébrard auprès du journal le Temps, et, sous le pseudonyme de Blasius, écrivit dans le Figaro les « Causeries du docteur » (1868). Mais ses conférences et ses articles médicaux ne suffisaient pas à combler sa vie et il glissa à l’opposition politique. Il avait subi quelques condamnations : le 2 août 1869, à Limoges, 16 f d’amende pour une contravention à la police des chemins de fer ; le 19 novembre 1869, dans la Seine, 25 f d’amende pour complicité à une offense envers l’empereur. Mais l’affaire la plus grave débordait le cadre policier.
Paschal Grousset était rédacteur en chef de la Marseillaise, il y écrivait contre la religion (26 décembre 1869) et en faveur d’une révolution sociale (4 janvier 1870) ; le journal menait une campagne de protestation contre le prince Pierre Bonaparte, et, lorsque Victor Noir fut tué par celui-ci en janvier 1870, il venait trouver le prince en tant que témoin de Paschal Grousset. L’affaire contribua à ébranler le régime, et Grousset, le 22 janvier 1870, fut condamné à six mois de prison et 2 000 f d’amende pour offenses envers l’empereur et la famille impériale. Il fut arrêté le 8 février aux bureaux du journal et incarcéré à Sainte-Pélagie ; il continua toutefois à écrire dans la Marseillaise sous le nom d’Oscar Jacob et se vit infliger 100 f d’amende pour diffamation.

En mars 1871, quoique sans grande illusion sur l’orientation du régime nouveau, il gagna Bordeaux ; dans la Bouche de Fer (deux numéros, 8 et 11 mars), il fustigeait les membres de la Délégation qui avaient organisé la défense nationale sans lui insuffler l’enthousiasme. Il fallait, disait-il, être allé à Bordeaux pour comprendre combien une coupure de cinq mois avait pu rendre province et Paris étrangers l’un à l’autre. L’Assemblée ne restait-elle pas flegmatique devant la perte de l’Alsace, tandis qu’elle pleurait les 5 milliards demandés ? Le journal coupait ses articles du triangle maçonnique — voir E. Thirifocq — et Grousset parlait en disciple d’Auguste Comte et de Littré.

Le 26 mars, il fut élu à la Commune par le XVIIIe arr. (13 359 voix sur 17 443 votants). Il avait esquissé, deux jours plus tôt (23 mars), dans la Nouvelle République dont il était le rédacteur en chef — 19 mars-1er avril — l’antagonisme de la province et de Paris : « Deux mondes sont en présence (...) l’un est le monde du passé, de l’ignorance, du privilège, de l’abus, de la honte. L’autre est le monde de l’avenir, de la science, de l’égalité, de la justice, de l’honneur » ; et il présentait Paris comme le porte-parole de la France.

Le 29 mars, il siégea à la commission des Relations extérieures et devint délégué à ce département le 20 avril : lui-même avait souhaité la réorganisation qui donnait en quelque sorte le pouvoir exécutif au collège des délégués, ceux-ci remplaçant les anciennes commissions inefficaces ; le 28 avril, il s’opposa à la proposition de Courbet demandant que l’Europe reconnaisse à Paris la qualité de belligérant : l’Europe, dit-il, n’a pas à arbitrer entre les deux Frances.
Partisan résolu de la majorité et du comité de Salut public, il prêcha une farouche énergie dans l’Affranchi, « journal des hommes libres » dont il fut le rédacteur en chef du 2 au 25 avril. « À quel résultat pensent-ils aboutir, les organisateurs de cette guerre antisociale, antihumaine, de cette guerre infâme ? » Il estimait alors que la Commune gagnerait de proche en proche les grandes villes d’abord, les villes de moyenne importance ensuite ; c’est d’ailleurs à la France qu’il s’adressait dans le manifeste publié au Journal officiel du 16 mai et dont le congrès conciliateur de Lyon avait été la cause immédiate : « Grandes villes (...) le temps est aux actes, quand la parole est au canon. » Le lendemain, il présenta ses adversaires comme les « nouveaux Girondins », ce qui entraîna la réplique de Frankel.

Hébergé en mai chez des amis, la famille Ordinaire, puis chez Mlle Accard, rue Notre-Dame-de-Lorette, IXe arr., il fut arrêté au début de juin au cours d’une perquisition ; il fut écroué à Versailles dans une cellule voisine de celle de Rochefort et se refusa systématiquement à répondre au 3e conseil de guerre ; le rapport le dit « un des membres les plus ardents et les plus convaincus » du gouvernement insurrectionnel, dont il fut aussi l’homme le plus élégant : « le Brummel de la jeune démocratie », imprimait le Voltaire du 13 juillet 1880. Dans ses fonctions, il avait prêté assistance à des étrangers, mais c’est en vain que le ministre Washburne le recommanda à Thiers ; il fut condamné, le 2 septembre 1871, à la déportation en enceinte fortifiée, et emmené au fort Boyard ; le premier convoi, en mai 1872, l’achemina à partir de Brest, sur la Guerrière, vers la presqu’île Ducos. Son père et son frère Louis, dix-huit ans, avaient également été arrêtés le 2 juin alors qu’ils cherchaient prudemment à quitter Paris (Arch. PPo.) ; ils restèrent dix jours sans être interrogés, et, le 27 octobre 1871 seulement, un non-lieu intervint en leur faveur (3e conseil).

Grousset, en déportation, continua des études de médecine ; puis il s’évada le 21 mars 1874 avec Pain et Rochefort, ses codétenus à la presqu’île Ducos, ainsi que Ballière, Bastien, Granthille et Jourde qui travaillaient à Nouméa. Une odyssée impressionnante les amena à Sydney et, de là, Grousset gagna San-Francisco, New-York et Londres.
Il travailla aussi un temps à Schiltigheim — voir Langevin. Il donna des leçons de français, des conférences — par exemple en 1878 une conférence sur Darwin. Mieux que d’autres, il avait su prendre place dans la société anglaise au point d’être considéré comme un véritable écrivain anglais, tandis qu’il avait été rayé en France de la Société des Gens de lettres.

Rentré en France, il reprit sa vie de journaliste et son combat politique de socialiste indépendant de toutes les organisations qui successivement virent le jour, pour s’intégrer finalement au Comité républicain-socialiste des quartiers de Picpus et Bel-Air (XIIe arr.) adhérant de la Fédération des socialistes indépendants de la Seine. Il représenta ce comité au premier congrès général des organisations socialistes de la salle Japy à Paris (décembre 1899). Mais en 1893, c’est comme franc-tireur qu’il fut élu député dans la 2e circonscription du XIIe arr. par 4 001 voix contre 3 578 à Labusquière sur 11 450 inscrits. Au 1er tour, il s’était classé en tête avec 2 508 contre 2 339 à Labusquière, 1 347 à Baudin, 1 247 à Élie May. En 1898, comme socialiste indépendant, Grousset fut réélu au 1er tour par 6 217 voix sur 13 136 inscrits, laissant loin derrière lui trois autres candidats socialistes avec 1 490, 1 194 et 425 suffrages. En 1902, il fut réélu au scrutin de ballottage par 7 838 voix sur 12 395 votants : il avait au 1er tour, avec 6 106 suffrages, devancé deux autres socialistes qui en recueillaient 2 167 et 252. Cette législature touchait à sa fin lorsque se réalisa l’unité socialiste : Paschal Grousset ne s’y intégra pas. Ses liens avec le socialisme organisé avait toujours été très lâches. Le 16 mai 1905, au sortir de la dernière réunion du groupe parlementaire du Parti socialiste français, il formula par écrit son refus d’appartenir au nouveau groupe unifié : il restait, selon ses propres termes, partisan d’un groupe autonome conjuguant « son action avec l’extrême gauche républicaine. » (L’Humanité, 17 mai 1905).

Aux élections de 1906, la fédération unifiée de la Seine le combattit vigoureusement et lui opposa Louis Dubreuilh, secrétaire général de la SFIO. Paschal Grousset l’emporta néanmoins par 9 977 voix contre 3 602. Il devait mourir, le 9 avril 1909 (et non le 10 comme indiqué par erreur), d’une crise d’albuminurie avant la fin de cette quatrième législature.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article49816, notice GROUSSET Paschal, Jean, François. Écrit parfois GROUSSET Pascal par Justinien Raymond, version mise en ligne le 9 avril 2009, dernière modification le 15 août 2019.

Par Justinien Raymond

ŒUVRE : Livres : Sous les pseudonymes de Léopold Virey, avant 1870, d’André Laurie et de Philippe Daryl, parfois de Tiburce Moray de 1885 à 1905, Grousset a écrit maints romans d’aventures, des « scènes de la vie de collège » dans tous les pays, ou des récits anglais ; il collabora avec Jules Verne, traduisit Mayne Reid et R. L. Stevenson.
Il reprit son nom lorsqu’il s’agît d’encourir une responsabilité politique ; il publia en effet avant 1870 des brochures antibonapartistes (La Conspiration du général Malet et le Rêve d’un irréconciliable). En 1868, il avait tenu la chronique des événements et la publia de concert avec Ranc et Sarcey : il était chargé de deux chapitres, le deuxième étant « la Science » (les Événements de l’année 1868, Paris, Armand le Chevalier, 1869).
Surtout, l’évasion de Nouvelle-Calédonie lui inspira Les Condamnés politiques en Nouvelle-Calédonie, récit de deux évadés, publié à Genève, imprimerie Ziegler, en 1876 ; il avait partagé l’introduction avec Jourde puis s’était chargé des trois chapitres que pouvait nourrir son expérience : déportation dans une enceinte fortifiée ; le Bagne ; une réponse au Times. Il décrivait les conditions faites aux déportés, l’immense misère des transportés et s’élevait âprement contre l’absence de toute possibilité de travail pour la majorité d’entre eux.
Journaux : Avant 1870, outre les publications spécialisées : La Marseillaise, puis le Journal de Peuple qui lui succéda. En mars 1871 : La Bouche de Fer (Bibl. Nat., Lc 2/3419 bis). — La Nouvelle République. — Sous la Commune : l’Affranchi et l’Ordre.

SOURCES : Arch. Nat. : BB 24/859, dossier S. 79 n° 3740. — C. 5342 et C. 5361 : dossiers électoraux. — Arch. Ass. Nat., dossier biographique. — Arch. PPo., B a/1103. — Jean Verlhac, La Formation de l’Unité socialiste. 1898-1905, DES, Paris, pp. 277 et 298. — J. Clère [et non Clure], Les Hommes de la Commune, op. cit. — Patrice O’Reilly, Calédoniens, op. cit.L’Humanité, 11 avril 1909. — État civil du Val-de-Marne.
Un colloque sur Paschal Grousset a eu lieu le 28 novembre 2009 à Auxerre (Yonne).
Deux lettres écrites par Paschal Grousset se trouvent à l’IFHS : cotes 14 A.S. 68 et 117.
Un colloque Paschal Grousset s’est tenu à Grisolles les 10-12 avril 2009. — Xavier Noël, Paschal Grousset. De la Commune de Paris à la Chambre des députés. De Jules Verne à l’olympisme, 2010, Les Impressions nouvelles, 414 p.

ICONOGRAPHIE : G. Bourgin, La Commune, 1870-1871, op. cit., p. 273. — Bruhat, Dautry, Tersen, La Commune de 1871, op. cit., p. 139.

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