GERNEZ Raymond

Par Yves Le Maner, Gilles Morin

Né le 27 novembre 1906 à Avesnes-les-Aubert (Nord), mort le 13 février 1991 à Cambrai (Nord) ; ébéniste, marchand-forain, puis journaliste ; militant socialiste du Nord ; résistant ; conseiller d’arrondissement (1934-1940), conseiller général (1945-1951, 1951-1976), député du Nord (1936-1940, 1945-1973), maire de Cambrai (1945-1976).

[Assemblée nationale, Notices et portraits, 1936]

Né dans une famille modeste, Raymond Gernez suivit de strictes études primaires à Avesnes-les-Aubert puis à l’école primaire supérieure d’Haubourdin (Nord), et exerça ensuite le métier d’ébéniste. Son engagement politique devait cependant le contraindre à tenir un commerce forain de tissu pendant plusieurs années, lorsque sa réputation de militant, jointe à la crise économique, réduisit les commandes de meubles.

Dès l’âge de quinze ans, il milita au sein des Jeunesses socialistes et fut très tôt remarqué par Augustin Laurent* et Jean-Baptiste Lebas*. À son retour du service militaire en 1928, il fut nommé secrétaire de la section d’Avesnes-les-Aubert du Parti socialiste SFIO qui, sous son impulsion, devint l’une des plus dynamiques du Cambrésis (près de 250 adhérents dans les années 1930). Il fit ses premières armes de propagandiste aux côtés d’Alexandre Bracke* et, dès 1931, entra à la commission des votes de la fédération socialiste du Nord. Après le décès de Maurice Camier*, il accéda au secrétariat de l’organisation du Parti SFIO pour l’arrondissement de Cambrai et insuffla un esprit de combativité nouveau aux sections locales anémiées par la routine. Jeune, bouillant, excellent orateur (surtout dans la contradiction), il fut chargé de suppléer Louis Brodel*, malade, dans sa campagne électorale lors des législatives partielles organisées à l’issue du décès de Maurice Camier ; il organisa plus de soixante réunions au cours de l’année 1935 et l’efficacité de son action fut sanctionnée par son élection à la commission administrative de la fédération socialiste du Nord lors du congrès du 10 novembre 1935. Membre de la tendance la plus modérée du Parti SFIO, Raymond Gernez bâtit une grande partie de sa popularité auprès des militants sur son anticommunisme foncier qu’il exprimait par un verbe enflammé et souvent sarcastique. Il se livra à des polémiques épiques avec son « ennemi personnel » le maire communiste d’Avesnes-les-Aubert, Adolphe Glay*, qu’il qualifiait de « braillard moscoutaire » ; les deux hommes allèrent jusqu’à faire appel aux tribunaux pour trancher leur opposition. Ce fut donc à contrecœur qu’il accepta dans un premier temps la tactique du front commun avec le PC qui entra en vigueur en 1934. Ce fut par le biais des comités antifascistes qu’il accepta l’unité d’action et, en septembre 1936, il figurera parmi la délégation française au congrès universel pour la Paix, réuni à Bruxelles. Propagandiste inlassable, Raymond Gernez organisa de multiples réunions pendant le Front populaire, dont 108 pour la seule année 1937.

Raymond Gernez représenta le Parti SFIO à plusieurs consultations électorales organisées dans le Cambrésis dans les années 1930. S’il échoua aux municipales de 1935 à Avesnes-les-Aubert face à son vieux rival Adolphe Glay*, il avait par contre bénéficié du report des suffrages de ce dernier lors des élections cantonales de 1934 qui lui permirent d’accéder au conseil d’arrondissement en tant que représentant du canton de Carnières ; réélu en 1937, il devint à cette date le plus jeune président des conseils d’arrondissement de France.

Sa candidature ayant été préférée par les militants à celle de Marcel Régnier, il se présenta aux élections législatives de 1936 dans la 1re circonscription de Cambrai et l’emporta au second tour grâce à l’apport des voix du candidat communiste et du représentant du Parti radical (tendance Pelletan) par 13 375 suffrages contre 12 382 au radical indépendant Gustave Delcourt, maire de Cambrai. À l’Assemblée nationale, il siégea à la commission du Commerce et de l’Industrie, à la commission de l’Algérie et des Colonies et, à partir de 1938, à la commission de l’Aéronautique. Le 4 septembre 1938, il demanda, au nom du groupe socialiste, la réunion des Chambres pour tenter d’obtenir le renversement de Daladier après les déclarations de ce dernier sur la loi des 40 heures.

Raymond Gernez, paulfauriste, collabora en 1939 au journal de la tendance, Le Pays socialiste. Le 10 juillet 1940, il vota avec plusieurs de ses collègues socialistes du Nord (Beauvillain*, Saint-Venant fils*, etc.) les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Mais, se rendant très vite compte de l’utilisation qui en était faite, il entra avec détermination dans la Résistance. Par Félix Gouin, il fut mis en contact avec l’organisation Froment qui devait se transformer en « La France au Combat ». Prenant d’énormes risques, sillonnant toute la zone sud, sous divers pseudonymes (Jean Dupuis, Jacques Dumoulin…), il contribua puissamment à l’organisation du Parti socialiste clandestin et assura notamment la parution du Populaire clandestin ; il dirigea également le réseau « Brutus » qui perdit 90 % de ses membres pendant la lutte contre le nazisme. En 1944, il dirigea les corps francs de la Vallée des Beaux (Bouches-du-Rhône). Son action courageuse devait lui valoir après-guerre la Croix de guerre 1939-1945, la rosette de la Résistance et le titre d’officier de la Légion d’honneur. Sous-lieutenant de réserve, il se vit attribuer le grade de capitaine par le gouvernement d’Alger.

Raymond Gernez fut relevé de son inéligibilité (consécutive au vote du 10 juillet 1940) et le Parti socialiste SFIO le maintint dans ses rangs lors du congrès extraordinaire de Paris (novembre 1944) pour « services exceptionnels rendus au parti et à la Résistance ». Son action dans la Résistance fut portée à la connaissance de toutes les sections de la fédération socialiste du Nord lors d’une assemblée de celles-ci à Lille ou Augustin Laurent rendit longuement hommage à son dévouement.

Sa réhabilitation fut prononcée par arrêté préfectoral, le 9 décembre 1944, à sa demande, après une délibération du Comité départemental de Libération du 6 décembre qui, « constatant que M. Gernez s’[était] réhabilité par une participation directe et active à la Résistance », le releva de l’inéligibilité. Cette décision fut approuvée par le jury d’honneur présidé par René Cassin. Sans attendre, la direction de la SFIO en avait fait un délégué permanent du parti, désigné par le comité directeur du 22 janvier 1944. Il fut également membre de la commission exécutive fédérale SFIO du Nord en 1945-1969. Élu maire de Cambrai en 1945, en gagnant la mairie tenue auparavant par les radicaux (9 SFIO, contre 7 radicaux), il s’appuya par la suite sur des élus radicaux, MRP et indépendants. Il entra la même année au conseil général du Nord comme représentant du canton de Cambrai-Ouest ; il détenait encore ce dernier mandat en 1978, n’ayant été battu qu’une seule fois, en 1951. Membre des deux Assemblées constituantes (1945-1946), Raymond Gernez fut sans interruption député du Nord de 1945 à 1973 : élu et réélu dans la 3e circonscription du Nord en 1945, 1946, 1951 et 1956, il l’emporta ensuite dans la 16e circonscription en 1958, 1962, 1967 et 1968. Il dut cependant quitter l’Assemblée nationale à l’issue des législatives de 1973 après avoir été devancé au premier tour par le candidat du Parti communiste. Il appartint à la commission exécutive du groupe socialiste en juin et décembre 1946 et fut secrétaire de l’Assemblée nationale en 1960.

En tant que maire de Cambrai, Raymond Gernez s’attacha à reconstruire la ville qui avait été fortement sinistrée par les bombardements. Membre de la CA de la fédération socialiste du Nord jusqu’en 1976, il s’y occupa plus particulièrement des Jeunesses socialistes et en fut le délégué à plusieurs congrès nationaux du Parti SFIO, puis de la FGDS. Au congrès national de février 1955 et au congrès extraordinaire de janvier 1956, il appartint à la commission de vérification des mandats. Il eut également un rôle non négligeable dans la presse socialiste, surtout au niveau régional. Avant-guerre, il avait animé de sa plume alerte et prolixe les colonnes de L’Avenir du Cambrésis qu’avait fondé Maurice Camier en 1932 ; ce journal ayant disparu pendant l’Occupation, Raymond Gernez fonda à la Libération l’hebdomadaire L’Espoir de Cambrai. Il publia également dans sa carrière militante de nombreuses brochures, largement reproduites par la SFIO au plan départemental et national, dont les deux thèmes essentiels furent le problème des rapports entre socialistes et communistes et la question des responsabilités dans le désastre de 1940. Il fut encore un des plus actifs propagandistes contre le RPF qui, pourtant, participait à la municipalité. Durant toutes ces années de Guerre froide, Raymond Gernez se montra un inlassable propagandiste. Mais, il ne réussit pas à accéder à la direction nationale du parti, où il fut candidat non élu en 1947. Il suivit la discipline stricte de la fédération socialiste du Nord et vota donc régulièrement pour la majorité du parti, suivant ainsi Guy Mollet* et Augustin Laurent, dans les votes pour la Communauté européenne de défense (CED), pour la politique de Lacoste en Algérie ou d’approbation du retour au pouvoir du général de Gaulle en 1958, qu’il avait tant combattu au temps du RPF.

Selon le responsable du Nord du RPF, Léon Delbecque, Raymond Gernez connut en 1950 de graves difficultés avec la section locale, avec laquelle il aurait rompu après avoir quitté sa femme, animatrice de la section, pour vivre en concubinage avec une autre. Delbecque regrettait que la municipalité ne tînt que grâce au soutien du RPF – qui avait 15 élus sur 31. Il avait apporté son soutien à Raymond Gernez lorsque les communistes, qui avaient contribué avec le MRP à son élection comme maire, s’étaient retirés de la majorité. En 1950, le RPF obtint par ce soutien deux postes d’adjoints.

L’anticommunisme devait encore être au centre de la sixième décennie d’action militante de Raymond Gernez. En effet, hostile à la politique d’Union de la gauche adoptée après le congrès d’Épinay. Il figurait dans le comité de soutien de Démocratie socialiste, journal de la tendance animée par André Chandernagor* en janvier 1971 qui recherchait un rapprochement avec le centre. Mis en minorité au sein de la section socialiste de Cambrai dont il était encore secrétaire en 1976, il fut battu au renouvellement des élections cantonales de 1976. En octobre de cette même année, il démissionna du Parti socialiste et se présenta aux élections municipales de 1977 sous l’étiquette de « socialiste indépendant » contre la liste socialo-communiste emmenée par J. Perrier. Les deux listes furent devancées par celle du RPR J. Legendre, ce qui mit un terme à la longue vie politique de Raymond Gernez.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article49746, notice GERNEZ Raymond par Yves Le Maner, Gilles Morin, version mise en ligne le 6 avril 2009, dernière modification le 22 juin 2009.

Par Yves Le Maner, Gilles Morin

[Assemblée nationale, Notices et portraits, 1936]
[Assemblée nationale, Notices et portraits, 1946]

ŒUVRE : Outre une abondante collaboration à la presse socialiste, Raymond Gernez est l’auteur de plusieurs brochures parmi lesquelles on peut citer : Les responsables de la défaite (1946) avec une préface d’Augustin Laurent. — Les saboteurs du redressement français, s.d. — Preuves, s.d. — Le Parti communiste et l’Algérie, s.d. — Laïcité, source de liberté et de paix, rempart contre la dictature, s.d. — L’Unité est-elle possible ?, 1946, avec une photographie de l’auteur et une préface d’Eugène Thomas ; cette publication fut rééditée en 1947 sous le titre Socialistes et communistes peuvent-ils s’unir ?. — Pouvoir d’achat, salaires et prix, 1951.

SOURCES : AN-CARAN, F/1b1/998, F/1cII/205, F/1cII/284, F/1cII/296, F/1cII/321. F/1cII/347. — Arch. Dép. Nord, M 37/90B et M 154/279. — Arch. OURS, dossiers Nord. — Compte rendu du congrès extraordinaire de la SFIO, Paris, 1944, p. 16. — Rapports des congrès de la SFIO, 1944-1967. — Rapports de congrès fédéraux du Nord, 1946-1967. — A. Duchatelle, mémoire de maîtrise, Lille III, 1973, op. cit. — J. Jolly, Dictionnaire des parlementaires, op. cit. — Y.-M. Hilaire et coll., Atlas électoral Nord-Pas-de-Calais, Lille, 1973 et 1977. — Bulletin Intérieur de la SFIO, n° 27. — Démocratie socialiste, janvier 1971. — Notes de G. Morin.

Version imprimable Signaler un complément