FARGE Yves, Louis, Auguste. Pseudonymes dans la clandestinité : BESSONNEAU, BONAVENTURE, DUMAINE, GRÉGOIRE, PETREQUIN

Par Jean Maitron, Claude Pennetier, Gilles Vergnon

Né le 19 août 1899 à Salon-de-Provence (Bouches-du-Rhône), mort accidentellement le 31 août 1953 à Tbilissi (URSS, Géorgie) ; journaliste ; militant des Jeunesses communistes de Marseille puis du Parti socialiste SFIO au Maroc et en France ; pacifiste ; résistant, compagnon de la Libération ; commissaire de la République pour la région Rhône-Alpes d’avril 1944 à septembre 1945 ; ministre du Ravitaillement (8 juillet au 16 décembre 1946) ; un des fondateurs du Mouvement de la paix et du Conseil mondial de la paix.

Yves Farge naquit à Salon-de-Provence dans une famille aisée : son père fut expert comptable puis professeur au lycée de Marseille (Bouches-du-Rhône). Il perdit sa mère à l’âge de trois ans. Son père se remaria mais ce fut surtout sa tante Mlle Farge, professeure à l’École supérieure de Nice et laïque convaincue, qui l’éleva et exerça une influence considérable sur sa formation, ses choix militants et professionnels. Yves Farge fréquenta le lycée Mignet à Aix-en-Provence, puis un établissement de Marseille jusqu’à la première partie du baccalauréat. À dix-sept ans, en pleine guerre, il décida de s’engager mais l’armée l’ajourna. Il put cependant entrer comme aide-infirmier à l’hôpital de Nice. A la suite du décès de son père à Marseille en 1918, il travailla chez un transitaire puis chez un négociant tout en suivant quelques cours à l’école des Beaux-Arts.

Adhérent des Jeunesses socialistes de Marseille, Yves Farge fit partie en 1920 du courant favorable à la IIIe Internationale. La police le signala comme l’organisateur, le 8 décembre, d’une causerie sur le communisme. Au début de l’année 1921, il assurait la fonction de secrétaire adjoint des Jeunesses communistes de Marseille. Il fut impliqué à ce titre dans « l’affaire du complot » avec Gabriel Peri en février 1921, mais il ne resta pas en prison. On ignore son évolution politique jusqu’en 1924-1925, époque de son départ pour le Maroc.

À vingt-cinq ans, Yves Farge arriva à Casablanca en qualité d’agent général des Savonneries de Marseille. Devenu socialiste et ami de Michel Antonelli* et de Carette-Bouvet*, il assura le secrétariat de la section SFIO de Casablanca, secondé par G. Toulisse* au poste de secrétaire adjoint. En avril 1927, Yves Farge et les militants de Casablanca dénoncèrent les activités de l’avocat socialiste Marius Moutet* qui avait été le défenseur des « Moulins du Maghreb », société contrôlée par la Banque de Paris et des Pays-Bas : « Moutet* a tué notre belle Fédération, Moutet* a semé la division et le septicisme au Maroc où nous avions réalisé l’unité complète. Depuis sa sinistre plaidoirie, il existe une cellule (communiste), une section USC (Union socialiste communiste) et un parti anarchiste ! » écrivait-il à Jean Zyromski* le 25 avril 1927 (Arch. Zyromski, B III). Yves Farge dénonça avec plus de vigueur encore l’affairisme d’Urbain Blanc, délégué à la Résidence Générale, accusé publiquement « de vol et de détournement des biens publics » (septembre 1926, Arch. Zyromski, B III). Urbain Blanc trouva l’occasion de se venger le 21 août 1927 en provoquant des affrontements lors d’une manifestation pacifique en faveur de Sacco et Vanzetti, puis en traduisant en justice les organisateurs : Michel Antonelli et Yves Farge. Ce dernier fut condamné à deux mois de prison ferme mais obtint le sursis en appel grâce à la défense de Jean Longuet*.

Yves Farge entendait ne pas séparer l’effort intellectuel de la pratique militante. Dès octobre 1926, il avait adressé à Jean Longuet* un article examinant « quelques aspects marxistes du problème colonial » qui fut publié dans la Nouvelle revue socialiste (n° 13, 15 décembre 1926-15 février 1927). Il y exprimait le souci de voir démystifier le problème colonial et l’espoir que l’effort des socialistes porte davantage sur « l’étude des faits économiques ». Yves Farge revint sur ces questions en 1928 dans une autre lettre à Jean Longuet* où il donnait son point de vue sur la motion présentée au Parti socialiste par Lagrossillière* : « Je regrette qu’elle passe à côté de tout le problème colonial. Elle ne parle pas de l’oppression capitaliste, de l’exploitation capitaliste des colonies, de l’exploitation capitaliste des indigènes, de l’identité qu’il y a dans la société actuelle entre le colonialisme et la mise en valeur, au seul profit du capital, des colonies » (lettre du 20 janvier 1928).

Ses activités politiques firent perdre à Yves Farge sa situation professionnelle. Il vécut de ses talents de peintre en organisant des expositions et en vendant ses toiles. Le journal marocain L’Ère française accueillait ses articles. À la fin de l’année 1930, son épouse et lui décidèrent de revenir en France. Il ne rompit pas pour autant avec le Maroc auquel il consacra plusieurs articles (voir notamment les 28 avril, 2 mai et 29 octobre 1931). La fédération socialiste du Maroc le délégua aux congrès nationaux de 1931, 1932, 1934 et 1935. Il resta lié à Robert-Jean Longuet*, le fils de Jean Longuet*, de deux ans son cadet, qu’il avait reçu à plusieurs reprises au Maroc. Lorsque celui-ci créa en 1932 la revue Maghreb, il entra au comité de rédaction.

Installé à Paris en 1931, Yves Farge collabora à Monde d’Henri Barbusse* et à La Lumière. Il entra à la fin de l’année à la rédaction du Petit Dauphinois de Grenoble, puis à La Dépêche Dauphinoise et, en 1938, au Progrès de Lyon. Actif dans le mouvement antifasciste, correspondant à Grenoble du Centre confédéral d’éducation ouvrière (CCEO) de Georges Lefranc*, proche de Jean Giono, il fut alors sur les positions du « pacifisme intégral » et signa plusieurs pétitions en ce sens. Après les accords de Munich, Yves Farge proposa ainsi à Jean Giono* de lui organiser une entrevue avec Hitler par l’intermédiaire d’un ancien combattant allemand. Il pensait qu’une rencontre « d’égal à égal » pouvait « mettre sur le tapis tous les griefs français contre l’hitlérisme, y compris la question juive », un projet qui courut jusqu’au printemps 1939.

Yves Farge approuva l’armistice de juin 1940 mais s’indigna de l’entrée des Allemands dans Lyon. Il s’éloigna progressivement du pacifisme après le choc de la défaite et de l’occupation. Continuant à travailler au Progrès jusqu’en novembre 1942, il fut contacté à l’automne 1941 par Georges Maranne* pour participer, avec Georges Altman, Georges Bidault, Justin Godard, au premier comité directeur du Front national en zone sud. Il participa aussi, au printemps 1942, avec Georges Altman, avec lequel il partagea son bureau du Progrès, le « bureau de la Résistance », à l’équipe de Franc-Tireur, journal du mouvement éponyme fondé par Jean-Pierre Lévy et, avec Georges Altman et Élie Péju, à la création du journal satirique Le Père Duchesne en mars 1943. Il fut aussi partie prenante du Bureau d’information et de presse (BIP) créé par Georges Bidault à l’initiative de Jean Moulin en avril 1942. C’est dans son bureau du Progrès que Pierre Dalloz le rencontra fin janvier 1943, pour lui soumettre le projet « Montagnards » d’utilisation militaire du plateau du Vercors. Yves Farge obtint l’accord de Jean Moulin et les premiers subsides. Il participa au premier « comité de combat » ou « comité militaire » du Vercors au côté de Dalloz, du capitaine Alain Le Ray, de Marcel Pourchier et Aimé Pupin. Après la vague d’arrestations qui le décima, Yves Farge s’installa à Paris et devint, lors de sa création le 14 juillet 1943, responsable du Comité d’action contre la déportation (CAD), organisation chargée de renseigner la Résistance sur les plans allemands de déportation dans le cadre du STO, de fabriquer et distribuer de faux papiers et de collecter des fonds pour les maquis.

Nommé en avril 1944 commissaire de la République pour les huit départements de la région Rhône-Alpes, Yves Farge fit, après le débarquement en Normandie, la tournée des « zones libérées » par la Résistance. C’est à ce titre qu’après l’Ardèche et avant la Savoie, il revint dans le Vercors pour y « proclamer » la République le 3 juillet en compagnie d’Eugène Chavant, chef civil du maquis. S’étant installé sur le plateau, Yves Farge prit diverses initiatives de gestion de la « zone libérée », initiatives qu’il considérait comme des expériences pour la France de demain. Arrivé à Lyon dès le 3 septembre, Yves Farge mit en place les nouveaux préfets dans les départements de la région et multiplia les initiatives, signant 1 200 arrêtés publiés dans le Journal officiel du commissariat Rhône-Alpes. Il décida en particulier le 5 septembre de placer l’entreprise automobile Berliet sous administration-séquestre, tentant, à ses dires, une première expérience de « démocratie ouvrière » avec le personnel. Il supervisa aussi le Comité d’aide et de reconstruction du Vercors (CARV) et fut à l’origine du « Mémorial de l’oppression » chargé de recenser les exactions nazies dans la région (sur les trois fascicules prévus, seul celui sur le Rhône et l’Ain vit finalement le jour, en avril 1945).

Yves Farge démissionna de ses fonctions le 9 août 1945 pour conduire dans l’Isère, au scrutin constituant du 21 octobre, une liste du « Bloc des républicains et des socialistes résistants de la Renaissance française ». Sur cette liste figuraient Eugène Chavant et d’autres anciens socialistes comme Antoine Odru*, maire de Villard-Bonnot, Alfred Paget*, maire de Pont-de-Beauvoisin et Paul Quentin*. Yves Farge axa sa campagne sur le procès de la IIIe République, la défense du bilan de la Résistance intérieure. Il mit aussi en cause « la nuée de para-fonctionnaires » qui paralysaient l’activité, la décentralisation de l’administration. Les 20 000 voix obtenues ne donnèrent aucun élu à la liste mais privèrent sans doute la SFIO d’un siège.

Nommé dans l’ordre de la Libération par décret du 17 novembre 1945, Yves Farge représenta le gouvernement français à l’essai nucléaire américain de Bikini le 1er juillet 1946. Désigné ministre du Ravitaillement dans le ministère Georges Bidault (24 juin-6 décembre 1946), il se fit l’accusateur des anciens collaborateurs de Félix Gouin dans « le scandale des vins ». En mars 1948, il fut un des co-fondateurs, avec Jean Cassou et le colonel Manhès, des « Combattants de la Liberté » (CDL), puis, en novembre des « Combattants de la liberté et de la paix » (CDLP), qui se fondirent, à partir de 1949, dans le Mouvement de la paix. Yves Farge dirigea le journal Action de janvier 1949 à mai 1952. Prix Staline de la Paix en 1952, Yves Farge mourut des suites d’un accident de voiture en Géorgie soviétique dans la nuit du 29 au 30 août 1953. Il fut inhumé à Nice (Alpes-Maritimes).

Écrivain, administrateur, résistant, Yves Farge fut généralement présenté comme un « compagnon de route » du PCF. Cette appréciation ne doit pas oblitérer la complexité de son itinéraire militant qui le mena en lignes brisées de l’antifascisme « pacifiste » au philocommunisme, via la Résistance. Elle ne prend surtout pas en compte la déception provoquée par ses déchirements après la Libération.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article49408, notice FARGE Yves, Louis, Auguste. Pseudonymes dans la clandestinité : BESSONNEAU, BONAVENTURE, DUMAINE, GRÉGOIRE, PETREQUIN par Jean Maitron, Claude Pennetier, Gilles Vergnon, version mise en ligne le 12 mars 2009, dernière modification le 16 juillet 2013.

Par Jean Maitron, Claude Pennetier, Gilles Vergnon

ŒUVRE : Giotto et le destin de la peinture, Lyon, Les Écrivains réunis, 1943, 96 p. — Toulon, Paris, Éditions de Minuit, 1943, 47 p. — Rebelles, soldats et citoyens, carnet d’un commissaire de la République, Paris, B. Grasset, 1946, 335 p. — Vent des fous, Paris, Éditions Raison d’être, 1946, 279 p. — Le Pain de la corruption, Paris, Édition du Chêne, 1947. — L’Escalier, pièce de théâtre, 1948 (présentée au Théâtre de la Gaieté-Montparnasse). — La Guerre d’Hitler continue, Paris, La Bibliothèque française, 1948. — Gagner la paix, Paris, Éditions Raison d’être, 1949, 160 p. — La République est en danger, Paris, les Éditeurs français réunis, 1950, 63 p. — Le Sang de la corruption, Paris, Les Éditeurs français réunis, 1951, 93 p. — Témoignage sur la Chine et la Corée, Paris, les Éditeurs français réunis, 1952, 160 p. — Un simple mot, nouvelles, Paris, Les Éditeurs français réunis, 1953, 205 p.

SOURCES : Arch. Dép. Bouches-du-Rhône, M 6/8286, rapports des 14 octobre 1920 et 21 février 1921 ; M 6/10812, rapport du 14 octobre 1920. — Arch. J. Zyromski (CRHMSS), B III. — Note biographique de l’OURS. — Arch. du musée de l’Ordre de la Libération. — La Marseillaise, 31 mars, 1er avril 1953 et jours suivants. — Bulletin socialiste du Maroc, 1927-1928. — L’Humanité, août-septembre 1953 et 17 juin 1981 (mort de son fils Olivier). — Pierre Hervé, Dieu et César sont-ils communistes ?, Paris, La Table ronde, 1956, p. 40. — Georgette Elgey, La République des Illusions, p. 174. — Claude Morgan, Yves Farge, Paris, les Éditeurs français réunis, 1954. — Pierre Citron, Jean Giono 1895-1970, Paris, Seuil, 1990. — Jean Giono, Journal (1935-1939), La Pléiade, 1995. — Jean-Pierre Lévy (avec la collaboration de Dominique Veillon), Mémoires d’un franc-tireur. Itinéraire d’un résistant (1940-1944), Bruxelles, Complexe, 1998. — Henri Noguères, Histoire de la Résistance en France de 1940 à 1945, 5 volumes, Paris, Robert Laffont, 1967-1981. — Claude Morgan, Yves Farge, Paris, Editeurs français réunis, 1954. — Bruno Permezel, Résistants à Lyon, Lyon, B. Permezel, 1992. — Michel Pinault, Frédéric Joliot-Curie, Paris, Odile Jacob, 2000. — Fernand Rude, Libération de Lyon et de sa région, Hachette, 1974. — Dominique Veillon, Le Franc-Tireur, Paris, Flammarion, 1977. — Gilles Vergnon, Le Vercors. Histoire et mémoire d’un maquis, Paris, L’Atelier, 2002. — Benoît Yvert, Dictionnaire des ministres. 1789-1989, Perrin, 1990. — Témoignage de Mme Yves Farge et de Robert-Jean Longuet recueillis par G. Oved. — Lettres d’Yves Farge à Jean Longuet communiquées par Robert-Jean Longuet à G. Oved. — Renseignements recueillis par Antoine Olivesi sur les activités de Farge à Marseille. — État civil de Salon-de-Provence.

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