GUÉRARD Eugène [GUÉRARD Marie, Joseph, Eugène]

Par Élie Fruit

Né le 26 mai 1859 à Colombes (Seine, Hauts-de-Seine), mort le 19 mars 1931 à Pau (Basses-Pyrénées, Pyrénées-Atlantiques), inhumé au cimetière de Bois-Colombes ; secrétaire du Syndicat national des chemins de fer ; secrétaire de la CGT ; coopérateur.

Eugène Guérard
Eugène Guérard
Caricature publiée dans La Patrie

Au moment de la grève des cheminots de juillet 1891, Eugène Guérard, qui était comptable au service du matériel et de la traction de la Compagnie du Nord depuis dix ans, fit publier chez Jean Allemane une brochure intitulée : Les Compagnies devant l’opinion publique, dans laquelle il dénonçait l’arbitraire auquel étaient soumis les employés de chemins de fer ; la Compagnie le révoqua.

Élu secrétaire général du syndicat national des chemins de fer (chambre syndicale des ouvriers et employés de Chemins de fer au moment de la fondation du syndicat, le 3 août 1890), Eugène Guérard allait consacrer dix-huit années d’efforts tenaces (il quitta le syndicat national le 17 décembre 1909) au développement de l’organisation. À l’arrivée de Guérard à la chambre syndicale, celle-ci — conséquence de la grève de 1891 — était moribonde ; à son départ, le syndicat national, avec près de 60 000 cotisants, était le premier des syndicats ouvriers en France, et les cheminots pouvaient se féliciter des améliorations considérables intervenues dans leur condition (arrêtés Baudin de 1899 et de 1901 réglementant le temps de travail, loi du 27 mars 1907 rendant les cheminots justiciables des conseils de prud’hommes, repos hebdomadaire, loi du 21 juillet 1909 sur les retraites, etc.).

L’épisode critique des vicissitudes du syndicat national des chemins de fer durant cette période se situe au cours des années 1898-1900 : aboutissement malheureux d’un assaut contre les Compagnies qui avait fait long feu, la tentative de grève avortée des cheminots d’octobre 1898 (135 grévistes pour l’ensemble de la France) faillit à nouveau anéantir l’organisation. Affecté par l’échec, Eugène Guérard n’en reprit pas moins le combat avec une détermination nouvelle. Cependant, cet événement avait marqué pour lui la fin d’une grande espérance : la grève des chemins de fer, signal de la grève générale et de la Révolution sociale...

Le syndicat ayant repris son essor, grâce à des méthodes plus modérées (propagande essentiellement corporative, revendications progressives), la lutte menée depuis tant d’années commençant à porter ses fruits, Guérard subit une ultime épreuve : les avanies de ses propres compagnons. Au sein même du syndicat national, certains prosélytes de l’action violente et de la lutte antipatriotique, se situant dans le courant " révolutionnaire " de la CGT, firent du secrétaire du conseil d’administration la cible de leurs attaques contre la majorité " réformiste ". Profondément découragé, et ne voulant pas être plus longtemps un objet de litige entre fractions opposées, Guérard se retira du mouvement ouvrier. Dix-huit années plus tard, sur l’appel de Marcel Bidegaray, la fédération des Cheminots confédérée vint en aide au vieux militant dans la gêne et lui rendit un solennel hommage, une première fois au congrès de Toulouse de 1928, une seconde fois à la salle Huyghens en 1930, un an avant sa mort.

Eugène Guérard joua aussi un rôle dans le mouvement coopératif. En 1895, il était membre de la coopérative de consommation " l’Égalitaire " du Xe arr. et secrétaire de la verrerie ouvrière d’Albi. Par la suite, coopérateur dans la banlieue ouest de Paris, il fut élu, en 1914, administrateur de l’union des coopératives de cette banlieue. Deux ans plus tard, il devint membre du Conseil d’administration de l’UDC de Paris lors de la fusion de l’union des coopérateurs de la banlieue ouest avec l’union des coopératives. Il démissionna en 1920, pour faciliter l’élection du nouveau conseil d’administration de l’union des coopérateurs, société nouvelle qui réunissait l’union des coopératives à l’union des coopérateurs parisiens.

À l’engagement syndical et coopératif, Eugène Guérard devait joindre l’engagement politique. Il participa aux deux congrès régionaux du groupe de l’union fédérative du Centre (FTS de Paul Brousse) d’octobre 1890 et de mars 1891. Le 29 juin 1891, il tint la plume de secrétaire de séance au 10e congrès du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire qui suivit la scission des socialistes broussistes et allemanistes à Châtellerault.

Au parti allemaniste et dans les instances syndicales, Eugène Guérard développa ardemment la propagande pour la grève générale. Au congrès de la fédération du Centre du 23 juin 1895, il en exposa la théorie en ce qui concernait les chemins de fer. Au 4e congrès de l’Internationale ouvrière de Londres de 1896, où il représentait le syndicat national des chemins de fer et la CGT, Guérard présenta le rapport de la commission économique et industrielle sur la grève générale : ce rapport ne fut qu’en partie adopté par les délégués du congrès.

Après avoir participé lui-même au congrès des syndicats de Marseille de 1892, auquel il soumit un projet d’organisation d’une fédération des Transports, Guérard, en déléguant Lhermite du syndicat national aux congrès de Nantes (1894) et de Limoges (1895), entendait une fois de plus marquer le rôle déterminant des employés de chemins de fer dans l’unification du mouvement syndical.

Les congrès de Tours (1896), Toulouse (1897), Rennes (1898), Paris (1900) donnèrent à Guérard l’occasion de mettre en valeur sa robuste personnalité ; il s’y affirma le champion du rassemblement de toutes les forces ouvrières dans la CGT.

Dès le congrès de Toulouse, Guérard avait dénoncé l’abus qui consistait pour certains délégués, représentant plusieurs syndicats, à user de leurs pouvoirs en blanc pour voter à leur gré et faire fléchir la majorité du côté qui leur était personnellement favorable. À Lyon en 1901 (il avait été élu, le 21 avril, secrétaire général de la CGT en remplacement de Renaudin, des Cuirs et Peaux), Guérard voulut faire aboutir la représentation proportionnelle dans les votes, mais il se heurta à l’hostilité des petites organisations.

Eugène Guérard fut remplacé au secrétariat général de la CGT par Griffuelhes, le 26 novembre 1901. Dès cette époque, il ne devait plus cesser de marquer ses distances à l’égard de la majorité « révolutionnaire ». Il assista au congrès de Montpellier (1902) mais, à Bourges (1904), il s’abstint de voter la motion Duberos pour l’arrêt du travail le 1er mai 1906 (huit heures). À Amiens (1906), il exprima avec Rousseau des Employés son refus de la propagande syndicale antipatriotique. À Marseille (1908), il soutint la proposition Josserand sur la représentation proportionnelle et se prononça contre la motion Merrheim d’appel à la grève générale révolutionnaire en cas de déclaration de guerre. En juin 1909, Eugène Guérard mit le point final à ses démonstrations d’hostilité aux méthodes « révolutionnaires » en créant, avec les « réformistes » Keufer, Cleuet, Gervais, Renard, etc., le comité d’union syndicaliste qui, sans renier les objectifs révolutionnaires de la CGT, n’entendait pas moins réagir contre " le syndicalisme anarchiste et réaliser l’union des travailleurs en dehors de toute politique, sur le terrain exclusivement économique et professionnel " ; il fut le premier rédacteur en chef du journal du comité : L’Action ouvrière.

Dès 1892, Guérard avait milité activement à la Chevalerie du Travail dont il devint secrétaire général en 1894 ; il le demeura jusqu’en avril 1896.

De 1900 à 1909, le militant représenta les travailleurs des chemins de fer au Conseil supérieur du travail. Membre de la Commission permanente, il élabora et parvint à faire adopter plusieurs propositions qui, quelques années plus tard, devaient passer dans les faits : la création de comités de travail sur les réseaux de chemins de fer, l’extension de la prud’homie à toutes les catégories de travailleurs, l’introduction de clauses de réglementation du travail dans les cahiers des charges des industries concédées, l’inspection ouvrière, etc.

Sur le plan international, Guérard se tint au premier rang des pionniers de l’organisation des travailleurs des transports. Présent au premier congrès des travailleurs des voies ferrées européennes de Zurich en 1893, il fut un des artisans de la fondation du comité international d’études des chemins de fer dont il devint d’ailleurs le secrétaire général au congrès de Paris d’octobre 1894. En septembre 1900, Guérard présida la conférence de Paris qui décida le maintien du comité international d’études au sein d’une Fédération internationale des transports. Aux congrès de Barcelone (1903), Milan (1906), Vienne (1908), de la Fédération, Guérard représenta encore la France.

À une époque où beaucoup d’adeptes du « tout ou rien » s’enfermaient encore dans la négation farouche à l’égard des institutions publiques, il semble que les responsabilités assumées par Eugène Guérard à la tête d’un syndicat d’avant-garde (du point de vue des structures et des méthodes d’action diversifiées allant de la négociation au niveau des pouvoirs publics à l’action directe), l’avaient destiné à entamer avant beaucoup d’autres le long débat à trois : syndicat, État, patronat, au cours duquel, réforme après réforme, allait se constituer le droit du travail. Rançon de la primauté, la plénitude du talent d’un vieux routier instruit par l’épreuve prit pour les impatients figure de trahison...

Le dernier numéro de l’année 1927 du Progrès Social, journal de la fédération SFIO de la seine-inférieure, lançait un appel en faveur d’Eugène Guérard qui révoqué depuis 36 ans, il n’était toujours pas réintégré.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article4621, notice GUÉRARD Eugène [GUÉRARD Marie, Joseph, Eugène] par Élie Fruit, version mise en ligne le 30 juin 2008, dernière modification le 7 avril 2015.

Par Élie Fruit

Eugène Guérard
Eugène Guérard
Caricature publiée dans La Patrie

ŒUVRE : Les chemins de fer devant l’opinion publique, Paris, 1891. — Le Congrès de Londres, Paris, 1896.
Guérard a collaboré aux journaux suivants :
Le Réveil des travailleurs de la voie ferrée. — La Tribune de la Voie ferrée. — La Grève générale (1899-1900). — Le Libertaire. — Le Journal du Peuple (6 février-3 décembre 1899, rubrique " Le Mouvement social "). — La Voix du Peuple organe de la CGT, n° 1, 1er décembre 1900. — L’Action ouvrière (1er octobre 1909-15 avril 1910). — La Revue syndicaliste (directeur, A. Thomas ; n° 1, 15 mai 1905).

SOURCES : Chaumel, Histoire des cheminots et de leurs syndicats, Paris, 1948. — M. Dommanget, La Chevalerie du Travail, op. cit. — Élie Fruit, 1890-1910, Dans la mêlée des premiers syndicats, Un militant d’avant-garde, Eugène Guérard des chemins de fer, Thèse 3e cycle, Fac. Droit, Paris, 1969. — Note de Gilles Pichavant.

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