TESTE Charles, Antoine

Par Jean Maitron, Michel Cordillot, Jean Risacher

Né le 27 mai 1783 à Bagnols-sur-Cèze (Gard) ; libraire, éditeur, homme de lettres ; ami de Philippe Buonarroti et de Marc Voyer d’Argenson ; républicain infatigable puis néo-babouviste, joua un rôle considérable dans le développement du néo-babouvisme dans les milieux républicains.

Charles Teste était fils, sans doute le dernier enfant, d’Antoine Jules Teste, notaire à Bagnols-sur-Cèze, patrie de Rivarol, puis avocat au parlement et administrateur du département du Gard, en 1793 et en l’an V, et d’Élizabeth Boyer. Il est ignoré des dictionnaires biographiques, où trouvent place ses deux frères. L’aîné des fils d’Antoine Teste, François-Antoine (1775-1862), volontaire en 1792, devint général de division et baron sous l’Empire, puis, tout naturellement, pair de France sous Louis-Philippe.
Le second, Jean-Baptiste (1780-1857), est le plus connu de l’histoire traditionnelle. Il fut ministre en 1834 et de 1839 à 1843, avant d’être nommé à la Chambre des pairs et de disparaître en prison à la suite d’un procès de concussion célèbre, en 1847. Le prince-président lui épargna quelques mois de la peine de trois ans de détention à laquelle il avait été condamné.
La carrière mouvementée de Jean-Baptiste Teste avant 1830 donne au moins une idée du climat régnant dans la famille Teste. Jean-Baptiste participa à la vie politique et à l’action des Montagnards du département du Gard dès 1793. Ardent partisan du retour de Napoléon, il fit parvenir à Paris, le 30 mars 1815, une note sur la situation dans le Midi languedocien et provençal. Il semble avoir été déçu de ne pas recevoir une mission de confiance. Il y gagna pourtant un siège de représentant du Gard à la Chambre des Cent-Jours. Avocat et homme d’affaires sous l’Empire à Bagnols-sur-Cèze, Jean-Baptiste Teste avait été aussi compromis en 1807-1808 dans de louches trafics sur les draps d’uniforme et les actions de la Banque de France. Dubois, le préfet de police, l’avait fait surveiller d’abord, arrêter ensuite, le 20 janvier 1808, et conduire sous escorte jusqu’à Paris. Sans doute se disculpa-t-il alors, plus ou moins, des accusations qui portaient au minimum sur une escroquerie de 10 000 F. Proscrit sous la Restauration, Jean-Baptiste Teste se fit élire sans peine à Uzès, dès les premières élections qui suivirent la révolution de Juillet 1830. Il évolua désormais rapidement, du Mouvement à la Résistance.
Le destin de Charles Teste semble bien avoir été d’abord celui d’un jeune frère un peu accablé par des aînés glorieux. Il avait été, avant 1814, payeur aux armées, puis inspecteur des domaines du royaume de Naples. Il avait joué un petit rôle dans le sillage de Jean-Baptiste durant les Cent-Jours.
Se disant « ex-fonctionnaire », il fut affilié à la Charbonnerie. De 1824 à 1830, il fut « associé-gérant » de la librairie Delaforest, 7 rue des Filles-Saint-Thomas ou place de la Bourse (IIIe arr. ancien, actuel IIe) plus communément appelée « la Petite jacobinière », librairie politique, qui fut très fréquentée pendant les journées de Juillet et constitua le poste de commandement du quartier. Resté en relations depuis la Charbonnerie avec Saint-Amand Bazard* et Pierre Leroux*, il suivait les conférences du Producteur et regardait avec sympathie cette nouvelle doctrine dont il avait envoyé un résumé à Buonarroti*. Dès 1825, il s’était lié avec Paul Laurent de l’Ardèche* dont il édita en 1828 la Réfutation de l’Histoire de France de l’abbé de Montgaillard. De 1828, entrant dans la mouvance de Buonarroti, à 1838, il fit des cours à des ouvriers adultes, prônant une réforme de l’orthographe et la méthode Gallien, pendant que Laurent devenait un fidèle du saint-simonisme. En 1829, il participa au lancement de La Tribune des départements des frères Fabre*, dont il souhaitait devenir gérant sans y parvenir, n’ayant pu réunir l’argent nécessaire à la caution. En août ou septembre 1829, il partit à Bruxelles voir Buonarroti qui lui avait envoyé deux de ses amis dans le but de monter une vaste conspiration européenne, dont on ne connaît pas bien le but. Ces émissaires ne sont connus que sous leurs pseudonymes, M. Jacob, toujours en voyage, et M. Charles, tous deux non identifiés. Teste prit le pseudonyme de Lemaire, Buonarroti signait Laurent. Il écrivait à Paris à un certain Froussard. Dans sa correspondance avec Buonarroti qui précède Juillet, concernant ce complot, on voit apparaître d’autres noms comme Pierre Dugied* et André Marchais*, qui alla voir Buonarroti à Bruxelles, des pseudonymes, dont Adolphe. Lafayette lui-même était au courant par Marchais de l’opération prévue.
Charles Teste était surtout l’ami de Marc Voyer d’Argenson*, mais il était en contact avec Lafayette et les autres chefs de la Charbonnerie française. Membre influent de Aide-toi le ciel t’aidera, il était lié aux cercles républicains dirigés par Godefroy Cavaignac*, François Raspail*, Ulysse Trélat*, qui, depuis les émeutes de 1827, tentaient d’organiser les municipalités occultes, dont il fit également partie. Celles-ci formaient, suivant les sources, la commune centrale, à laquelle participait Trélat, ou la commune révolutionnaire. Suivant les sources également, il s’agirait d’une organisation proche de la Charbonnerie, ou de type babouviste. Quand on sait que des gens comme Barthe ou de Schonen, homme de confiance de Casimir Perier et « maire occulte » du VIIe arrondissement ancien, en faisaient aussi partie, on ne peut qu’écarter cette dernière hypothèse et l’on comprend pourquoi ces municipalités n’ont pas fonctionné en Juillet.
Pendant les journées de Juillet, Teste prit part à bien des combats, occupant notamment la Bourse, et participa à toutes les tentatives pour éviter la confiscation de la Révolution. Membre de la Société des Amis du Peuple, présent le 30 juillet à la réunion Lointier, c’est lui qui fut envoyé début septembre à Bruxelles pour rapatrier le bataillon de la SAP après la bataille d’Ootsbourg (voir Auguste Caunes*). Il aurait participé aux combats de juin 1832.
Charles Teste fut membre du comité de l’Association pour l’instruction gratuite du peuple, et adhéra en 1833 à l’Association libre pour l’éducation du peuple. Il écrivit en 1833 avec Voyer d’Argenson Boutade d’un riche pour laquelle il fut poursuivi puis acquitté. Il avait lui-même, avec la collaboration de Voyer d’Argenson et du groupe de leurs amis, publié, au début de 1833, un Projet de constitution républicaine, combinant la constitution de 1793 avec quelques dispositions de la constitution de l’an III. « Le but de la société est le bonheur de tous ses membres », dit l’article 1 du projet. « L’égalité est la loi fondamentale de la société » (art. 3). « La propriété est le droit qu’a chaque citoyen de jouir de la portion de bien qui lui est garantie par la loi » (art. 11). Ce qui est la rédaction même proposée par Robespierre en 1793 pour l’article 16, et qui ne fut pas retenue.
Il est précisé, dans le préambule de Charles Teste, que « tous les traitements et toutes les pensions seront soumis à une rigoureuse parcimonie », que « la République ne salariera aucun culte », et qu’il faut « fournir à la République de quoi soulager efficacement les classes malheureuses ».
Des dispositions du même ordre ont été retenues par Louis Blanc qui écrivit : « Déjà, au mois de février 1833, un grand citoyen, M. Charles Teste, avait publié un projet de constitution qui avait pour bases les deux articles que voici : "Tous les biens mobiliers ou immobiliers renfermés dans le territoire national, ou possédés ailleurs par les membres de la société, appartiennent au peuple qui, seul, peut en régler la répartition. — Le travail est une dette que tout citoyen valide doit à la société ; l’oisiveté doit être flétrie comme un larcin et comme une source intarissable de mauvaises mœurs." Toutes les dispositions du projet portaient l’empreinte de ce courageux et noble puritanisme. C’est ainsi que M. Charles Teste établissait des comités de réformateurs chargés de veiller sur les mœurs publiques, et de faire dépendre de l’accomplissement des devoirs d’honnête homme l’exercice des droits de citoyen. Mais de semblables dispositions n’étaient de nature ni à être acceptées ni à être comprises, au milieu d’une civilisation profondément corrompue. Et M. Charles Teste lui-même était si loin de se faire illusion sur l’état des esprits, que, pour ménager le voltairianisme de plusieurs de ses amis, il s’était abstenu de donner pour fondement à sa constitution le sentiment religieux, qu’il savait être la source de toute poésie, de toute force et de toute grandeur. » (Histoire de Dix ans, t. IV, p. 102, éd. originale.)
Ainsi l’historien, également auteur et témoin, Louis Blanc* classait-il Charles Teste près de Maximilien Robespierre* et près de Gracchus Babeuf*, ce qui paraît correspondre à la vérité.
Charles Teste fut membre de la Société des droits de l’Homme et collabora étroitement au comité de propagande animé par Napoléon Lebon*. A la suite des journées d’avril 1834, il fut peut-être arrêté, en tout cas inculpé, et, lors d’une perquisition, la police trouva chez lui des papiers relatifs à la Société des Égalitaires, avec des brouillons de brochure, listes de noms, etc. Mais il bénéficia d’un non-lieu à suivre avant l’ouverture des débats.
Lors du Procès d’avril (1835), Charles Teste figura parmi les défenseurs républicains, désignés par les accusés, comme son ami Voyer d’Argenson.
Il semble n’avoir plus eu beaucoup d’activité politique après les lois de septembre 1835 qui interdisaient aux républicains de prendre cette étiquette.
Il édita en 1836 Le Contr’un de La Boétie, comme le faisait Félicité de Lamennais* à peu près au même moment. Il y a encore une trace de lui, le 2 octobre 1845, lorsqu’il fut témoin au mariage de Théodore Schuster, à Paris.
Enfin, il était toujours en vie en avril 1848. Joseph Benoît* eut en effet avec lui une longue conversation sur la question de l’éventuelle culpabilité d’Auguste Blanqui* au lendemain de la publication du document Taschereau. Teste, qui restait l’un des hommes les plus estimés et les mieux renseignés du parti républicain, fut alors à même de lui fournir une explication détaillée, d’où il ressortait que Blanqui pouvait sans doute être tenu coupable ou victime d’indiscrétions, mais ne pouvait en aucun cas être considéré comme l’auteur d’une trahison.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article38145, notice TESTE Charles, Antoine par Jean Maitron, Michel Cordillot, Jean Risacher, version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 20 juin 2018.

Par Jean Maitron, Michel Cordillot, Jean Risacher

ŒUVRE : Projet de constitution républicaine et Déclaration de principes fondamentaux de la société, précédés d’un Exposé des motifs, par Ch. Ant. Teste, Paris, 1833, in-8°, 63 p. — La Boétie, Le Contr’un, Bruxelles-Paris, 1836.

SOURCES : Il existe des Papiers Teste (Bibl. Nat., Mss : Nouvelles Acquisitions françaises, 20805) peu exploités jusqu’ici, mais qui ne contiennent, à première vue, que des renseignements secondaires. — Joseph Benoît, Souvenirs de la République de 1848. Lyon - Paris, Genève, Impr. Duchamp et Cie, 1855, in-12, (4), 311 p. ; voir p. 116-117. — Louis J. Thomas, Les Débuts de M. Teste, Nîmes, 1927, in-8°, 11 p. (Bibl. Nat. : 8° Ln 27/69038) concerne le ministre et son père. — G. Weill, Histoire du Parti républicain en France (1814-1870), 2e éd., 1928. — Gabriel Perreux, Au temps des sociétés secrètes. La propagande républicaine au début de la monarchie de Juillet, Paris, Hachette, 1931. — Alessandro Galante Garrone, Philippe Buonarroti et les révolutionnaires du XIXe siècle, Paris, Champ libre, 1975. — J.-Cl. Caron, La société des Amis du Peuple (1830-1833), mémoire de maîtrise, sous la direction de Louis Girard, Paris IV, 1978. — Jan Kloosterman, An unpublished letter of Filippo Buonarroti to Charles Teste, International Review of Social History, XXXIII (1988), pp ; 202-211. — Notes de Michel Cordillot et Jean Risacher.

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