TAMPUCCI Hippolyte

Né à Paris le 26 novembre 1802, il vivait encore en 1877. Républicain socialiste.

Cordonnier de 1814 à 1824, garçon de classe au collège Charlemagne de 1824 à 1833, il acheva ses études lui-même et enseigna le soir à de petits groupes d’ouvriers républicains ce qu’il avait appris dans la journée. Journaliste à partir de 1833, puis employé, il revint au métier de cordonnier durant la réaction de 1851-1852.
Tampucci fut du nombre des républicains socialistes qui essayèrent d’éveiller la province aux idées républicaines avant les lois de septembre 1835 sur la presse. Il dirigea à Reims, d’août 1833 à novembre 1834, Le Grapilleur, feuille républicaine où il reproduisait les articles les plus significatifs des journaux parisiens, y compris les articles de tendance socialiste ou communiste. Ses prises de position en faveur des insurgés lyonnais et parisiens d’avril 1834, le soutien qu’il apporta aux grévistes de la Marne valurent au Grapilleur une existence difficile, interrompue faute d’argent, et à son rédacteur plusieurs peines de prison.
Tampucci avait écrit dans le numéro spécial de lancement du 3 août 1833 : « Les cœurs généreux n’ont qu’un moyen de répondre à l’appel des masses. Ce moyen, c’est la publicité. Sans elle, au point où est parvenue la civilisation, il n’existe aucune garantie, tant pour les particuliers que pour les gouvernements. Car le temps est passé du bon plaisir et des coups d’État ; la force de l’administration réside tout entière dans la confiance et le concours des administrés. Trop de voiles s’interposent entre ces derniers et leurs représentants ; il faut que des moyens prompts et sûrs de communication les mettent en rapport les uns avec les autres. »
Tampucci, qui avait combattu avec virulence l’action du gouvernement de Louis-Philippe dans son ensemble, avait reproduit, le 18 juin 1834, un article du Populaire de Cabet* qui s’en prenait « aux hommes du 7 août » qui détruisaient la liberté de la tribune, celle de la presse, désarmaient et licenciaient les gardes nationales et adoptaient la même politique étrangère que Louis XVIII et Villèle, « préférant la guerre contre l’Espagne à la guerre sur le Rhin ». Le 29 juillet 1834, il écrivait : « Voici le jour des réjouissances publiques, voici l’instant de déployer le drapeau qui a protégé si puissamment la Pologne, l’Italie... et surtout les États du Pape ».
Mais l’essentiel des articles de Tampucci était consacré aux problèmes ouvriers : « Pour toute tête qui pense, pour tout cœur qui bat noblement, disait-il, il ne peut y avoir qu’une seule devise : Liberté ! qu’un but : Affranchissement pour tous ! Amour et dévouement pour la femme et pour le prolétaire qui souffrent et qui pleurent ! » Il stigmatisa avec force la bourgeoisie au pouvoir. Le 25 juin 1834, en commentant le résultat des élections législatives pour l’arrondissement de Reims, il déplora, en même temps, l’échec de Jacques Laffitte et le succès de Leroy-Myon, « représentant de ceux qui tournent les armes de nos soldats contre les citoyens et commandent les massacres de Lyon et de la rue Transnonain ». Dans un article du 20 août 1834, intitulé : « la Doctrine et le Tiers Parti », il proclamait : « Les massacres de Lyon et de la rue Transnonain, voilà la Doctrine et ses œuvres. » Le 29 juillet précédent, il avait écrit : « Voici le jour de fêter le gouvernement [...] qui a fait assommer par les sergents de ville le Peuple de Paris et mitrailler la capitale et les ouvriers de Lyon... Que l’allégresse universelle aille éveiller les anarchistes qui dorment sous les verrous de Perrache. »
Tampucci, pour améliorer la condition prolétarienne, préconisait trois moyens : le développement de l’instruction, l’augmentation des salaires, l’association. Il se déclarait, également, partisan de l’égalité complète des droits entre l’homme et la femme. Le 18 décembre 1833, il se réjouissait du succès remporté à Reims par les écoles mutuelles, mais il réclamait que les femmes en puissent suivre les cours comme il en était de « l’association pour l’éducation du peuple qui existe à Paris ». Il souhaitait également que l’on ouvre davantage de cours d’adultes. Au moment des élections législatives de 1834, il réclama pour Reims « un député ferme et consciencieux qui plaide à la tribune la cause des travailleurs [...] qui indique les moyens à employer pour faire cesser la lutte du maître et de l’ouvrier [...] qui demande pour ce dernier non des supplices et des cachots, mais du pain et de l’instruction ».
Lors des grèves du textile rémois de l’année 1834, Le Grappilleur publia des appels des ouvriers fileurs à la solidarité des autres travailleurs, des lettres de remerciements des grévistes. Analysant les causes du conflit, il posa le problème général des crises économiques et de la misère : « On cherche les causes de la misère publique ; on veut savoir d’où vient le malaise, l’on veut savoir ce qui amène les crises commerciales ; on se demande d’où provient la stagnation des affaires et comment arrive cet encombrement de tout. Tout cela provient de ce que les ouvriers gagnent peu et par conséquent dépensent peu. » Tampucci se montrait partisan du libre échange qui devrait « donner au maître la faculté non de se ruiner par une concurrence étroitement locale, mais de rivaliser avec les produits étrangers. » La grève des ouvriers fileurs échoua, et Tampucci déplora cet échec. Il aurait voulu éviter le retour de semblables mécomptes. Selon lui, les grévistes avaient eu le tort de ne pas respecter la liberté du travail, de manifester dans les rues, ce qui inspira « des craintes, même à ceux qui prenaient le plus de part à leur situation difficile ». Pour assurer le succès du mouvement, il aurait fallu que les ouvriers « eussent chacun de leur côté des ressources assurées, soit par des épargnes, soit en exerçant un autre état, soit en cherchant ailleurs de l’ouvrage ; alors ils auraient pu faire sentir aux filateurs le besoin de les rappeler, et probablement alors, ils en auraient obtenu les prix qu’ils voulaient. » Sans réserve, Tampucci se prononçait pour les salaires élevés. Pour les obtenir, « le meilleur moyen serait l’association, mais on la proscrit ; les ministres et les députés ne trouvent d’autre moyen de rendre le peuple heureux que de le faire mitrailler lorsqu’il n’en peut plus. »
Faute d’argent, Le Grappilleur cessa de paraître le 2 novembre 1834.
Tampucci était également poète, et ses vers sont souvent l’écho de ses préoccupations socialistes. Le 20 novembre 1834, par exemple, il publiait dans un journal rémois, La Ruche, une poésie intitulée : « Aux femmes ». On en détachera cette strophe :
Mais pour les cœurs ardents, il est d’autres attraits.
Leur devise est : BONHEUR, ÉGALITÉ, PROGRÈS,
Et vous verrez inscrits en brûlants caractères
Sur leur drapeau flottant : FEMMES et PROLÉTAIRES.
En 1848, alors qu’il était chef de bureau à la préfecture de la Marne, à Châlons, il écrivait dans Le Journal de la Marne, journal démocrate-socialiste. Le 14 mars 1848, il y rédigea le programme de ce « parti » : Suffrage universel, garantie des différentes libertés, institution du jury, substitution de l’association au salariat. Le 19 mars, il disait : « Faites tous vos efforts pour effacer les tristes souvenirs de 1793. » Le 4 avril, il démissionnait du « Comité républicain » qui groupait surtout des bourgeois démocrates. Il fut candidat aux élections du 23 avril 1848 à la Constituante, appuyé par le « club des Amis du Peuple » de Châlons-sur-Marne et par le « Comité électoral de la Démocratie rémoise ». Il n’obtint qu’un nombre infime de voix.
En 1853, il fut révoqué de ses fonctions pour ses opinions politiques. Il devait finir ses jours dans la misère. Il a laissé un recueil de poésies qu’Ernest Lavisse, qui l’a connu étant écolier, cite dans ses Souvenirs.
Cependant l’activité de Tampucci à partir de 1848 n’était plus que celle d’un poète apitoyé, d’un homme de lettres prolixe et d’un républicain plutôt modéré, mais, en 1833 et 1834, il avait eu une attitude originale : il unissait l’action politique à la lutte pour l’augmentation des salaires, il préconisait également l’association, le développement de l’instruction et l’égalité des sexes ; bref, son programme, à l’encontre de ceux des diverses sectes utopiques, embrassait l’ensemble des questions du socialisme.

Ernest Levisse parle ainsi de lui dans ses souvenirs de 1848 : "...un ouvrier relieur et poète qui habitait un des toits de la Place Royale. Il s’appelait Hippolyte Tampucci ; sa longue barbe était blanche, et sa moustache jaunissait au bord de la lèvre par l’usage de la cigarette. Il récitait très bien ses médiocres vers, parmi lesquels un poème adressé par lui à Victor Hugo, et il chantait des chants révolutionnaires... Il disait de grands mots, faisait des gestes vastes, et ses yeux s’attendrissaient ; sa femme le regardait orgueilleusement. J’aimais ce relieur poète, en blouse blanche sous béret rouge, qui personnifiait pour moi l’idéaliste ouvrier de 1848..."

En 1853, le chansonnier Pierre Jean de Béranger écrit à l’académicien Pierre-Antoine Lebrun : "... Hippolyte Tampucci, que vous avez reçu avec beaucoup de bienveillance, est digne de tout l’intérêt des gens de coeur. Il a les certificats les plus honorables, sans compter celui que je pourrais lui délivrer, moi qui le connais depuis vingt ans. Destitué d’une place qu’il occupait dans l’Aube, malgré l’appui du Préfet, il végète à Paris pour nourrir une femme et deux enfants. Savez-vous jusqu’où ce digne homme est descendu ? Il s’est rappelé son métier d’enfance et s’est remis à coudre des bottes. Tout travail lui est bon ; aucune peine ne lui répugne pour rapporte du pain au logis..." [extrait de la revue Le Correspondant (Paris) - 1929]

Il est l’arrière grand-père de Lucien Rebatet.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article38069, notice TAMPUCCI Hippolyte , version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 2 septembre 2018.

ŒUVRES : Articles dans Le Grapilleur, Journal de Reims. Agricole, industriel, commercial et littéraire (à partir du numéro 3, il s’intitule : Le Grapilleur, Journal de Reims et de la Marne. La collection, incomplète, se trouve à la Bibl. Mun. de Reims, CRV 1202), dans La Ruche (journal publié à Reims par Eugénie Calmels, Bibl. Mun. Reims, CRTV 1203), dans Le Journal de la Marne.

SOURCES : Boussinesq et Laurent, Histoire de Reims..., t. II, 2e partie. — État des services civiques et littéraires de l’auteur... (placard lithographié de 1877, Bibl. Nat., Fol. L n 27/29672). — Notes de Robert Étienne. — Jean Prugnot, Des voix ouvrières, Plein chant, 2016.— Gazette des Tribunaux, 9 février 1837, p. 250.

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