SOUVESTRE Émile [SOUVESTRE Charles, Émile]

Par Bärbel Plötner.

Né le 15 avril 1806 à Morlaix (Finistère), mort le 8 juillet 1854 à Montmorency (Seine-et-Oise) ; écrivain et littérateur, moraliste, professeur à l’École d’administration (1848) ; saint-simonien de forte sensibilité républicaine, chrétien convaincu, Émile Souvestre se fit l’un des partisans et des acteurs les plus zélés de l’instruction des classes laborieuses ; il se porta vainement candidat dans le Finistère aux élections générales de 1848.

Issu d’une ancienne famille d’origine irlandaise établie en France en 1690 après l’expulsion du roi d’Irlande et d’Écosse par les protestants, Émile Souvestre était destiné à l’École polytechnique par son père, ingénieur des Ponts-et-Chaussées. Il en prépara le concours d’entrée avec son condisciple et ami Ange Guépin* au collège de Pontivy. Mais à la mort de son père en 1824, attiré par les lettres, il se tourna vers des études de droit à Rennes (il sera inscrit à l’ordre des avocats à Nantes en 1827), commença à composer des poèmes et se lia d’amitié avec d’autres poètes débutants bretons (Évariste Boulay-Paty, Édouard Turquety). C’est également à cette époque que Souvestre se lia avec l’imprimeur-éditeur nantais Camille Mellinet. Ce dernier avait fondé, en 1823, le Lycée armoricain. Cette revue, la plus ancienne dans la lutte pour l’émancipation de la culture bretonne, se voulait exclusivement littéraire, philosophique et artistique, mais entendait aussi faire écho aux dernières découvertes scientifiques. Souvestre y publia un premier poème en 1824 et, jusqu’à sa disparition, en 1831, y fournit des poèmes et des récits en prose, ainsi même qu’une comédie. Encouragé de la sorte, récompensé en outre par un prix de la Société académique de Nantes et de la Loire-Inférieure, Souvestre suivit Guépin, lorsque celui-ci monta à Paris pour y faire ses études. Son premier drame, Le siège de Missolonghi, d’abord accepté au Français, fut interdit par la censure, qui voulait ménager la Sublime Porte, puis réautorisé par Martignac et à nouveau censuré. Souvestre se forgea ainsi dès la fin de la Restauration des convictions politiques décisives pour sa vie et pour son œuvre. Grâce à Guépin, qui fréquentait déjà Saint-Amand Bazard*, Grégoire Bordillon*, Philippe Buchez* et Pierre Leroux*, il fit alors aussi connaissance de Paul Dubois, le directeur du Globe libéral. Ses sympathies pour la mouvance saint-simonienne républicaine, celle de Leroux, Hippolyte Carnot*, Édouard Charton* et de Jean Reynaud* sont bien attestées. Elles se sont par la suite reflétées tant dans ses articles que dans ses œuvres littéraires et dans ses thèses esthétiques, principalement exposées dans une brochure assez connue, Des arts comme puissance gouvernementale, et de la nouvelle constitution à donner aux théâtres (1832), dont Buchez a rendu compte dans L’Européen du 17 mars 1832, mais aussi dans des articles plus discrets, par exemple : « Du saint-simonisme », Revue de l’Ouest, 1831 et « De l’éducation des prolétaires », Le Breton, 1835. La période la plus marquée par cette idéologie s’étale entre le retour de Souvestre en Bretagne en 1829 et sa réinstallation définitive à Paris 1836.
C’est que, déçu par la vie mondaine de la capitale, mais bardé d’idéaux d’émancipation sociale, Souvestre était d’abord revenu à Nantes, ainsi d’ailleurs que Guépin, pour secourir sa famille, affectée par le naufrage et le décès de son frère. Désireux de venir également en aide à sa province, tout en travaillant chez Mellinet, il se lança dans une vaste œuvre éducative : direction, à ses débuts, de la Librairie industrielle nantaise (fondée en mars 1829), afin de propager toutes sortes de connaissances (arts et philosophie, sciences, industrie et agriculture — voir la présentation qu’il en fait, dès son premier numéro, dans la Revue de l’Ouest de janvier 1829) ; ouverture d’une école de jeunes filles fonctionnant selon la « méthode de Jacotot » et où il enseigna lui-même de 1830 à 1832. Après avoir accueilli la révolution de Juillet 1830 avec enthousiasme, Souvestre se mit à donner aussi des articles dans la presse libérale de Paris, surtout dans La Revue encyclopédique, La Revue des Deux-Mondes , La Revue de Paris, Le National, Le Temps, Le Siècle, tout en continuant à collaborer à la presse provinciale, essentiellement à Nantes (Le Breton), Morlaix (Côtes-du-Nord), Brest (où il dirigeait en 1832 Le Finistère), ainsi qu’à Mulhouse (Haut-Rhin). Mais, ayant connu Charton et Adolphe Rigaud* lors de la mission saint-simonienne de l’Ouest en octobre 1831, Souvestre consacra surtout sa plume à produire la plupart des nouvelles et romans feuilletons publiés (entre 1837 et 1857) dans le Magasin pittoresque, la fameuse revue d’instruction populaire de Charton. Ce sont bien souvent ces textes, retravaillés, qui forment les matériaux de ses romans et de ses recueils. Avec ses articles de la Revue des Deux Mondes (1833-1852) sur la poésie populaire, sur l’histoire de la Bretagne et de la Vendée (dont une version des Derniers Bretons) et avec Le Foyer breton (1844), Souvestre fut une figure de proue de la naissance d’une double identité culturelle des Bretons partagés entre le « progrès » et la tradition ethnique. Il fut également pour beaucoup dans la formation et la diffusion du concept romantique de littérature populaire. Tout en prenant ses distances par rapport à la doctrine saint-simonienne, notamment sur les points de « la loi vivante » et de « la femme libre », Souvestre abordait de nombreux sujets sociaux : la condition de la femme, la répartition du travail, la propriété, la misère du peuple et l’utilité de l’association pour les faibles (voir par exemple « Le hameau de chêne » dans le Magasin pittoresque, 1848), le rôle de l’instruction dans l’émancipation sociale.
Sous l’influence, en particulier, du théologien suisse, Alexandre-Rodolphe Vinet, avec qui il lia connaissance et amitié à l’époque de Mulhouse, Souvestre, toujours hostile à toute sorte de violence, qu’elle fût contre-révolutionnaire ou révolutionnaire, estimait à la fin de sa vie qu’aucune école socialiste n’avait réussi à respecter les individualités, aussi bien en matière de religion que dans le domaine politique. C’est en fait la préoccupation morale qui domine sa vie et ses écrits et l’inspire dans son métier de professeur, notamment à l’École de l’administration sous la Deuxième République, aussi bien que dans ses cours du soir gratuits pour des ouvriers. D’ailleurs, c’est le succès de ces cours bénévoles qui lui valut d’être invité à donner des conférences en Suisse en 1853. L’accueil qui lui fut réservé dans ce pays compensa les déceptions politiques essuyées dans son opposition socialiste à la monarchie de Juillet, aux insuffisances de la Deuxième République et à la réaction bonapartiste. Il y puisa aussi consolation à sa propre conscience de ne pas avoir figuré parmi les plus grands écrivains de son temps. Souvestre mourut en laissant au moins un disciple déclaré, Pierre Zaccone, mais aussi un public d’origines souvent modestes, qu’il avait contribué à former et qui se composait non seulement d’adultes, mais aussi d’enfants (du fait de la présence de nombreux extraits de son œuvre, jusqu’à la fin du XIXe siècle, dans les manuels de français de Suisse et d’Allemagne). Il convient également de porter à son actif les encouragements qu’il prodigua au mouvement littéraire des poètes-ouvriers (voir « Les penseurs inconnus », Revue de Paris, 1839 ou « Les ailes d’Icare », Le Magasin pittoresque, 1847), sans compter ses efforts charitables pour soulager la misère de nombreux inconnus.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article37968, notice SOUVESTRE Émile [SOUVESTRE Charles, Émile] par Bärbel Plötner., version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 20 février 2009.

Par Bärbel Plötner.

ŒUVRE : L’œuvre de Souvestre est vaste. Les ouvrages les plus importants en prose sont : Cantate polonaise, 1830. — Des arts comme puissance gouvernementale et de la nouvelle constitution à donner aux théâtres, 1832. — L’Échelle des femmes, 1835. — Riche et pauvre, 1836. — Au bord du lac, 1837-1840, (recueil,1852). — L’Homme et l’argent, 1839. — Dans la prairie, 1840-1848, (recueil, 1852). — Sous la tonnelle, 1840-1851, (recueil, 1852). — Les Clairières, 1840-1851, (recueil, 1852). — Les Soirées de Meudon, 1840-1853), (recueil, 1857). — Mémoires d’un sans-culotte bas-breton, La Bretagne pittoresque, 1841. — Au coin du feu, 1841-1851, (recueil 1852). — Pendant la moisson, 1841-1844, (recueil 1852). — Pierre Landais, Jean Plébeau, La Goutte d’eau, 1842. — Les Derniers Bretons, Le Mât de Cocage, Deux misères, 1843. — Le Foyer breton, 1844. — Les Réprouvés et les élus, 1845. — Révolution de Février, son histoire, son caractère, 1848. — Le Calendrier de la mansarde, 1849, devenu Le Philosophe sous les toits, 1850. — Mémoires d’un ouvrier, 1850, Genève, 1852, chez Jullien frères, in-12,1 ff n ch, 226 p. — Le Mémorial de famille, 1852-1853. — La Maison isolée, Causeries historiques et littéraires, 1854. — La Dernière étape, 1854-1857. — Causeries littéraires sur le XIXe siècle 1907. Pour les nombreuses pièces de théâtre et les poèmes voir les bibliographies.

SOURCES : Parmi les sources manuscrites voir surtout : Arch. Dép. Loire-Atlantique, Fonds Guépin, 19 J 12, lettre de Souvestre à Ange Guépin. — Bibl. Mun. Nantes (Loire-Atlantique), Fonds Mellinet, Mss nš 857, français 693, Correspondance d’Ange Guépin à Camille Mellinet partiellement à propos de Souvestre ; Mss 1909/1, p. 29 et 1909/2, p. 42, deux autographes dans l’Album d’Évariste Boulay-Paty ; Fonds Guépin, Mss. 2940, neuf Lettres de Souvestre à Ange Guépin ; Mss 2884, lettre de Souvestre à Auguste Laurent. — Bibl. Mun. Rennes (Ile-et-Vilaine), Ms 1283, Correspondance de Souvestre à Joachim Aubert, Hippolyte Souverain, Michel Lévy et des inconnus, des épreuves corrigés et deux contrats d’édition ; Ms. 1283, Correspondance de Souvestre à Michel Lévy. — Arch. Société académique de Nantes et de la Loire-Inférieure, Nantes, Lettre de Souvestre à la Société académique... — Bibl. Mun. Morlaix et Quimper (Finistère), Correspondances diverses de Souvestre. — Édouard Charton, Lettres à Emile Souvestre. collection privée.
Comptes rendus contemporains, voir essentiellement dans : Le Lycée armoricain, Le Breton, L’Européen (1832), la Revue des Deux-Mondes (1835, 1837, 1840, 1843, 1845), Démocratie pacifique (1845), Le Constitutionnel (1850).
Sources diverses : Édouard Humbert, « M. Émile Souvestre à Genève », Bibliothèque universelle de Genève, 1853, n° 87, p. 399-412. — Sainte-Beuve, « Les lectures publiques du soir, de ce qu’elles sont et de ce qu’elles pourraient être [Lundi 21 janvier 1850] », Causeries du lundi, Paris, Ganier frères, 1853, p. 275-293. — A. Bobierre, « Rapport sur les travaux de la Société académique pendant l’année 1853-1854 », Annales de la Société académique de Nantes et de la Loire-Inférieure, 1853-1854, p. 466. — Achard, « Notice nécrologique », L’Assemblée nationale, Paris, 23 juillet 1854. — Édouard Charton, « émile Souvestre », Le Magazin pittoresque, Paris, 1854, p. 401-404. — Eugène Lesbazeilles, Notice sur la vie d’Émile Souvestre, Paris, Michel-Lévy-frères 1859. — Abbé P. Dubois, « Émile Souvestre, poète et romancier (1806-1854) », Les Contemporains, n° 745. — Ad. Hemme, « Apokryphen unter den für den Schulgebrauch herausgegebenen französischen Autoren », Zeitschrift für neufranzösische Sprache und Litteratur, t. 4, 1882, p. 281-287. — L. Dugas, « Émile Souvestre, l’homme et le moraliste d’après une correspondance inédite », Mémoires de l’Académie de Caen, 1897, p. 186-211. — Édouard Charton, « Lettres à Émile Souvestre », Revue de Paris, mars 1911, p. 402-416. — De Granges de Surgenes, « Deux incidents de la vie d’Émile Souvestre avec des lettres inédites », Le Pays d’Arvor, Nantes 1911. — Prosper Levot, Biographie bretonne, t. II, p. 867-876. — Erich Rimella, Émile Souvestre, thèse, Göttinguen, Giebel & Oehlschlägel 1928. — Hugo P. Thieme, Bibliographie de la littérature française de 1800 à 1930, Paris, Droz 1933, t. II. — Guy Frambourg, Un philanthrope et démocrate nantais. 1805-1873. Étude de l’action et de la pensée d’un homme de 1848, Nantes, Imprimerie de l’Atlantique, 1964. — Grente, Dictionnaire des lettres françaises du XIXe siècle, Paris, Fayard 1972. — Lister Anthony Craig, L’œuvre en prose d’Émile Souvestre, thèse de l’Université de Haute-Bretagne, Rennes 1974. — Fernand Gueriff (éd), Émile Souvestre. Les récits de la muse populaire, Marseille, Laffitte Reprints 1982. — Antoine-Charles et Yves-Antoine Schwerer (éd), « Une correspondance d’Émile Souvestre à Camille Mellinet », Bulletin et mémoires de la Société archéologique du département d’Ille-et-Vilaine, 1988, p. 139-174. — Note de Michel Cordillot

ICONOGRAPHIE : Deux portraits dans l’ouvrage de P. Levot, un dans celui de P. Dubois et un dans celui d’É. Charton.

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