SOBRIER Joseph [SOBRIER Marie, Joseph, Camille]

Né le 7 juillet 1810 à Lyon (Rhône), mort le 21 novembre 1854 à Saint Égrève, près de Grenoble. Délégué au département de la police par le Gouvernement provisoire de 1848, adjoint de Caussidière*.

Le père de Sobrier, Benoît, était épicier 39, rue du Palais Grillet à Lyon, lorsque il alla déclarer la naissance de ses deux fils jumeaux, Joseph et Claude. Ce qui est sûr, c’est que Sobrier avait une fortune personnelle assez importante, qu’il aimait se donner la qualité de rentier ou de propriétaire, et que, sous Louis-Philippe, il utilisa cette fortune pour secourir les familles des républicains emprisonnés.
Sobrier arriva à Paris sans doute au début de la monarchie de Juillet, très probablement pour y achever des études et notamment y faire son droit. Il demeurait 175, rue Saint-Jacques (XIIe arr. ancien, maintenant Ve) et participait à de nombreuses activités, association des Écoles, loterie patriotique, etc. Il était vraisemblablement à la Société des droits de l’Homme puisqu’il fut arrêté pour complot, écroué à La Force le 27 mars 1834, puis à Sainte-Pélagie le 15 juin. Son affaire fut intégrée dans l’instruction concernant les journées insurrectionnelles d’avril 1834 et il fut libéré pour non-lieu le 24 décembre 1834. Nous ne disposons guère d’éléments sur des éventuelles adhésions aux sociétés secrètes comme les Saisons ou les Nouvelles Saisons. De toute manière, il se consacra à la propagande dans la classe ouvrière parisienne.
Sobrier appartenait ainsi au groupe très peu nombreux des militants républicains liés aux milieux prolétariens de la capitale qui ont consciemment préparé la révolution de Février et qui ont pris la direction sur les barricades, dans la nuit du 22 au 23. Il était socialisant, sans être communiste ni avoir jamais adhéré à un système, mais proche des communistes.
C’est dans les bureaux de La Réforme que Flocon* le chargea, avec Caussidière, de la préfecture de police, avec le titre de délégué au département de la police. Sobrier venait, justement, de faire un héritage important. Il décida de mettre sa fortune à la disposition « de la République naissante et pour le soulagement des malheureux ». Comme il possédait 100 000 francs en immeubles, il en offrit immédiatement 20 000 au Gouvernement provisoire pour créer le « Capital national » qui « fécondera les travaux de l’ouvrier et de l’agriculteur ». En même temps, il prenait « l’engagement de coopérer à toutes les améliorations que nécessiterait la complète et sérieuse organisation du travail, telles que la fondation d’ateliers sociaux et de colonies agricoles ». Il abandonna son domicile du 25, rue Blanche, et s’installa, avec ses services, 16, rue de Rivoli, à l’Hôtel des bureaux de la liste civile, près des Tuileries. Dans une proclamation, il déclara : « Il est expressément recommandé au peuple de ne pas quitter ses armes, ni son attitude révolutionnaire. » L’allure de Sobrier séduisait Lamartine qui disait de lui, en mettant la main sur son cœur : « Il a de ça. » Dès le 27 ou le 28 février, avançant des raisons de santé, Sobrier démissionnait de ses fonctions officielles, qu’il n’avait donc occupées que quatre jours. Il se consacra désormais à la préparation des élections.
Il n’abandonna pas les locaux de la rue de Rivoli, et, sur la demande expresse de Lamartine, Caussidière lui remit 200 fusils avec lesquels il se constitua une sorte de garde, véritable police auxiliaire. Ses « terribles Montagnards », comme il les appelait, portaient un uniforme, blouse bleue et ceinture rouge. La réaction en fit un épouvantail. Sobrier persuada le Gouvernement provisoire qu’il était capable de discipliner l’opinion républicaine à l’aide d’un journal et « de faire même de cette combinaison un bon instrument de police ». C’est ainsi qu’avec Cahaigne*, il fonda et rédigeaLa Commune de Paris. Le journal était imprimé, 9, quai du Marché, il ne coûtait qu’un sou, et était transporté gratuitement en province par le courrier officiel. Il n’en fallait pas davantage pour qu’il apparût, non sans raison, aux yeux de ses adversaires, comme le journal de la police du Gouvernement provisoire. Il fut en quelque sorte le Moniteur des clubs, et, assurément, « l’organe le plus audacieux des réclamations des ouvriers ». La grande idée de Sobrier, en effet, était de centraliser l’action des clubs et des sociétés secrètes. C’est dans ces conditions que, d’accord avec Huber*, il abrita, rue de Rivoli, les réunions du « Club des clubs ». Il fonda également une commission pour « appeler à la défense de la République tous les patriotes éprouvés ». Il désignait ainsi les gens qui n’oubliaient pas « la leçon de 1830 ». Cette commission se composait de Bianchi*, négociant, rue de Provence, de Bergeron*, Barbès*, Cahaigne, Dela hodde*, tous qualifiés d’hommes de lettres, de Ganneau*, artiste, de Pilhes*, négociant, de Félix Pyat*, homme de lettres, de Lechallier*, courtier d’assurances, de Louchet*, négociant, de Luchet*, homme de lettres, de Raisant*, propriétaire, de Huillery*, correcteur d’imprimerie, de Vaulabelle*, correcteur d’imprimerie, de Thoré*, homme de lettres, de Boivin*, négociant, de A. Leroux*, homme de lettres, de E. Séguin*, homme de lettres, et bien entendu de Sobrier, propriétaire.
Sobrier fit apposer des affiches qu’il signait : « SOBRIER, ex-Délégué du Peuple au Département de la Police, depuis Délégué pour une autre mission. » Dans l’une d’elles, il écrivait : « Riches, pensez à ceux qui manquent du nécessaire et vous donnerez de votre superflu. » Sur une autre, il réclamait le « Droit au travail », c’est-à-dire l’obligation pour les pouvoirs publics de fournir du travail et, au besoin, « un minimum » à tous les membres de la société que l’industrie privée n’occuperait pas. Il y demandait aussi la création d’une caisse des invalides de l’industrie, la transformation de l’armée en « régiments industriels » (idée de Saint-Simon) capables à la fois d’assurer la défense militaire du territoire et d’effectuer des grands travaux d’utilité publique. Lorsque, après les élections du 23 avril, l’Assemblée constituante dut procéder à la désignation des cinq membres de la « Commission exécutive », nouvel appel de Sobrier : « Au Peuple ! Cinq noms sortiront de l’urne : Béranger, Lamartine, Lamennais, Ledru-Rollin, Louis Blanc ! Ces noms sont à la fois révolutionnaires et socialistes. »
Le 6 mai 1848, La Commune de Paris écrivait : « Les plus horribles tyrans sont ceux qui se sont fait un marchepied de la démocratie : individualités grossières, toujours tarées et infâmes. » L’avertissement s’adressait évidemment à la majorité de l’Assemblée. Le 15 mai Sobrier était en effet, avec Huber, un des grands animateurs de la manifestation. Il était même à la tête des manifestants qui envahirent le Palais-Bourbon et prononcèrent la dissolution de l’Assemblée et de la « Commission exécutive ». Son nom figurait sur la liste des membres du gouvernement démocratique qui circulait à l’Hôtel de Ville. On prévoyait pour lui le poste de préfet de police. Il fut de ceux qui s’emparèrent du ministère de l’Intérieur. Puis il alla se rafraîchir dans un café du quai d’Orsay. Là, il commit l’imprudence de raconter à quelques gardes nationaux le coup de main par lequel il venait de se rendre maître du ministère. Ceux-ci, qui ne partageaient point ses idées, le conduisirent au poste le plus voisin où il fut retenu prisonnier. On le transféra à la caserne d’Orsay, puis à Vincennes. Arago racontera que Sobrier avait été arrêté 15 rue du Bas et que lui, Arago, avait veillé à ce qu’il ne soit pas transféré à la Préfecture de police. Dans la soirée, l’immeuble de la rue de Rivoli dans lequel il avait ses services fut mis à sac par la garde nationale de Montmartre. L’événement fut commémoré par une médaille de plomb. Sur la face, on pouvait voir un portrait de Sobrier entouré de ces mots : « Républicain socialiste. Vive la République démocratique et sociale ! Mai 1848. » Au revers, on lisait : « Sac de la maison, rue de Rivoli, n° 16, par les honnêtes et les modérés qui mettent le citoyen Sobrier en arrestation et le vin du propriétaire en circulation, aux cris mille fois répétés de : « À bas les communistes, vive le propriétaire, la famille et le vin gratis ! »
Le 19 mai, La Commune de Paris suspendait sa publication ; elle reparut quelque temps sous la direction de A. Peyret*. La collection de 87 numéros in-folio va du 9 mars au 8 juin.
À la suite de son arrestation, une information fut ouverte contre Sobrier. Dans ses papiers, on découvrit un projet de décret (en réalité rédigé par Seigneuret*) : « ... Les capitalistes connus comme tels par le comité municipal devront verser dans le délai de cinq jours, sur la sommation qui leur en sera faite, la somme de 200 francs par 1 000 francs de rente par tête au-dessus de 15 ans, jusqu’à 3 500 francs, et de 250 francs à partir de 3 500 francs jusqu’à 5 000 francs, en suivant une progression jusqu’à la moitié du revenu. Dans les mêmes conditions, tout propriétaire foncier payant plus de 100 francs de contribution foncière sera tenu de verser 25 francs par 50 francs de contribution qu’il paiera en sus, jusqu’à 250 francs ; à partir de 250 francs de contribution, jusqu’à 1 000 francs, il paiera 100 francs par 50 francs de contribution. À partir de 1 000 francs jusqu’à 5 000 francs il paiera 150 francs par 50 francs. Au-dessus de 5 000 francs, il paiera 200 francs par 50 francs. Les capitalistes et propriétaires qui refuseront de satisfaire au présent décret dans le délai fixé verront leurs biens fonciers déclarés biens communaux et leur argent confisqué au profit des nécessiteux. La force ouvrière est, dans ce dernier cas, autorisée à se livrer à des recherches, et, si elles sont fructueuses, les citoyens qui auront refusé l’impôt fraternel seront mis hors la loi. La force ouvrière est chargée du maintien de l’ordre. »
Un autre projet de décret était ainsi conçu : « L’organisation du travail, sur une base possible actuellement, sera promulguée dans trois semaines. Elle sera tout entière dans l’intérêt des ouvriers, en sauvegardant autant que possible les justes droits du maître. »
Sobrier comparut devant la Haute Cour de Bourges. Il était accusé : 1° d’avoir, en mai 1848, commis un attentat ayant pour but de détruire ou de changer le gouvernement ; 2° d’avoir à la même époque commis un attentat ayant pour but d’exciter à la guerre civile en armant ou en portant les citoyens ou habitants à s’armer les uns contre les autres.
Il fut condamné à sept ans de prison. En janvier 1850, il était transféré à Doullens et commençait à donner des signes d’aliénation mentale. Il se brouillait avec Blanqui* et avec Raspail*. Il fut ensuite transféré à Belle-Île. En janvier 1853, il sollicita sa grâce, prenant l’engagement de ne plus s’occuper de politique. Elle lui fut accordée, d’autant plus facilement que Napoléon III avait tout intérêt, pour sa politique de bascule, à gracier un aliéné, dont le Paris ouvrier et populaire avait conservé le souvenir. Le 9 janvier 1854, il entra à l’asile de Saint-Robert, où il avait été placé d’office par ordre du préfet, non sans que son père ait dû souscrire l’engagement de payer sa pension. C’est là qu’il mourut.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article37911, notice SOBRIER Joseph [SOBRIER Marie, Joseph, Camille] , version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 18 août 2017.

SOURCES : État civil de Lyon et Saint Égrève. – Arch. PPo., E a/21 et A a/428 ; cartonnier de la salle des archives historiques. — Arch. Dép. Paris (Seine), registres d’écrou DY/4 21-4638, DY/8 8-1423. — Cour des pairs. Procès politiques, 1830-1835, Inventaire dressé par J. Charon-Bordas, Paris, Archives Nationales, 1983, CC 597 D 1 N° 13. — Lucien de La Hodde, Histoire des Sociétés secrètes et du Parti républicain de 1830 à 1848..., Paris, 1850. — Notice de la Grande Encyclopédie sur Sobrier. — Peter Amann, Revolution and Mass Democracy, Princeton Univ. Press, 1975. --- Xavier de Montépin, "Le 15 mai" in Le Canard. Journal drolatique … de l’an I de la République, du 21 au 28 mai 1848, 1ère année, n° 7, pp. 1-3 ; du 28 mai au 4 juin 1848, n° 8, pp. 2-3. – Journal des débats. Supplément au n° du 10 août 1848. — Note de Jean-Pierre Bonnet.

Version imprimable Signaler un complément