PROSPERT Victor

Par Thomas Bouchet

Né vers 1800, probablement dans le Maine-et-Loire ; ouvrier tailleur ; républicain, impliqué dans de nombreux mouvements populaires entre juillet 1830 et décembre 1851 ; membre du conseil municipal provisoire de Rouen en février 1848.

Sur son acte de naissance, établi en mai 1803 à la mairie d’Angers, on peut lire que Victor Prospert fut abandonné par ses parents vers l’âge de trois ans. Les trente premières années de sa vie sont mal connues ; tout au plus en évoqua-t-il un aspect ponctuel en termes vagues, lors d’un de ses procès (novembre 1832) : « Sans autre éducation que quelques mois d’école, qu’encore je dois à la charité publique, j’aurais dû, j’en conviens, m’abstenir de prendre la parole. » Installé à Paris en 1830, il combattit vaillamment pendant les Trois Glorieuses, ce qui lui valut la médaille de Juillet. À cette époque, il logeait avec sa femme au 11 de la rue Vieille du Temple (VIIe arr. ancien, actuel IVe).
Le 5 juin 1832, il assista aux funérailles du général Lamarque et il participa aux premières heures de l’insurrection qui s’ensuivit. En fin de journée, les gardes nationaux s’emparèrent de lui alors qu’il s’apprêtait à parlementer au nom d’un groupe d’insurgés. Le 21 novembre, il comparut en cour d’assises avec Jean Schaef*, boulanger, âgé de vingt-huit ans, et Marie Laporte*, vermicellier, âgé de quarante ans. Il était accusé d’« attentat ayant pour but de renverser l’autorité royale et d’exciter à la guerre civile ».
Son attitude au cours du procès nous indique la nature de ses convictions : il y développa les aspirations du « peuple » et de la « classe ouvrière » en ces années difficiles, démontrant dans un même élan la misère de ses semblables et l’oppression que faisait peser le régime nouveau. Puis il présenta une longue série de revendications politiques, économiques et sociales, parmi lesquelles figuraient la « suppression de la liste civile », l’attribution de « droits politiques pour tous les Français majeurs jouissant de leurs droits et payant un impôt quelconque, ne fût-ce que de trois francs par an », la « suppression des impôts indirects » ou encore l’« agrandissement des maisons destinées aux infirmes et aux vieillards ». On retrouve là certaines des idées alors répandues dans les milieux républicains avancés, mais rien n’indique que Prospert ait appartenu à une quelconque société, secrète ou non, la Société des droits de l’Homme par exemple. Au contraire, il ne cessa d’affirmer son absolue indépendance d’action et de pensée, et revendiqua pleinement la paternité de son discours ; il indiqua qu’il parlait au nom de la classe ouvrière « sans en avoir reçu le mandat » et après sa condamnation il revint sur les conditions de publication des débats : « Je me suis mis à l’œuvre, et cela sans y être poussé ni aidé par personne, comme on l’a charitablement insinué depuis mon jugement. » Il fut condamné à dix ans de détention.
La solidarité professionnelle joua après ce verdict, comme en témoigne par exemple une initiative de tailleurs dijonnais : vingt-cinq maîtres et trente et un ouvriers souscrivirent pour une somme de 36,75 F ; à cette somme, ils joignirent une lettre qui se terminait par ces mots : « C’est l’offrande des prolétaires ; ils ont peu, vous le savez, mais ils trouvent toujours quelque chose pour les souffrances de leurs amis ; ils ont toujours aussi des cœurs pour la patrie, et des bras pour reconquérir leurs droits... Salut et fraternité. » Les journaux d’opposition évoquèrent son cas ; la Tribune lui ouvrit ses colonnes. Les éditeurs Auguste Mie et Sétier, puis Rouanet (grâce à une souscription organisée par la Société philanthropique des ouvriers tailleurs) publièrent son procès.
Au cours de ses années de détention, il poursuivit ses actions. À la Conciergerie, à Sainte-Pélagie, puis au Mont-Saint-Michel à partir du 7 juin 1833, et enfin à la citadelle de Doullens entre le 16 mai 1836 et sa libération le 8 mai 1837, il continua à affirmer les principes qu’il avait développés en novembre 1832. Au fil des mois, la personnalité de Prospert s’imposa parmi les détenus républicains, aux dépens d’Eugène Jeanne*, le héros de Saint-Merry. Il s’occupa notamment de redistribuer les secours envoyés par les républicains aux détenus, et répartit les sommes qui lui étaient spécialement destinées ; en 1833, il fit partie des signataires d’une lettre dénonçant les conditions d’emprisonnement au Mont-Saint-Michel. Il n’eut de cesse de se faire reconnaître par le pouvoir comme prisonnier politique à part entière : inlassablement, il s’éleva contre toute tentative d’assimilation avec les détenus de droit commun, et année après année, il s’opposa aux propositions de grâce royale. Pendant son transfert à Doullens, il proféra des cris séditieux qui placèrent les autorités judiciaires dans une position délicate : attentif à ne pas signaler les républicains à l’attention publique, le tribunal de Doullens préféra finalement étouffer l’affaire. Plus tard, le directeur de la prison signala à son tour l’indiscipline du détenu qui, placé en réclusion solitaire, entraîna un tapage de solidarité parmi ses camarades : « Prospert est parmi eux le président de la future république. »
Victor Prospert bénéficia de l’amnistie de mai 1837 au même titre que ses codétenus. Sur son passeport fut inscrite la lettre « s », pour « surveillance ». Il devait se rendre à Longjumeau (Seine-et-Oise) après sa libération, mais il s’évanouit quelque temps dans la nature, puis obtint un passeport pour Rouen. La police transmit son signalement aux autorités de la Seine-Inférieure : « 1,52 m, cheveux châtain, id. sourcils, front large, yeux bruns, nez fort, bouche moyenne, barbe brune, menton à fossette, visage mûr, teint coloré. »
La police rouennaise, aux aguets, retrouva difficilement sa trace et se vit réduite à de pures conjectures sur d’éventuelles activités subversives : « On a vu en cette ville Efraem (voir Zael Efrahem*) qui préfère y résider plutôt qu’à Dijon. Prospert se trouve aussi à Rouen ainsi que d’autres anarchistes qui se livreront au désordre. Efraem et Prospert méritent une grande surveillance. » Prospert y fut successivement débitant de liquides, puis contrôleur des billets au théâtre des arts de Rouen, puis il retrouva son ancienne profession de tailleur d’habits.
Au lendemain de la révolution de février 1848, il figura parmi les cinq membres du conseil municipal provisoire de Rouen. Les fonctions qu’il occupa sont probablement à mettre au crédit d’un de ses proches, Frédéric Deschamps, qui devint quant à lui commissaire de la république. Prospert fut ensuite nommé commissaire central pour la ville et sa banlieue, mais il ne resta pas longtemps en place : soupçonné d’avoir pris parti pour les insurgés lors des troubles d’avril, il finit par quitter Rouen (juillet 1848). Ephémère commissaire à Limoges (Haute-Vienne), il fut signalé ensuite à Paris — il y perçut un temps des secours comme ancien prisonnier politique —, puis de nouveau à Rouen où il devint commis-voyageur en vins et horloges.
Son métier lui procura une grande indépendance de mouvement et lui fournit l’occasion d’une active propagande dans la région rouennaise : d’après la police, qui était alors au fait de ses agissements, « l’ex-commissaire central fait une active propagande, et d’autant plus dangereuse qu’il visite des petites localités qu’il cherche à démocratiser. » Il était signalé comme délégué à Rouen du comité de résistance parisien, et en janvier 1852, le commissaire central affirmait : « Il jouit d’une puissante autorité dans le parti socialiste qui le considère avec raison comme un de ses plus fermes champions. »
Le 2 octobre 1852, Prospert fut arrêté, dans le cadre de la répression engagée après le coup d’État du Deux-décembre. Dans une lettre qu’il envoya le 3 octobre au préfet de la Seine-Inférieure, le commissaire central de Rouen rendit compte de l’arrestation et insista à plusieurs reprises sur « l’importance de cette capture ». Le procès-verbal d’arrestation le présente fidèle à ses convictions, avec vingt ans d’expérience en plus : « L’on a bien tort de m’arrêter, car je ne conspire pas ; des hommes de ma trempe ne le font qu’en temps et en lieux opportuns, et pour moi ce n’est ni le temps ni le lieu. Je n’entends pas vous dire que je suis bonapartiste, vous ne me croiriez pas et vous auriez raison. [...] Maintenant cherchez, mais ce sera inutilement, je suis trop vieil homme politique pour avoir rien de compromettant sur moi ou chez moi. »
Dans les jours et les mois qui suivirent l’arrestation, les rapports sur Prospert s’espacèrent : on conserve la liste des visites qu’il reçut pendant sa courte incarcération à Rouen (son logeur, des médecins pour son asthme, « la dame André et l’enfant Prospert ») ; il fut transféré vers Paris le 26 octobre 1852, condamné à Algérie-plus, et transporté pour y purger sa peine. La suite reste dans l’ombre. D’après une notice conservée au ministère de la guerre, il parvint à s’enfuir d’Algérie, puis il fut repéré à Rouen. Une fiche signalétique datable de 1853 au minimum nous permet de l’imaginer à la cinquantaine, mais les indications fournies alors diffèrent tellement de celles qui avaient été réunies quinze ans plus tôt qu’on restera prudent sur les apports de ces signalements successifs : « 1,70 m, 50 à 55 ans, cheveux blancs et touffus, sourcils châtains épais, yeux gris bleu, nez un peu fort, bouche petite, menton rond, visage ovale et plein, forte moustache et mouche grisonnantes. »
Militant inlassable du mouvement républicain, il mourut probablement vers 1855.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article36605, notice PROSPERT Victor par Thomas Bouchet, version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 20 février 2009.

Par Thomas Bouchet

SOURCES : État-civil, Angers (Maine-et-Loire). — Arch. Nat., BB/1330 ; CC/616. — Arch. Dép. Somme, Y/250. — Arch. Dép. Yvelines, 1M1/40. — Arch. Dép. Seine-Maritime, 4/M/2687. — Service historique de l’armée de terre. Justice militaire (non classé). — Arch. PPo, Aa/367. — Discours de Victor Prospert, condamné le 21 novembre à dix ans de détention, Paris, A. Mie, [1832], 7 p. — Procès de Prospert, ouvrier tailleur, et de Laporte, vermicellier, condamnés pour les événements des 5 et 6 juin, Paris, Rouanet, 1833, 20 p., rééd. (Bibl. Nat., Lb 51/1599, 1600, 1601) — I. Tchernoff, Le Parti républicain sous la monarchie de Juillet, Paris, Pedone, 1901, XXII-496 p., p. 269-270. — Edmond L’Hommedé, Le Mont-Saint-Michel, prison politique sous la monarchie de Juillet, Paris, Boivin, 1932. — Monique Brisset, La Question ouvrière à Dijon sous la monarchie de Juillet, DES, Dijon, 1956. — J. C. Vimont, La Prison politique en France, genèse d’un mode d’incarcération spécifique, XVIIIe-XXe siècles, Paris, Anthropos, 1993. — Thomas Bouchet, « Victor Prospert, entre les Trois Glorieuses et le Second Empire », in S. Wolikow (dir.), Écrire des vies. Biographie et mouvement ouvrier, XIXe-XXe siècles, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 1994, p. 47-61. — Thomas Bouchet, Les 5 et 6 juin 1832. Expressions, usages, traces de l’événement, Thèse d’histoire, sous la direction de Serge Wolikow, Université de Bourgogne, Dijon, 1997.

ICONOGRAPHIE  : Un portrait de Victor Prospert figure dans Procès de Prospert,... op. cit.

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