GIDE Charles

Né le 24 juin 1847 à Uzès (Gard), mort le 12 mars 1932 à Paris ; professeur d’Économie politique ; théoricien de la coopération ; membre du Conseil national économique (1925-1932).

Issu de famille protestante, Gide naquit à Uzès, où son père fut juge, puis président du tribunal civil de 1831 à 1867. Après des études secondaires au collège de sa ville natale, il vint étudier le Droit à Paris, où son frère Jean-Paul Guillaume, le père d’André Gide, et son aîné de quinze ans, enseignait le droit romain. Charles Gide suivit les cours de la Faculté de Droit, en même temps que des cours à la Sorbonne et au Collège de France. En 1872, il soutenait sa thèse Du droit d’association en matière religieuse, et deux ans plus tard, bien que le Droit l’attirât moins que la Littérature ou l’Histoire, il passait avec succès le concours de l’agrégation de Droit.

Charles Gide obtint tout d’abord la chaire d’Économie politique, nouvellement créée à la Faculté de Bordeaux, puis, en 1880, celle de Montpellier. C’est dans cette ville qu’il commença l’étude sérieuse des questions économico-sociales et, en 1883, il publiait ses Principes d’Économie politique, ouvrage qui devait lui attirer de nombreuses critiques de la part de ses collègues en Économie, mais eut un grand succès auprès des étudiants.

Dès sa jeunesse d’étudiant, Gide avait été attiré par la coopération. Le protestant fouriériste nîmois Auguste Fabre l’initia aux idées de Robert Owen et surtout de Fourier, qu’il présenta par la suite comme les créateurs de la doctrine coopérative ; mais ni Owen ni Fourier n’avaient entrevu le mécanisme de la coopérative de consommation ; en réalité, la première coopérative de consommation avait été celle des Pionniers de Rochdale, fondée en Angleterre en 1844, et que Gide découvrit en 1867 à Paris à travers un article d’Élisée Reclus publié dans un Almanach de la Coopération. À partir de cet exemple, le mérite essentiel de Gide sera d’avoir compris et précisé la portée économique et sociale des coopératives de consommation.

À l’époque où Gide s’installait à Montpellier, quelle était la situation du mouvement coopératif en France ? De nombreuses sociétés existaient, mais aucun mouvement national ne s’était encore dessiné. À Nîmes, un peu avant 1885, trois petites coopératives avaient été fondées : « La Solidarité » par Auguste Fabre, « L’Abeille » par le protestant Édouard de Boyve, et « La Renaissance » sous l’impulsion de l’ouvrier graveur Chabert, qui deviendra par la suite conseiller municipal de Paris. Gide se lia avec les coopérateurs nîmois, qui se retrouvaient dans un foyer à préoccupations sociales : la Société d’économie populaire. C’est à cette société qu’en 1885 Gide prononcera son premier discours sur la coopération. Il avait alors déjà élaboré une théorie qui l’opposait à la fois à la vieille économie libérale et au collectivisme. Gide devint en cette année 1885, aux côtés d’Auguste Fabre et de De Boyve, l’âme du petit groupe nîmois. Sous leur impulsion, un congrès, le premier congrès de la coopération française, fut organisé à Paris ; une union nationale des coopératives françaises y naquit : l’Union coopérative ; l’année suivante un Magasin de Gros était constitué. Ainsi les membres du groupe nîmois, ceux qui formeront « L’École de Nîmes » — appellation donnée par dérision vers 1888 par un de ses adversaires, Ernest Brelay, rédacteur à L’Économiste français, et qui sera adoptée — prenaient la tête du mouvement coopératif.

Président du deuxième congrès de la Coopération tenu à Lyon en septembre 1886, Charles Gide y prononça le discours inaugural, son premier grand discours de doctrine coopérative sur « La Coopération et le Parti ouvrier en France ». Ce discours eut un grand retentissement et Gide ne tarda pas à être consacré chef d’école.

Gide fait de la coopération un idéal de transformation économique, mais aussi morale de la société ; la coopération doit amener la transformation totale de la société par la multiplication à l’infini de nouvelles associations et ce sera alors « l’émancipation de la classe ouvrière par la transformation du salariat ». Pour Gide et ses disciples de « l’École de Nîmes », l’intérêt du consommateur prévaut sur l’intérêt du producteur ; la production devra être de plus en plus assurée par la formation, sans appui des pouvoirs publics, d’innombrables coopératives de consommation capables d’absorber tous les genres de production et de commerce. Le capital sera réduit au rôle de salarié, le profit de l’entreprise étant ristourné au consommateur et le capital ne recevant, comme le salarié, qu’une rémunération fixe, l’intérêt.

Dès 1889, Gide avait rompu avec l’école libérale et classique, en ayant posé la doctrine coopérative sur un large plan de transformation sociale, et comme le moyen de l’émancipation progressive de la classe ouvrière. Pour Gide, la coopérative de consommation fera disparaître le profit du commerçant, puis celui de l’industriel et enfin elle fera la conquête de la production agricole.

Il semble intéressant de relever ici les douze préceptes de la Coopération, ainsi formulés, sous la signature de Charles Gide, dans l’Almanach de la Coopération de l’année 1895 :

Quatre préceptes commerciaux :
Ne pas vendre à crédit.
Ne pas vendre au plus bas prix.
Ne pas vendre au public.
Aller assidûment au magasin.

Quatre préceptes financiers :
Constituer un fonds de réserve.
Distribuer les bonis au prorata des achats.
Payer un intérêt au capital.
Limiter le nombre des voix de chaque actionnaire.

Quatre préceptes moraux :
Faire participer les employés aux bénéfices.
Provoquer des rapports fréquents entre sociétaires.
Adhérer à l’Union coopérative.
Ne pas favoriser les consommations immorales.

Gide ne fut pas seulement un théoricien de la coopération, mais un militant, toujours sur la brèche ; on pourrait même dire un pratiquant. Sa tâche fut souvent difficile ; sa personnalité attirait certes de nouveaux adeptes, ainsi, vers 1893, le pharmacien Daudé-Bancel, mais il échoua parfois dans l’organisation du mouvement coopératif de l’Hérault. Sur le plan national, les échecs furent plus sérieux : en 1889, au congrès international tenu à Paris à l’occasion de l’Exposition universelle, Gide ayant affirmé dans son discours d’ouverture : « La Coopération, c’est la conquête de l’industrie par les classes populaires » (cf. Brizon et Poisson, La Coopération, op. cit. p. 173), un groupe de coopératives bourgeoises fit scission l’année suivante. Mais une scission beaucoup plus grave allait se produire quelques années plus tard. Gide ne put empêcher les divergences et les rivalités au sein des coopérateurs et du comité central de l’Union et, en 1895, un certain nombre de coopérateurs appartenant aux divers partis socialistes d’alors constituaient la Bourse des Sociétés coopératives. Cette scission devait aboutir, en 1900, à Paris, lors du premier congrès de la coopération socialiste, à la création de la Bourse des Coopératives socialistes.

Dès 1887, Gide avait fondé en collaboration la Revue d’Économie politique qui fit bientôt autorité dans le monde des économistes, en dépit de l’opposition qu’elle rencontra chez certains chefs de l’école orthodoxe ; il donna de nombreux articles dans le petit journal-revue de l’École de Nîmes, l’Émancipation, et collabora aux Almanachs de la Coopération, édités chaque année.

En 1898, Gide devint titulaire de la chaire d’Économie sociale comparée à la Faculté de Droit de Paris, chaire créée par le comte de Chambrun, fondateur du Musée social. En 1900, il était nommé professeur à l’École des Ponts et Chaussées et, en 1907, à l’École de Guerre. Dans le domaine coopératif, Gide devint, en 1902, président de l’Union coopérative ; l’année suivante, il était élu au comité central de l’Union coopérative internationale.

L’influence de Gide, sa constante volonté d’unité devaient permettre de reconstituer, en 1912, l’unité coopérative ; il fut un de ceux qui rédigèrent le Pacte d’Unité et, en décembre, au congrès de Tours, était créée la nouvelle Fédération nationale. À partir de 1912, simple membre du conseil central de la FNCC qui ne comportait pas de président, Gide assista régulièrement aux réunions mensuelles ; il était membre du conseil d’administration, unique pour la FNCC et les organismes centraux : Magasin de Gros, Banque des Coopérateurs de France créée en 1922 ; il présidait les congrès annuels où il prononçait le discours inaugural.

En 1919, Gide fut mis à la retraite. La Fédération des coopératives ayant réuni les fonds nécessaires, une chaire d’enseignement de la coopération fut créée au Collège de France dont Charles Gide devint titulaire et qu’il occupa de 1921 à 1930. En 1921, Gide rédigea Le Manifeste des universitaires en faveur de la Coopération.

Charles Gide attachait un grand prix à l’Alliance coopérative internationale. Cette ACI avait été fondée en 1895 par l’Anglais Vansittart Neale et Édouard de Boyve. De Boyve et Gide, tous les deux chrétiens et pacifistes, voyaient dans l’Alliance un instrument de paix sociale et humaine. Gide mettait la paix au-dessus de tout « comme le suprême but à atteindre et comme partie intégrante de l’idée et du mouvement coopératifs » (cf. Revue d’Économie politique, 1932). Il assista à tous les congrès internationaux et, en 1931, contribua à la création à Bâle de l’Institut international d’études coopératives.

Charles Gide fut très discuté en France : l’Académie des Sciences morales et politiques refusa de lui ouvrir ses portes en 1912. C’est à l’étranger qu’on lui rendit d’abord justice : l’Académie royale de Belgique lui décerna en 1913 le prix Laveleye, prix sexennal, attribué à l’économiste ou au jurisconsulte « dont les travaux dans leur ensemble auront contribué le plus à l’avancement de la Science ». En 1927, lors du congrès national de Nîmes, les coopérateurs célébrèrent le Jubilé de Gide, en l’honneur de ses 80 ans.

Théoricien de la coopération, Gide, sans être un homme d’action, voulut se mêler à la vie militante. Ce protestant timide, dont l’austérité savait se teinter d’humour et d’ironie, se força aux contacts humains. Il ne fut pas un idéaliste ; il ne croyait pas en la bonté naturelle de l’homme, mais il lutta toute sa vie contre ce qui à ses yeux avilissait l’être humain : l’alcoolisme, la prostitution, le jeu, toutes les manifestations de brutalité. Amoureux de vérité, il s’éleva contre l’hypocrisie ; et l’on peut dire de Charles Gide qu’il fut aussi un moraliste.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article3500, notice GIDE Charles, version mise en ligne le 24 février 2010, dernière modification le 24 février 2010.

ŒUVRE : Énumération exhaustive dans Revue d’économie politique, 1932.

SOURCES ET ICONOGRAPHIE : Revue d’économie politique, 1932, études sur la vie et l’œuvre de Ch. Gide par Daudé-Bancel : « l’homme, sa vie, sa personnalité » ; Édouard Dolléans : L’écrivain et l’orateur ; Charles Rist : L’économiste ; C. Bouglé : L’historien des doctrines ; W. Oualid et Roger Picard : L’économiste social ; B. Lavergne : Le théoricien de la coopération ; E. Poisson : Le militant coopérateur ; J.-L. Puech : Le pacifiste ; Ad. Landry : Le moraliste.