MARÉCHAL Sylvain

Né à Paris le 15 août 1750, mort à Montrouge (Seine) le 28 nivôse an XI (19 janvier 1803). Écrivain, journaliste, militant républicain et babouviste, théoricien de l’athéisme, précurseur de la grève générale et précurseur de l’anarchisme.

Sylvain Maréchal, fils d’un marchand de vins du quartier des Halles, se passionna au collège pour Plutarque et pour Montaigne, fit son droit, devint avocat au parlement de Paris, mais ne put plaider à cause d’un fort bégaiement. Après la publication, au début de janvier 1770, de Bergeries dans le goût de Gessner, bien accueillies par les amateurs de pastorales, il obtint un emploi d’attaché à la bibliothèque du collège des Quatre-Nations, ou Bibliothèque Mazarine.
Sylvain Maréchal se lança dans d’immenses lectures des auteurs de l’antiquité et des philosophes contemporains et, tout en marquant une prédilection pour Jean-Jacques Rousseau, à travers des productions littéraires diverses, il évolua vers l’athéisme. Son adhésion à la franc-maçonnerie, sans doute en 1773, le mit en relations avec des hommes qui étaient loin d’être anti-chrétiens dans l’ensemble, contrairement à ce que l’on croit généralement, mais dont certains s’interrogeaient comme lui sur l’existence de Dieu.
L’athéisme de Sylvain Maréchal se montra en 1780 dans Fragmens d’un poème moral sur Dieu, où on lit :
« L’Homme a dit : Faisons Dieu, qu’il soit à notre image.
Dieu fut : et l’ouvrier adora son ouvrage. »
L’Âge d’Or (1782), recueil de contes pastoraux, transposa les cérémonies du culte catholique en cérémonies « par-devant Nature ». Dans le Livre échappé au déluge (1784), Sylvain Maréchal imita le style des prophètes bibliques pour attaquer le pouvoir absolu : « Les enfants du Père de la Nature doivent être tous libres. Le Père de la Nature n’a point fait d’esclaves. » Cet opuscule valut à Sylvain Maréchal de perdre sa place au collège des Quatre-Nations, les prêtres qui le dirigeaient ayant fini par trouver la religion de leur employé de bibliothèque par trop mince.
Sylvain tomba dans la misère et multiplia les travaux de librairie pour en sortir, mais il n’oubliait pas son athéisme pour cela : ainsi dans le Noël anacréontique de la fin de 1784 où le petit dieu de l’Amour remplace le Christ.
Amoureux, en 1788, et d’un amour partagé, de Lucile Duplessis, la future Mme Camille Desmoulins, Maréchal lança l’Almanach des Honnêtes Gens, daté de « l’an premier du règne de la Raison », mention que l’on rencontre déjà au bas du titre des Fragmens d’un poème moral sur Dieu, de 1781. Mais, cette fois-ci, tout le calendrier était bouleversé. Changeaient l’ordre des mois, l’année commençant en mars ; les noms des mois ; la division des mois, en périodes de dix jours et non plus en semaines ; la longueur des mois, uniformément ramenée à trente jours, avec cinq ou six « épagomènes » pour compléter l’année ; les fêtes des saints, remplacées par l’évocation des sages, des artistes, des écrivains à l’un de leurs anniversaires ou aux deux, selon leur importance. Le Christ, Épicure, Michel-Ange, Marc-Aurèle, Helvétius et Jean-Jacques Rousseau avaient ainsi droit à deux commémorations. L’Almanach des Honnêtes Gens, dont on aperçoit aisément tout ce que lui devra le Calendrier révolutionnaire, fut brûlé sur ordre du Parlement de Paris, le 9 janvier 1788, et son auteur enfermé trois mois à Saint-Lazare.
Maréchal en sortit après des démarches de Després, le frère de celle qui sera Mme Sylvain Maréchal. Et c’est non seulement un athée qui recouvra la liberté, mais un républicain convaincu, dont le républicanisme mûrissait depuis longtemps et allait maintenant s’exprimer. Les Premières leçons du fils aîné d’un roi, qui sont de 1788, enseignent qu’il n’y a aucune nécessité qu’il y ait des rois, que les humains doivent s’en débarrasser « par esprit de justice », le roi « le mieux intentionné » ne valant rien. « Malheur au peuple dont le roi est généreux ! Le roi ne peut donner que ce qu’il a pu prendre à son peuple. Plus le roi donne, plus il a pris au peuple. » Maréchal entrevoyait encore dans ce petit volume, donné comme paru à Bruxelles, ce que serait une grève générale des producteurs, et il énonçait leur revendication : « Mettons la terre en commun entre tous ses habitants. »
Sylvain, « le berger Sylvain », comme il signait souvent, et cette signature n’était pas un déguisement, car il comptait parmi les écrivains connus, apparaît donc comme athée endurci, républicain et démocrate par préférence politique et communiste, par volonté de réforme sociale, quand commence la Révolution. Il célèbre la chute de la Bastille en vers, et en vers aussi la mise à la disposition de la nation des biens du clergé :
« Charbonnier est maître chez lui,
Ce mot n’est vrai que d’aujourd’hui.
Le gros prieur dans sa chartreuse
S’engraissait des trésors d’autrui.
Est-elle donc si scandaleuse
La loi qui lui dit : sors d’ici ? »
Le 9 février 1790, il fit paraître un journal Le Tonneau de Diogène ou les Révolutions du Clergé, bientôt poursuivi comme « attentatoire au respect dû à la religion ». La protection du district des Cordeliers, où il demeurait, sauva Maréchal de la prison. « Citoyen-soldat » du district, il continua sa campagne anticléricale et antireligieuse dans les Révolutions de Paris de Prudhomme, également domicilié sur le district des Cordeliers. Il retrouva en octobre 1790, à la rédaction de cet hebdomadaire, Chaumette et Fabre d’Églantine. Il y remplaçait Loustallot, mort le 19 septembre. Pour répondre aux provocations multiples des royalistes, il proposa aussi dans les Révolutions de Paris l’institution d’un « bataillon des tyrannicides ». Sa brochure de 1791, Dame Nature à la barre de l’Assemblée nationale, nommait Louis XVI un « épouvantail de la liberté » et demandait la refonte de tout le système social, par d’autres moyens que le parlementarisme et les lois : « Une muraille d’airain s’élève encore entre ceux qui ont trop et ceux qui n’ont pas assez. Quand cette séparation injurieuse et affligeante disparaîtra à votre voix, je croirai à la sublimité de vos décrets, et à l’efficacité de vos travaux... » Un nouvel homme, le libertaire, était né, qui se méfie a priori de l’autorité.
Son activité journalistique et littéraire continua dans le même sens en 1792 et 1793. Maréchal se montra sensible aux souffrances populaires durant la disette du printemps de 1792 ; saluant la République, antigirondin pendant l’hiver de 1792-1793, il demanda un Correctif à la Révolution, dans une brochure du printemps 1793, autrement dit un socialisme communautaire et réduit à des cellules familiales libres : il se fondait, pour répondre à ceux qui allaient le traiter de chimérique, sur l’existence des « taisibles », c’est-à-dire des collectivités rurales tacitement établies sur une propriété du sol familiale et indivise.
Ses relations d’amitié avec Chaumette ne firent pas du tout de Maréchal, contrairement à ce qu’on lit parfois, un des adhérents de premier plan du culte de la Raison. À la fin de 1793, Maréchal était beaucoup plus occupé par sa pièce de théâtre, Jugement dernier des rois, représentée le 26 vendémiaire an II (17 octobre 1793) et qui eut un grand succès, ou par la rédaction de brochures où il revendiquait à juste titre la priorité en matière de Calendrier révolutionnaire. Ce fut aussi à ce moment, qu’ayant fait la connaissance de Gracchus Babeuf en mars 1793, il l’aida à vivre puis à sortir provisoirement de prison. Il participa toutefois au culte de la Raison, mais sans attacher d’intérêt aux abjurations des prêtres. Il passa d’ailleurs de là sans difficulté au culte de l’Être suprême robespierriste. Cet « Homme sans Dieu » était parfois inconséquent, et il le fut encore en 1796, lorsqu’il entra dans la Théophilanthropie qui, comme son nom l’indique, ne pouvait être que déiste !
Maréchal n’avait jamais été Montagnard, et ses relations avec le peintre David, qui l’était, s’étaient envenimées en avril 1793. Maréchal n’avait jamais été robespierriste, et même il avait à l’occasion égratigné Robespierre, sans pour cela manquer de contacts avec les gouvernants de l’an II. Personne ne le lui reprocha après le 9 thermidor, car il avait employé son crédit sous la Terreur, qu’il n’approuvait pas en principe, à rendre service aux uns et aux autres. Durant la réaction thermidorienne, il collabora avec Prudhomme aux Crimes de la Révolution, qui, selon lui, n’avait abouti qu’à remplacer l’aristocratie nobiliaire par l’aristocratie des négociants et des propriétaires fonciers du tiers-état. Quant aux personnages, il n’en épargna aucun, pas plus Desmoulins que Robespierre, pas plus Chaumette que Danton, pas plus Brissot que Mirabeau. Il ne voulait plus du tout « révolutionner ».
Et pourtant Maréchal, qui ne cessait d’être en contact avec Babeuf que pendant les longues incarcérations de celui-ci, adhéra au mouvement révolutionnaire babouviste. Il fut d’abord abonné au Tribun du Peuple (Arch. Nat., F 7/4278.) Il appartint ensuite au groupe des démocrates à adjoindre aux 68 Conventionnels Montagnards pour former la nouvelle Convention. Il siégea enfin à la direction de la conspiration, selon Buonarroti lui-même, et il écrivit, sans être approuvé par la plupart des babouvistes et de leurs alliés, le Manifeste des Égaux qui annonçait une société communiste sans État :
« ...La révolution française n’est que l’avant-courrière d’une autre révolution bien plus grande, bien plus solennelle, et qui sera la dernière. La loi agraire ou le partage des campagnes fut le vœu instantané de quelques soldats sans principes, de quelques peuplades mues par leur instinct plutôt que par la raison. Nous tendons à quelque chose de plus sublime et de plus équitable : le bien commun ou la communauté des biens ! Plus de propriété individuelle des terres, la terre n’est à personne. Nous réclamons, nous voulons la jouissance communale des fruits de la terre : les fruits sont à tout le monde. Nous déclarons ne pouvoir souffrir davantage que la très grande majorité des hommes travaille et sue au service et pour le bon plaisir de l’extrême minorité. Assez et trop longtemps moins d’un million d’individus disposa de ce qui appartient à plus de vingt millions de leurs semblables, de leurs égaux. Qu’il cesse enfin, ce grand scandale que nos neveux ne voudront pas croire ! Disparaissez enfin, révoltantes distinctions de riches et de pauvres, de grands et de petits, de maîtres et de valets, de gouvernants et de gouvernés. Qu’il ne soit plus d’autre différence parmi les hommes que celles de l’âge et du sexe. Puisque tous ont les mêmes besoins et les mêmes facultés, qu’il n’y ait donc plus pour eux qu’une seule éducation, une seule nourriture. Ils se contentent d’un seul soleil et d’un même air pour tous : pourquoi la même portion et la même qualité d’aliments ne suffiraient-ils pas à chacun d’eux ? »
Pourquoi Maréchal qui avait également fait pour la propagande babouviste Chanson nouvelle à l’usage des faubourgs, sur l’air de C’est ce qui me désole, ne fut-il pas inquiété avec les babouvistes ? La question ne comporte pas de réponse décisive. Au reste, Maréchal, qui se consacrait de plus en plus exclusivement à la propagande athée (Pensées libres sur les Prêtres, en 1798, ainsi que Culte et Loix d’une Société d’Hommes sans Dieu, et Le Lucrèce français. Fragmens d’un poème. Voyages de Pythagore en Égypte, dans la Chaldée, dans l’Inde, en Crète, à Sparte, en Sicile, à Rome, à Carthage, à Marseille et dans les Gaules..., en 1799 ; Dictionnaire des athées anciens et modernes, en 1800 ; Projet d’une loi portant défense d’apprendre à lire aux femmes, en 1801, comme Pour et contre la Bible) ne se tenait pas pour cela, comme on l’a dit après les arrestations de mai 1796, à l’écart de la politique. À la fin de 1797, il avait lancé une brochure, Correctif à la gloire de Bonaparte, ou lettre à ce général, dans laquelle il lui faisait dire : « Je vous donnerai un roi de ma façon ou tremblez. » Son Histoire de la Russie, de 1802, la dernière de ses productions, était en fait une dénonciation du despotisme du Premier Consul.
Maréchal fut enterré religieusement, ce qui n’empêcha pas son ami l’astronome Lalande de continuer le Dictionnaire des athées. Chacun sachant que Maréchal n’avait nullement renié son athéisme in articulo mortis et que les obsèques catholiques avaient été demandées par les siens et acceptées par lui pour ne pas les désobliger, nul ne cria à l’imposture. C’est par le Dictionnaire des athées que l’influence de Maréchal va s’exercer presque exclusivement au XIXe siècle. Mais il avait contribué aussi à la formation des idées anarchistes, ce que peu de gens furent en mesure de savoir avant Max Nettlau.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article34489, notice MARÉCHAL Sylvain , version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 12 septembre 2018.

ŒUVRES : La bibliographie de Sylvain Maréchal se trouve dans l’ouvrage fondamental de Maurice Dommanget, Sylvain Maréchal. L’Égalitaire. L’Homme sans Dieu. Sa vie. Son œuvre (1750-1803), éditions Spartacus, Paris, 1950 (réédition éditions Spartacus, Paris, 2017). — M. Dommanget a aussi réédité des extraits de l’œuvre de Maréchal, en particulier des Poèmes contre Dieu (Éditions de l’Idée libre, vers 1936). Les mêmes éditions avaient en 1926 compilé des passages du Dictionnaire des athées.

SOURCES : Outre les nombreux travaux de M. Dommanget, d’Otto Karmin et d’Albert Mathiez cités dans le livre de Maurice Dommanget : Max Nettlau, Der Vorfrühling der Anarchie. Ihre historische Entwicklung von den Anfangen bis zum Jahre 1864, Berlin, 1925.