MARAT Jean-Paul

Né le 24 mai 1743 à Boudry, près de Neuchâtel (Suisse), assassiné par Charlotte Corday à Paris le 13 juillet 1793.

Marat par Joseph Boze
Marat par Joseph Boze

Fils d’un médecin italien installé en Suisse après s’être converti au calvinisme, et d’une mère suisse, Jean-Paul Marat, contrairement à la légende, n’a pas été un homme sanguinaire, mais un savant et un penseur politique, le premier des journalistes modernes, et un révolutionnaire sincèrement et totalement « ami du peuple ».

Jean-Paul Marat commença ses études de médecine sous la direction de son père ; il les poursuivit à travers l’Europe éclairée du temps, aux facultés de Toulouse et de Bordeaux (1759-1761), de Paris (1761-1765), mais aussi pendant un ou deux semestres aux Provinces-Unies, à Utrecht et à Amsterdam, la chronologie de ces semestres d’escapade étant malaisée à établir. À partir de 1765, Marat résida dix années durant aux îles Britanniques, soit à Londres, soit à Newcastle, soit à Edimbourg. À Londres, il exerça la médecine sans diplôme et il publia des travaux scientifiques (Dissertation sur le Feu), ou philosophiques (Essai sur l’âme humaine) ; il suivit aussi la vie politique du seul pays qui eût alors une vie politique et parlementaire. À Newcastle, il s’établit comme vétérinaire et il écrivit un roman, Les Aventures du comte Potowsky, qui n’a d’intérêt que parce qu’il contient de satire du gouvernement des princes. À Londres, de nouveau, en mai 1774, il fit imprimer Les Chaînes de l’esclavage, puissante analyse économique, sociale et politique de l’Europe de son temps.

« À l’égard des rapports politiques [...] il est de fait qu’en tous pays les compagnies de négociants, de financiers, de traitants, de publicains, d’accapareurs, d’agents de change, d’agioteurs, de faiseurs de projets, d’exacteurs, de vampires et de sangsues publiques, toutes liées avec le gouvernement, en deviennent les plus zélés supports. Chez les nations commerçantes, les capitalistes et les rentiers faisant presque tous cause commune avec les traitants, les financiers et les agioteurs, les grandes villes ne renferment que deux classes de citoyens, dont l’une végète dans la misère, et dont l’autre regorge de superfluités [...] Et c’est ce qu’on voit dans les Provinces-Unies où les citoyens opulents, seuls maîtres de la République, ont des richesses de princes tandis que la multitude manque de pain. » (p. 74)

« Chez un peuple libre, le soldat soumis aux lois et réprimé par les magistrats connaît des devoirs, il conserve dans son état des idées de justice, il apprend à respecter les citoyens, et on lui empêche de sentir ses forces. Aussi, pour plier le militaire à leurs volontés, les princes le soustraient-ils aux pouvoirs civils. » (p. 224)

« Toutes les religions prêtent la main au despotisme ; je n’en connais aucune toutefois qui le favorise autant que la chrétienne. » (p. 184)
On voit que le « révolutionnaire » Marat était déjà né quinze ans avant la Révolution, et qu’expliquer sa vocation révolutionnaire par ses déceptions des années 1776-1789, comme cela se fait communément, ne signifie pas grand-chose.

En Écosse, à la fin de 1774, Marat se fit recevoir docteur en médecine de l’université de Saint-Andrews. Il revint une fois encore à Londres et gagna la France dans le courant de 1775.
À Versailles, de 1776 à 1783, il fut médecin des gardes du corps du comte d’Artois (le futur Charles X), et médecin réputé pour ses guérisons. Il consacra ses loisirs à des expériences de physique, particulièrement sur la nature de la lumière. Il se heurta à l’Académie des sciences de Paris, qui lui adressa des fins de non-recevoir. Il songea à passer en Espagne, puis en Prusse, et il envoya sa traduction de l’Optique de Newton à Frédéric II. Il demeura toutefois en France, praticien connu dans Paris, mais s’orientant petit à petit exclusivement vers la politique.
Ainsi, en 1788, répondait-il à une question posée par la Société économique de Berne, sur la réforme des lois réprimant la criminalité, par un Plan de Législation criminelle, qu’il publia en brochure au début de 1789. Il y résumait les idées de Beccaria et celles des moralistes anglais sur l’humanisation des peines. Dès le mois de février, dans Offrande à la Patrie, ou Discours au Tiers État de France, il exposait ses vues constitutionnelles : « La nation représentée étant le souverain légitime, le législateur suprême, doit seul faire les lois fondamentales de l’État, rectifier la Constitution et veiller à la conservation de son ouvrage. » Brochure sans influence immédiate sans doute, non plus du reste que celle qu’il sortit le 23 août, et qu’il adressa au comité de Constitution de l’Assemblée constituante : Projet de Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, suivi d’un plan de Constitution, juste, sage et libre. Notons-y pourtant un accent original : « La société doit à ceux de ses membres qui n’ont aucune propriété, et dont le travail suffit à peine à leurs besoins, une subsistance assurée, de quoi se nourrir, se vêtir et se loger convenablement, de quoi se soigner dans leurs maladies, dans leur vieillesse, et de quoi élever leurs enfants. »

Le 12 septembre 1789 parut le numéro 1 de Le Publiciste parisien, Journal politique libre et impartial, par une Société de Patriotes, et rédigé par M. Marat. Le 16 septembre Le Publiciste devint L’Ami du Peuple, ou le Publiciste parisien... (le reste sans changement).

L’Ami du Peuple, qui dura jusqu’à la proclamation de la République le 21 septembre 1792, s’assignait une mission, celle d’être vigilant et d’entretenir la vigilance populaire. Marat, dont la biographie se confond désormais avec l’histoire de son journal et avec la grande histoire de la Révolution, commentait chaque jour la séance parlementaire et formulait, à partir de là, des réflexions politiques d’un caractère souvent général et profond.

Jusqu’au 10 août 1792, ce furent les institutions de la monarchie censitaire qu’il passa au crible de la critique. Il demanda le suffrage universel et la déchéance de leurs droits politiques des ennemis de la Révolution. Il multiplia les mises en garde contre l’armée, et laissa percer assez vite le fond de sa pensée qui était que la Révolution courait le risque d’être confisquée un jour par un général victorieux. Il attaqua aussi fréquemment les hommes en place et cela valut au journaliste des poursuites auxquelles il échappa parfois en se cachant, parfois en s’exilant ; au journal, des interruptions soudaines. Ainsi, en 1789, entre le 8 octobre et le 5 novembre : Marat s’en était pris au Châtelet de Paris et au Comité des Subsistances de la municipalité au sujet de la disette. Il revint à sa publication, étant encore caché à Montmartre (et il en sera souvent ainsi), avant d’être arrêté. Ainsi en février, mars et avril 1790, où il passa à Londres pour ne pas subir les conséquences judiciaires de la parution de sa brochure La Dénonciation contre Necker, lié selon lui aux pires spéculateurs sur les grains et la farine. Après Necker, Marat dénonça la duplicité de Mirabeau, celle de La Fayette dont le but principal était de barrer la route à la vraie révolution populaire.

Marat disait aux riches : « En vertu de quel titre sacré prétendez-vous conserver des richesses presque toutes acquises par des moyens odieux, presque toutes arrachées aux pauvres par l’astuce ou la violence, presque toutes le fruit de la faveur, de l’escroquerie, de la friponnerie, des rapines et des concussions ? » Et il interrogeait : « Où est la patrie de ceux qui n’ont aucune propriété, qui ne peuvent prétendre à aucun emploi, qui ne tirent aucun avantage du pacte social ? » Le 30 juillet 1790, Marat affirmait la nécessité de la dictature révolutionnaire parce que « c’est le comble de la folie de prétendre que des hommes en possession depuis dix siècles de nous gourmander, de nous piller, de nous opprimer impunément se résoudront de bonne grâce à n’être que nos égaux. » Le 4 novembre 1790, il disait encore : « C’est une erreur grossière de croire que le gouvernement français ne puisse plus être que monarchique, qu’il eût même besoin de l’être aujourd’hui. »

L’année 1791 valut à Marat diverses persécutions (en mars, en décembre), mais aussi des satisfactions. Le Club des Cordeliers, dont il était membre, le soutint en juin, lors de la fuite à Varennes, dans sa proposition de désigner provisoirement un « tribun militaire » pour faire régner l’ordre contre les aristocrates.

En juillet 1792, Marat ne cessa de dénoncer les mêmes aristocrates et leurs complots ; il appela les Fédérés à agir pour libérer la patrie des dangers intérieurs. Il renouvela cet appel le 7 août, directement aux Marseillais qui arrivaient à Paris. Son rôle dans la préparation morale de la chute du trône est ainsi sûr et certain. On voit moins ce qu’il a fait pratiquement, dans la journée même du 10 août. Les massacres des 3 et 4 septembre dans les prisons lui sont généralement imputés, et il en porte une indéniable responsabilité. Devant l’incapacité du gouvernement et du tribunal extraordinaire du 17 août à juger les prisonniers du 10 août et à réprimer les menées contre-révolutionnaires, il demandait au peuple de Paris, pris entre l’invasion étrangère et des prisonniers qui se soulèveraient au premier signe, de faire justice lui-même. Sa position devance celle, plus ou moins exprimée avant le 3 septembre, mais nettement prise le 3 septembre, par beaucoup de patriotes parisiens : tuer pour sauver la Révolution et se sauver soi-même, la trahison étant partout. Marat fut quelques jours plus tard élu député du département de Paris à la Convention, le septième sur vingt-quatre. L’Ami du Peuple interrompit définitivement sa parution.
Le 25 septembre 1792, les Girondins accusèrent Marat d’aspirer à la dictature ; il leur répliqua en déclarant que la dictature était nécessaire, et que cela avait plus de portée que de savoir quels hommes l’exerceraient, lui ou d’autres. Sans être parmi les orateurs appréciés, il se fit entendre désormais, et quelques députés, le Conventionnel ouvrier Armonville entre autres, ne craignirent pas de s’asseoir près de lui et de calquer leur conduite sur la sienne. Marat, dans sa nouvelle feuille, le Journal de la République française (25 septembre 1792-11 mars 1793), poursuivit de sa logique implacable les Girondins dans leurs retranchements. Quand ils prétendaient, pour sauver le roi par l’appel au peuple, que seul le peuple est vraiment souverain, il leur rétorquait : il fallait refuser votre mandat et déclarer aux électeurs : « La volonté ne se représente pas, la souveraineté du peuple est inaliénable, allez exercer vous-mêmes vos droits », au lieu de venir à Paris « toucher le salaire que la nation assigne » pour remplir des devoirs, qu’ils assuraient ne pas pouvoir remplir en conscience. Marat aperçut dans la guerre que l’Angleterre préparait contre la France l’effet de « la crainte du tort que l’ouverture de l’Escaut fera au commerce de ces insulaires », beaucoup plus que le souci du sort de Louis XVI.
Marat, au cours du printemps 1793, porta aux Girondins des coups très rudes dans son troisième journal, Le Publiciste de la République française, ou Observations aux Français, puis Observations à mes Commettants, puis Le Publiciste de la République français tout court (du 14 mars au 13 juillet 1793). Le 3 avril, il prouva la collusion du général Dumouriez, qui venait de passer à l’ennemi, et des Girondins. Le 12, les Girondins firent décréter Marat d’accusation : il fut acquitté, le 23, par le tribunal criminel extraordinaire, création des Girondins, plus connu sous le nom de tribunal révolutionnaire, et dont ils avaient espéré se servir pour se débarrasser de leur ennemi.

Après avoir été ramené en triomphe à la Convention par la foule parisienne,
Marat, qui était entré aux Jacobins pendant l’automne de 1792, lorsque les Girondins eurent quitté le club, accéda à sa présidence le 5 mai. Marat contribua dès lors à préparer la défaite des Girondins, les 31 mai et 2 juin, en s’appuyant sur les sections des quartiers populaires de Paris. Il ne faisait que rendre aux Girondins la monnaie de leur pièce, car les Girondins les premiers avaient pris appui sur les sections des quartiers bourgeois de Paris pour lutter contre la Montagne en général, contre Marat en particulier.

La Gironde vaincue, Marat déserta la Convention. Il souffrait de plus en plus de la maladie de peau qu’il avait depuis longtemps déjà et que seuls les bains apaisaient. Près de Simone Evrard, sa compagne, et de sa sœur Albertine, il rédigeait Le Publiciste dans sa baignoire, appelant une fois de plus à l’union des forces révolutionnaires, et raillant les illusions : « Il était réservé aux Français de prétendre renverser toutes les institutions politiques pour établir un nouvel ordre par la seule force de la philosophie. »
C’est le député girondin Barbaroux, venu en août 1792 avec les Fédérés marseillais à Paris, et qui alors avait rencontré Marat, qui donna à Charlotte Corday, à Caen, où il s’était réfugié, les moyens de s’orienter dans le Paris révolutionnaire. Elle pénétra dans l’appartement de Marat après deux insuccès, se faisant passer pour une patriote qui venait donner des détails sur les complots des Girondins repliés en Normandie.

Le peintre David régla les funérailles solennelles de Marat, le 16 juillet. Il fit en outre au moins deux tableaux représentant Marat assassiné. Le 17 juillet, Charlotte Corday fut guillotinée. Le buste de Marat allait être placé dans les lieux publics, son cœur dans une urne aux Cordeliers, et les Thermidoriens mirent même ses restes au Panthéon, en prétendant que si la chose n’avait pas été faite plus tôt, cela était dû à la jalousie de Robespierre. Puis les restes de Marat furent dépanthéonisés et jetés à l’égout au cours de la réaction politique de 1794-1795.
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Critique de la propriété bourgeoise, Marat n’en concevait cependant pas d’autre et ne développa aucun plan d’organisation sociale ; ami du peuple, il ne fut qu’à demi persuadé des possibilités de pénétration des « lumières » dans le peuple. Il ne peut guère être séparé de son époque, et c’est pourquoi sans doute, si les lecteurs ne lui ont pas manqué au XIXe siècle, aucun courant d’idées maratistes n’a eu d’importance.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article34436, notice MARAT Jean-Paul , version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 24 juin 2012.
Marat par Joseph Boze
Marat par Joseph Boze

ŒUVRES : La table des matières des trois journaux de Marat, qui sont de loin son œuvre la plus importante, est donnée pour chaque journal à sa place alphabétique dans Gérard Walter, Catalogue des Journaux révolutionnaires (1789-1799), Paris, Bibliothèque nationale, 1943. — Des extraits des journaux de Marat ont été souvent publiés ; en dernier lieu Mlle Claude Mossé a édité : Marat. Textes choisis, Paris, Éditions sociales, 1950, avec une préface et des commentaires ; elle donne aussi des passages des Chaines de l’Esclavage. — Voir aussi, chez le même éditeur et sous le même titre, le Marat de Michel Vovelle (1963).

SOURCES : On a beaucoup écrit sur Marat, mais les travaux scientifiques qui lui ont été consacrés sont peu nombreux. Citons : F. Chévremont, Jean-Paul Marat, Paris, 1880, in-8°, 2 volumes. — Dr Cabanès, Marat inconnu. L’homme privé, le médecin, le savant, Paris, 1911, 2e éd., in-12. — L.-R. Gottschalk, Jean-Paul Marat. A study in radicalism, New-York, 1927, in-8°, trad. Paris, Payot. — Du même auteur, une mise au point plus proche : « Quelques études récentes sur Marat », dans Annales historiques de la Révolution française, t. XIII, (1936), pp. 97-122. — Gaston Martin, Marat, 1938 — Jean Massin, Marat, Paris, 1960.

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