LAFFRAT Nicolas

Né le 13 brumaire an IX (3 novembre 1800) à Troyes (Aube), mort le 23 avril 1870 à Troyes. Prote d’imprimerie, il fut un ardent propagateur des sociétés de secours mutuels et en même temps un républicain aux idées sociales avancées, en relations avec Ledru-Rollin*, Louis Blanc* et Auguste Blanqui*.

Fils de Didier Laffrat , tisserand, et de Marie Garnier, Nicollas Laffrat réunit, en 1819, âgé de 18 ans, quelques ouvriers typographes et jeta les bases d’une « société de secours mutuels ». Celle-ci ne vécut que deux ans et compta au plus 23 membres. Des dissensions internes provoquèrent sa dissolution. Un essai de reconstitution en 1824 se heurta à un refus de l’administration préfectorale.
En décembre 1833, après les obsèques d’un confrère, des ouvriers typographes, relieurs et cartonniers posèrent de nouveau la question à Laffrat : des statuts furent rédigés et adressés en janvier 1834 au préfet de l’Aube. Laffrat, qui craignait un refus pour sa société, en raison d’un projet gouvernemental sur les associations, écrivit directement à Thiers, ministre de l’Intérieur. Quelques passages de sa lettre montrent un esprit assez caustique. Il remarque que le projet gouvernemental « ne semble pas avoir admis de catégories innocentes en fait de sociétés ». Mais la sienne sera bien petite : « Comme la sympathie pour le bien n’est pas généralement très grande, le nombre des sociétaires ne sera guère au-delà de 30. » Aussi : « Que craindre d’une société de 30 hommes au milieu d’une société de 30 000 âmes ! » D’ailleurs cette société sera hostile à toute discussion étrangère à son but. Enfin : « Réunis pour nous secourir mutuellement, nous ne devons nous séparer que quand nous n’aurons plus besoin de secours, c’est-à-dire jamais, car nous autres ouvriers, nous travaillons longtemps et beaucoup pour être longtemps pauvres. »
La société fut effectivement autorisée en 1834. Encouragés par ses résultats, les ouvriers tanneurs et mégissiers appelèrent Laffrat à créer et à présider pour eux une société semblable, puis les ouvriers tailleurs (en février 1842), puis les menuisiers, ébénistes et tourneurs, enfin les fileurs, les cordonniers et les peintres. De 1834 à 1847, neuf sociétés de secours mutuels se fondèrent ainsi à Troyes et toutes firent appel à Laffrat pour rédiger leurs statuts et pour effectuer les démarches administratives. Membre ou président honoraire de chacune d’elles, il s’efforça même, en décembre 1847, d’obtenir la création d’une « Caisse centrale » de toutes les sociétés, qui accorderait des secours supplémentaires. En même temps, il prenait en leur nom des actions pour la construction du chemin de fer de Paris à Troyes.
Les événements de 1848 prouvèrent que Laffrat n’était pas seulement un mutualiste philanthrope. Il se retrouva aux côtés du commissaire du Gouvernement provisoire Crevat dans le « Comité républicain radical et central de l’Aube », soutenu par les journaux La Voix du Peuple et Le Propagateur. Il semble alors n’avoir pas été suivi par tous ses compagnons dont certains formèrent un « Comité républicain départemental des Travailleurs ». Le 19 mars 1848, Laffrat présida une « Assemblée générale des ouvriers » de Troyes à la Halle aux Blés, afin de proposer des candidats à la Constituante. Il était alors secrétaire du « Comité des ouvriers unis » et de la commission chargée de correspondre avec la Constituante pour l’amélioration du sort des travailleurs — voir Person*. Dans son discours du 1er mars, on retrouve, à côté de principes politiques républicains, certaines revendications sociales, telles que l’ouverture d’ateliers nationaux, l’abolition des lois relatives aux coalitions ouvrières, l’admission d’ouvriers aux conseils de prud’hommes, etc.
Il ira d’ailleurs avec ses camarades Cabot et Vanstienne auprès de la Commission du Luxembourg, dont le président donnera officiellement acte de l’offre faite par eux de se mettre en rapport avec lui. Il semble bien par ailleurs que Laffrat ait voulu jouer un rôle politique plus important en se présentant aux élections à la Constituante. À la réunion de la Halle aux Blés, il avait été désigné comme candidat ouvrier. Il figurait en 7e position mais eut droit à une notice biographique aussi longue que les six autres. Rappelant son entrée en 1816 dans l’imprimerie, il indiquait qu’il devint chef ouvrier grâce à sa persévérance. Son rôle dans la création des sociétés de secours mutuels était tout juste évoqué. Quant à ses idées politiques, il rappelait qu’en 1831, accusé de républicanisme, il vit son domicile violé et ses papiers saisis. Enfin, il s’affirmait pour l’heure de « convictions radicales ». Il ne semble pas avoir fait campagne et s’il obtint 285 voix, c’est probablement sans même avoir fait officiellement acte de candidature.
Il reprit alors son projet de Caisse centrale de 1847, mais dut l’ajourner, certaines sociétés étant défavorables. En 1850, d’ailleurs, les sociétés de secours mutuels furent de nouveau surveillées. Elles seront même toutes dissoutes au profit de nouvelles dont présidents et vice-présidents seront nommés par le président de la République. Laffrat protesta, mais un décret de 1852 confirma cette situation et envisagea le patronage du maire et du curé pour les nouvelles associations. Laffrat se résigna à placer sa société typographique sous la protection de ce décret. Il se heurta à une minorité qui refusa de le suivre, mais sa proposition fut finalement adoptée en juillet 1853. Jusqu’en janvier 1854, il fut nommé deux fois vice-président et quatre fois secrétaire. Élu président en janvier 1854, il fut alors frappé de cécité. Voir Costel*, Crevat*, Demattei*.

_Il était veuf de Anne Reynault et s’était remarié avec Eugénie Hugot.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article33100, notice LAFFRAT Nicolas , version mise en ligne le 23 février 2015, dernière modification le 23 février 2015.

ŒUVRES : Discours à l’Assemblée générale des ouvriers unis, (mars 1848) (Bibl. Mun. Troyes, n° 23.940).

SOURCES : Collection des journaux : Le Propagateur, La Sentinelle républicaine, La Voix du Peuple, « La Société de secours mutuels de Troyes et l’œuvre de Laffrat » (1854). Supplément de L’Aube (Bibliothèque Mun. Troyes, n° 107.466). — Banquet de la Société de secours mutuels (Bibl. Mun. Troyes, n° 108.307). — A. Colomès, Ouvriers du textile dans la Champagne troyenne, Paris, 1943. — L. Morin, « Historique des Unions de Sociétés de secours mutuels à Troyes » (Bulletin des Sciences économiques et sociales du Comité des Travaux historiques et scientifiques, Paris, 1902). — 1848 à Troyes (Bibl. Mun., n° 245). — État civil.

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