JOIGNEAUX Pierre [JOIGNEAU Pierre]

Par Renée Lamberet

Né le 23 décembre 1815 à Varennes (Côte-d’Or), mort le 21 janvier 1892 à Bois-Colombes (Seine). Représentant du peuple, agronome et publiciste républicain et socialiste.

Pierre Joigneaux était d’une vieille famille bourguigonne ; son père, paysan aisé, dirigeait une entreprise de roulage des vins de Bourgogne vers le Nord et l’Est ; bonapartiste et voltairien, il fit donner à son fils une éducation libérale.
Joigneaux fit ses premières études dans une pension de Beaune ; il montra dès sa jeunesse un goût très vif pour les travaux des champs et une inclination prononcée pour les manifestations républicaines. Admis à l’École centrale des Arts et Manufactures en 1832, il n’y resta que deux ans : ses sentiments républicains, sa participation aux obsèques du député Dulong, mortellement blessé en duel par le général Bugeaud, entraînèrent son départ de l’école. Il mena ensuite une existence difficile, et dut chercher du travail en poursuivant pendant deux ans des études de médecine. Il fréquentait les sociétés secrètes, les cercles fouriéristes dès 1833, la Société chantante des « Infernaux » et écrivait dans L’Étudiant, Le Tam-Tam, Le Corsaire, Le Journal du peuple, L’Homme libre (entre 1834 et 1838). Dénoncé à l’occasion d’un article inséré dans ce dernier journal, il fut arrêté le 29 septembre 1838 et condamné par la cour d’assises de la Seine, le 12 juin 1839, à cinq ans d’emprisonnement et cinq ans de surveillance pour attentat à la sûreté de l’État. Il passait pour néo-babouviste. Il connut les prisons de la Force, des Madelonnettes, de la Conciergerie, de la Roquette, et publia Les Prisons de Paris, par un ancien détenu (Paris, 1841, in-8°).
Malade, transféré dans une maison de santé puis libéré en 1842, il rentra à Beaune au mois d’octobre et reprit dans la presse départementale sa propagande républicaine et sociale, presque communiste : il fonda à Beaune, en 1843, Les Chroniques de Bourgogne, fut en rapports avec les rédacteurs de La Réforme et dirigea successivement Le Courrier de la Côté-d’Or (Dijon, 1846), la Revue industrielle et agricole de la Côte-d’Or, Le Vigneron des Deux Bourgognes.
A la veille de la Révolution de février 1848, il dirigeait, comme régisseur, une très grande exploitation agricole, la ferme des Quatre-Bornes, près de Châtillon-sur-Seine, appartenant au maître de forges Édouard Bougueret. Il se vit appelé aux fonctions de sous-commissaire du Gouvernement provisoire dans le département et fut ensuite élu à l’Assemblée constituante, bénéficiant de l’aide active des « instituteurs rouges » de la Côte-d’Or. Il retourna donc à Paris où il demeura pendant la durée de ses mandats successifs, jusqu’au coup d’État du 2 décembre Le 29 mai, il proposa (sans succès) la création de colonies agricoles ou d’ateliers agricoles pour des travaux de défrichement, d’irrigation, de construction de voies de communication, etc.. Membre du Comité des travaux publics, il siégeait à l’extrême gauche, vota constamment avec la Montagne et rejeta l’ensemble de la Constitution. Après l’élection présidentielle du 10 décembre 1848, pour laquelle il avait soutenu la candidature de Ledru-Rollin* il combattit la politique de Louis-Napoléon. Le 13 mai 1849, il fut réélu représentant de la Côte-d’Or sur la liste démocrate-socialiste, en compagnie de James Demontry*.
En juin 1848, il était entré comme rédacteur à La Réforme et il avait commencé une propagande auprès des habitants des campagnes par la publication de brochures (1848-1849) : Organisation du travail agricole, Lettres aux paysans, Lettre trouvée à la porte d’une caserne, Almanach d’un paysan pour 1850, À mes frères des campagnes. (La Réforme annonça pour les Lettres aux paysans un tirage de 100 000 exemplaires.) Il y développa une propagande de caractère à la fois politique et social contre les royalistes, le clergé, les bonapartistes, la haute bourgeoisie, et présentait une sorte de synthèse des théories sociales de l’époque, en forme de solidarité universelle et d’association.
La loi du 27 juillet 1849 sur la presse et le colportage arrêta cette forme de propagande : aucun préfet n’autorisa le colportage de l’Almanach. Joigneaux se décida alors à fonder un journal qu’il intitula : La Feuille du Village, journal politique hebdomadaire, et abandonna la rédaction de La Réforme. La Feuille du Village parut du 25 octobre 1849 au 5 décembre 1851 avec une suspension de trois mois (15 août au 28 novembre 1850) à la suite d’un procès.
Ce journal, rédigé essentiellement par Joigneaux, avec la collaboration de spécialistes pour les questions agricoles et médicales, de l’ouvrier serrurier, Pierre Gilland*, (auteur des feuilletons : « Dévouements populaires » et « Biographies des hommes obscurs ») avait pour but d’amener les paysans à juger par eux-mêmes en mettant à leur portée les problèmes de politique intérieure et extérieure, ce qui lui donna une place à part dans la presse de l’époque.
Joigneaux retenait du socialisme ce qui pouvait être réalisé et compris par les paysans : l’administration de la société par ceux qui produisent, l’organisation du travail dans les campagnes, une liberté fondée sur la justice, « que chacun produise et que personne ne lève la dîme sur les produits de son prochain ». Il insistait surtout sur l’association, comptant sur les réalisations diverses pour en dégager les formes les plus viables, « ces multiples associations, qui sont la pratique du socialisme » ; « Souhaits de bonne année : des associations partout » (Feuille du Village, 1850 et 1851) ; « de réforme en réforme, vous arriverez au socialisme, [...] de même que de petite association en petite association, vous arriverez à la solidarité universelle. » (Feuille du Village, 10 janvier 1850.)
Après sa suspension et à cause de l’évolution de la situation, le journal devint plus combatif. Joigneaux recommandait aux paysans de n’envoyer pour représentants que des paysans ou des ouvriers (Feuille du Village, 21 juin 1851 : « Les hommes de l’ancien régime et les hommes de l’avenir »), et en vint à préconiser une forme de gouvernement direct simplifié (art. « Le gouvernement direct », Feuille du Village, 13 mars 1851 : « Déléguer son pouvoir, c’est se mettre la corde au cou »). Cette propagande aboutit à un second, puis à un troisième procès, le 19 août 1851.
Violemment combattue par le gouvernement, les royalistes et les cléricaux, interdite dans les casernes, La Feuille du Village avait pénétré surtout dans le Centre, la Franche-Comté, la Bourgogne, le Nord, le Bassin parisien et aussi dans certains départements du Midi.
Après le coup d’État du 2 décembre, expulsé en janvier 1852, Joigneaux se réfugia en Belgique où une résidence lui fut assignée dans l’Ardenne belge ; il s’établit à Saint-Hubert, se consacra à l’agriculture, et y reprit ses études. Il fit paraître dans le Moniteur de l’Agriculture des articles reproduits par L’Estafette, et publia à Bruxelles plusieurs ouvrages qui lui valurent divers encouragements de la part du gouvernement belge. Il fonda en Belgique La Feuille du Cultivateur et fit des cours d’agriculture aux instituteurs et aux agriculteurs.
Après la guerre d’Italie et l’amnistie, il rentra en France malgré diverses propositions d’établissement avantageux en Belgique et vint dans la région parisienne où il vécut retiré, se consacrant aux publications agricoles et repoussant toutes les propositions de candidature qui lui furent faites à partir de 1863. En 1869, il se présenta, sans succès, dans la Sarthe et dans l’arrondissement de Beaune.
Il fut élu député, en février 1871, à Paris et dans la Côte-d’Or ; il opta pour son département, qu’il ne cessa de représenter jusqu’à sa mort, comme député, puis comme sénateur, siégeant toujours à la gauche de l’Assemblée. Cette partie de sa vie fut surtout consacrée aux questions agricoles. Il fut de ceux qui contribuèrent à la fondation de l’École nationale d’horticulture de Versailles (16 décembre 1873). Rédacteur en chef de La Gazette du Village, en 1878, il publia divers traités d’agriculture, comme il l’avait fait depuis le Second Empire.
Dans les dernières années de sa vie, il était devenu étranger au socialisme de sa jeunesse, et plus encore au néo-babouvisme des années 40 qu’il avait au moins côtoyé.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article32813, notice JOIGNEAUX Pierre [JOIGNEAU Pierre] par Renée Lamberet, version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 18 avril 2016.

Par Renée Lamberet

ŒUVRES : Histoire générale de la Bastille, Paris, 1838, 3 vol. in-18. — Les Prisons de Paris, par un ancien détenu. Paris, 1841, in-8°, 323 pp. — Les Barbiers, perruquiers, coiffeurs... Paris, 1842, in-8°, 32 pp. 1° livraison. — P. Joigneaux, Souvenirs historiques, Paris, 1891, 2 vol. in-8°.
Journaux : Les Chroniques de Bourgogne. Beaune, 3 sept. 1843-31 août 1845. — La Sentinelle beaunoise. Du 15 juin à la mi-août 1845. — Le Courrier de la Côte-d’Or. Dijon, mars 1846-août 1847 (période pendant laquelle Joigneaux en fut le rédacteur en chef). — Revue agricole et industrielle de la Côte-d’Or. Beaune, 1847-1848. — Le Vigneron des Deux Bourgognes. 1848., Beaune. — La Feuille du Village, Paris, 25 oct. 1849-5 déc. 1851. Hebd.
Brochures de propagande : Organisation du travail agricole. Paris, Guillaumin, 1848, in-16, 33 p. — Almanach républicain pour 1849, par les citoyens P.-J. de Béranger, Louis Blanc, Joigneaux... Paris, J. Laisné, in-16, 216 pp. — Lettres d’un paysan aux cultivateurs. Paris, Bureaux de la Propagande démocratique, 1849, in-16, 59 pp. — Aux cultivateurs, Lettres de P. Joigneaux. Nantes, impr. L. Guérand, 1849, in-16, 32 pp. — Aux habitants des campagnes. Lettres (1-5e) d’un paysan aux cultivateurs par P. Joigneaux. Arras, 1849, in-16, 32 pp. — Toute une série de Lettres d’un paysan aux cultivateurs (neuf éditions différentes). — À mes frères des campagnes (toast porté au banquet du Mans, 22 avril 1849), Paris, in-fol., impr. de Desoye. — Aux habitants des campagnes. Discours des citoyens Ledru-Rollin, Félix Pyat et P. Joigneaux. Mâcon, 1849, in-fol., 2 pp. — Lettre trouvée à la porte d’une caserne, par P. Joigneaux. Paris, bureaux de la Propagande démocratique et sociale, 1849, in-16, 14 pp. — Pétition d’un paysan en faveur de ses pareils (1re série), Paris, 1849, in-18, 35 pp. — Almanach d’un paysan pour 1850, par P. Joigneaux. Paris, Pillon, in-18, 158 pp. — Les Paysans sous la royauté, 1850, Paris, Michel et Joubert, in-16, 14 pp. — Puisque l’argent se cache, il faut que le papier se montre, Paris, de Soye, 1850, in-16, 14 pp. — Le Républicain des campagnes, par E. Sue, F. Pyat, Joigneaux, Schoelcher, P. Dupont. Paris, Librairie de la Propagande démocratique et sociale, 1851, in-16, 96 pp. — Almanach du Village pour 1852, par le citoyen P. Joigneaux, avec la collaboration des citoyens Gilland, Mathieu (de la Drôme), Agricol Perdiguier, Curnier, Saint-Romme, Aubry (du Nord). Libr. de la Prop. dém. européenne. in-18. — Nombreux ouvrages de caractère agricole, soit de vulgarisation, soit d’études ; par ex. Causeries sur l’agriculture et l’horticulture, 1864. — Le Livre de la Ferme et des maisons de campagne (1861-1864, livraisons I-XIII)..

SOURCES : Arch. PPo., B a/1133. — Arch Dép. Côte-d’Or, série M VI, liasse 98. — Arch. Nat., rapports des procureurs généraux au ministre de la Justice, 1849-1850, BB 30/359. — Sources privées : série de lettres particulières et notes TRAVAUX sur P. Joigneaux : Biographies des Représentants du peuple, 1848. — Discours publiés dans divers journaux à sa mort, La Gazette du Village, Le Jour, Le Progrès de la Côte-d’Or, Le Petit Bourguignon, le Télégraphe, L’Estafette. — A.-J. Devarennes, P. Joigneaux, sa vie et ses œuvres, Paris, 1903, in-8°, 70. — Une thèse de doctorat sur Pierre Joigneaux a été soutenue en septembre 1995 devant l’Université de Lyon II par Daniel Lobreau. — Note de P. Lévêque.

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