JAENGER Pierre, Paul

Par Notice revue et complétée par René Lemarquis

Né le 23 février 1803 à Sigolsheim (Haut-Rhin), mort le 27 janvier 1867 à Colmar. Médecin à Colmar, spécialiste des maladies des femmes et homéopathe. Saint-simonien, puis fouriériste.

Son père était médecin à Eguisheim. Il fit ses études au Collège de Thann puis fut étudiant à Strasbourg et Paris où il devint docteur en 1827 (thèse sur « La respiration dans la série des animaux »). Il exerça successivement à Eguisheim, Rouffach et Colmar où il se spécialisa dans les maladies des femmes, enseigna à l’école départementale d’accouchement et fut un des fondateurs de la Société médicale du Haut-Rhin. Il fut également, quoique libre penseur (il avait été initié en 1829 à la Loge La Parfaite Harmonie de Mulhouse), médecin attitré du Gymnase catholique de la ville.
Jaenger fut d’abord saint-simonien comme Lechevalier* dont il patronna des conférences en 1831 et devint, comme ce dernier, fouriériste très convaincu, entraînant avec lui ceux qu’il avait amenés au saint-simonisme, en 1832, date à partir de laquelle il entretint une correspondance assidue avec l’École sociétaire. Il écrivait en juin à Lechevalier : « L’étude du système de M. Charles Fourier*... a singulièrement modifié mes idées..., à mesure que j’avance dans l’étude de la théorie sociétaire je reprends espoir et confiance dans le succès de la cause de l’association et de la liberté. » Il assista la même année à une conférence de Victor Considerant* à Colmar, à l’hôtel des Deux-Clefs et va devenir chef reconnu des phalanstériens du Haut-Rhin. « Tout espoir de succès repose sur lui », écrivait un fouriériste de passage, en 1837.. Son fouriérisme eut d’ailleurs des rapports avec son activité médicale. Homéopathe il exposa en 1833 à Lyon la théorie de l’analogie universelle lors de l’assemblée de la Société gallicane homéopathique et, en 1840, il publia dans La Phalange un article intitulé : « La médecine dans ses rapports avec l’économie sociale (remarquons qu’un autre médecin, qui lui fut lié en 1830, le docteur Paul Curie était lui aussi homéopathe. Enfin, en 1842, participant au Congrès scientifique de Strasbourg il présenta une nouvelle méthode pour l’étude de la physiologie et de la thérapeutique « rattachée à l’Unité universelle dont Fourier a donné la théorie. » (La Phalange du 21 octobre 1842). Activité sociale et activité médicale se conjuguaient donc chez Jaenger.

Dans son activité fouriériste Jaenger correspondait avec Baudet-Dulary*, Julien Blanc* rédacteur de La Phalange, François Cantagrel* gérant de cet organe, Victor Considerant*, Laverdant*, Just Muiron* premier disciple bisontin de Fourier, Charles Pellarin* éditeur de l’Impartial de Besançon (Doubs). Propagandiste zélé, il exposa les théories sociétaires dans une brochure en langue allemande, prit la parole dans des réunions (par exemple sur la question de la concurrence contre laquelle il fit signer une pétition). Il envisagea en 1839 la candidature de Victor Considerant (devenu chef d’école après la mort de Fourier) à la députation à Colmar en s’efforçant d’obtenir l’appui du parti des industriels et du gouvernement Molé. Ce fut un échec, le député sortant de Golbery l’emporta dès le premier tour. Il s’efforça de gagner des journaux à la cause fouriériste et y parvint avec Le Glaneur du Haut-Rhin, il engagea le colmarien Auguste Nefftzer, futur fondateur du Temps, comme précepteur au phalanstère de Citeaux. Un de ses correspondants, Jean Griess recueillait des abonnements pour La Démocratie pacifique. Des banquets furent organisés : en 1846 pour l’anniversaire de la naissance de Fourier avec cinquante assistants, et en 1847 pour le 10e anniversaire de sa mort avec plus de soixante personnes. Cette même année il publia un Mémoire sur le libre-échange dans lequel il préconisait l’institution d’un ministère spécial pour les affaires d’économie sociale. Il s’intéressa en 1846 aux insurgés polonais de Cracovie et adhéra au Comité de souscription en leur faveur. Des réalisations pratiques s’ajoutaient aux théories : par exemple, une « Boulangerie sociétaire » fut annoncée à Colmar, les colonies agricoles de la Mettraye et d’Ostwald. Ses amis Migeon* et Mathieu Risler* écrivaient des brochures sur le paupérisme des campagnes et le crédit agricole. Il participa à la campagne des banquets les 8 et 19 août 1847, il y parla en faveur de l’organisation du travail.

Pendant cette période les propos de Jaenger étaient plutôt modérés, La Démocratie pacifique écrit, à propos du toast porté au banquet du 8 août 1847 : « Jaenger a montré que l’agitation a fait son temps et trouve le remède au mal social dans un appel à l’association. » Mais six mois après éclatait la Révolution de février. Dès le 26, il faisait partie de la Commission départementale provisoire et le lendemain il était nommé par acclamation à la nouvelle administration communale de Colmar. Il entra le 6 mars au comité de rédaction du Courrier d’Alsace, républicain de la tendance du National et, le 10, il présida la réunion générale des groupes phalanstériens d’Alsace à Strasbourg (à l’hôtel de la ville de Metz). Mais à l’occasion des élections législatives d’avril il réitéra ses propos sur le passage pacifique à la société phalanstérienne. Figurant sur la liste socialiste il n’arriva que vingtième avec 15 000 voix et ne fut pas élu (il n’y en avait que 12). Cependant le 30 août suivant il triomphait comme conseiller général du canton de Winzenheim avec 649 voix (contre 573 et 311 à deux adversaires). Il continua de défendre ses idées à la Société républicaine de Colmar où, membre du bureau, il présida la séance publique du 23 mars, y lut des articles de La Démocratie pacifique en mai et août et exposa le 11 juin « La doctrine sociale de l’École de Fourier ». Non candidat à la Législative il présida néanmoins le Comité électoral démocratique de 1849 et fut membre du Comité de rédaction de la Volksrépublik.
Jaenger fut mêlé à « l’Affaire du 13 juin » comme signataire de l’appel du 14 : « Aux citoyens républicains et gardes nationaux de la région pour se réunir le 15 au Champ de Mars à Colmar. » après la nouvelle (fausse) d’une insurrection à Strasbourg et de la fuite du Président de la République. Selon son neveu Paul Muller, Victor Considerant se serait engagé à appuyer l’action de Ledru-Rollin* qui lui aurait promis une aide pour établir un phalanstère ; Jaenger tenu au courant se serait alors jeté dans la bagarre. La réunion du 15 fut annulée mais Jaenger, après un passage en Suisse, fut arrêté et comparut aux assises du Doubs où il fut acquitté ainsi que ses coinculpés, l’instruction n’ayant pu établir de relation entre les événements de Paris et de Colmar. Voir Blin*, Danner*, Jean, AntoineDavin*.

Toujours fidèle à ses idées il s’efforça de créer en 1850 une Banque agricole à Eguisheim afin de prêter de l’argent aux agriculteurs. Il intervint au Conseil Général pour préconiser en faveur des ouvriers industriels, et malgré l’opposition des manufacturiers Dollfus et Hartmann, une caisse de prévoyance et de secours sur l’initiative directe des chefs d’entreprise afin de soulager la misère ouvrière.

Sur le plan politique, candidat aux élections législatives partielles des 10 et 11 mars 1850, Jaenger arriva en tête dans le canton de Witzenheim, mais ne rassembla dans tout le Haut-Rhin que 43 588 voix.

« Le Dr Jaenger est la personnification du socialisme dans le Haut-Rhin, écrivait la République du Peuple (Volksrepublik) du 12 avril, il est cœur, tête et âme socialiste [...] Tout vote en sa faveur n’était donné qu’à bon escient et par suite devenait vote socialiste. Or que dis-tu de 43 000 et tant de socialistes chez nous ? Qui y aurait songé il y a un an ? Le Dr Jaenger porté en 48 par quelques amis, toujours comme socialiste, n’avait réuni que 16 000 voix...

« Pourquoi cette différence entre le nombre des suffrages de M. Kestner et du Dr Jaenger ? [...] Quelques trembleurs, quelques républicains timorés, quelques pauvres d’esprit qui, n’ayant pas l’intelligence de la chose, s’effraient du nom, lesquels néanmoins n’entendent nullement déserter le drapeau de la République pour passer à l’ennemi... »

Le 14 septembre 1850, Jaenger signa un appel aux républicains démocrates, et le 22 novembre une circulaire du Comité de la presse démocratique du Haut-Rhin pour le soutien de la Volksrepublik et du Républicain du Rhin.

Jaenger ne fut pas inquiété après le coup d’État. Il aida Considerant partant pour le Texas. En 1855, le procureur général de Colmar disait de lui : « Médecin très distingué ; était à la tête du complot de Colmar. Très influent sur les masses. Phalanstérien. Fort honnête, mais facile à entraîner en flattant son amour-propre » (Arch. Nat., BB 30/336).

Le 30 octobre 1858, il assista au mariage de Charras à Zurich, en compagnie de Flocon, Marc Dufraisse, Étienne Arago, les frères Chauffour, etc...

En 1862 paraissait son dernier texte (à la fin d’un ouvrage du fouriériste Hippolyte Renaud*) intitulé Étude sur la seconde vie dans lequel il écrit : « Le bien c’est l’unité d’action réalisant l’ordre, la liberté, la justice ; le mal c’est l’antagonisme d’action,... l’égoïsme source de désordre, d’injustice et d’oppression. » Les nécrologies de 1867 insistent sur la bonté de Jaenger, son sens du progrès, son désir de répandre l’instruction, le caractère pacifique de son socialisme. Ses obsèques furent civiles et une petite polémique eut lieu à ce sujet dans l’Avenir national des 1er et 5 février 1867 : Arago ayant fait l’éloge de Jaenger une réplique fit état d’un refus du clergé de Colmar d’assister au convoi funèbre.

Voir Beunat*, Bicking Frédéric*, Bresch Jean*, Brüder*, Fritsch*, Griess J.*, Heisch*, Kiener Gustave*, Lauten*, Ortlieb Caroline*, Ortlieb Zénon*, Poncin*, Rayert*, Risler Mathieu*, Rousseau*, Scheurer Auguste*, Schlumberger*, Dr Weber*, Weisgerber*, fouriéristes du Haut-Rhin.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article32695, notice JAENGER Pierre, Paul par Notice revue et complétée par René Lemarquis, version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 8 octobre 2012.

Par Notice revue et complétée par René Lemarquis

ŒUVRES : Outre de nombreux articles de journaux dans La Phalange, Démocratie pacifique, Le Glaneur du Haut-Rhin, la Volksrepublik et son édition française (République du Peuple), Jaenger a publié deux brochures politiques : Mémoire sur le libre échange, Colmar, 1847, in-8°, 17 pages (c’est un tiré à part du Bulletin de la Société d’Agriculture du Haut-Rhin, Bibl. Nat., Rp/2056), et Le Principe social nouveau, Colmar, Vve Decker, 1848, Bibl. Nat., Lb 53/292.

SOURCES : La correspondance de Jaenger avec les fouriéristes a été donnée aux Manuscrits de la Bibl. Nat. par son neveu P. Muller. Cf. Paul Leuillot, « Une lettre inédite de V. Considerant au Dr Jaenger (1838) », dans Revue du Nord, 1950, pp. 355-359. — Procès des accusés du Haut-Rhin dans l’affaire du 14 juin 1849. Cour d’assises de Besançon. Audiences du 5 au 11 novembre 1849. Réédition par E. Sieffermann, Strasbourg-Colmar, 1889, in-8°, 198 pages. —  : Sitzmann, Dictionnaire de Biographie des Hommes célèbres de l’Alsace, Rixheim, 1909-1910, in-8°, 2 vol. — P. Muller, La Révolution de 1848 en Alsace, Paris-Mulhouse, 1912, in-8°, 247 pages. — Paul Leuillot, « Le 13 juin 1849 à Colmar et dans le Haut-Rhin et le Procès de Besançon (novembre 1849) d’après le compte rendu des assises du Doubs », dans Annuaire de la Société historique et littéraire de Colmar, t. X (1960), pp. 106-122. — Paul Leuilliot, « Un centenaire, le Dr Pierre-Paul Jaenger (1803-1867) », Annuaire de la Société historique et littéraire de Colmar, 1968.

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