HUGO Victor, Marie, comte

Par Notice revue et complétée par J.-C. Dubos et J. Risacher

Né le 26 février 1802 à Besançon (Doubs), mort à Paris le 22 mai 1885 ; écrivain ; député ; exilé après le coup d’Etat du 2 décembre 1851 ; royaliste dans sa jeunesse, puis républicain sensible aux questions sociales.

Autant il est difficile de séparer l’homme politique du poète et de l’écrivain, autant il est risqué de déterminer ce qui, dans sa vie ou dans son œuvre doit retenir ou non l’attention de l’historien du mouvement ouvrier. Le sujet dépasse certes le cadre de ces biographies, mais quelques exemples paraissent utiles.
Le 25 janvier 1834, Hugo publia chez Urbain Canel une Étude sur Mirabeau (reprise dans Littérature et philosophie mêlées). Dans son premier numéro (janvier 1834), la Revue du Progrès Social, que Jules Lechevalier* venait de fonder, en citait de larges extraits, précédés d’une notice dans laquelle on pouvait lire notamment : « Nous avons trouvé, mieux que nous le pensions encore, la pensée de l’homme politique parlant la langue du grand poète. Poète, nous vous disons courage. Mettez au service de votre croyance sociale un peu de cette volonté virile qui vous fait dominer en littérature la volonté du peuple, l’avenir vous devra mieux que des couronnes. Dans le même moment, Lamartine et Hugo éclairent de leur génie la route du progrès social. »
Le 16 février suivant, le journal bisontin l’Impartial, dirigé par Just Muiron* consacrait la totalité de son feuilleton à l’Étude sur Mirabeau concluant ainsi : « Par la pensée comme par le style, le chef de la jeune littérature a égalé l’homme dont il traçait le portrait. » Mais c’est dans le dernier numéro du Phalanstère, paru le 28 février et rédigé entièrement par Charles Fourier* lui-même que l’on trouve le point d’orgue de cette offensive de charme : dans un long article intitulé « Les nouveaux Quakers, trembleurs intellectuels, pupilles en génie », Fourier s’adressait directement à Hugo. Celui-ci avait écrit : « Mirabeau, c’est un grand homme de Révolution ; il nous faut maintenant le grand homme de progrès. " Fourier l’apostropha : « Eh ! soyez-le vous-même ! pourquoi réclamer aide et assistance quand vous pouvez remplir le rôle par vous-même ? vous semblez douter de vos forces en disant "nous l’aurons" ; que ne dîtes-vous, "nous l’avons", car ce grand homme de progrès, ce sera vous, si vous le voulez. »
Il s’agissait là d’une offensive concertée, dont les clés sont données par Just Muiron, dans une lettre inédite à Clarisse Vigoureux* du 6 avril 1834 : « Hugo se pâmait, m’écrit Jules (Lechevalier), en lisant l’article où Fourier lui dit que lui Hugo sera le grand homme qu’il appèle (sic) en si grand style, pour peu qu’il en ait la volonté. En effet, ce n’est pas en simple que nous cherchons et qu’il nous faut un candidat, c’est en composé : il doit y avoir l’orateur, puis le fondateur. Vous direz qu’il y a longtemps que l’orateur ne nous manque pas, Abel (Abel Transon*), Jules (Jules Lechevalier*), Victor (Victor Considerant*), etc. ont bien capacité suffisante. Oui, mais ils n’ont que qualité, ils n’ont pas richesse, c’est-à-dire haute réputation, célébrité. Cela leur vient de jour en jour, je le sais, mais c’est lent, des années seraient nécessaires. Tandis que si Hugo se déclare, publie lui-même, tout le monde lira, présumera bien, voudra examiner, et alors le fondateur sera bientôt trouvé. »
C’est un ami de Victor Hugo, Louis de Maynard*, qui fut chargé de porter l’estocade, dans un article publié dans la Revue du Progrès Social et repris dans l’Impartial le 29 mai, article qui se terminait ainsi : « M. Victor Hugo annonce fréquemment dans ses écrits une régénération nouvelle. Eh bien ! qu’il ne l’annonce plus et l’aide à se réaliser. Il en est temps. » Mais, le 1er juin, dans une lettre à Jules Lechevalier, Hugo déclina toute collaboration avec les fouriéristes déclarant dans une phrase aussi courtoise que vague : « Concourons, chacun dans notre région à la grande substitution des questions sociales aux questions politiques. Tâchons de rallier à l’idée de progrès tous les hommes d’élite et d’extraire un parti supérieur qui veuille la civilisation de tous les partis qui ne savent ce qu’ils veulent. » C’est la fin des espoirs que les fouriéristes ont placés en Hugo et en novembre 1834, Considerant l’attaquera violemment dans ses Considérations sur l’architectonique , le taxant de niaiserie à cause de la phrase fameuse de Notre-Dame de Paris sur le livre et l’architecture : « Ceci tuera Cela ».
Il faut encore noter qu’à la fin de l’été 1848, Hugo intervint en faveur des prisonniers des Journées de Juin. La suite de sa carrière aussi n’est pas indifférente au mouvement ouvrier : député montagnard à partir de 1850, organisateur de la résistance parisienne au coup d’État du 2 décembre 1851, proscrit de l’Empire, patriote et républicain de 1870-1871 demandant justice pour les Communards, expulsé de Belgique pour avoir écrit que sa maison serait un lieu d’accueil pour eux, patriarche de la démocratie française des années 80.
L’écrivain, en dehors de ses qualités de poète national, auxquelles les ouvriers ont toujours été sensibles, même quand des intellectuels socialistes, Paul Lafargue*, par exemple, conservaient leur quant-à-soi critique, devint un chantre des luttes ouvrières et populaires avec Les Misérables (1862), au point qu’il est difficile d’imaginer certains événements de l’histoire révolutionnaire de la monarchie de Juillet autrement que Victor Hugo les a décrits et popularisés.
Il convient cependant de faire quelques réserves et de prendre quelques précautions avant de les utiliser comme source historique. Témoin permanent et attentif des événements qui ont traversé cette période, de l’aveu même de l’un de ses biographes, Edmond Biré, dénué cependant de toute hostilité à son égard, il avait tendance à les présenter d’une façon très personnelle : « Les souvenirs de Victor Hugo l’ont mal servi ou plutôt, mieux encore, il a commis une erreur volontaire, car sa mémoire ne le trompait que quand il le voulait bien. C’était chez lui un principe que tout événement un peu important devait se rattacher à son œuvre par quelque endroit. » Cet aspect est caractéristique par exemple lorsqu’il parle de la grâce de Armand Barbès*, dans Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, rédigé entre 1852 et 1862 par sa femme pratiquement sous sa dictée, racontant avec force détail les circonstances de son intervention, citant une nouvelle fois ses quatre vers pour Louis-Philippe qui implorait la grâce en faisant allusion à des événements propres à la famille royale :
« Par votre ange envolé ainsi qu’une colombe,
Par.le royal enfant, doux et frêle roseau,
Grâce encore une fois ! Grâce au nom de la tombe !
Grâce au nom du berceau ! »
S’attribuant le mérite d’avoir obtenu cette grâce, il précise qu’il reçut cette réponse de Louis-Philippe qui faisait allusion aux souhaits des ministres partisans de l’exécution : « La grâce est accordée, il ne me reste plus qu’à l’obtenir ». Ce récit est complété par un échange de correspondance entre Barbès et lui-même de juillet 1862. Or, tel que le rapporte Biré, son propre journal, ou qui passait pour tel, L’Événement, publia le 29 août 1850 la réponse réelle que Louis-Philippe fit à Victor Hugo dès le 13 juillet : « Ma pensée a devancé la vôtre. Au moment où vous me demandez cette grâce, elle est faite dans mon cœur. Il ne reste plus qu’à l’obtenir. » Victor Hugo reçut une lettre de Camille Fain, secrétaire du cabinet du roi, datée du 17 juillet lui indiquant que « Le roi avait résolu d’user de sa prérogative et de sauver la vie du condamné. ». Pour conclure, une correspondance très éclairante, quoique malheureusement inédite, de Juliette Drouet à Victor Hugo du 19 juillet apporte le mot de la fin : « Le vieux cuistre sent bien que dans toute cette affaire c’est toi qui es le Roi et lui pas le poëte (sic)... » Cela prouve bien que, sans diminuer en rien la bonne volonté du poète, la grâce était accordée par le roi avant l’intervention de Victor Hugo. Le problème est que l’Histoire en attribue le mérite au poète... On peut de même se réjouir que sa description de la prise d’armes des 12 et 13 mai1839 n’ait guère été utilisée... Sans s’appesantir sur sa façon de percevoir Auguste Blanqui*, et le décrire, très contradictoirement suivant les écrits qui fourmillent, nous citerons par exemple ce portrait parmi tant d’autres de Blanqui en 1848 : « un chef des émeutiers, qui n’était pas du peuple, homme à face sinistre, aux yeux injectés de sang et un nez qui ressemblait à un bec d’oiseau de proie, [qui] criait : "Demain nous dresserons dans Paris autant de guillotines que nous avons dressé d’arbres de liberté » », [il conclut ensuite] : « Le terrorisme bavard et boursouflé ne sert qu’à couvrir la vraie lame. Ledru-Rollin n’est que la gaine de Blanqui...". (Cette phrase ne mérite-t-elle pas réflexion ?) « Il y avait dans cet homme un aristocrate brisé et foulé aux pieds par un démagogue. Une habileté profonde : nulle hypocrisie. Le même dans l’intimité et en public. Îpre, dur, sérieux, ne riant jamais, payant le respect par l’ironie, l’admiration par le sarcasme, l’amour par le dédain, et inspirant des dévouements extraordinaires. Figure sinistre.... Il n’y avait dans Blanqui rien du peuple, tout de la populace. Avec cela, lettré, presque érudit. À de certains moments, ce n’était plus un homme, c’était une sorte d’apparition lugubre dans laquelle semblaient s’être incarnées toutes les haines nées de toutes les misères... » Il n’est guère facile de se faire une idée du personnage dont il parle...
Hugo est encore à l’origine des explications discutables de l’arrestation de Blanqui en octobre 1839 (voir Auguste Blanqui*), selon le récit qu’il donne de déclarations du chancelier Pasquier concernant des « négociations » de ce dernier avec Blanqui, différent par ailleurs de celles rapportées, douze ans plus tard, par Castellane. Apparemment, ces déclarations ne reposent sur aucune réalité vérifiable, mais, bien entendu, sont devenues un fait historique reconnu. Le dommage est que l’on néglige toujours la conclusion de Victor Hugo, qui savait parfois distinguer le vrai du faux : « M. Pasquier est un chancelier de France dans lequel il y a un préfet de police. ». On pourrait ainsi remplir plusieurs ouvrages des récits et appréciations de l’historien Victor Hugo...
Un dernier mot : « Après février, j’ai régné huit jours dans le VIIIe arrondissement (ancien, il demeurait 6, Place Royale, à quelques mètres de la mairie et de la belle-famille de son cher ami Blanqui où celui-ci vécut aussi quelque temps...).Quelque jour, je conterai cette étrange semaine. Le peuple m’adorait ; je le haranguais du balcon de la mairie ; les ouvriers m’envoyaient des baisers quand je passais dans les rues. J’organisais les postes, je faisais défaire les barricades, remettre les pavés, garder les prisons, illuminer les rues... ». Pourtant, en juin, un groupe d’insurgés envahit l’appartement de cet « adoré du peuple » et sa femme en fut tellement terrorisée qu’ils durent déménager...

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article32586, notice HUGO Victor, Marie, comte par Notice revue et complétée par J.-C. Dubos et J. Risacher , version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 20 février 2009.

Par Notice revue et complétée par J.-C. Dubos et J. Risacher

SOURCES : Bibl. Mun. Besançon, Lettres inédites de Just Muiron à Clarisse Vigoureux. — Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, ch. 53, édition chronologique établie par Jean Massin, œuvres complètes, Paris, Club français du Livre, 1968, tome V, p. 1143, 1380. — Victor Hugo, Carnets, Albums, Journaux, édition chronologique établie par Jean Massin, œuvres complètes, Paris, Club français du Livre, 1968, tome VII, p. 1097 à 1183. — C. Pelletan, Victor Hugo homme politique. — Edmond Biré, Victor Hugo après 1830, Paris, Perrin et Cie, 1891, p. 261. — P. Angrand, Victor Hugo raconté par les papiers d’État. — Jean-Claude Dubos, « Victor Hugo et la Franche-Comté", Mémoires de la Société d’Émulation du Doubs, n° 25, 1986. — L.-A. Blanqui, œuvres I. Des origines à la Révolution de 1848, textes présentés par D. Le Nuz, Nancy, Presses Universitaires, 1993.

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