GRIGNON Alphonse, Michel ou dit parfois GRIGNON Toussaint

Par Notice revue et complétée par M. Sibalis

Né le 1er thermidor an XIII (20 juillet 1805) à Nancy (Meurthe). Tailleur d’habits, fils de tailleur d’habits. Initiateur et animateur des luttes ouvrières et des grèves dans sa profession et en général. Membre très actif de sociétés républicaines.

Le prénom de « Toussaint » figure dans un document judiciaire à la place du prénom de l’état civil, Alphonse Michel, qui est barré.

En 1833, il était ouvrier tailleur à Paris, était célibataire et habitait 4, rue des Vieux-Augustins (IIIe arr., maintenant Ier). Il présida une commission d’entente des trois sociétés de secours mutuels de la profession, Société de l’Aigle, Société du Progrès et Société philanthropique, afin de les rassembler, au moins à Paris où elles existaient concurremment, dans une espèce de fédération. Grignon était également membre de la Société des Droits de l’Homme, républicaine et compréhensive des revendications sociales ; en septembre-octobre 1833, il faisait également partie, au sein de la Société, d’un Comité d’Action ou de Propagande avec Napoléon Lebon*, Voyer d’Argenson*, Berrier-Fontaine*, Jean-Jacques Vignerte*, Félix Mathé*, Zael Efrahem*, etc., fondé, en opposition aux républicains modérés, pour organiser et instruire les ouvriers. C’est à l’initiative de ce comité que devait être créé le journal ouvrier L’Association (dont seul un fragment d’article est connu). Il signa, en ajoutant sa qualité de membre de la Société des Droits de l’Homme, une importante brochure en octobre 1833 :
Réflexions d’un ouvrier tailleur sur la misère des ouvriers en général, la durée des journées de travail, les rapports actuellement établis entre les ouvriers et les maîtres d’atelier, la nécessité des associations d’ouvriers comme moyen d’améliorer leur condition, impr. de L.-E. Herhan (1833), in-8°, 4 p. Le texte en fut réimprimé à Lyon aussitôt, avec en appendice Le Bonnet de la Liberté, in-8°, 7 p. Une polémique s’établit sur le véritable auteur de cette brochure, pratiquement comme à chaque publication de ce genre. La plupart de ses contemporains (comme, par exemple, le Journal des Débats du 28 octobre 1833) ne croyaient pas qu’il en fût l’auteur véritable. Quant aux historiens, ils ne sont pas d’accord sur le sujet. On peut penser que, si Grignon a écrit la brochure, comme il le prétend et ce qui semble absolument certain, par contre, comme il l’avoue par ailleurs, quelqu’un d’autre a corrigé son style.

La grève des tailleurs parisiens de novembre 1833, dont il est permis de supposer qu’elle n’était pas sans relations avec cette brochure, fut naturellement dirigée par Grignon. Elle fut, pour l’époque, remarquablement organisée. Il y avait des piquets de surveillance nombreux et habiles pour arrêter le travail dans les ateliers en chambre. Il y avait une caisse de secours qui disposait de fonds recueillis antérieurement. Mais l’organisation patronale était encore plus au point, parce qu’elle était plus ancienne et parce qu’elle s’appuyait sur l’autorité publique. Les ouvriers des piquets de grève ne déjouèrent pas longtemps les policiers, qui les suivirent discrètement au siège de la commission d’entente des sociétés de secours mutuels, transformée en comité de grève. Grignon s’échappa, mais il fut condamné par défaut, le 29 novembre 1833, par le tribunal correctionnel, à cinq ans de prison plus cinq ans de haute surveillance, comme chef de la coalition d’ouvriers tailleurs en octobre et novembre 1833. Il annonça publiquement dans La Tribune son intention de faire appel..

Il fut arrêté le 9 décembre 1833 et comparut devant la chambre d’appel de la Cour royale de Paris, le 23 janvier 1834. Son attitude devant les juges fut très ferme. Interrogé par le président de la cour sur les objectifs de la commission d’entente, il répondit : « La commission a été créée afin d’obtenir une augmentation de salaire ; elle devait servir d’intermédiaire entre les maîtres et les ouvriers pour éviter tout rassemblement, toute émeute. — Quels moyens vouliez-vous employer pour amener les maîtres tailleurs à fixer l’augmentation ? — C’était de cesser le travail en cas de refus. » il vit sa peine réduite en appel à trois ans de prison. Après le jugement d’appel, Grignon déclara : « Ne craignez-vous pas qu’avant qu’il soit longtemps si, l’on ne fait droit à nos réclamations, le cri des ouvriers de Lyon ne soit répété par la capitale ? » Ce cri, on l’accusait effectivement de l’avoir repris dans une proclamation aux tailleurs sous cette forme : « Si l’on nous conteste nos droits, nous saurons les soutenir, dussions-nous imiter l’exemple de nos frères de Lyon, et dire comme eux Vivre en travaillant ou mourir en combattant ! », ce qui avait amené la Gazette des Tribunaux du 2 décembre 1833 à dépeindre Grignon « comme exerçant une grande influence dans la haute entreprise de l’émancipation des travailleurs » Grignon fut incarcéré dans plusieurs prisons parisiennes avant d’être envoyé, le 25 avril 1834, à la centrale de Clairvaux (Aube).
A sa sortie de prison en décembre 1836, Grignon fut interdit de séjour à Paris. Selon le directeur de la centrale de Clairvaux : « Il ne me paraît pas d’un naturel porté aux actions violentes, cependant il n’est pas sans posséder une forte dose de fanatisme et [...] il parait avoir grand crédit auprès des ouvriers tailleurs et autres [...] Grignon est originaire de Nancy où réside toute sa famille et où il pourrait facilement trouver des moyens d’existence de sa profession de tailleur qu’il connaît très bien. » Par conséquent, une fois libéré, il partit pour Nancy, le 11 décembre 1836.

Au cours de la grève, pour parvenir à faire pression sur les patrons et aussi pour échapper au salariat, les tailleurs avaient utilisé une partie de l’encaisse des sociétés de secours mutuels fédérées pour ouvrir, 99, rue Saint-Honoré, un atelier national, c’est-à-dire une coopérative de production ouvrière. L’échec de la grève fut fatal à cette expérience. Voir Le Gay*, Troncin*, et aussi Dufraisse Marc*, Efrahem Zael*

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article32009, notice GRIGNON Alphonse, Michel ou dit parfois GRIGNON Toussaint par Notice revue et complétée par M. Sibalis, version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 25 août 2017.

Par Notice revue et complétée par M. Sibalis

ŒUVRE : Réflexions d’un ouvrier tailleur..., au moins deux éditions différentes : Paris : Herhan, 1833 et Lyon : Perret, février 1834.

SOURCES : Arch. Nat., BB 24 155 à 169, dossier S9-1514 ; CC 616, liste des membres de la Société des Droits de l’Homme (" loterie patriotique ») — Arch. Dép. Meurthe-et-Moselle, 2 E 394/112, déclaration de naissance, 3 thermidor an XIII. — Arch. Dép. Paris (Seine), registres d’écrou, DY4/19-3224, DY9/8-103. — Arch. Dép. Aube, registres d’écrou, 48 Y 7* -2510 ; 22 Y 1, correspondance concernant Grignon, 1836. — Gazette des Tribunaux, 30 novembre et 2-3 décembre 1833, 24-26 janvier 1834. — La Tribune, 4 et 9 décembre 1833. — Journal des débats, 3 décembre 1833, p.3Octave Festy, Le Mouvement ouvrier au début de la monarchie de Juillet (1830-1834), Paris, 1908. — Des citations importantes de la brochure de Grignon sont données dans Édouard Dolléans, Histoire du Mouvement ouvrier, t. I, pp. 82, 83, qui en écorche légèrement le titre. — Alessandro Galante Garrone, Philippe Buonarroti et les révolutionnaires du XIXe siècle, Paris, Champ libre, 1975, p. 184. — Jacques Grandjonc, Communisme/ Kommunismus/ Communism. Origine et développement international de la terminologie communautaire prémarxiste des utopistes aux néo-babouvistes, Trier, Karl Marx Haus, 1989. — Note de P.-J. Derainne.

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