GARDE Reine (Reino)

Par Frédéric-Gaël Theuriau

Née en 1810 à Nîmes (Gard), morte en février 1887 à Nîmes ; servante, cuisinière, couturière, mercière, poétesse, romancière.

Reine Garde
Reine Garde
© Portrait de Reine Garde (lithographie anonyme, source anonyme, ca. 1840, collection de F.-G. Theuriau)

Reino Gardo (en provençal) fut abandonnée à sa naissance à l’hôpital général de Nîmes où les religieuses de Nevers l’éduquèrent. Lorsqu’elle retrouva sa mère, celle-ci mourut peu après. Reine avait alors huit ans. Les sœurs parvinrent à la placer comme servante et cuisinière dans une maison qu’elle quitta rapidement.
C’est alors qu’elle entra au service de la mère d’un noble dans un château à la campagne près d’Aix-en-Provence. Sa tâche consistait à servir ses employeurs et à s’occuper des filles du noble à peine plus jeunes qu’elle : elle était donc servante et bonne d’enfant durant presque dix-huit ans. Elle apprit à lire, écrire, compter, coudre, broder, blanchir et couper des robes au contact des enfants instruits qu’elle gardait. Lorsque les filles se marièrent, le noble ne la garda pas, mais lui alloua une pension de 50 écus.
Son cœur tourné vers l’amour de Dieu la conduisit alors dans un couvent près d’Aix, mais sa santé fragile lui fit abandonner ses projets. Avec la pension de son ancien patron, elle s’installa à Aix où elle loua une chambre avec une boutique au rez-de-chaussée. Elle se fit couturière en gros et mercière. Sa chambre tenait lieu d’atelier. Travaillant du lundi au vendredi, elle avait comme clientes les filles qu’elle gardait autrefois. Leur père, qui la tenait en grande amitié, passait de temps en temps et lui prêtait la gazette où se trouvaient des pages sur la mode. Elle prit connaissance en même temps de la page feuilleton où étaient publiés des romans et des poésies de Reboul, de Jasmin et de Lamartine. Durant des années, elle lisait et composait des vers chaque dimanche dans sa chambre pour exorciser le vide de sa vie exempte d’amour.

En 1845, elle aurait fondé avec un groupe de poètes provençaux L’Athénée ouvrier de Marseille, peut-être à cause d’une admiration pour Lamartine mais plus certainement pour promouvoir la classe ouvrière par le développement de l’instruction.
L’été 1846 marqua un tournant dans la vie de Reine Garde. Lamartine, qui se rendait à Smyrne, s’arrêta à Marseille dans le but de rechercher l’isolement nécessaire à son inspiration, mais recevait de temps en temps la visite de personnes qui connaissaient sa notoriété : des lettrés, des hommes politiques, des négociants et des ouvriers. On apprit à la couturière cette nouvelle. Elle décida soudain de partir en secret pour la ville phocéenne afin de rencontrer l’auteur des Méditations qu’elle admirait. Elle arriva le dimanche par la diligence, trouva la maison où était descendu le célèbre poète, et se présenta à lui pétrifiée. Ils s’entretinrent et Reine fit la connaissance de Madame de Lamartine. Reine raconta sa vie misérable et présenta, tremblante, au poète, de modestes vers qu’elle avait griffonnés sur des bouts de papier le dimanche. Lamartine se rendit compte que le peuple avait lui aussi besoin de s’exprimer et engagea une discussion réconfortante sur la « littérature populaire », les « bibliothèques du peuple » et les « librairies du peuples » qu’il espérait voir arriver à la fin des années cinquante. Cela devait répondre aux attentes de la classe la plus nombreuse : livres écrits par des gens du peuple, livres lus par le peuple, histoires simples, vraies, en prose, livres bons marchés. Il opposait les classes lettrées, dont il disait qu’elles étaient « intelligentes », aux classes illettrées qui n’étaient que « cœur ». Il préconisa la création d’un journal et d’une presse spécialement adaptés au peuple et à bas prix. Se rendant compte que la littérature n’était pas tournée vers le plus grand nombre et que seuls cinq ou six auteurs dans toute la littérature française intéressaient le peuple, Lamartine encouragea Reine dans la poursuite de l’écriture. Elle reprit la diligence le dimanche soir pour Aix. Lamartine savait que les vers composés par des gens peu instruits n’avaient pas une qualité littéraire extraordinaire et comportaient bien des défauts. Cependant il parlait d’eux avec bienveillance parce qu’il savait que ces futurs auteurs pouvaient s’améliorer si on leur en donnait les moyens. À propos des vers de Reine Garde, s’ils n’étaient pas totalement « purs » ou « harmonieux », ils « venaient de son cœur » et « allaient » droit « au [s]ien ». C’était donc là l’essentiel pour le poète lyrique, écrivit-il à un bibliothécaire de Mende, Oudin, en 1850.
La couturière marqua particulièrement Lamartine puisqu’elle lui inspira un roman populaire intitulé Geneviève : histoire d’une servante, en 1850, où Lamartine relate sur soixante-cinq pages l’entrevue avec Reine dans sa préface. Il y insère également les sept premières strophes d’une poésie de Garde, « Vers à mon chardonneret ». C’est peut-être à cause de cette rencontre que le poète entreprit d’écrire une série de récits et de dialogues qui mettent en scène des gens du peuple, et pas seulement parce qu’il avait besoin d’argent à cette époque. Il poursuivit donc avec Le Tailleur de pierres de Saint-Point en 1851, Fio d’Aliza en 1863 et Antoniella en 1867. Lamartine procédait comme George Sand : il voulait éduquer le peuple. On trouve dans ces ouvrages quelques-unes des manifestations des vaincus de 1848 en faveur d’une littérature populaire.
Motivée, Reine Garde publia ensuite des poèmes dans Le Constitutionnel, puis dans Le Conseiller du peuple en 1850. Ses Essais poétiques parurent en recueil en 1847, 1851, 1858. Son roman largement autobiographique, Marie-Rose, publié en 1855, lui permit d’obtenir le prix Montyon décerné par l’Académie française, en 1856. En 1861, elle publia de Nouvelles poésies composées pour beaucoup en français mais quelques-unes en provençal. Le recueil fut préfacé par Charles Nisard.
La poétesse se retira à Nîmes où elle mourut.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article31384, notice GARDE Reine (Reino) par Frédéric-Gaël Theuriau, version mise en ligne le 14 juillet 2016, dernière modification le 14 juillet 2016.

Par Frédéric-Gaël Theuriau

Reine Garde
Reine Garde
© Portrait de Reine Garde (lithographie anonyme, source anonyme, ca. 1840, collection de F.-G. Theuriau)

ŒUVRE : Essais poétiques, Aix, Noyer, 1847. — Essais poétiques, Paris, Garnier frères, 1851. — Marie-Rose, histoire de deux jeunes orphelines, Paris, Le Normand-Garnier frères, 1855. — Essais poétiques, Paris, Le Normant-Garnier frères, 1858. — Nouvelles poésies, Paris, Étienne Giraud, Nîmes, Louis Giraud, 1861. — Hélène ou l’Ange du dévouement, Paris, R. Buffet, Nîmes, Louis Giraud, 1869.

SOURCES : Eugène Baillet, De quelques ouvriers-poètes, Paris, Labbé, 1898. — Alphonse de Lamartine, Correspondance, Paris, Honoré Champion, 2000-2003 et 2007. — Frédéric-Gaël Theuriau, Comprendre la poésie sociale, Paris, Connaissances et Savoirs, 2006.

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