DEROIN Jeanne, Françoise (souvent écrit, à tort, DEROUIN Jeanne)

Par Notice revue et complétée par Michèle Riot-Sarcey

Née le 31 décembre 1805 à Paris, morte le 2 avril 1894 à Londres ; ouvrière lingère puis institutrice, directrice de journaux « féministes » ; animatrice, sous la Deuxième République, d’associations ouvrières qui furent l’ébauche des syndicats.

Jeanne Deroin a consacré sa vie entière à la lutte pour « l’abolition des privilèges », de tous les privilèges. En 1831, elle adressa une profession de foi critique aux saint-simoniens qu’elle mettait en garde contre « les nouveaux pontifes ». Elle fut à la fois théoricienne, philosophe, politique et constatait, amère, que « de grands événements politiques se sont succédés, des révolutions ont bouleversé l’Europe, des chants de gloire et de triomphe ont retenti dans tout l’univers ; on a proclamé la liberté, l’égalité pour tous et la femme est encore l’esclave de l’homme et les prolétaires sont encore sous le joug de la misère et de l’ignorance ». Le droit des femmes à la vie sociale était, pour elle, non seulement une nécessité, mais la seule voie possible vers le socialisme ; sinon les mots sont vains. Refuser à la femme ce droit, écrivait-elle en 1831, est « un crime de lèse-humanité ».
Vers 1832, elle fut attirée par le saint-simonisme et fit la connaissance de Pierre Leroux* et d’Auguste Blanqui*, puis elle étudia le fouriérisme et le cabétisme. En 1832 également, elle épousa un économe de maison de retraite pour vieillards, Desroches, dont elle eut trois enfants. Elle eut l’idée de fonder une école où elle instruirait les enfants des pauvres en même temps que les siens propres. Elle passa avec difficulté les examens universitaires requis : on lui reprochait d’avoir une mauvaise écriture (il faut dire que ce n’est que tardivement qu’elle avait appris à lire et à écrire), mais, plus encore, son mariage purement civil. Grâce à la bienveillance de l’abbé Deguerry*, elle put obtenir son diplôme et ouvrir son école qui fonctionna jusqu’à la révolution de Février.
À cette époque, elle connaissait bien la doctrine saint-simonienne, elle avait parcouru Charles Fourier*, elle avait suivi d’un œil bienveillant les efforts des socialistes sous Louis-Philippe, elle avait lu Étienne Cabet* et discuté Pierre-Joseph Proudhon. Sous son air souffreteux, elle cachait une grande énergie. Elle était panthéiste. Pour elle Dieu était partout et nulle part. De même que tous les fouriéristes, elle considérait le Christ comme un réformateur supérieur aux philosophes de l’antiquité par le caractère essentiellement humanitaire de ses prédications. Pour elle, c’était le père du socialisme. Aussitôt après la révolution de Février, elle entra dans l’action militante et reprit alors son nom de jeune fille, pour être plus libre dans sa propagande.
Avec Désirée Gay*, Pauline Roland*, Eugénie Niboyet*, Adèle Esquiros*, elle fréquenta les clubs et fonda le Club de l’Émancipation des Femmes, dont Eugénie Niboyet assura la présidence. Il tint sa première réunion le 11 mai 1848 et, plus tard, prit le nom de « Société de la voix des femmes ». A partir du 26 mars 1848, elle écrivit dans La Voix des femmes, journal fondé par Eugénie Niboyet, et y réclama la pleine égalité entre les femmes et les hommes. Le 31 mars, elle signa avec Désirée Gay et Eugénie Niboyet une lettre de félicitations à Cabet qui, dans une réunion icarienne, s’était nettement prononcé pour l’émancipation des femmes. Parallèlement, elle luttait pour l’émancipation des travailleurs. Lors des élections du 23 avril 1848 à la Constituante, elle suggéra à George Sand* et à Pauline Roland* de poser leur candidature. L’une et l’autre refusèrent, Pauline Roland en disant que son esprit ne pourrait jamais s’accorder avec la nécessité de faire des lois inutiles. Le 18 juin 1848, La Voix des femmes cessa de paraître. Avec Désirée Gay et Eugénie Niboyet elle publia La Politique des femmes (18 juin 1848-5 août 1848) à laquelle succéda L’Opinion des femmes (28 janvier 1849-10 août 1849), dont la rédaction était composée, outre elle-même, de Hortense Wild*, Désirée Gay, Claire B., Jeanne Marie*, Jean Macé et Eugène Stourm*. Le premier de ces journaux était un hebdomadaire qui ne publiait que des articles de doctrine à l’exclusion de toute information. Jeanne Deroin y développa ses pensées et ses théories féministes. L’autre feuille parut mensuellement. Le 15 octobre elle signait avec Henri Dameth*, L. Tournot* et Jean Macé* une brochure intitulée Solidarité. Société populaire pour la propagation et la réalisation de la science sociale.
En 1848, Proudhon refusait la définition du socialisme donnée par Jeanne Deroin, et à sa suite la majorité des socialistes acceptait « les privilèges masculins » dans le droit au travail, comme dans le droit politique. A la présentation avilissante de la femme, à qui était réservée l’alternative « ménagère ou courtisane », énoncée par le chef des mutuellistes, Jeanne Deroin répondit par une lettre à Proudhon dans le premier numéro de L’Opinion des femmes : « A votre dilemme, Monsieur, j’en opposerais un autre, qui pour moi est un axiome : esclave et prostituée ou libre et chaste, pour la femme il n’y a pas de milieu. La prostitution est le résultat de l’esclavage de la femme, de l’ignorance et de la misère. »
En 1849, la déclaration de principes d’une « Association fraternelle des démocrates socialistes des deux sexes, pour l’affranchissement politique et social des femmes » fut publiée. Annette Lamy*, Joseph Delbrouck*, Jean Macé, Eugène Stourm* et Jeanne Deroin en étaient les cinq signataires. Cette dernière fut candidate à la Législative en 1849. Dans tous les meetings républicains ou conservateurs, elle défendit les droits de la femme en même temps que ceux des travailleurs. Toutefois, en 1849, deux grands problèmes sollicitèrent son activité : celui de l’instruction du peuple et celui de l’organisation de la classe ouvrière.
Le 6 février 1849, elle assistait, chez Pérot, 21, rue Bréda (IIe arr. ancien, maintenant rue Henri Monnier, IXe), à la réunion au cours de laquelle fut fondée l’Association des instituteurs socialistes. Elle devait en être la plus zélée des animatrices avec Gustave Lefrançais*, Pérot*, Pauline Roland* et les époux Bizet*. Outre l’échec de la révolution de 1848, celui de sa campagne électorale contre laquelle Proudhon avait lancé l’anathème, les humiliations infligées par les caricaturistes déchainés contre les femmes « saucialistes », l’interdiction faite aux femmes de débattre en public, les Journées de Juin 1848 l’avaient convaincue de l’inutilité et du danger, pour la classe ouvrière, des mouvements violents dans la rue. Depuis février 1849, elle suivait avec intérêt les efforts de certains ouvriers pour constituer des associations dans le but d’échapper à l’exploitation du patronat. Elle se rendait bien compte que ces associations végétaient faute de pouvoir rassembler les fonds nécessaires à l’acquisition de matériaux et d’instruments de travail. Aussi Jeanne Deroin prit l’initiative de « l’Union des Associations ».
Dans L’Opinion des femmes d’août 1849, elle proposa un projet d’organisation d’une « Association fraternelle et solidaire de toutes les associations ». Il s’agirait de défendre trois principes : le droit à la consommation, le droit au travail, le droit de souveraineté, sur deux bases, la répartition équitable du produit du travail de tous en proportion des besoins de chacun et des nécessités de la profession, l’équilibre entre la production et la consommation, de manière que la production soit réglée suivant les besoins de la consommation. Le 23 août 1849, les délégués de 83 associations ouvrières se réunirent salle Saint-Spire et désignèrent une commission provisoire de cinq membres : Jeanne Deroin, Joseph Delbrouck, Jean-Baptiste Blaizon*, Solon*, Descheneaux*, aux fins de rédaction d’un projet d’acte d’union entre les associations ouvrières représentées. Le 5 octobre 1849, à l’unanimité, les délégués de 104 associations adoptèrent le projet qui leur était présenté : l’« Union des associations de travailleurs » était née (on l’appela parfois « Union des associations fraternelles »). Il s’agissait d’une fédération dirigée par une commission centrale (dont Jeanne Deroin fit partie) comprenant cinq comités : production, consommation, finances, éducation, contentieux. Par un système de bons d’échange, on espérait supprimer le numéraire dans les transactions. Ainsi les associations pensaient-elles avoir trouvé le moyen de se créditer elles-mêmes réciproquement. Dans chacune d’entre elles on devait procéder à un relevé exact de la production et à un relevé exact des besoins, puis l’assemblée générale voterait la proportion à répartir entre les associations et ferait remettre à chacune, par l’intermédiaire de la commission centrale, un certain nombre de bons, au prorata des membres de l’association. Ces bons devaient être remis en proportion équivalente de la production de l’association intéressée, compte tenu néanmoins de ses besoins. Avec ces bons, n’importe quel associé pourrait se procurer dans les autres groupements tout ce qui serait nécessaire à lui, à ses enfants, à ses ascendants. Il y aurait réciprocité naturelle, et tout serait calculé pour empêcher un groupe quelconque d’associés de prendre un avantage sur les autres, soit par un excès de production de sa part soit par un excès de consommation de la part des autres.
En décembre, l’« Union des associations » reçut les encouragements de Louis Blanc*. Un sieur Boutel ira rapporter à la police qu’au cours des assemblées on faisait de la propagande socialiste. De leur côté, les patrons s’inquiétaient des activités de l’« Union ». Celle-ci transféra ses locaux, 37 rue Michel-le-Comte (VIIe arr. ancien, actuel IIIe), ce qui explique qu’on l’appelle parfois l’« Union des travailleurs de la rue Michel-le-Comte ». Les magistrats du parti de l’Ordre considérèrent l’Union des associations de travailleurs, comme un repaire de conspirateurs dangereux pour la sécurité publique. Ils en ordonnèrent la dissolution et, le 29 mai 1850, quatre-vingts policiers envahirent les locaux de la rue Michel-le-Comte. Il y eut de nombreuses arrestations et trente accusés, dont Jeanne Deroin, furent envoyés devant les assises de la Seine. Les juges ne purent s’empêcher d’être émus par la dignité grave, par l’instruction dont témoignèrent les ouvriers qu’ils interrogèrent et qu’ils condamnèrent le 15 novembre 1850. Au cours du procès, Jeanne Deroin n’avoua pas son rôle réel, ses compagnons lui ayant demandé de taire ses responsabilités afin de ne pas laisser voir la place seconde qui était la leur. Elle fut cependant condamnée à six mois de prison, tout comme Pauline Roland.
De sa prison, en février 1851, elle adressa une lettre à l’Assemblée législative, qui discutait un projet tendant à restreindre le droit de pétition pour les hommes et à le supprimer totalement pour les femmes en matière politique. Elle protestait contre la suppression du droit de pétitionner pour les femmes et tirait un bilan critique des révolutions : « Les révolutions ne peuvent produire le bien-être vers lequel aspirent les classes souffrantes, elles servent presque toujours de marchepied à quelques ambitieux pour arriver au pouvoir, et lorsqu’ils y sont parvenus, ils continuent les habitudes du passé. » Elle quitta la prison le 3 juin 1851. Elle ne retrouva pas son mari, devenu fou à la suite de la perte de son emploi, due au fait qu’il lisait des écrits socialistes. Ses enfants avaient été recueillis par des amis fidèles. Son fils avait été mis en pension, sa fille aînée se trouvait en Alsace et la cadette chez la mère de son parrain. Elle habitait alors 202 faubourg Saint-Honoré (Ier arr. ancien, actuel VIIIe) et vécut en donnant des leçons. Elle essaya de fonder des cours de grammaire et d’histoire pour les ouvriers, mais elle en fut empêchée par les tracasseries de la police. Après le coup d’État, elle organisa des secours pour les familles des proscrits. Menacée d’arrestation, elle s’enfuit en Angleterre (août 1852).
Elle n’avait pas renoncé à ses projets d’organisation ouvrière. A sa sortie de prison, elle avait publié, à ce sujet, une Lettre aux associations sur l’organisation du crédit, qu’elle reprendra, sous une forme nouvelle, en 1856, dans sa brochure, Lettre aux Travailleurs.
A Londres, elle donna des leçons. A partir de 1852, elle commença à publier ses Almanachs des femmes. Le premier numéro renfermait des études de Daniel Stern, Victor Considerant*, Jean Macé et Pauline Roland. Dans tous les numéros, Jeanne Deroin défendit les idées qui lui étaient chères : émancipation des femmes, affranchissement des travailleurs. Son mari ne put la rejoindre, quoiqu’il fût guéri de sa folie, et il mourut d’une typhoïde sans l’avoir revue. Elle commença un Essai sur la doctrine de Pythagore qui ne fut pas publié. Elle envisagea aussi d’écrire un Évangile des femmes qui aurait débuté par une interprétation de l’oraison dominicale en accord avec le vrai christianisme et le vrai socialisme. À partir de 1861, elle vécut dans la retraite. Elle ne revint jamais en France. En 1880, les anciens proscrits lui firent obtenir une pension de 600 francs, qui l’aida à soigner son fils hydrocéphale, qu’elle devait perdre en 1887. En 1880, elle reprit quelques notes de L’Opinion des femmes sous le titre « Souvenirs de 1848 ». Elle mourut le 2 avril 1894. L’écrivain socialiste William Morris prononça son éloge sur sa tombe.
Voir Billot, les époux Bizet, Jean-Baptiste Blaizon, Louis Bouyer*, Pierre-Joseph Cachet*, Jean Charignon*, Prosper Chesnel*, Joseph Delbrouck*, Charles Deligny*, Descheneaux*, Désirée Gay*, Augustin Geoffroy*, Jean-Baptiste Girard*, Joseph Guévillier*, Louise Julien, Gustave Lefrançais*, Philippe Léger*, Louis, Ambroise Leroy*, Jean Lionne*, Antoine Moffrand*, Eugénie Niboyet*, Robert Nusbaumer*, Joachim Nicaut*, Louise Nicaut*, Alexandre Niclot.*, Pierre-

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article29854, notice DEROIN Jeanne, Françoise (souvent écrit, à tort, DEROUIN Jeanne) par Notice revue et complétée par Michèle Riot-Sarcey, version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 1er avril 2019.

Par Notice revue et complétée par Michèle Riot-Sarcey

ŒUVRE : Brochures et imprimés de Jeanne Deroin : Profession de foi de « Jenny De Roin », Bibl. Arsenal Fonds Enfantin, publié et annoté par Michèle Riot-Sarcey, De la liberté des femmes, Lettres de dames au Globe, 1831-1832, Paris, côté-femmes éditions, 1992. — Pétition des femmes au peuple, mars 1848. — Cours de droit social pour les femmes, Paris, Du Plan, 1848. — Avec Henri Dameth, L. Tournot et Jean Macé, Solidarité. Société populaire pour la propagation et la réalisation de la science sociale, 1848. —Aux électeurs du département de la Seine, Paris, Paris, imp. Lacour, mai1849, in-folio plano. — Campagne électorale de la citoyenne Jeanne Deroin et pétition des femmes au peuple, Paris, imp. Lacour, mai 1849, 2 p. — Solidarité, Société populaire pour la propagation et la réalisation de la science sociale (brochure collective, s. d.). — Association fraternelle des démocrates socialistes des deux sexes pour l’affranchissement politique et social des femmes, Paris, imp. Lacour, s. d. (1849). — Lettre d’une femme à Mr Athanase Coquerel, Paris, Lacour, juillet 1849, in-folio plano — Procès intenté aux associations ouvrières (brochure collective signée de tous les condamnés du procès de novembre 1850). — ; Du célibat, Paris, les marchands de nouveautés, 1851. — Lettre aux associations sur l’organisation du crédit, Paris, G. Sandré, 1851. — Lettre aux Travailleurs (1856).
Il y a surtout, ses journaux : La Voix des femmes, 26 mars-18 juin 1848 (sous la direction d’Eugénie Niboyet). — La Politique des femmes, 18 juin-5 août 1848. — L’Opinion des femmes, 28 janvier-10 août 1849 (journal dirigé par Jeanne Deroin), — Le Contrôleur général. Journal des améliorations morales et matérielles. Moniteur des Associations ouvrières, n° 1, 18 avril 1850 ; n° 2, mai 1850.
En outre, elle publia trois Almanachs des femmes, 1852, 1853, 1854. (Revue dirigée par Jeanne Deroin à Paris puis à Londres).
Citons encore Adresses au Gouvernement Provisoire , Arch. Nat., Bb 30

SOURCES : Gustave Lefrançais, Souvenirs d’un Révolutionnaire, Bibl. des « Temps nouveaux », n° 27, Bruxelles s. d., préface de L. Descaves, fév. 1902, XII + 604 p., rééd. Paris, SEF/Tête de Feuilles, 1972. — Adrien Ranvier, « Une féministe de 1848 : Jeanne Deroin », Bulletin de la Société d’Histoire de la Révolution de 1848, n° XXIV, XXV, XXVI, (1895). — La Révolution de 1848, t. IV et V, 1908. — Hortense Wild, Jeanne Deroin, Paris, Librairie universelle, s. d — J. Gaumont, Histoire générale de la Coopération en France, Paris, Fédération Nationale des coopératives de consommation, 1924, t. I et II, — G. Duveau, La Vie ouvrière en France sous le Second Empire., Paris, Gallimard, 9e édition, 1946. — Michèle Serrière, « Jeanne Deroin », Femmes et travail, Romorantin, Martinsart, 1981. — Michèle Riot-Sarcey, « Une vie publique privée d’histoire, Jeanne Deroin ou l’oubli de soi », Silence, Émancipation, des femmes entre privé et public, Cahiers du CEDRF, Études féministes, Paris VII, n° 1, 1989. — La Démocratie à l’épreuve des femmes, Trois figures critiques du pouvoir, Désirée Véret, Eugénie Niboyet, Jeanne Deroin, Paris, Albin Michel, 1994. — Note de R. Skoutelsky.

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