COLINS Jean de, [COLINS baron de Ham, Jean, Guillaume, César, Alexandre, Hippolyte de]

Par Jean Maitron. Notice revue et complétée par J. Grandjonc

Né à Bruxelles le 24 décembre 1783, mort à Montrouge (Seine) le 12 novembre 1859. Officier, planteur, vétérinaire et médecin. Tour à tour et ensemble philosophe spiritualiste, franc-maçon, bonapartiste, puis écrivain socialiste. Fondateur du « socialisme rationnel ».

Fils de Jean Guillaume de Colins, chevalier puis baron de Ham (1729-1799), colonel de l’armée autrichienne, Jean de Colins fut élevé par sa mère seule à Bruxelles puis, à la mort de celle-ci, confié en 1791 à un prêtre bénédictin de grande culture, Joseph Henri Debouche, qui compléta son éducation dans les environs de Liège et Verviers jusqu’en 1801. A cette date, et après un bref voyage en Allemagne et en Autriche, il fut reçu franc-maçon à Bruxelles, puis il s’engagea en 1803 dans un régiment de cavalerie de la Grande armée dont il gravit les échelons au cours des campagnes napoléoniennes. Il était lieutenant en 1809 et entreprit l’année suivante des études d’agriculture et de médecine animale à Alfort, où il fut reçu vétérinaire en 1812. Dès 1813, il reprenait du service, était nommé capitaine aux lanciers de la Vieille garde après la bataille de Leipzig et titulaire de la Légion d’honneur. Son grade de chef d’escadron, gagné à Waterloo fin juin 1815, ne lui fut reconnu que sous la monarchie de Juillet, de même que sa naturalisation française, signée cependant par Louis XVIII le 7 mars 1815, mais non publiée en raison de son attitude durant les Cent-Jours.
Dès 1812 il avait entrepris des études de médecine qu’il reprit après sa mise en demi-solde et qu’il terminera à La Havane en 1825. En effet, il avait quitté l’Europe en 1818 pour les États-Unis où il renoua d’anciens contacts avec Joseph Bonaparte et les siens, puis il s’était établi comme planteur (sans doute esclavagiste) et marié à Cuba. C’est là qu’il fit connaissance de Ramon de La Sagra (1798-1871), botaniste, géographe, économiste et réformateur social espagnol qui devait rester en relation avec lui et devenir un de ses premiers disciples. A l’annonce de la révolution de Juillet 1830, il quitta sa famille et ses biens pour rentrer à Paris où il resta jusqu’à sa mort.
Si l’on excepte une mission aventureuse à Vienne en 1831 pour rencontrer le duc de Reichstadt de la part de Joseph Bonaparte et un nouveau voyage à Philadelphie pour en rendre compte à ce dernier d’une part, d’autre part un emprisonnement de neuf à dix mois après les journées de juin pour un article intitulé "Lettre sur les Montagnards et les Girondins" publié dans La Presse du 14 juin 1848 et pour lequel il faillit être déporté en Algérie, Colins vécut dès lors en ermite entre sa première compagne et leur fille Caroline née en 1817 (qu’il reconnut en 1847). Il fréquenta assidûment pendant plus de dix ans les cours les plus divers de sciences, de lettres, de droit, théologie, médecine, ceux de l’École des mines et du Conservatoire des arts et métiers, essayant de se construire une philosophie sociale spiritualiste opposée au sensualisme et au matérialisme français du XVIIIe siècle. "Ayant acquis la conviction que le sort des esclaves cubains était moins malheureux que celui des ouvriers [européens], il se demandait à quelle condition leur affranchissement pourrait être réel. Mais, rejetant l’idée de leur prolétarisation, il était logiquement conduit à réfléchir au problème de l’affranchissement du travail en général" (Ivo Rens). Un premier essai, en deux forts volumes sans nom d’auteur, parut en 1835 sous le titre Du pacte social et de la liberté considérée comme complément moral de l’homme. L’ouvrage consomma sa rupture avec le camp bonapartiste, en raison de l’importance accordée par Colins à la question sociale et de son opposition au suffrage universel dans la société telle qu’elle était alors.
Puis il faut attendre 1849 pour voir paraître sous son nom les deux brochures Socialisme rationnel ou Association universelle des amis de l’humanité, du droit dominant la force, de la paix, du bien-être général pour l’abolition du prolétariat et des révolutions et Le Socialisme ou Organisation sociale rationnelle, suivies de Qu’est-ce que la science sociale ? (4 vol., Paris, 1853/54), L’Économie politique, source des révolutions et des utopies prétendues socialistes (3 vol., Paris, 1856/57), ouvrage utilisé par Marx dans ses écrits préparatoires et dans le premier livre du Capital. Trois autres tomes de ce même ouvrage parurent bien après la mort de Colins, l’un à Paris (1882), les deux autres à Bruxelles (1891/92). En 1857 suivirent encore, à Paris, outre une brochure, Qu’est-ce que la liberté de conscience ?, les ouvrages Société nouvelle, sa nécessité (2 vol.), De la souveraineté (2 vol.) et Science sociale (5 vol.), complétée de 10 volumes (Bruxelles, 1892-1896) et du contenu de quatre autres disséminé entre 1875 et 1914 dans les revues de ses disciples, Philosophie de l’avenir. Revue du socialisme rationnel et Société nouvelle. Colins publia encore peu de temps avant sa mort une brochure adressée A M. J.P. [sic] Proudhon sur son dernier ouvrage intitulé "De la Justice dans la Révolution et dans l’Église" (Paris, 1858), amorce de trois volumes posthumes, De la justice dans la science, hors l’Église et hors la Révolution (Paris, 1860-1861), dans lesquels il réfute entre autres les propositions de Proudhon (sa principale cible avec Jean-Baptiste Say) sur l’infériorité physique, intellectuelle et morale des femmes. Depuis 1855 environ, c’est au soutien financier du Suisse Adolphe Hugentobler (né en 1810), propriétaire d’une entreprise textile dans le canton de Neuchâtel, que Colins dut de pouvoir publier ses ouvrages.
Cet ensemble d’une quarantaine de volumes, dont 18 parus du vivant de l’auteur, ressemble plus à un immense chantier ou à un pot-pourri de citations et de commentaires qu’à une œuvre achevée — caractéristique à cet égard est l’usage que fit Marx de L’Économie politique comme recueil de citations d’économistes et de réflexions à propos de l’esclavage. On peut négliger les présupposés métaphysiques de l’œuvre qui sont d’une faiblesse théorique insigne, d’autant que Colins, qui fonde d’abord le droit et la morale sur l’existence d’un dieu personnel, finit par faire reposer le "socialisme rationnel" sur une religion athée, c’est-à-dire une morale utilitaire. Les contradictions sont constantes chez lui : spiritualiste, il donne la priorité aux problèmes socio-économiques et fiscaux ; individualiste, il prône l’appropriation des terres par l’État, "l’entrée du sol à la propriété collective" (L’Économie politique, vol. 3, p. 190) ; internationaliste, il est partisan d’un système dictatorial personnel (nécessairement national) et il se prononce contre le suffrage universel qu’il accuse de matérialisme, etc. La propriété, indispensable à ses yeux, constitue la richesse matérielle qui dépend de trois facteurs, matière, outils, argent. Or toute matière et tout outil viennent du sol qui n’est pas produit par l’homme. Ceux qui le possèdent en propre (injustement) imposent leur loi et exploitent le travail des non-propriétaires. Quant à l’impôt nécessaire au fonctionnement de l’État, il doit être constitué des revenus de la propriété foncière et ne doit pas peser sur le travail. C’est sur ce point que Marx, dans une lettre de juin 1881 à F. A. Sorge, critique Colins et ses partisans qui "laissent subsister le travail salarié, et donc l’exploitation capitaliste, en voulant croire ou faire croire aux autres qu’en transformant la rente foncière en impôt d’État les conditions intolérables de la production capitaliste disparaîtront d’elles-mêmes."
Outre R. de La Sagra (qui s’éloigna de lui au début des années cinquante) et Hugentobler, ses principaux disciples furent les Belges Louis De Potter et son fils Agathon qui, avec un certain nombre de Français — dont Pierre Vinçard* —, publièrent après sa mort une large partie de l’œuvre de Colins. Son influence dépassa d’ailleurs le cercle restreint de ses disciples, dans la mesure où il fut tenu par certains dirigeants socialistes comme par leurs adversaires pour le précurseur, voire le théoricien du collectivisme et de la socialisation des terres. Le socialiste belge César De Paepe, qui joua un rôle important dans l’adoption des thèses collectivistes (contre les mutualistes) au sein de l’AIT, revendiquait l’influence de Colins. Benoît Malon*, Eugène Fournière*, Émile Vandervelde* le considérèrent comme le fondateur du collectivisme — ce qu’il ne fut pas assurément —, allant parfois jusqu’à lui attribuer la paternité du terme — qui revient à Constantin Pecqueur* (1839).

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article28918, notice COLINS Jean de, [COLINS baron de Ham, Jean, Guillaume, César, Alexandre, Hippolyte de] par Jean Maitron. Notice revue et complétée par J. Grandjonc, version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 6 juin 2014.

Par Jean Maitron. Notice revue et complétée par J. Grandjonc

SOURCES : Bulletin des lois, Paris, 1831 (n° 87, série 9, p. 21). — Marx-Engels-Gesamtausgabe, 2e section, vol. 3 et 5 à 10. — Ivo Rens, Introduction au socialisme rationnel de Colins, La Baconnière, Neuchâtel, 1968 (avec indication des fonds d’archives utilisés). — Jacques Grandjonc, Communisme/ Kommunismus/ Communism. Origine et développement international de la terminologie communautaire prémarxiste des utopistes aux néo-babouvistes, Trier, Karl Marx Haus, 1989, p. 117-118. — Note de R. Lemarquis.

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