DECOUDUN Raymond

Par Jean-Pierre Bonnet et Georges Ribeill

Né le 3 juin 1920 à Thuit-Hébert (Eure) ; ingénieur des Arts et Métiers ; secrétaire général (1948-1955) puis président (1955-1977) de la Fédération des cadres.

Ingénieur diplômé des Arts et Métiers (École de Lille, promotion 1939), Raymond Decoudun débuta à la SNCF en 1942 aux ateliers des machines de La Chapelle et y exerçait toujours à la fin de la guerre en qualité de chef d’atelier. Sous l’influence vraisemblable de son chef Ducellier du Bureau des méthodes, gadz’arts comme lui issu de la même école de Lille (promotion 1924) et l’un des responsables de l’Union nationale des cadres, il s’engagea dans le syndicalisme le jour même de son entrée aux ateliers.
Raymond Decoudun accéda rapidement à des responsabilités de premier plan. Au congrès de juin 1947, à peine âgé de vingt-sept ans, il devint secrétaire fédéral au côté de Roland Bouygues. Devenu permanent, il continua parallèlement à siéger pendant de nombreuses années à l’Union Nord en tant que secrétaire-archiviste. À la suite des grèves de novembre-décembre 1947, le congrès extraordinaire qui décida en janvier 1948 le départ de la CGT et le retour à l’autonomie des cadres, l’élit secrétaire général de la nouvelle Fédération autonome des cadres (FAC), les cadres scissionnistes ne souhaitant pas rallier les fondateurs de FO qu’ils considéraient comme trop marqués politiquement, c’est-à-dire socialistes. Raymond Decoudun bénéficia d’un conflit de personnes entre Leroux et Ducellier pour être propulsé par ce dernier comme secrétaire général de l’UNC que présidait alors Jean Redon. Durant les sept années où il occupa la fonction de secrétaire général, Raymond Decoudun donna la mesure de ses qualités d’organisateur, apparaissant comme le défenseur convaincu mais prudent d’une politique d’ouverture aux autres organisations, concrétisée dans le Comité d’entente interfédéral créé à l’initiative de la Fédération en mai 1949 (ralliant CGT, CFTC, SPID, FAC, puis FO en décembre suivant). Le 8 mars 1952, il fut chargé de mission au cabinet du ministre radical-socialiste des Travaux publics André Morice, s’occupant de questions de RATP, et fut reconduit dans ces fonctions le 9 janvier 1953.
Arrivé à l’âge de la retraite lors du congrès de juin 1955, Jean Redon avait fait connaître le choix de Roland Bouygues, vice-président de la Fédération, pour lui succéder à la présidence. À la dernière minute, Raymond Decoudun déposa sa candidature et — contre toute attente — fut élu président à la courte majorité d’une voix. Il remplaça dès lors Redon au conseil d’administration de la SNCF, y siégeant jusqu’au 1er septembre 1979.
Durant sa présidence-record de vingt-deux années, Raymond Decoudun incarna une certaine continuité dans la stratégie de sa Fédération, alors que trois secrétaires généraux se succédèrent, placés sous son autorité : Georges Thévenet (1955-1969), Yves Le Roux (1969-1972) et Loys Tercinier (1972-1977). En premier lieu, il s’attacha à défendre une grille de salaires favorable aux cadres, c’est-à-dire moins tassée que celle qui avait résulté des coups de pouce apportés régulièrement aux bas salaires. « Pendant vingt ans, toute la position de la FAC a consisté à obtenir ce qu’avait obtenu Marcel Paul à EDF, c’est-à-dire un large éventail, et donc à réclamer cette assimilation de l’encadrement SNCF/EDF », résumait-il dans sa retraite.
En second lieu il sut conduire — dans le respect de l’autonomie de l’organisation à laquelle il était attaché — une politique d’ouverture qui répondait aux aspirations unitaires des militants. En octobre 1957, il engagea, aux côtés de huit autres organisations syndicales, la signature de la Fédération en faveur de la déclaration « Pour un Mouvement syndical uni et démocratique » (PUMSUD). Il présida le 17 janvier 1958 la conférence de presse destinée à faire connaître les objectifs et le cadre de cette démarche, que l’absence des grandes confédérations devait condamner à rester marginale. Par la suite il ébaucha encore avec André Bergeron le scénario d’une adhésion directe de sa fédération avec la confédération FO, mais ne franchit pas le pas, conscient qu’il ne serait pas suivi par ses troupes, réticentes à toute politisation. Alors que pour lui, le devenir du chemin de fer « étant dans les mains du politique », cela impliquait des prises de position politiques chez les syndicalistes.
En troisième lieu, Raymond Decoudun resta toujours fidèle au « syndicalisme constructif » tel que l’avait défini la Fédération des cadres depuis les années trente, « de façon à dépasser le stade toujours nécessaire, mais insuffisant des critiques négatives pour aboutir à des propositions précises, cohérentes, solides, destinées à faire face aux problèmes qui se posent » (Les Cadres des chemins de fer, juin 1969). À ce titre, il plaidait pour une politique des transports conjuguant coordination intermodale et service public, dont une brochure éditée en février 1953 par la Fédération, Contribution à l’étude de l’organisation des transports. Une solution constructive, précisait les modalités originales : création d’un Office national des transports publics, autonome et coiffant tous les modes de transports (voyageurs et marchandises pour compte d’autrui).
À l’heure de la construction européenne, la participation à une politique des transports nécessitait la présence dans les structures internationales. Raymond Decoudun sollicita et obtint en juillet 1959 l’admission de son organisation à la Fédération internationale des ouvriers des transports (ITF).
Démarche plus originale, Raymond Decoudun approfondit durant toute la période la question des rapports entre syndicalisme et socialisme. Alors qu’il reconnaissait son organisation comme se situant au centre-gauche, il était attaché à son autonomie. Dès octobre 1959, il écrivait qu’« être de pensée socialiste n’implique nullement l’appartenance à un ’parti’quel qu’il soit et nous paraît satisfaire à la vocation même de ceux qui [...] œuvrent à l’émancipation des travailleurs. » Ce n’est qu’en 1969 qu’il adhéra au Parti socialiste, considérant que le devenir des transports relevait du politique. Tirant les leçons de mai 1968, il lui apparaissait que pour pouvoir se faire entendre de certains milieux, il fallait être engagé dans un parti politique. Dans un article paru en mai 1972 à la veille du congrès fédéral, il précisa les contours d’une « société à caractère socialiste », société au service de laquelle « un authentique contrôle démocratique se substituera à la notion de profit particulier ». Ce point de vue, adopté au congrès, fut confirmé à celui d’octobre 1974, en dépit des critiques d’une minorité de syndiqués.
Raymond Decoudun, ce fut aussi un « style ». Doté d’une forte personnalité et de compétences étendues, il se comporta comme « le patron » qui exerçait partout son contrôle avec autorité et fixait avec précision le cadre des discussions et décisions. À la veille du congrès de 1972, il invitait les délégués « à ne pas céder à la facilité ou à la démagogie sur des questions mineures, circonstancielles, ou n’ayant pas fait l’objet d’études sérieuses » (Les cadres des chemins de fer, mai 1972). Probablement conscient des critiques émises, il précisait à la veille du congrès d’octobre 1974 que les rapports introductifs « n’ont pas été préparés pour ’conditionner’mais bien pour susciter à la base des réflexions ».
Parvenu à l’âge de la retraite avec le grade d’ingénieur principal hors classe, Raymond Decoudun quitta la présidence au congrès de novembre 1977. Retiré à Montmorency, il restera un adhérent fidèle de la fédération, mais n’exerça plus aucune responsabilité à quelque niveau que ce soit.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article2886, notice DECOUDUN Raymond par Jean-Pierre Bonnet et Georges Ribeill, version mise en ligne le 30 juin 2008, dernière modification le 14 janvier 2012.

Par Jean-Pierre Bonnet et Georges Ribeill

SOURCES : Les cadres des chemins de fer, puis Maîtrise et cadres du rail. — Livre d’or des Cadres des chemins de fer, 1963 (portrait, p. 13). — Annuaire des cabinets ministériels, OFED, n° 16, janvier 1953, p. 146-147. — Esquisse d’une histoire de la Fédération des cadres par Jacques Mallet, président de la FMC de 1983 à 1997 (inédit). — Interview par Georges Ribeill, 25 octobre 1988. — Renseignements communiqués par Raymond Decoudun.

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