Né le 1er octobre 1811 à Chauny (Aisne), mort le 1er août 1890 ; journaliste, parfois sous le pseudonyme d’Émile Pagès ; membre de sociétés républicaines et secrètes.

Louis Bergeron et Philippe Benoist à l’époque du procès de 1833.
Cliché fourni par Jean-Michel Miel
Société des droits de l’Homme, Procès du coup de pistolet, Paris, Lagarde Jeune, 1833
Louis Bergeron est le fils de Louis François Bergeron, praticien, et de Louise Geneviève Delescluze, marchande lingère. Les Delescluze sont une vieille famille de notables chaunois, qui a donné plusieurs chirurgiens à la cité. De par son grand-père maternel, Louis Bergeron est le cousin germain de Charles Delescluze, un des futurs chefs de la Commune de Paris.
Le père de Louis Bergeron mourut en octobre 1819. A huit ans, son fils devenait l’aîné de cinq orphelins. Sa mère avait du mal à joindre les deux bouts, la famille vivait chichement. En 1823, le conseil municipal de Chauny accorda à Louis une bourse scolaire pour une durée de huit années, afin qu’il puisse aller faire ses études à Paris. Il fut d’abord inscrit à l’institution de Reusse, rue de Vaugirard, puis admis au collège royal Saint-Louis.
Très tôt, Bergeron afficha des convictions républicaines. Lors des journées de juillet 1830, il se joignit aux insurgés qui envahissaient le palais des Tuileries. Puis il adhéra à la Société des droits de l’Homme, dont il fut promu rapidement chef de section. En même temps, il termina ses études et devint répétiteur à l’institution de Reusse.
En juin 1832, il fit partie des insurgés du cloître Saint-Merri et parvint à fuir la zone des combats. Quelques mois plus tard, le 19 novembre 1832, se déroulait la solennelle ouverture des Chambres. Le cortège de Louis-Philippe passait sur le pont Royal lorsqu’un coup de pistolet fut tiré en direction du roi sans atteindre sa cible. Bergeron fut bientôt arrêté et accusé d’avoir commis cet attentat, avec la complicité d’un de ses amis, Philippe Benoist, médecin à Chauny. Le procès s’ouvrit le 11 mars 1833. Faute de preuves, les deux jeunes hommes furent acquittés. Durant les débats, Bergeron prononça un discours qui fit sensation : « Je le dis hautement, je suis républicain ; j’ai la conviction que la monarchie est impuissante à faire le bonheur du peuple… ». Armand Carrel, qui avait assisté au procès, fut séduit par l’aplomb du jeune Bergeron et l’embaucha dans son journal, le National.
Le 28 juillet 1835, la machine infernale de Fieschi explosait au passage du cortège royal, boulevard du Temple. L’attentat faisait dix-neuf morts et de nombreux blessés, tandis que le roi en sortait miraculeusement indemne. Pendant un temps, Bergeron fut soupçonné d’avoir fourni un passeport à Théodore Pépin, un complice de Fieschi qui avait pris la fuite avant d’être rattrapé. Bergeron bénéficia finalement d’un non-lieu. Dans un ouvrage posthume, Maxime du Camp raconte que le parti républicain avait été informé de l’attentat de Fieschi. Sept hommes, membres de la Société des droits de l’Homme, s’étaient réunis tout près du boulevard du Temple. Dès la confirmation de la mort du roi, ils étaient prêts à surgir pour proclamer la République. Ce fut peine perdue. Parmi ces sept hommes, Maxime Du Camp cite Godefroy Cavaignac et Louis Bergeron.
Durant les années qui suivirent, Bergeron, qui adopta en même temps le pseudonyme d’Émile Pagès, fut journaliste au Siècle et au Charivari. Il écrivit quelques vaudevilles qui furent joués sur les Boulevards, et un ouvrage, Fables Démocratiques, un pastiche des fables de La Fontaine, qui tournait en dérision la société civile, les animaux étant remplacés par le roi ou les personnages influents du régime.
Le 15 octobre 1840, un nouvel attentat était perpétré, sans succès, contre Louis-Philippe. Dans son journal, la Presse, Émile de Girardin fustigea une certaine presse dont les attaques quotidiennes contre le roi finissaient par susciter quelques vocations régicides. Et Girardin d’ajouter : « Comment n’en serait-il pas ainsi… lorsqu’on voit, par exemple, le Siècle… compter Bergeron au nombre de ses rédacteurs ! ». Bergeron avait été acquitté en 1833, Girardin flirtait avec la diffamation. Le premier envoya ses témoins au second, qui refusait toute idée de duel depuis qu’il avait tué Armand Carrel au cours d’une semblable rencontre. Alors, le 1er novembre, à l’Opéra de Paris, au beau milieu d’un concert donné par Hector Berlioz, Bergeron alla gifler Girardin dans sa loge. Avant même que le journaliste n’ait porté plainte, le ministère public ordonna des poursuites contre Bergeron, avec qui il avait un compte à régler depuis l’affaire du coup de pistolet.
Louis Bergeron fut condamné à trois ans de prison et écroué à la prison de Sainte-Pélagie. Libéré le 6 janvier 1844, il se fit plus discret et trouva un emploi de courtier dans une compagnie d’assurances. Mais il continuait à fréquenter activement les milieux républicains. En février 1848, la Révolution chassait Louis-Philippe, et la République était proclamée. Bergeron fut nommé commissaire général des départements de l’Aisne et de la Somme, alors que son cousin Charles Delescluze occupait le même poste pour les départements voisins du Nord et du Pas-de-Calais. Dans les derniers jours du mois de mars, Bergeron s’installa à Amiens, où la Révolution n’avait guère conquis les esprits. Au cours des semaines suivantes allaient se produire quelques troubles. Le 29 mars, probablement à l’initiative de Bergeron, deux cent cheminots de Paris, pistolets et poignards à la ceinture, débarquèrent à Amiens afin d’y planter un arbre de la liberté. Puis, le 17 avril, c’était une foule amiénoise en colère qui envahissait l’hôtel de préfecture, où résidait Bergeron, pour demander la destitution de Leclanché, commissaire du département de la Somme, qui s’était distingué par ses excès.
En avril 1848, Bergeron fut chargé de préparer les élections à l’Assemblée constituante dans les deux départements qu’il administrait. Dans l’Aisne, il se vit tout spécialement confier la mission d’empêcher l’élection d’Odilon Barrot, député de Chauny depuis 1834, l’un des chefs de l’opposition parlementaire à Louis-Philippe, devenu pour quelques heures le dernier chef du gouvernement de la monarchie, celui de la dernière chance, lors des journées de février. Bergeron fut placé en tête des listes républicaines proposées aux électeurs de l’Aisne pour s’opposer à Odilon Barrot et aux républicains de la veille. Mais finalement, Barrot triompha et Bergeron fut battu à plate couture. Comme dans de nombreuses régions rurales, les électeurs du département de l’Aisne avaient préféré se tourner vers de paisibles notables plus ou moins convertis à la République.
Bergeron s’éloigna peu à peu de la politique, et se consacra aux assurances sur la vie. Lors du coup d’État du 2 décembre, même s’il ne semblait pas menacé, il choisit de quitter le pays et s’installa à Madrid. Avec Hyppolite Charlon, il y fonda une compagnie d’assurances, le Phénix espagnol. Il écrivit également un ouvrage de vulgarisation, Qu’est-ce que l’assurance sur la vie ?, qui fut traduit dans de très nombreuses langues.
Revenu en France, Bergeron était devenu « scandaleusement embourgeoisé », selon les propos de son ami d’enfance, le docteur Jean-Louis Lambert, le père de Juliette Adam. Peu avant 1870, Bergeron fréquentait les salles de rédaction du Réveil, le nouveau journal de son cousin Charles Delescluze. Mais c’était surtout pour y évoquer ses souvenirs de jeunesse et la mémoire d’Armand Carrel. En 1871, il assistait en spectateur à la Commune de Paris. Puis, il s’installa à Croissy-sur-Seine, où il mourut le 1er août 1890.
Louis Bergeron était-il l’homme qui avait tiré sur le roi en novembre 1832 ? Dans son livre posthume de souvenirs, Maxime du Camp l’affirme et fournit un témoignage accablant contre le jeune répétiteur de l’institution de Reusse.

SOURCES : Arch. Dép. Paris (Seine), Registres d’écrou DY8/7-663 (1832) ; DY8/22-3528 (1840). — Cour des Pairs. Procès politiques, 1835-1848, Inventaire dressé par J. Charon-Bordas, Paris, Archives Nationales, 1984. (CC 674 d3, n° 5 ; CC 696). — Louis Blanc, Histoire de Dix ans, Paris, 1877. — Jean-François Rittiez, Histoire du Règne de Louis-Philippe, Paris, Lecou, 1855. — Alain Faure, Conflits politiques et sociaux au début de la monarchie de Juillet, 1830-1834, Mémoire de Maîtrise, Paris X 1974, p. 146. — K. H. Bergmann, Blanqui, ein Rebell im 19. Jahrhundert, Frankfurt/Main, New York, Camus Verlag, 1986. — Ph. Matthey, Les membres des sociétés secrètes républicaines parisiennes sous la monarchie de Juillet, mémoire de maîtrise sous la direction de Philippe Vigier, Paris X, 1986. — L.-A. Blanqui, œuvres I. Des origines à la Révolution de 1848, textes présentés par D. Le Nuz, Nancy, Presses Universitaires, 1993. — : Jean-Michel Miel, Louis Bergeron, un régicide sous Louis-Philippe, in Mémoires de la Fédération des Sociétés d’Histoire et d’Archéologie de l’Aisne, Tome LVIII, 2013, P. 243-270. — Notice DBMOF par Jean Risacher.

Jean-Michel Miel

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