BENOÎT Joseph

Par Tatiana Fauconnet

Né le 15 septembre 1812 à Saint-Martin-de-Bavel (Ain), mort le 2 mars 1880 à Lyon ; ouvrier en soierie, puis chef d’atelier, communiste babouviste ; publiciste socialiste à partir de 1845 dans La Fraternité, La Tribune lyonnaise, L’Écho de la Fabrique, rédacteur du journal Le Tribun du peuple (1848) ; clubiste à la Société des Droits de l’Homme, à la Société des Fleurs, à la Société des Familles (rebaptisée Société des Égaux) puis au Club Central ; représentant du Rhône à la Constituante de 1848, et à la Législative de 1849, républicain socialiste, député de La Montagne ; exilé en 1851 ; conseiller municipal de Lyon en 1870.

Issu d’une modeste famille paysanne implantée dans la commune de Saint-Martin-de-Bavel (Ain), Joseph Benoît reçut comme les autres enfants de sa condition sociale un abrégé d’instruction qui se résumait à l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Son père, soucieux de compléter son instruction et désireux de lui offrir une instruction libérale, décida de le placer à Genève chez un ami, Louis Duglas (1757-1828), qu’il avait rencontré lors de relations d’affaires. Duglas, ancien révolutionnaire et proscrit, fréquentait une société secrète influencée par la pensée mystique du Suédois Swedenborg. Ayant connu Buonarroti à Genève, Duglas songeait alors à l’établissement de l’égalité sociale par l’instauration de la communauté des biens. Le jeune Benoît se passionna pour les récits des événements préparatoires à la révolution de 1789 contés par son tuteur et fut sensible à l’apprentissage des doctrines rousseauistes. En 1823, il fut envoyé à Lyon dans une institution catholique pour y poursuivre son instruction. Après deux années passées dans cette institution, il rejoignit le collège secondaire ecclésiastique de Belley (Ain) où refusant de faire sa première communion en 1826, il rompit définitivement avec le catholicisme.

Poussé par la précarité de sa famille, il décida de partir à Lyon durant l’hiver 1829 afin d’y trouver un travail. Grâce à un apprentissage dans le commerce de la draperie réalisé deux années auparavant, il parvint à se trouver une place dans une fabrique de tulle bobin chez Bertrand Puyroche, qui devint maire de la Croix-Rousse le 4 mai 1832. Bertrand Puyroche offrit à Benoît un emploi d’expéditionnaire entre 1832 et 1834, avec une rémunération très avantageuse, qui permit au jeune canut d’installer rapidement son atelier et d’employer des compagnons. Comme un grand nombre d’ouvriers après la révolution de 1830, Joseph Benoît connut la misère causée par la suspension forcée du travail et par la diminution des salaires qui touchaient les ouvriers de la fabrique lyonnaise. Suite à la révolution, il fut privé de travail pendant huit mois, souffrit de la disette et fut plongé dans une extrême précarité.

Selon Benoît, la diminution des prix des façons ou les débats sur l’instauration d’un tarif arrangeaient la bourgeoisie libérale qui cherchait à tirer profit des événements et qui voulait réduire le peuple « au rôle passif de machine et l’utiliser pour ses intérêts, ses besoins, ses plaisirs. » Témoin et observateur attentif de l’insurrection de 1831 à Lyon, Joseph Benoît comprit l’urgente nécessité de renforcer le parti républicain et de renverser le gouvernement monarchique.

Convaincu par l’idée républicaine, Joseph Benoît décida en 1833 de rejoindre la Société des droits de l’Homme, une société républicaine qui invitait ses membres à prêter serment sur la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Fidèle à ses enseignements reçus à Genève, il se fit remarquer dans sa section pour sa critique à l’égard du droit de propriété qu’il concevait comme la cause de l’inégalité sociale et comme le frein au développement de la fraternité dans la société. La radicalité de son positionnement lui valut d’être violemment calomnié, ce qui le poussa à se retirer de cette société. Sa volonté d’améliorer le sort de la classe laborieuse se traduisit par l’organisation, en 1834, d’un comité de secours afin d’aider les détenus républicains et leurs familles à la suite de la deuxième vague d’insurrections lyonnaises. La même année, il découvrit les écrits de Buonarroti et relégué dans un atelier de velours à Caluire, il décida avec deux compagnons tisseurs Maurin et Perret, républicains également, d’organiser une propagande babouviste et de sensibiliser les travailleurs sur les possibilités d’amélioration de leurs conditions sociales. Se jugeant trop éloigné de l’émulation de la fabrique lyonnaise, Joseph Benoît choisit de revenir à Lyon afin d’y développer sa propagande communiste qui devait vanter l’établissement de la communauté des biens en même temps que l’établissement de la République.

Afin d’offrir un cadre à la propagande et faire adopter ses idées par les masses, Joseph Benoît comprit la nécessité de structurer son action. À la fin de l’année 1836, il décida de créer la Société des fleurs avec Jean-Baptiste Grinand, Grangy, Chaley et Perret. Cette société de propagande qui s’était installée au lieu dit Le Vernay diffusait par le biais de brochures manuscrites les idées de Louis Blanc et de Pierre Leroux et contribuait à implanter les idées babouvistes dans les ateliers lyonnais. À la condamnation de cette société en 1838, Joseph Benoît décida avec Doncieux, Antoine Blanc, Perret et Jean-Baptiste Grinand de créer la Société des familles à Lyon, réplique du club parisien fondé par Blanqui en 1836 (Edant, Félix Blanc, Antoine Blanc et Greppo rejoignirent la société peu de temps après).

Très rapidement, la société fut rebaptisée Société des égaux. La visite de Barbès en avril 1839 provoqua une division dans le comité directeur de la société : Alors que Benoît était partisan avec Perret et Grinand de suivre une œuvre de propagande, Doncieux, fortement influencé par ses relations socialistes parisiennes, était favorable au développement du militantisme dans le club. Doncieux, alors accusé de tendance Bonapartiste fut écarté de la société et cela permit à Benoît, Perret et Grinand de développer l’activité propagandiste du club. De 1840 à 1843, la société organisait alors des discussions, lectures et réunions publiques. Benoît, qui avait laissé la place d’orateur de la société à Grinand, fut chargé de la rédaction des écrits propagandistes ainsi que de leur diffusion dans les ateliers. En 1843, malgré divers compromis entre les personnalités qui composaient la société, des tiraillements internes précipitèrent la dissolution de la société.

Le 18 avril 1843, naquit son fils Émile, fruit de son union avec Jeanne-Marie Bailly, fille-mère, le 10 mars 1838. Benoît prit alors la décision de se retirer un temps de la vie politique afin de se consacrer à sa famille.

À partir de 1845, Benoît s’essaya au journalisme politique et rédigeait des articles dans La Fraternité, La Tribune lyonnaise et L’Écho de la Fabrique. Ses thèmes de prédilection furent les questions d’économie sociale et l’explication des mutations du système économique. Les allures pédagogues de sa pratique journalistique révélaient sa volonté d’instruire les masses et d’éduquer les consciences et indiquaient qu’il concevait la révolution, non seulement comme politique mais surtout comme sociale.

Connu et apprécié dans les ateliers canusiens, Joseph Benoît fut nommé membre du comité révolutionnaire dès le premier jour de la révolution à Lyon, le 25 février 1848. Le lendemain de la révolution, il rejoignit la commission Subsistances du comité révolutionnaire aux côtés de Edant, Sézanne, Blanc, Grinand, G. Gery, E. Laforest, Agroz et Auguste Morlon. Le 28 février 1848, Benoît fut nommé officiellement membre de la commission centrale de l’Hôtel de ville. Le 6 mars suivant, nommé par Arago vice-président de la Commission des travailleurs, il fut chargé de « rechercher et de discuter les moyens les plus propres à organiser le travail ». Il joua un rôle important au sein de cette commission et s’y fit remarquer en proposant le 10 mars 1848 la mise en culture d’hectares improductifs au profit d’une association de travailleurs, la nationalisation des biens dits de la couronne ainsi que de toutes les terres inoccupées, la progressivité de l’impôt, l’égalité et la gratuité de l’éducation.

Sa nomination à des postes de responsabilité fut le fruit de son engagement politique, il était depuis le 26 février membre du Club central démocratique dont l’objectif était d’ « écarter la patrie des dangers ». Son activité de clubiste lui offrit l’opportunité de participer au comité de rédaction du Tribun du Peuple, devenu l’organe officiel de presse le 9 mars 1848, aux côtés de Château, Vallier, G. Charavay, Battier, Larandon, Guillermain. À l’intérieur du Club central démocratique, il fut le premier à élaborer et à proposer un programme politique à tendance communiste pour les élections à l’Assemblée Constituante. Le 10 mars, il proposa un programme politique, élaboré avec Grinand, Guillermain, G. Charavay et Gros, qui fut adopté à l’unanimité et proposé à l’adoption de tous les clubs du département. Ce programme, composé de vingt-deux réformes comprenait la proscription de la propriété privée qui était vue comme l’instrument de consolidation des dominations et comme la source des maux de la société. L’intérêt de Benoît pour les questions éducatives se révélait déjà, à travers la vingt-deuxième proposition : « Éducation gratuite et obligatoire pour tous les enfants indistinctement qui seront nourris, logés et vêtus aux frais de l’état ». De la même façon, son attrait pour les questions d’organisation administrative, de mode de désignation ou de scrutin et de justice sociale s’illustrait dans les propositions treize à seize : « Application du jury à tous les tribunaux », « Renouvellement de toutes les administrations publiques et application du principe d’égalité pour le traitement des fonctionnaires », « Application du principe électif à toutes les fonctions sociales », « Responsabilité réelle de tous les fonctionnaires publics ».

La candidature de Joseph Benoît au Club central en vue de l’élection à la Constituante fut un coup de force et une véritable réussite. Il fut porté premier sur la liste du Club central démocratique, devant Raspail, Doutre, Pelletier, Greppo, Laforest, Félix Blanc, Eustache, Lortet, Faure, Proudhon, Fond, Vindry, Vailler. L’adhésion de l’électorat à sa personnalité était due à son caractère conciliant, à sa volonté sincère d’établir la République sociale et démocratique. La presse républicaine qui a pu critiquer son communisme lui reconnaissait de nombreuses qualités humaines comme la probité, la moralité et le patriotisme. Benoît cherchait plus à instaurer une république juste et égalitaire qu’à imposer ses idées babouvistes. La petite presse lyonnaise appela alors à voter pour la candidature de Benoît au nom de « La liberté pour tous, et vive la République ! ». Le 28 avril 1848, il fut élu dans le département du Rhône, sous l’étiquette « communiste babouviste », en neuvième position sur quatorze par 63 981 voix, derrière Auberthier, Doutre, Gourd, A.Lacroix, Laforest, Lortet, Paullian, Roger de Rochechouart.

Les prises de position politiques de Benoît, ses discours et ses votes firent de lui un véritable représentant des intérêts ouvriers. Il fut l’un des quatre représentants du peuple qui refusèrent de voter des félicitations au gouvernement provisoire, il vota pour le droit au travail, contre l’instauration de l’état de siège au moment des Journées de Juin, contre l’ordre du jour de félicitations au général Cavaignac, contre les poursuites envers Louis Blanc et Caussidière, pour l’amnistie générale, contre l’interdiction des clubs, contre le rétablissement du cautionnement pour la presse, contre l’ensemble de la Constitution, pour l’abolition du remplacement militaire, pour la suppression complète de l’impôt sur le sel. Avec son discours du 30 mai 1848 relatif à la question du travail et des ateliers nationaux, Joseph Benoît se distingua des autres républicains socialistes en prônant une voie nouvelle de transformation industrielle et agricole : « Pour un pays comme la France, il existe plusieurs causes de ruine ; mais il n’en existe qu’une seule de richesse et de prospérité, c’est l’agriculture. » Pour Benoît la France était une nation paysanne, idée que l’on retrouve dans son ouvrage Histoire des paysans et de leur condition à travers les siècles (1854).

À Paris, il fréquenta dans des réunions de nombreuses personnalités républicaines, Ledru-Rollin, Flocon, Vignerte et Buvignier, avec qui il afficha son désaccord en ne parvenant pas à partager son idéal de la République sociale et démocratique. Ses désaccords ne l’empêchèrent pas de rejoindre le groupe parlementaire La Montagne avec lequel il siégea, jusqu’à sa marginalisation du groupe pour communisme. Cette marginalisation s’accentua lors de la présentation du projet de loi le 26 novembre 1850 à l’Assemblée législative, la « Proposition sur l’organisation cantonale » sous-intitulée « Constitution populaire du canton », qu’il avait élaboré conjointement avec le député Charrassin.

Le projet de loi de Benoît et de Charrassin, inspiré des idées de Rittinghausen fervent défenseur de la « Législation directe », se différenciait de celui-ci par des éléments originaux. Bien que l’attrait pour l’échelle cantonale se trouvât manifesté dans le projet, les deux représentants tentèrent de répondre à ce qu’ils estimaient être une carence démocratique du projet de Rittinghausen, à savoir le principe de la délégation des pouvoirs (par l’élection notamment du ministère par le suffrage universel). Afin de réformer en profondeur l’organisation administrative du territoire français dans l’optique de réduire le conflit entre l’individu et le pouvoir, Benoît et Charrassin proposèrent un modèle de « Gouvernement direct » où les cantons deviendraient l’échelon de l’action d’administration. L’originalité du projet reposait sur la revendication de la valeur démocratique du canton. Cette nouvelle administration se structurerait autour d’une administration centrale, limitée dans ses pouvoirs puisque la capacité délibérative des « commissaires » présents dans les cantons serait restreinte et leurs actions resteraient soumis au contrôle populaire. Les modes de désignation (la nomination et l’élection) assureraient l’horizontalité du pouvoir et la nomination par tirage au sort viendrait renforcer le « Gouvernement direct » en garantissant au peuple son pouvoir de faire la loi.

Ce projet de loi accusé de porter en lui les germes de l’établissement de la communauté des biens fut rejeté avec virulence par la droite comme par la gauche de l’assemblée (Sur 577 votants, 62 représentants étaient favorables au projet de loi). La proposition d’élever dans chaque canton « un entrepôt de denrées et marchandises » (Art. 5) bien qu’évoquant à certains égards une similitude avec le projet économique babouviste n’inscrivait pas pour autant le projet dans l’idée d’un communisme de répartition. Toutefois, la question du droit de propriété restait dans le projet des deux députés très ambiguë : sans exprimer précisément la proscription de la propriété individuelle, ils laissèrent dans le projet la possibilité de discuter des conditions du droit de propriété.

La proposition de loi de Benoît et Charrassin connut une seconde vie puisque l’année suivante, en 1851, Charles Renouvier et Charles Fauvety organisèrent à partir de cette proposition de loi un travail collectif sur la réforme du système administratif. Les réflexions du collectif d’auteurs, dont Benoît faisait partie, portaient sur la recherche d’un système administratif capable de limiter les forces opposées du communisme et de l’individualisme en vue d’obtenir une harmonie sociale. Le travail engagé donna naissance à l’ouvrage Organisation communale et centrale de la République (Gouvernement direct. Projet présenté à la Nation pour l’organisation de la Commune, de l’Enseignement, de la Force publique, de la Justice, des Finances, de l’État, par H. Bellouard, Benoît (du Rhône), Charrassin, A. Chouippe, Erdan, Fauvety, Gilardeau, Ch. Renouvier, J. Sergent, Paris, 1851). Cet ouvrage qui présente en détails le projet de la « commune émancipée » reprend certains des motifs exposés dans le projet de loi originel : refus de la délégation du pouvoir législatif, suppression du pouvoir exécutif, des préfets, des départements, des arrondissements. Des nouvelles « communes-cantons » verraient le jour et permettraient de redonner de l’importance à la sphère d’action individuelle : « Il faut que l’administrateur et l’administré se touchent, que le premier dépende immédiatement du second », une idée qui serait soutenue par la limitation des prérogatives de l’administration centrale. La paternité du chapitre V « Organisation de l’enseignement » de l’ouvrage collectif semble revenir à Benoît, très attaché à la question éducative.

Sur le volet éducatif, Benoît intervint le 19 février 1850 lors de la discussion de la loi Falloux et proposa avec Pelletier, Doutre et Greppo un amendement à la loi sur l’enseignement : « À partir du 1er janvier 1851, l’instruction primaire sera gratuite et obligatoire. Les enfants empêchés par la distance de suivre les écoles du chef-lieu de la commune, et que les parents ne pourront entretenir à leurs dépens, seront logés et nourris aux frais de l’Etat ou des départements au chef-lieu de canton. » (Sur 578 votants, 112 représentants étaient favorables à l’amendement). À l’échec de cette proposition, Benoît critiqua l’absence de positionnement politique de la Montagne sur les questions éducatives, regrettant le manque d’investissement des députés montagnards et dénonçant l’abandon volontaire de ces questions aux mains des républicains formalistes. Benoît qui reconnaissait la valeur du projet de réforme de l’enseignement de Carnot s’en démarqua en proposant dans son amendement l’enseignement à l’échelon du canton. Il revendiquait surtout la mise en conformité de la loi Falloux avec les promesses contenues dans l’article 13 de la Constitution. Sa politique éducative, qu’il détaille dans le chapitre V de l’ouvrage collectif, repose sur l’idée de la concentration de l’offre scolaire dans l’espace du chef-lieu de canton grâce à l’accueil en internat de certains élèves et la mise en place de véhicules scolaires capables d’assurer les dessertes quotidiennes des élèves externes. L’originalité du dispositif éducatif de Benoît reposait sur un compromis entre l’obligation et la liberté, « la vérité n’est ni dans l’éducation obligatoire commune ni dans l’indifférence de la société en matière d’enseignement. Elle consiste en un juste équilibre entre l’action sociale et la liberté des goûts individuels. » Sa filiation avec les revendications révolutionnaires de 1793 ainsi que sa sensibilité pour les idées de Condorcet étaient visibles à travers sa volonté d’abolir des Académies et de renforcer l’instruction continue pour les adultes. L’instruction, premier instrument de la justice sociale, devait prendre la forme d’une éducation polyvalente afin de supprimer la distinction entre le travail manuel et le travail intellectuel. L’éducation polyvalente et la pédagogie libérale inhérentes au projet de Benoît révélaient des accointances avec le projet d’inspiration fouriériste d’« éducation intégrale ». Dans le chapitre V de l’ouvrage collectif, Benoît proposait neuf séries de cours dans lesquelles la musique, le dessin, la construction ou même l’élevage de bestiaux étaient préconisés. Il insistait également sur l’importance du lien pédagogique entre le maître et l’élève en dehors du cadre classique d’apprentissage, au moment de la récréation ou des promenades. Benoît qui s’insurgeait contre le régime punitif de l’enseignement traditionnel et dénonçait les violences scolaires, proposait que le lien d’apprentissage puisse reposer sur l’invitation du maître à des activités de type expérimental permettant à l’individu de s’instruire de façon semi-autonome (Organisation communale et centrale de la République).

La question éducative qui était un élément central dans la pensée de Benoît s’insérait dans une vision du « progrès » telle qu’elle a pu être développée par Condorcet à travers la doctrine de la perfectibilité indéfinie. Benoît estimait que le progrès est à entendre comme un mouvement de continuation de l’œuvre commune. Partant de l’idée que la perfection de la nature humaine n’a pas de termes, Benoît avançait l’idée que la priorité de l’action politique était d’agir selon l’état actuel dans lequel se trouve la civilisation, « le devoir du socialisme était donc de constater l’état vrai, l’état moral, politique et intellectuel du pays et de proposer les réformes pratiques en rapport avec cet état. » En cela, il incarnait une tendance modérée du babouvisme qui cherchait à concilier l’individu et le collectif. Sa position de chef d’atelier et ses critiques de la grande industrie l’ont conduit à défendre l’institution économique traditionnelle de la fabrique et à opter pour un réformisme modéré.

Le 10 janvier 1852, le nom de Joseph Benoît figurait sur la liste des quatre-vingt huit représentants du peuple devant être expulsés de France par le décret de Louis-Napoléon Bonaparte. Arrivé en Belgique le 23 janvier 1852, il fit l’expérience douloureuse de proscrit français à l’étranger. Accusé par le gouvernement belge « d’avoir perverti l’esprit des ouvriers français », il ne put continuer d’exercer son métier de tisserand. Sur les routes de l’exil, de la Belgique à la Suisse, Joseph Benoît entreprit alors de commencer la rédaction de ses mémoires. Les manuscrits de Benoît qui se caractérisent par un sentiment de désenchantement républicain, apportent toutefois de nombreux éléments dignes d’intérêt comme la narration de différentes intrigues politiques à l’assemblée ou l’évolution du groupe parlementaire La Montagne. Comme a pu le faire Proudhon dans ses Confessions d’un révolutionnaire, Benoît se livra dans ses Confessions à une critique acerbe de la gauche parlementaire et du moment de la « conversion de La Montagne ». Benoît s’insurgea contre la profonde division du parti républicain et dénonça les accointances de La Montagne avec la bourgeoisie libérale qui le poussa à quitter le groupe parlementaire. Derrière l’amertume du proscrit qui constatait l’échec républicain, Benoît n’oubliait pas de rendre hommage au peuple et à ses espérances, un peuple victime de l’escroquerie de ses représentants incapables de défendre ses intérêts.

En 1854, alors en exil dans le canton de Vaud, il tenta de réorganiser le parti républicain et demanda à Eugène Sue de mettre sa notoriété au service de cette cause. Bien que l’expérience fût un véritable échec, elle révéla à Benoît la nécessité de fédérer le parti républicain autour d’un principe moral qui guiderait les hommes dans leurs actions, « qu’on le sache bien, les hommes ne sont forts qu’étant unis et les partis ne peuvent réussir qu’à cette condition. Mais pour être unis, il faut être reliés par un grand principe moral d’où découle l’action commune. Ce principe n’est autre que la justice éternelle et immuable qui communique aux actions humaines la force dans la lutte et l’amour dans l’adversité, en établissant une solidarité intime parmi les hommes dont le cœur bat pour une même idée, pour une même pensée. »

N’ayant pas eu connaissance de la loi d’amnistie de 1859, Joseph Benoît revint d’exil au début de l’année 1865. Il dut surmonter le décès de son fils Émile qui trouva la mort le 20 août 1866. Malgré ses difficultés à admettre l’évolution sociale et économique du pays, il fit le choix de rester dans l’action politique et fut élu le 16 septembre 1870 au conseil municipal du Ier arrondissement de Lyon. Face au mouvement communal, Benoît se fit très critique et remit en cause l’idée fédérative de ce mouvement : « Il [le mouvement communal] ne comprend pas que notre force et notre grandeur sont dans l’unité ; les abus de la centralisation ont égaré ce parti et, guidé par de fausse appréciations, il cherche à briser le lien qui seul fait notre force. ». Désabusé face à l’évolution politique du pays et abattu par l’échec du projet de journal républicain, La République, au printemps 1871, Benoît se retira de la politique active. Si sa déception face aux nouvelles organisations politiques, son sentiment d’impuissance dans l’agir en politique et ses craintes face à l’avenir des idéaux républicains sont palpables dans les dernières lignes de ses mémoires, toutefois sa conviction républicaine conserva l’éclat des ses premières années en politique. Benoît finit sa vie loin de l’agitation politique, aux côtés de sa fille adoptive, Marie, tenant un commerce de papeterie (3, cours La Fayette, à Lyon).

Joseph Benoît a laissé une œuvre assez importante dont une grande partie est restée à l’état de manuscrit. On s’aperçoit également à la relecture que des éléments importants contenus dans les œuvres publiées sont restés inaperçus, comme la note sur le témoignage de Charles Teste* qui remet en question bien des théories échafaudées sur Blanqui et le document Taschereau (Voir Auguste Blanqui*) dans Souvenirs de la République de 1848 Lyon, Paris, publiés pourtant en 1855.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article26220, notice BENOÎT Joseph par Tatiana Fauconnet, version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 3 novembre 2016.

Par Tatiana Fauconnet

ŒUVRE : Organisation communale et centrale de la République, Paris, Librairie républicaine de la liberté de penser, 1851, 421 p. – Histoire des paysans et de leur condition à travers les siècles, Genève, éd. Antoine Crési, 1854, 118 p. – Pauvres de Lyon. Hussites. Anabaptistes, 1854, 308 p. (Bibl. municipale de Lyon, MS PA303) – Souvenirs de la République de 1848, Genève, éd. Duchamps et Cie, 1855, 310 p. – Nuit d’exil, 1859, 270 p. (Bibl. municipale de Lyon, MS PA304) – Confessions d’un prolétaire, Lyon, Éditions sociales, 1968, 311 p. (Bibl. municipale de Lyon, MS PA302) – Marie de Valromey (manuscrit aujourd’hui introuvable).
Il a publié de nombreux articles dans La Tribune lyonnaise, La Fraternité de 1845 (entre 1845 et 1848), Le Tribun du peuple (journal lyonnais) en 1848, La Réforme, Le Peuple (nov. 1848 : « Du Président » ; déc. 1848 : « De l’amnistie »), La Commune sociale (déc. 1848-mai 1849), Le Républicain et Le Peuple souverain (journaux lyonnais) 1849, Le Populaire (1850-1851), L’Écho de la fabrique (journal lyonnais), 1844-1846.

SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE : Arch. de l’Assemblée Nationale, Paris, Comptes rendu des séances de l’Assemblée Nationale Constituante, tome 1, tome 3, Henri et Charles Noblet, imprimeurs de l’Assemblée Nationale, 56, 1850 ; tome 5, tome 8, tome 10, tome 13, Henri et Charles Noblet, imprimeurs de l’Assemblée Nationale, 56, 1852 - Arch. de l’Assemblée Nationale, Paris, Assemblée National législative, impression n° 5 (Par MM. Morellet, Benoît, Berthelon, Faure, Ronjat et Duché), impression n° 70 (Par MM. Doutre, Benoît, Pelletier, Greppo, Morellet, Fond et Faure), impression n° 1120 (Par MM. Benoît et Charrassin), Henri et Charles Noblet, imprimeurs de l’Assemblée nationale, 56, 1851. – Arch. Municipales de Lyon, registres paroissiaux et d’état civil – Le Tribun du Peuple (3 mars – 23 avril 1848), http://collections.bm-lyon.fr/BML_01PER00302037 – Rainer Riemenschneider Dezentralisation und Regionalismus in Frankreich um die Mitte des 19. Jahrhunderts, Deutschen historischen Institut in Paris, Band 22, Bonn, 1985, 301 p. – Guy Thuillier, Bureaucratie et bureaucrates en France au XIXe siècle, Genève, Librairie Droz, 1980, 670 p. – Jean Gaumont, Histoire générale de la Coopération en France, (T. 1), Paris, Fédération Nationale des coopératives de consommation, 1924. – Georges Duveau, La pensée ouvrière sur l’éducation pendant la Seconde République et le Second Empire, Paris, Éditions Domat Montchrestien, 1948, 351 p. - A. Robert, E. Bourloton, E. Cougny, Dictionnaire des Parlementaires français comprenant tous les membres des assemblées françaises et tous les ministres français (1789-1889), Paris, 1891.

ICONOGRAPHIE : Lithographie de Joseph Benoît, Bibl. municipale de Lyon, MS Charavay 59

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