BABEUF Émile [BABEUF Robert, dit Émile]

Par Notice revue et complétée par Jacques Grandjonc

Né le 29 septembre 1785 à Roye (Somme) ; fils de François-Noël Babeuf* du Gracchus et de son épouse Marie-Anne Babeuf ; libraire-éditeur ; patriote, bonapartiste, puis républicain.

C’est Émile Babeuf qui est réputé avoir fait parvenir à son père et à Darthé le couteau dont ils se frappèrent la veille de leur exécution.

Élevé en partie grâce à Félix Le Peletier*, Émile Babeuf travailla d’abord pendant six ans dans une librairie parisienne, rue de Seine, puis fut commis-voyageur en librairie en 1808. Il avait un passeport daté du 8 avril pour aller en Espagne et en Italie, pour le compte de la maison Turneisen, de Bâle. Il était domicilié à Paris chez sa mère, « rue Saint-Honoré, n° 345, maison des Feuillants » (IVearr., devenu Ier). Ses papiers et ceux de sa mère furent mis sous scellés le 11 juin en son absence, rendus à sa mère le 12 juin. Il fut englobé dans l’arrestation collective consécutive à la conspiration du général Malet avec d’autres républicains qui venaient d’être arrêtés (Arch. PPo).

Après son mariage à Lyon le 27 décembre 1809 avec Catherine Finet, libraire également et plus âgée que lui (née en 1769), Émile Babeuf devint libraire « breveté à Lyon en 1810 » (Arch. Nat., F18), et son activité éditoriale (alimentaire) est attestée dès 1812, même si le brevet ne lui fut délivré qu’au 1er janvier 1813 (Arch. Nat., F 18).

Il vendit son fonds lyonnais, sans doute en 1814, aux libraires Rivière et Milhon avec qui il resta en correspondance (Arch. Nat., F18/30, rapport de l’inspecteur de la librairie à Lyon du 6 mars 1816) : dès le 31 mars 1815 en effet il publiait chez Bouquot à Troyes et chez Fain à Paris une (Lettre à M. le comte Carnot, ministre de l’Intérieur ou Appel à tous les bons Français, pour secourir les victimes des désastres de la dernière invasion, dans laquelle, prétendant avoir été chargé d’une « mission importante » par Carnot lui-même « dans les provinces du Midi et de l’Est », il proposait une contribution de 3 F par Français aisé pour réparer les dégâts de 1814 et célébrait en Napoléon « le chef de la grande nation », ce qui est parfois interprété comme de la « tendresse ». Il fallait réparer les dégâts de 1814 en Champagne — les Champenois, disait-il, « sont trop bons Français pour que le gouvernement des Bourbons se soit occupé d’eux » —, comme Napoléon s’était occupé de relever les ruines de Vendée ou écho des mesures proposées par Babeuf lui-même en 1796... Puis il édita en avril la brochure de Bigonnet, républicain et patriote comme lui et qui s’était opposé au coup d’État du 18 brumaire, La Restauration de la Liberté, profession de foi d’un républicain sur le retour de Napoléon, à Paris chez Émile Babeuf, rue du Petit-Lion-Saint-Sulpice, n° 26 (XIe arr.ancien, devenue rue Saint-Sulpice, VIe). Suivent au cours de l’été trois brochures anonymes de circonstance, par Marc-Antoine Jullien* (de Paris), ancien secrétaire de Robespierre et qui avait été incarcéré avec son père, De la représentation nationale, dans les journées des 21 et 22 juin 1815... ; Quelques réflexions sur l’esprit qui doit inspirer les écrivains politiques... ; Un dernier mot sur les élections...

Émile Babeuf, à qui l’on doit la plupart des légendes qui ont eu cours sur l’aisance de sa famille avant la Révolution et sur le grade de commandant que son grand-père aurait eu dans l’armée des Habsbourg, fut avant tout patriote, profondément hostile aux Bourbons, auxquels il devait préférer le Napoléon des Cent Jours, ce « napoléonisme » que lui reprochait gentiment Buonarroti, et il fut sans doute lié à la Charbonnerie au début de la Restauration. Mais il semble être resté toujours fidèle à l’idéal de son père. Très jeune encore, il écrivait à Félix Le Peletier* : « Moi qui brûle de savoir quelque chose pour qu’un jour je sois en état de rendre le nom de Gracchus beau et grand dans l’histoire. » Plus tard, il participa aux divers projets de publication de la Conspiration. Cependant Philippe Buonarroti*, qui avait pour lui beaucoup d’affection « critique », ne lui accordait qu’une confiance limitée. Dans une lettre à Charles Teste*, datée du 10 juin 1830, au sujet du projet de Prospectus qui annonçait l’ouvrage et rédigé par Émile Babeuf, il précisait : "...la plume qui a conçu le prospectus ne me paraît pas de force à traiter de si grands objets... »

Émile Babeuf fut impliqué dans l’affaire du Nain tricolore ou Journal politique, des arts, des sciences et de la littérature, journal bonapartiste imprimé à Troyes par Stanislas Boucqot*, rédigé par Pierre Spiridion Dufey et Georges Constantin Zenowitz, diffusé par les libraires Babeuf et Jacques Beaupré* et dont il avait paru un seul numéro en janvier 1816, affaire liée semble-t-il artificiellement par la justice à l’affaire dite des Patriotes de 1816 et qui fut réprimée plus sévèrement que celle du Nain tricolore (Voir Jean Charles*, Charles Carbonneau*, Jean-Louis Dervin*, Étienne Lascaux*, Jean-Baptiste Lefranc*, Jacques Plaignier*, Edme Tolleron*). En effet, sans que cela soit démontré ni l’inverse d’ailleurs, l’affaire des « patriotes » passait aux yeux de certains pour une provocation policière destinée à justifier les crimes de la Terreur blanche et prévenir toute action révolutionnaire. Babeuf habitait alors avec sa femme et leur fille Émilie, car ils semblent n’avoir eu qu’un seul enfant, 7 rue Servandoni (XIearr. ancien, actuel VIe) (Arch. PPo.). Conduit au dépôt de la préfecture de police le 22 février 1816, Babeuf fut incarcéré à La Force le 10 mars. L’imprimeur, les rédacteurs et les libraires furent accusés « d’avoir livré à l’impression des écrits contenant des provocations directes ou indirectes au renversement du gouvernement et au changement de l’ordre de successibilité au trône », crime prévu par l’article 1 de la loi du 9 septembre 1815. Ils furent condamnés le 11 juin 1816 à la déportation par la cour d’assises de la Seine (Bibl. Nat.), arrêt confirmé par la Cour de cassation.
Pendant l’automne 1817, Babeuf multiplia les suppliques afin d’éviter un transfert au Mont-Saint-Michel (Manche). Il comparait son sort à celui du colonel d’état-major Jénovitz (ou Zénowicz), condamné à la déportation dans la même affaire mais qui avait bénéficié d’un élargissement. Il arguait d’ouvrages en préparation, notamment un Commentaire des Œuvres de Voltaire et un Martyrologe de la Révolution. Il prétendait ne pas pouvoir contacter de souscripteurs s’il était acheminé loin de Paris. Le parquet de Paris se montra hostile à tout adoucissement. Il indiquait dans une note que Babeuf était l’auteur d’un libelle « infâme », qu’il s’était montré « audacieux » lors de son procès, que ses opinions étaient « perverses ». Il rappelait que Babeuf, condamné à la déportation, était frappé de mort civile et qu’il ne pourrait donc plus publier. Le projet du Martyrologe était en contradiction avec les vues du gouvernement qui souhaitait « apaiser les passions », assertion que le fonctionnement des juridictions pendant la Terreur Blanche contredisait... Sa femme avait écrit encore au Roi le 24 novembre pour demander sa grâce, évoquant leur fille.
Cependant, emprisonnés à la Conciergerie jusque-là, les condamnés furent remis à la gendarmerie pour être acheminés vers le Mont-Saint-Michel (Manche), le 17 novembre 1817. Avec Babeuf, il y avait dans la même voiture Beaupré et Bouquot, condamnés comme lui pour le Nain Tricolore, ainsi que Dervin et Lascaux, et, dans une autre, Charles, Lebrun, Lefranc et Jules Warin*, tous les six condamnés le 7 juillet 1816 dans l’affaire dite des « patriotes de 1816 ». Le 2 décembre, à une demie lieue de Vire (Calvados), Babeuf refusa de suivre ses compagnons de voiture qui s’évadèrent, et dont l’un, Lascaux, fut repris le lendemain à Pontécoulant. Les gendarmes étaient vraisemblablement complices et stipendiés par Beaupré que la police soupçonnait de disposer d’une forte somme d’argent. Babeuf se présenta seul à la prison de Vire, et arriva vraisemblablement au Mont-Saint-Michel dans le courant du mois. Son attitude contribua à l’octroi d’une grâce signée par le roi le 25 août 1818, parvenue au Mont le 9 septembre 1818, après de nouvelles requêtes de lui-même et de sa femme, dès février 1818 (Arc. PPo). Babeuf fut libéré peu après et obtint de rentrer librement à Paris.
Bien que soumis à vingt ans de surveillance policière qui lui interdisait en principe l’exercice de la librairie, il reprit dès 1819 son activité éditoriale après trois ans d’interruption : il était désormais établi au 108 de la rue Saint-Honoré (IVearr. ancien, actuel Ier) et officiellement breveté à Paris le 22 novembre 1821 (Arch. Nat., F18). Outre la publication de brochures alimentaires, il entreprit celle d’ouvrages historiques comme un Précis de l’histoire de la Révolution française par Rabaut-Saint-Étienne, suivie d’un Tableau de la Révolution française, depuis son origine jusqu’en 1814, par Norvins. L’entreprise fut suffisamment importante ou décisive pour qu’il change en 1820 la raison sociale de sa maison qui devint la « Librairie historique », désormais établie rue Saint-André des Arts, n° 45 (XIe arr. ancien, actuel Ve), puis à l’Hôtel d’Aligre, 123 rue Saint-Honoré ; il y restera jusqu’en 1828, élargissant en 1822 sa raison sociale en « Librairie historique et des arts et métiers », avec une tentative pour prendre pied à Bruxelles en 1822-1823, « même Maison, rue de la Montagne, n° 37 ». En 1828 enfin, et sans doute jusqu’à la mort d’Émile Babeuf, la « Librairie historique et de l’Encyclopédie des arts et métiers » est au 11 rue de La Harpe (XIe arr. ancien, actuel Ve).
L’appellation de Librairie historique a occulté l’importante activité éditoriale d’Émile Babeuf durant toute la Restauration. On lui doit, outre la réédition dès 1820 des deux volumes de Rabaut-Saint-Étienne et de Norvins publiés l’année précédente, la publication en 20 volumes entre 1820 et 1825 de la Biographie nouvelle des Contemporains, ou Dictionnaire historique et raisonné de tous les hommes qui, depuis la Révolution française, ont acquis de la célébrité par leurs actions, leurs écrits, leurs erreurs ou leurs crimes, de A.V. Arnault, A. Jay, E. Jouy et J. Norvins, l’ouvrage s’ouvrant par une chronologie détaillée des événements révolutionnaires, dans lesquels les babouvistes et leur mouvement ne sont pas oubliés. En 1821 Émile Babeuf inaugura une « Collection de pièces importantes relatives à la Révolution française », qui fusionna l’année suivante avec la « Collection de Mémoires relatifs à la Révolution française » des frères Baudouin, qui, vers 1830-1831, ne compta pas moins d’une trentaine de titres : sont parus chez Babeuf les Mémoires de Necker, de Dumouriez, Dusaulx, Louvet, Bouillé, une reprise en 5 volumes des Œuvres de Napoléon Bonaparte, etc. C’est dans cette perspective qu’il faut situer le projet des Mémoires de N.F. Gracchus Babeuf, Tribun en 4 volumes, dont le prospectus fut publié début juin 1830 et dont les deux premiers volumes devaient être constitués par l’ouvrage de Buonarroti paru deux ans plus tôt à Bruxelles, ce à quoi s’opposa le patriarche. Ce furent les frères Baudouin qui reprirent le projet, allégé, et qui diffusèrent à partir de décembre 1830 les volumes de Buonarroti rachetés à la Librairie romantique bruxelloise (Bibliographie de la France, 1819-1830 et « Registre du dépôt légal », 1830).

La librairie historique édita encore en 1830 deux brochures du capitaine Contremoulins, de Nantes, demi-solde de la Grande Armée, intitulées l’une De l’armée française en Afrique, de l’impéritie du général en chef, et formation d’une légion d’éclaireurs, dans laquelle il préconisait la conquête de toute l’Algérie par l’emploi du surcroît d’énergie révolutionnaire des Parisiens, suggestions, au reste, partiellement adoptées par les gouvernants, l’autre Du milliard promis aux défenseurs de la patrie, accordé aux émigrés, et la demi-solde octroyée aux vétérans de la vieille Armée. Émile Babeuf lui-même publia chez d’autres éditeurs le Procès des ex-ministres, précédé de notices historiques, contenant des faits inédits sur MM. de Polignac, de Peyronnet, Chantelauze et de Guernon de Ranville, 3 vol., Paris, 1830-1831 et un Procès de la conspiration, dite républicaine, de décembre 1830..., Paris, 1831 (les accusés étaient Godefroy Cavaignac*, Jules Sambuc* et Ulysse Trélat*).

La dernière activité éditoriale connue d’Émile Babeuf se situe en 1834-1835 dans la poursuite de la « Collection de Mémoires... », avec une Histoire de la Révolution française, depuis 1814 jusqu’à 1830 et années suivantes, par J.-A. Dulaure, Ch. Vierne et Jacques Flotard*, interrompue après la publication du deuxième volume sur les six prévus. Cela permet de supposer sa disparition vers cette date, ce que confirmerait l’arrêt après 1834 de l’aide de 125 F par mois, qu’il avait obtenue de la Commission d’indemnisation des victimes politiques de la restauration dont la liste fut dressée dès janvier 1831. Il réclamait un poste d’inspecteur de la librairie au nom des trois années passées à la Conciergerie et au Mont-Saint-Michel. La mort de Catherine Babeuf, qui, en 1842 signait Veuve Babeuf, est aussi survenue à une date indéterminée. Le brevet de libraire ne fut annulé, par défaut, que le 16 novembre 1855 (Arch. Nat., F18), officiellement faute d’activité.
On a souvent confondu en effet Émile Babeuf, voire parfois un fils qui semble n’avoir jamais existé, avec son cousin Louis Pierre Babeuf, libraire également et, comme Émile, successivement établi à Lyon et Paris, mais à d’autres périodes. Louis Babeuf, breveté à Lyon le 22 août 1826 à la mort de son beau-père Jacques Régnier, vendit son fonds lyonnais le 5 septembre 1835 à Dominique Laurent Ayné (Arch. Nat., F18) pour venir s’établir à Paris où son brevet fut officiellement transféré le 12 février 1836 (Arch. Nat., F18). C’est lui qui publia la même année la brochure d’Eugénie Niboyet*, Sur la nécessité d’abolir la peine de mort, chez Louis Babeuf, libraire-éditeur, rue de Vaugirard, n° 17 (XIe arr. ancien, actuel VIe), comme c’est lui qui avait publié en 1833 à Lyon le livre du fouriériste Adrien Berbrugger*. Louis Pierre Babeuf devint sous-préfet en 1848 et mourut en 1871, sans descendance mâle. Son brevet fut également annulé le 16 novembre 1855, à sa demande, parce que, devenu sous-préfet, il n’était plus libraire.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article25531, notice BABEUF Émile [BABEUF Robert, dit Émile] par Notice revue et complétée par Jacques Grandjonc, version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 19 décembre 2015.

Par Notice revue et complétée par Jacques Grandjonc

ŒUVRE : Lettre à M. le comte Carnot, ministre de l’Intérieur, ou Appel à tous les bons Français, pour secourir les victimes des désastres de la dernière invasion, par Émile Babeuf, chez Bouquot à Troyes et chez Fain à Paris (1814). Bibl. Nat., Lb 46/72, in -8°, 8 pages. — Procès des ex-ministres, précédé de notices historiques, contenant des faits inédits sur MM. de Polignac, de Peyronnet, Chantelauze et de Guernon de Ranville, 3 vol., Paris, A. Hocquart jeune, 1830-1831, in-18. — Procès de la conspiration, dite républicaine, de décembre 1830, contenant des pièces inédites et des notices biographiques sur les principaux accusés, par Émile Babeuf, éditeur du procès des ministres de Charles X, Paris, A. Hocquart jeune, 1831, in 18, XXII - 284 p.

SOURCE : Arch. Nat., BB 18/1030 à 18/1035 ; F 15/3883, états mensuels des condamnés politique de la Restauration indemnisés ; F 16/355B ; F 18* 1/15, n° 1087 ; F 18/30. ; F18/1729, dos. 1 ; F18/1729, dos. 2 ; F18/2053 A — Arch. PPo., A a/316, fol° 485 et 486 ; A a/333 ; A a/334, pièces 304 et 305 ; A a/366, liste de victimes dressée le 24 janvier 1831 par la commission des condamnés politiques ; DA 239 ; EA 69. — Bibl. Nat. Lb 46/72 ; Lb 46/102 ; Lb 49/1304 ; Rés. 8° Lc2/2795. — Bibliographie de la France, 1819-1830. — « Registre du dépôt légal », 1830. — Étienne Dupont, Les Prisons du Mont-Saint-Michel, Paris, Perrin 1913. — Edmond L’Hommedé, Le Mont-Saint-Michel, prison politique sous la Monarchie de Juillet, Paris, Boivin, 1932. — M. Dommanget, Pages choisies de Babeuf, Paris, Armand Colin, 1935, p. 317 — Robert Legrand, Babeuf et ses compagnons de route, Paris, Société d’Études robespierristes, 1981. — J. Grandjonc, Communisme/Kommunismus/Communism. Origine et développement international de la terminologie communautaire prémarxiste des utopistes aux néo-babouvistes, Trier, Karl Marx Haus, 1989, p. 360-370. — Jean-Marc Schiappa, Gracchus Babeuf avec les Égaux, Paris, Éditions Ouvrières, « La Part des hommes », 1991. — J.-Cl. Vimont, La prison politique en France, Genèse d’un mode d’incarcération spécifique, XVIIIe-XXe siècles, Paris, Anthropos, 1993, 503 pages. — Notes de Claude Mazauric, Jean Risacher et Jean-Claude Vimont.

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