RASPAIL François, Vincent

Né le 29 janvier 1794 à Carpentras (Vaucluse), mort à Paris le 7 janvier 1878 ; chimiste ; théoricien et praticien d’une médecine étrangère à celle de la Faculté ; propagandiste et militant républicain socialiste.

Son père, dont il était le septième et dernier enfant, mourut un an après sa naissance. Il était religieux, conservateur et poète en patois provençal. Il avait eu, comme restaurateur, la pratique des vice-légats pontificaux dans le comtat Venaissin.

François-Vincent fut baptisé par un prêtre non-jureur sous le prénom de François-de-Sales, qu’il ne porta jamais. Les débuts de son existence furent ceux d’un enfant chétif et pieux pour qui sa mère, née Marie Laty, de lointaine ascendance italienne, — la famille Raspail était, elle, établie en Suisse avant le XVIe siècle — rêvait d’ascension dans l’Église jusqu’au plus haut rang.

Marie Raspail manquant d’argent, ce fut pour elle une occasion de faire instruire gratuitement François-Vincent que la présence à Carpentras d’un prêtre jansénisant, sinon janséniste, l’abbé Eysséric, qui vivait du travail de ses mains et répandait ses leçons sans les faire payer.

Élève exceptionnel de l’exceptionnel abbé Eysséric, Raspail apprit latin, grec, hébreu, histoire naturelle, physique, chimie, droit, philosophie, mathématiques, médecine avant sa quinzième année, où il entra au grand séminaire d’Avignon. Trois ans plus tard, Raspail n’était plus séminariste, mais bien professeur-suppléant de théologie. En décembre 1813, pour le neuvième anniversaire du couronnement de Napoléon, Raspail, qui n’avait pas encore été ordonné prêtre, prononçait à Saint-Siffrein de Carpentras l’éloge de Napoléon, exécuteur testamentaire de la Révolution. Il était alors régent au collège. La Restauration le révoqua et la terreur blanche le chassa du Midi. Il arriva à Paris en 1816, et vécut de leçons particulières ou de journalisme.

Le napoléoniste, qui durant les Cent-Jours avait aggravé son cas en se faisant propagandiste auprès des paysans, se transforma en libéral. Le libre penseur qu’il était devenu dès 1813 s’inscrivit à l’école de droit en 1818 et s’affilia à la Loge des Amis de la Vérité où il croisait Bazard, Flottard et Buchez. Il enseigna l’Athénée royal.. Il publia des articles républicains dans La Minerve, et en 1821 une brochure anticléricale, Les Missionnaires en opposition avec les bonnes mœurs : les missionnaires étant les agents de la réaction politico-religieuse, Raspail les attaquait et leur opposait les vertueux prêtres des villages.

En ce temps, tout en gagnant sa vie, Raspail poursuivait des études à la Faculté de Paris et des recherches scientifiques, médecine, chimie, histoire naturelle, dans lesquelles il voyait des instruments incomparables pour l’émancipation des classes ouvrières. En 1822, il commença à développer ses idées sur la cellule vivante, sur les maladies et la contagion. Il fut l’initiateur des travaux sur la cellule, le précurseur de Pasteur, le fondateur de la microchimie. Pour enrayer la contagion, il utilisa le camphre, base de sa médecine, que les familles républicaines considèreront comme une panacée jusqu’à nos jours, à son exemple.

L’activité républicaine et conspiratrice allait chez lui de pair avec les recherches scientifiques, les conflits avec la paléontologie officielle de Cuvier, avec la médecine officielle d’Orfila. En 1822, Raspail entra dans la Charbonnerie. En juillet 1830, après la parution de l’Essai de Chimie microscopique, membre des municipalités occultes, il se battit avec autant d’énergie sur les barricades, fut blessé à l’assaut de la caserne de Babylone, sous les ordres du polytechnicien Vaneau, tué peu après. Il participa avec Jules Grévy à l’attaque de l’Hôtel-de-Ville le 28.

Républicain et pauvre, marié depuis 1821 avec une femme de caractère, Henriette Rousseau, décoré de Juillet, Raspail refusa et la Légion d’honneur et les séductions plus matérielles du pouvoir orléaniste. Il publia quelques articles et lettres dans La Tribune, très durs pour le pouvoir, notamment celles insérées le 17 février 1831 où il dénonçait la « marche infamante du régime » et le 18 février dans laquelle il refusa la légion d’honneur. C’est à cette période qu’il entra dans la Société des Amis du Peuple et accéda rapidement à sa présidence. Il fut condamné, une première fois, le 10 mai 1831, à trois mois de prison pour offense au roi. Son arrivée à la direction de la Société fut marquée par des réformes importantes. Sa hantise des mouchards le conduisit à une importante épuration de près de la moitié des membres. Curieusement, les compte-rendus des séances disparurent des Bulletins de police... L’homme en imposait à tous. Les plus jeunes, tel Auguste Blanqui, son cadet de onze ans, le considéraient comme un maître. Avec Blanqui et treize autres dirigeants de la Société des Amis du Peuple (procès des Quinze, 10-12 janvier 1832), Raspail comparut devant les assises de la Seine, et se vit infliger un an et demi de prison. Il attendit en vain sa libération de l’émeute des 5 et 6 juin 1832. Rendu à la politique active en 1833, il fut nommé à la présidence de l’Association républicaine pour la défense de la liberté de la presse patriote et de la liberté individuelle, quand au mois d’août la police envahit le local des séances de l’Association, et jusqu’à ce que son interdiction soit prononcée (avril 1834).
Prêchant d’exemple, Raspail lança avec Kersausie son bailleur de fonds, le 9 octobre 1834, Le Réformateur, Journal quotidien des nouveaux intérêts matériels et moraux, industriels et politiques, littéraires et scientifiques, feuille républicaine et dont le sous-titre rendait un son saint-simonien. Le Réformateur, malgré les poursuites, formera une collection de 383 numéros. Le dernier paraîtra le 27 octobre 1835, victime des lois du mois de septembre sur la presse.

Le Réformateur avait été de la part de Raspail une tentative de faire vivre au grand jour le parti républicain, après le procès des Vingt-Sept de la Société des droits de l’Homme, dont il avait été la vedette, et où il avait déclaré, répudiant les société secrètes : « Je ne conspire plus ».
Connu comme savant surtout depuis son Nouveau Système de chimie organique, qui est de 1833, comme républicain socialiste en retrait maintenant sur Barbès et surtout sur Blanqui, lesquels continuaient de conspirer, comme citoyen ayant horreur de la police, Raspail fit figure de martyr lorsqu’il fut frappé de deux ans de prison en tant que prétendu complice de Fieschi (1835). Le nombre de ses clients riches s’accrut, et celui de ses clients pauvres aussi, car c’est de l’exercice de sa médecine qu’il vivait maintenant et il en vécut désormais sans difficulté, et en répandant plus largement sa philanthropie.

C’est pour exercice illégal de la médecine que les autorités lui cherchèrent noise de 1840 à 1848. Son rôle politique était alors effacé. Il demandait le suffrage universel. Il vieillissait aussi dans une sorte de légende qui le représentait le fusil d’une main pour recevoir les policiers et le camphre de l’autre pour guérir le reste de l’humanité.
La révolution de Février le combla, mais il se méfiait des hommes du National qui hésitaient à proclamer la République. Aussi accepta-t-il de prendre la tête, le 25, d’une délégation de compagnons charpentiers républicains vers l’Hôtel de Ville et là de proclamer lui-même la République.

Son journal L’Ami du Peuple parut le 27. Contre les gens du National, de la famille Arago à Buchez, et du journaliste Marrast à l’avocat Marie de Saint-Georges, Raspail était des plus virulents. Il le fut aussi au club de la rue Montesquieu, près du Palais-Royal, où certains soirs il aurait eu plus de 5 000 auditeurs. Il demandait la République universelle. La réaction ne le ménagea pas en retour et de jeunes étudiants hostiles à la République firent parfois des autodafés de L’Ami du Peuple, moins à cause de son contenu, très souvent modéré par rapport au ton des clubs et des journaux populaires, que parce qu’il évoquait Marat.
Au fond, Raspail suivait le mouvement populaire, se réjouissait de ses victoires de mars, contestait son recul pourtant visible en avril, mais il ne le conduisait pas. S’il joua un rôle le 15 mai, s’il fut au premier rang de ceux qui envahirent l’Assemblée, dont il déplorait, tout comme Blanqui, la composition, mais dont il ne voulait pas plus que Blanqui la dissolution par la violence, c’est parce qu’il s’agissait de la Pologne, pays qui lui tenait à cœur depuis 1831.

Emprisonné à Vincennes où il écrivit La Lunette du Donjon de Vincennes, almanach démocratique et socialiste de l’Ami du Peuple pour 1849, le voici, le 10 décembre 1848, à près de cinquante-cinq ans, candidat des socialistes révolutionnaires à la présidence de la République et recueillant 37 000 voix, dix fois moins que Ledru-Rollin, la comparaison avec les voix de Cavaignac et de Louis-Napoléon donnant quarante et cent quarante-quatre fois moins.
Condamné à cinq ans d’emprisonnement qu’il passa à Doullens, exilé de 1854 à 1859, il rentra à la faveur de l’amnistie consécutive aux victoires italiennes de Napoléon III. Il avait d’ailleurs pris parti pour la guerre de Napoléon III contre l’Autriche.

Patriarche de la République, il fut alors vénéré sinon comme guide politique, du moins comme inventeur d’une médecine simple, bon marché et efficace, républicaine aussi, puisque la médecine officielle royaliste puis bonapartiste la réprouvait et la persécutait. Si les bourgeois n’avaient plus pour elle l’engouement qu’ils avaient eu à la fin de la monarchie de Juillet, sa faveur demeurait extrême dans la classe ouvrière des grandes villes et chez les petits bourgeois de la France entière, pour peu qu’ils eussent vibré à l’unisson de 1848. Le succès de Raspail contre Jules Favre aux élections de 1869 avait été préparé par les libres penseurs lyonnais, les francs-maçons et le pharmacien Langlade qui vendait les remèdes raspailliens aux canuts.

Étranger à la Commune de 1871, Raspail fut néanmoins condamné à deux ans, peine réduite en appel à un an de prison, en 1874, pour avoir commémoré la mort de Delescluze le 25 mai dans son Almanach et Calendrier météorologique de 1873. Doyen d’âge de la Chambre des députés de 1876, il acheva sa vie en demandant l’amnistie pour les Communards.

On salua en lui après sa mort l’homme de 1848, et le savant resta dans l’ombre. Il semble bien pourtant que cet honnête républicain socialiste ait été aussi un grand savant.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article24874, notice RASPAIL François, Vincent, version mise en ligne le 6 mars 2009, dernière modification le 19 octobre 2019.
Raspail en prison.
Coll. Musée d’histoire vivante.

ŒUVRE : Les plus importantes ont été citées chemin faisant. Dans le domaine politique, il faut ajouter que L’Ami du Peuple de 1848 n’a eu que 21 numéros, et qu’outre ses articles, Raspail n’a publié que des brochures et des tracts, ainsi Lettre adressée à la Société libre de secours mutuels des blanchisseuses repasseuses et adhérentes de la ville de Lyon, Lyon, 1870, in-4°, 2 pp. Dans le domaine de la science et de la médecine populaire, il convient de ne pas oublier les multiples éditions de son Histoire naturelle de la santé et de la maladie, ni le Manuel annuaire de la Santé, régulièrement publié chaque année à partir de 1845, continué par ses descendants jusqu’à une date très proche de nous et qui fut pour lui la source d’une véritable fortune, ni à partir de 1854 son Fermier Vétérinaire, qui fit connaître son nom dans des campagnes très reculées, où l’on est parfois surpris de rencontrer de vieux exemplaires en lambeaux de ce guide pratique de médecine vétérinaire.

SOURCES : Mme Xavier Raspail, La Vie et l’œuvre scientifique de F.-V. Raspail, Paris, 1926. — Jules Wogué, Raspail, Paris, 1939. — Georges Duveau, Raspail, Paris, 1948. (Collection du Centenaire). — Jonathan Barbier, Ludovic Frobert (dir), Une imagination républicaine François-Vincent Raspail (1794-1878), Les Cahiers de la MSHE, n° 30, octobre 2017. — Fondation et legs Raspail, Arch. Dép. 94, 1995 W 2.

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