LISSAGARAY Hippolyte, Prosper, Olivier

Né le 24 novembre 1838 ; mort à Paris le 25 janvier 1901, célibataire. Ni membre, ni officier, ni fonctionnaire de la Commune, précise-t-il lui même ; mais l’un des plus célèbres parmi ses défenseurs et ses historiens.

La famille de Lissagaray, d’origine basque, appartenait à la bonne bourgeoisie et lui-même était cousin du député bonapartiste Paul de Cassagnac. Il fit de fortes études classiques et couronna son éducation par un voyage en Amérique ; puis il s’installa à Paris en 1860 au moment où le second Empire amorçait un tournant politique. Ses activités furent à la fois littéraires et politiques ; donnant une conférence sur Musset, le 29 février 1864, il condamna le poète au nom de la morale et souhaita une jeunesse « austère et grave [...] car nous n’avons plus le temps d’être jeunes ». Ces conférences de la rue de la Paix (rue Cadet) constituaient une sorte d’Université populaire ; elles furent éphémères, comme sa Revue des cours littéraires. Les campagnes électorales ou politiques de la fin de l’Empire apportèrent un renouveau à son activité : fondation du journal L’Avenir à Auch (Gers), le 15 août 1868 ; duel avec son cousin Paul de Cassagnac qui défendait l’Empire avec la même fougue que Lissagaray se faisait le champion de la République ; condamnation, le 5 novembre 1868, à Auch, à 2 000 F d’amende pour diffamation ; procès de presse et condamnation à un mois de prison, le 19 décembre suivant, pour « excitation à la haine du gouvernement » ; collaboration au journal parisien La Réforme de Vermorel, tandis que les condamnations se multipliaient : Auch, le 16 janvier 1869, un mois de prison pour délit de presse et 2 000 F d’amende ; le 28 du même mois, 1 200 F d’amende pour le même motif ; le 30 octobre 1869, à Paris, 500 F d’amende pour provocation et violences ; le 26 novembre 1869, à Paris, un mois de prison pour avoir contrevenu à la loi sur les réunions publiques ; le 24 décembre 1869, à Auch, huit jours de prison pour coups ; le 31 décembre 1869, à Paris, deux mois de prison après une réunion. Lissagaray passa à Sainte-Pélagie tout le premier trimestre de 1870 et en sortit pour prendre part à la campagne antiplébiscitaire et participer à des réunions, rue Dieu ou aux Folies-Bergère ; de nouveau, il fut frappé, le 14 mai 1870 à Auch, de six mois de prison et 2 000 F d’amende pour offenses envers l’empereur. Ayant, dans une réunion publique, exalté le geste de Mégy qui avait tué le policier venu l’arrêter, et celui des soldats mettant crosse en l’air quand ils recevaient l’ordre de tirer sur le peuple, il préféra gagner Bruxelles où il arriva le 10 mai tandis qu’on le condamnait à Paris, le 28 mai, à un an de prison...

L’Empire s’écroulant, Lissagaray revint à Paris et se mit à la disposition de Gambetta qui le nomma commissaire de guerre à Toulouse où il organisa en novembre, avec son ami Georges Périn, un camp militaire. Le 10 janvier 1871, il était à l’armée du général Chanzy en qualité de chef d’escadron d’état-major quand l’armistice fut signé. Le 18 mars, il vint aussitôt à Paris, mais « ni membre, ni officier, ni fonctionnaire, ni employé de la Commune », il fut exclusivement journaliste, publiant les six numéros de l’Action (4 au 9 avril) et plus tard le Tribun du Peuple (17 au 24 mai). Il prit part alors, du 25 au 28 mai, à la bataille de rue, sur les barricades du XIe arr. puis à Belleville. Ayant réussi à gagner la Belgique, puis l’Angleterre, il vécut du commerce des beurres, de leçons, de conférences. Il publia à Bruxelles ses ouvrages sur la Commune (1871, 1873, 1876 — voir œuvres) ; en 1872, il aurait assisté au congrès de La Haye et peut-être les comptes rendus du Rappel étaient-ils de lui ; la même année, la police le disait assidu aux réunions du Cercle d’Études sociales, Francis Street, à Londres. En 1873, il serait venu à Paris voir Paul Arène ; en 1875, il alla à Jersey. Depuis 1874, on le disait assidu auprès de la troisième fille de Karl Marx, Eleanor, dite « Tussy » ; on parlera encore de ces projets matrimoniaux en 1882... mais Lissagaray demeurera célibataire (Eleanor, née en 1856, épousera Edward Aveling en 1891 et mourra, la même année que son mari, en 1898).

Le 3e conseil de guerre avait condamné Lissagaray, par contumace, le 18 juin 1873, à la déportation dans une enceinte fortifiée — son dossier manque aux archives du ministère de la Guerre — et il figura seulement sur les dernières listes d’amnistiés, le 14 juillet 1880. Sa pensée, durant les neuf années d’exil, avait évolué du radicalisme démocratique au socialisme ; et, de Londres, en octobre 1879, il adressa, avec un groupe de Communards exilés, ses encouragements aux participants du congrès ouvrier socialiste de Marseille (cf. c. rendu du congrès, pp. 378-386). Mais ce Basque que ses amis Gérault-Richard et Amilcare Cipriani, dans les articles nécrologiques qu’ils lui consacrèrent dans la Petite République, en janvier 1901, qualifiaient de « hautain, cassant, fier, autoritaire, dominateur et batailleur » — ce qui gâta parfois ses admirables qualités — fut essentiellement un franc-tireur de la Sociale, avant et après la Commune, ne s’inscrivant ni à l’Internationale qui, pourtant, abrita des courants divers, ni, après la Commune, au Parti ouvrier français de Guesde ou à la Fédération des Travailleurs socialistes de Brousse. S’il eut des affinités avec les blanquistes anticléricaux, patriotes et partisans du coup de main, il ne put admettre leur organisation centralisée ; et si les anarchistes lui plurent par leur permanente référence à la liberté, il voulut, plus éclectique, recourir à tous les modes d’action, y compris au bulletin de vote — lui-même tenta en vain à plusieurs reprises de l’élection — et il alla jusqu’à faire figurer sur une liste de candidats recommandés par la Bataille en 1885, le libertaire Élisée Reclus, auteur du slogan « Voter, c’est abdiquer ».

Après son retour d’exil comme dans la proscription, Lissagaray poursuivit le même combat, avec la même fougue, que ce soit contre Boulanger ou pour Dreyfus, combat haut en couleur, ponctué de condamnations et de duels. Son tempérament bouillant lui valut, en sus de ses duels, quelques nouvelles condamnations : le 3 août 1883, à Paris, quinze jours de prison, le 3 juillet 1884, à Saint-Dié, trois mois de prison et 100 F d’amende ; le 30 juin 1886, à Paris, 200 F d’amende...

Debout ! tel nous apparaît Lissagaray et tel il s’est lui-même caractérisé en faisant figurer ce mot sous le buste qu’il offrait en prime aux lecteurs de sa Bataille. Mais, si cet inclassable, libertaire et autoritaire tout à la fois, fut aux avant-postes des luttes sociales, sa nature trop rebelle l’empêcha de donner toute sa mesure ; toutefois il a laissé une œuvre, une grande œuvre, l’Histoire de la Commune de 1871...

Il mourut à soixante-deux ans d’une douloureuse laryngite, à son domicile, 43, rue Richer (IXe arr.) et fut incinéré au Père-Lachaise le 27 janvier 1901. Mille à deux mille personnes accompagnèrent sa dépouille. Ses cendres furent déposées dans la case portant le numéro 1385.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article24869, notice LISSAGARAY Hippolyte, Prosper, Olivier, version mise en ligne le 6 mars 2009, dernière modification le 29 novembre 2018.

ŒUVRE : Collaboration ou direction des journaux : L’Avenir, Auch, 1868. — La Réforme. — La Marseillaise, Paris, 1869-1870. — L’Action. — Le Tribun du Peuple. — Rouge et Noir (un exemplaire du n° I, 24 octobre 1874 — unique ? — quatre pages sur papier pelure, se trouve dans le dossier Arch. PPo. — La Bataille, 1882-1885 et 1888-1893.
Brochures et livres : Conférence sur A. de Musset devant la Jeunesse, 1864. — Jacques Bonhomme, entretiens de politique primaire, 1870. — La Vision de Versailles, Bruxelles, 1873, 31 p. — Les Huit Journées de mai derrière les barricades, Bruxelles, 1871. — Histoire de la Commune de 1871, Bruxelles, fin 1876, rééditée chez Dentu, Paris, 1896, reprise en 1929 et 1946 (Librairie du Travail, puis Rivière avec préface d’ Amédée Dunois), 1966 (éditions de Delphes), 1967 (éditions Maspero, préface de Jean Maitron).

SOURCES : Outre les journaux et les livres indiqués ci-dessus, voir Arch. PPo., B a/1158. — N. Cadiot, « Un journaliste républicain sous le Second Empire, Lissagaray », Bulletin de la société archéologique du Gers, t. XLVIII, 1947, pp. 285-306. — Bacqué, « Les Origines vicoises de Lissagaray et sa parenté avec Granier de Cassagnac, ibidem, t. XLIX, 1948, pp. 126-131. — Études de M. Bordes sur la presse dans le Gers, 12e et 14e congrès de la Fédération des Sociétés savantes Languedoc, Pyrénées, Gascogne, Actes du congrès, Albi, 1958, Rodez, 1959. — Arch. Gén. Roy. Belgique, 4e section (étrangers), n° 229 265. — René Bidouze, Lissagaray, la plume et l’épée, Paris, Éd. ouvrières, 1991. — Sylvie Rémy, Jean, Jules, Prosper et les autres. Les socialistes indépendant en France à la fin du XIXe siècle, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2011, 218 p. (Jean=Jean Jaurès, Jules=Jules Vallès, Prosper=Lissagaray). — Journal des débats, 1er novembre 1869. – La Presse, 25 octobre 1869, p. 3.

ICONOGRAPHIE : Arch. PPo., B a/1158. — G. Bourgin, la Commune de 1870-1871, op. cit., p. 292. — Bruhat, Dautry, Tersen, La Commune de 1871, op. cit., p. 167.

Version imprimable Signaler un complément