Né le 27 décembre 1846, en un lieu non précisé (Arch. Nat.) ; né à Troyes (Aube) le 16 mars 1846 (Ch. Vérecque) ; état-civil inconnu (19e conseil, Min. Guerre) ; mort à Paris le 15 septembre 1890 ; ouvrier mécanicien ; membre de l’Internationale ; militant socialiste ; conseiller municipal de Paris ; député.

[Hubert-Rouger, Encyclopédie socialiste, Les Fédérations socialistes III, op. cit., p. 193]
Malgré la brièveté de sa vie et un exil de dix ans, Jules Joffrin a été un des artisans du réveil du mouvement ouvrier parisien après la Commune. D’origine populaire, à l’âge de dix-huit ans, en 1864, il gagna Paris où il devint ouvrier mécanicien, à l’heure où les luttes sociales et politiques se ranimaient après les années de silence de l’Empire autoritaire. Le “ Manifeste des Soixante ”, l’essor des associations syndicales, la naissance de l’Internationale ne pouvaient laisser indifférent un homme tel que Joffrin. Un adversaire politique, disant parler au nom de ses amis et rendant hommage à sa mémoire, a loué son “ intelligence ”, sa “ probité ”, l’ardeur au travail et les qualités professionnelles de cet ouvrier qui, élu de Paris, continua à exercer son métier, et “ ne quitta pas l’atelier pour la politique ”, sauf dans les derniers temps quand sa santé fut ébranlée (Deville in La France nouvelle, 20 septembre 1890).
Entré jeune dans la vie publique, il mena de front la lutte de classe du prolétaire et le combat politique du citoyen aux côtés de républicains “ bourgeois ”. Faut-il voir, dans ces débuts, l’orientation future de Joffrin se refusant à miser sur les seules conquêtes de l’action révolutionnaire et à négliger les possibilités du réformisme ? En 1868, il contribua à fonder la chambre syndicale des ouvriers mécaniciens et en fut un animateur. Il s’associa au mouvement démocratique contre l’Empire. Membre de la section de Montmartre de l’Association Internationale des Travailleurs, il signa le manifeste contre la guerre adressé aux travailleurs de tous pays, en juillet 1870 (cf. Dict., t. IV, p. 58). En 1869, il appartint au comité électoral d’Henri Rochefort à Belleville et, en 1870, le représenta au Comité national antiplébiscitaire. Après le 4 septembre 1870, il fut simple garde au 61e bataillon de la Garde nationale. Durant la Commune, il appartint à la Commission militaire du XVIIIe arr. Il habitait alors, 4, impasse des Artistes, aux Batignolles. Un rapport de police le présente avec des cheveux roux frisés, une figure plate et colorée, la parole brève.
Le 19e conseil de guerre le condamna par contumace, le 22 janvier 1873, à la déportation dans une enceinte fortifiée. Il n’avait encouru antérieurement aucune condamnation.
Joffrin aurait quitté son domicile le 16 mai pour n’y plus revenir. Aux enquêteurs venus perquisitionner en septembre, sa mère aurait répondu que son fils aîné, Émile, était en Allemagne depuis cinq ans, que le cadet, Albert, ouvrier tapissier et garde mobile, était en province depuis quelques mois et que Jules était parti en mai et, sans doute, avait été tué. En réalité, Jules Joffrin avait passé la frontière et s’était réfugié à Londres où il fit partie de la commission chargée d’une souscription permanente au profit des déportés de Nouvelle-Calédonie. Avec Dardelle et Delahaye, il appartint à la commission de propagande du Comité révolutionnaire du Prolétariat créé à Londres en août 1872 qui, le 1er octobre 1874, publia une brochure, À la classe ouvrière, qui exposait ses buts et moyens d’action. Voir V. Delahaye Avec celui-ci, Joffrin fut un des organisateurs du meeting du premier anniversaire du 18 mars 1871.
Ses aptitudes techniques lui avaient permit de s’adapter facilement à une société industrielle et même de rendre quelques services aux proscrits moins bien armés, au sein de la Société des réfugiés de la Commune qui les réunissait tous. Lorsque les exilés de la tendance de Blanqui, avec Eudes et Vaillant, quittèrent cette société de secours mutuels pour se retrouver dans une organisation idéologiquement plus affirmée, Joffrin ne les suivit pas. Il ne compta donc pas au nombre des “ Communeux ” groupés dans la Commune révolutionnaire de Londres.
***
Après le vote de l’amnistie, en 1880, (il avait été gracié le 27 novembre 1879) Joffrin rentra en France où la République consolidée et un Parti ouvrier en gestation depuis le congrès de Marseille de 1879 offraient un terrain et des moyens d’action différents de ceux qu’il avait connus jadis. Il s’installa à Paris dans le XVIIIe arr. (68 rue du Ruisseau en 1880 puis 45 rue des Cloys) et travailla à Neuilly où il gagnait 6 à 8 F. par jour. Peu après son retour, en compagnie d’Allemagne, Joffrin se décida à suivre J.-B. Clément, S. Dereure, P. Brousse et adhéra au PO qu’il représenta avec B. Malon au Congrès socialiste international de Coire en 1881. Il se classa au premier rang parmi ses militants parisiens et fut son porte-drapeau dans ses premières batailles électorales. En 1881, il en livra trois. Candidat “ socialiste-révolutionnaire ” dans le XVIIIe arr. (quartier des Grandes-Carrières) en janvier, il recueillit 458 voix sur 6 547 inscrits et 4 151 votants. L’élu, Lafont, était le candidat de l’Alliance socialiste républicaine constituée en octobre 1880, autour de Jourde et de Ch. Longuet, par les Communards amnistiés qui n’avaient pas, comme Joffrin, rejoint le PO. Aux élections législatives d’août, dans la 1re circonscription de Saint-Denis, sur 16 629 suffrages exprimés Joffrin en rassembla 2 305, provenant presque exclusivement des agglomérations ouvrières : 816 à Saint-Denis, 366 à Aubervilliers, 355 à Pantin. Excepté Épinay qui lui en donna 32, nulle autre localité ne lui apporta plus de 10 voix. L’Union fédérative du centre, groupement du PO dans la région parisienne, sur les instances de P. Brousse préféra Joffrin à Dereure comme candidat à l’élection législative complémentaire rendue nécessaire dans la 1re circonscription du XVIIIe arr. de Paris par l’option de Clemenceau pour la 2e circonscription. Le 18 décembre 1881, Joffrin groupa 2 744 voix (919 aux Grandes-Carrières et 1 825 à Clignancourt) contre Lafont, élu par 6 862 et contre 1 028 à un candidat de droite. L’élection municipale complémentaire nécessitée par le passage de Lafont à la Chambre des Députés permit à Joffrin d’entrer au conseil municipal de Paris comme représentant du quartier des Grandes-Carrières. Le 7 mai 1882, avec 1 246 voix, il devança Simonneau, radical (1139), et Lucipia de l’Alliance socialiste républicaine (1070), et fut élu au second tour par 2 304 voix sur 7 217 inscrits, première affirmation socialiste victorieuse depuis la Commune, après l’éphémère succès de Trinquet élu en juin 1880 au Père-Lachaise et battu en janvier 1881.
Quelques mois plus tard, un conflit intérieur latent, aggravé par le comportement de Joffrin lors de l’élection législative de décembre 1881, allait scinder le PO Joffrin et les militants parisiens, déçus par leurs premiers échecs électoraux, les imputaient au programme minimum adopté en 1880 au Havre et que, dans sa rigueur et son uniformité, ils jugeaient mal adapté aux situations locales changeantes. Au congrès de Reims (30 octobre-6 novembre 1881), où Joffrin représentait le Cercle d’études sociales du XVIIIe arr., ils avaient demandé, pour les groupes locaux, le droit d’adapter ce programme aux conditions de leur milieu, et obtenu un demi-succès, le renvoi de cette question à l’étude des Fédérations, l’ancien programme restant provisoirement en vigueur. Joffrin viola cette dernière disposition pour l’élaboration de sa plate-forme électorale en décembre. Il expurgea le programme de ses considérants doctrinaux et remplaça les revendications proprement ouvrières de la journée de huit heures, du salaire minimum et de l’abolition de l’héritage par des mots d’ordre purement politiques, comme le mandat impératif, la suppression du Sénat et de la Présidence de la République.
De vives polémiques opposèrent la majorité des militants de Paris et le journal Le Prolétaire, derrière Joffrin et Brousse, à l’Égalité et à Jules Guesde. Ce dernier, et une poignée de délégués, s’estimant joués par les premières décisions d’ordre et de méthode à l’ouverture du congrès de Saint-Étienne, le 25 septembre 1882, le quittèrent pour Roanne où ils déclarèrent continuer la lutte sur le terrain choisi à Marseille et au Havre.
***
De Saint-Étienne, où Joffrin représentait l’Union des mécaniciens de la Seine, sortit donc un nouveau parti, dénommé POSR, mais dont le sous-titre, FTSF, prévalut, et qui “ était communément appelé " possibiliste " ou broussiste ”. Ce parti s’éloigna de plus en plus des thèses marxistes et de la tactique de classe du PO Jules Joffrin, véritable orateur populaire, en fut un des militants les plus en vue. Il assista aux trois congrès nationaux que le Parti tint de son vivant à Paris (septembre-octobre 1883), à Rennes (octobre 1884) et à Charleville (octobre 1887). Il participa aux conférences ouvrières internationales que son parti convoqua à Paris ; la première, salle Favié, rue de Belleville (29 octobre-3 novembre 1883), se préoccupa de législation du travail ; la seconde, salle de la Redoute, rue Jean-Jacques Rousseau (23-29 octobre 1886), reprit le même ordre du jour et y ajouta la formation professionnelle, les coalitions ouvrières et les sociétés coopératives. Joffrin joua un rôle déterminant dans l’organisation et dans la tenue du congrès socialiste international réuni en 1889 à l’appel de la FTSF, salle de l’Union du Commerce et de l’Industrie, rue de Lancry, tandis qu’un autre se réunissait, salle Pétrelle, à l’appel des guesdistes. Le 15 juillet, Joffrin présida la séance d’ouverture et souhaita la bienvenue aux délégués qui débattirent de la journée de huit heures, de l’entente internationale des travailleurs et de législation sociale. S’il laissa à l’intellectuel Brousse le soin d’élaborer, pour le nouveau parti, une doctrine qui fut celle des “ services publics ”, Joffrin illustra, dans l’action, son pragmatisme tactique et son possibilisme, à l’échelle municipale. De 1882 à 1884, il multiplia les initiatives à l’Hôtel de Ville. Le 26 juillet 1882, il avait proposé d’assurer les travaux de Paris par la collaboration de la Ville et de la fédération des syndicats ouvriers parisiens, l’une apportant capitaux et instruments de travail, l’autre fournissant la main-d’œuvre. Le 22 février 1883, il défendit son projet de “ municipalisation ” du gaz, c’est-à-dire la transformation d’un monopole de fait en un service public, selon la doctrine de Brousse.
Le 13 mars 1883, il préconisa l’ouverture de boulangeries municipales. En novembre 1883, il suggéra de faire face à la crise économique par l’ouverture d’ateliers nationaux dotés d’une subvention de cinq cent mille francs. Le 20 février 1884, il proposa que, sur ses terrains, la ville confiât aux travailleurs syndiqués le soin d’édifier des habitations ouvrières. Joffrin prit aussi quelques initiatives politiques. Le 13 mars 1883, il émit l’idée d’un armement du peuple pour assurer la police. Le 17 mars 1884, il demanda la concession à perpétuité, et l’obtint pour vingt-sept ans, d’un enclos attenant au Père-Lachaise, afin d’y élever un monument à la gloire des Fédérés, “ de ceux qui, fidèles jusqu’à la mort à leur foi politique et sociale, sont tombés héroïquement à cet endroit ” (Le Prolétariat, 3 mai 1884).
Cette activité n’empêcha pas Joffrin d’être battu en 1884. Le 4 mai, sur 7 694 inscrits, il réunit 2 573 voix contre 2 097 à Simonneau. La scission possibiliste ne l’avait pas desservi puisqu’il augmentait ses voix et que le guesdiste Dereure en réunissait péniblement 79. Mais, au second tour, victime d’une campagne active de son rival de 1882, Lucipia, il perdit 200 voix et succomba devant Simonneau élu par 2 452. Alors Joffrin continua à vivre de son travail d’ouvrier mécanicien et à militer dans son syndicat et à la FTSF. Aux élections législatives de 1885, son nom figura sur deux des trois listes départementales présentées en province par la FTSF, ce qui atteste de la place qu’il occupait dans son parti. En Maine-et-Loire, Joffrin et ses colistiers arrivèrent à une moyenne de 1 000 voix, lui-même, seul étranger au pays, en récolta 990. Dans la Vienne, ils en obtinrent 450, Joffrin se classant en tête avec 570. Mais ces élections démontrèrent surtout que son rayonnement, essentiellement parisien, débordait la sphère d’influence du parti. En tête de la liste homogène de la FTSF, face à deux autres listes socialistes de coalition, il réunit 33 452 voix, devançant son second, J. Allemane, de plus de 8 000, et tous les candidats socialistes de trois listes, à l’exception de Vaillant qui figurait, lui, sur deux d’entre elles. Aux élections complémentaires du 13 décembre exigées par les options provinciales de six élus de Paris, Joffrin prit à nouveau la tête de la liste possibiliste, suivi d’Allemane, et retrouva personnellement les faveurs du corps électoral avec 31 118 voix, la moyenne de la liste dépassant de peu 27 000.
En 1886, à l’occasion d’une élection partielle, Joffrin rentra à l’Hôtel de Ville comme élu du quartier de Clignancourt au siège vacant par l’élection au Sénat du conseiller Sougeon. Du 31 janvier au 7 février, il passa de 3 121 à 3 307 voix, triomphant du radical-socialiste Jaclard (2 613 et 2 795). Le 8 mai 1887, il fut réélu au premier tour par 5 535 voix sur 15 898 inscrits et porté à la vice-présidence du conseil municipal qui comptait dix socialistes dont Vaillant et neuf élus “ possibilistes ”.
Pendant ces années, Joffrin se rangea aux côtés de républicains de toutes nuances dans la lutte contre le boulangisme. Il fut même un des promoteurs de cette union : avec Clemenceau et Ranc, il fonda, le 25 mai 1888, la Société des droits de l’Homme et du Citoyen. Il alla, en personne, dans le Nord, combattre les candidatures de Boulanger en avril et août 1888. Il soutint le radical Jacques contre le général, à l’élection parisienne du 27 janvier 1889. Enfin, aux élections générales du 22 septembre 1889, dans la 2e circonscription du XVIIIe arr. de Paris (Goutte-d’Or, La Chapelle), Joffrin s’opposa au général Boulanger alors réfugié en Belgique, condamné depuis le 14 août à la déportation dans une enceinte fortifiée et privé de ses droits civils. Le 8 septembre, à l’Élysée-Montmartre, Joffrin porta la contradiction au candidat radical Anatole de la Forge : l’auditoire, conquis, invita ce dernier à se retirer, ce qu’il fit. Avec 5 507 voix, Joffrin se plaça, néanmoins, loin derrière les 7 826 de Boulanger. Mais celui-ci était inéligible. Un dilemme se posait à la Chambre : ou violer le droit, ou braver le suffrage universel. Le 9 décembre 1889, par 293 voix contre 233, la Chambre suivit son rapporteur, Levêque, député de la Côte-d’Or, et déclara Joffrin élu. Dans la majorité figuraient tous les opportunistes et presque tous les radicaux, et parmi eux, R. Poincaré. La minorité comptait Clemenceau et plusieurs socialistes dont Antide Boyer, Ferroul et Thivrier.
Joffrin ne devait pas remplir ce mandat obtenu dans des conditions équivoques. Une seule fois, le 20 janvier 1890, il parut à la tribune de la Chambre pour combattre l’annulation par le gouvernement des crédits votés par le conseil municipal de Paris aux grévistes du Nord et de Lyon, tout en déclarant : “ Nous voterons, nous, possibilistes, peut-être très souvent avec des ministères qui auront une apparence modérée, s’ils apportent la moindre amélioration à la situation des travailleurs ” (JO, 21 janvier 1890). Mais il se sépara des salariés qui, pour la première fois, allaient manifester le 1er mai 1890. Il présenta comme inutile pour les travailleurs et dangereuse pour la République cette journée de revendications. Il en dénonça l’inspiration guesdiste avec une aigreur qu’à cette date la maladie explique autant que les vieilles rivalités d’écoles. Il entra bientôt dans une longue et douloureuse agonie, la face rongée par un cancer. Au printemps de 1890, il renonça à son siège de conseiller municipal qui échut à Rouanet. Fin juin, il entra à la Maison de santé municipale Dubois pour s’y éteindre trois mois plus tard.

SOURCES : Arch. Nat., BB 24/863, n° 6396. — Arch. Min. Guerre, 19e conseil. — Arch. PPo., B a/429, a/430, a/435 (rapport Testut, 29 novembre 1875), a/441 et a/1126. — G. Lefranc, Le Mouvement socialiste sous la IIIe République. — Arch. Ass. Nat., dossier biographique. — Notes biographiques..., op. cit., Bibl. Nat. 4° Ln 25/667 (1-2). — Ch. Vérecque, Dictionnaire du Socialisme, op. cit., p. 224. — Le Prolétariat, 3 mai 1884, principales propositions déposées au conseil municipal par Joffrin. — La France nouvelle, article de Deville, n° du 20 septembre 1890. — Hubert-Rouger, Les Fédérations socialistes II, op. cit., p. 362 et III, op. cit., pp. 91, 130 à 167, passim ; p. 362. — Sylvain Humbert, Les Possibilistes, pp. 1 à 60, passim. — Arlette Marchal, Le Mouvement blanquiste, 1871-1905, DES, Paris, p. 43. — Claude Renault, Le Mouvement socialiste parisien de 1881 à 1885, DES, Paris, pp. 37 à 96, passim.

ICONOGRAPHIE : Hubert-Rouger, Les Fédérations socialistes III, op. cit., p. 193 (dessin).

Justinien Raymond

Version imprimable de cet article Version imprimable