Né le 1er juillet 1879 à Paris (XVe arr.), mort le 28 avril 1954 à Paris ; syndicaliste ; secrétaire, puis secrétaire général de la CGT (1909-1947) ; président de la CGT-FO (1948-1954) ; président du Conseil économique (1947-1954) ; président du Groupe ouvrier (1919-1954) et vice-président du Conseil d’administration du Bureau international du travail (1946-1954) ; vice-président de la Fédération syndicale internationale (1919-1945) ; vice-président de la Fédération syndicale mondiale (1945-1948) ; vice-président de la Confédération internationale des syndicats libres (1949-1954) ; prix Nobel de la Paix 1951.

Léon Jouhaux
Arch. FO, fonds Jouhaux.
Léon Jouhaux avec Albert Thomas
Arch. FO, fonds Jouhaux.
Livre consacré à Léon Jouhaux en 2010, suite au colloque d’Aubervilliers
Le grand-père paternel de Léon Jouhaux avait été fusillé après les Journées de Juin 1848. Son père, Adolphe Jouhaux, employé municipal à Paris, tambour sous la Commune, échappa à la répression grâce à sa bonne connaissance des égouts où il se réfugia quelque temps. Au moment de la naissance de Léon, il était chargé de l’entretien du puits artésien de la place de Breteuil à proximité duquel il était logé. Sa femme exerçait des emplois de cuisinière. La sœur de Léon était de sept ans son aînée et il eut deux frères. Deux mois après sa naissance, son père démissionna, à la suite de mesures vexatoires dont il avait été l’objet. Il obtint un congé d’un an et alla travailler à la construction de la voie ferrée Château-du-Loir-Le Mans, emmenant avec lui sa famille. À son retour à Paris, il trouva un poste à la manufacture d’allumettes d’Aubervilliers.
Aubervilliers sera désormais le cadre de la vie familiale des Jouhaux. Léon y habita jusqu’en 1913, date à laquelle il alla s’installer aux Lilas. Tandis que la mère s’employait comme cuisinière, sa sœur tenait la maison et s’occupait de ses frères. À dix-sept ans, elle se maria et toute la famille vécut dans le petit logement.
Léon appartint à la première génération de l’école obligatoire. Son intelligence attira l’attention de ses instituteurs. En 1891, encouragé par le directeur de l’école d’Aubervilliers, il se présenta avec succès au concours d’entrée à l’École primaire supérieure Colbert, avec pour perspective lointaine les Arts et Métiers. En 1892, la famille Jouhaux fut touchée par une épidémie de cholérine, le père tomba malade, le beau-frère mourut. Plus question pour Léon de poursuivre de longues études ; il quitta Colbert et s’embaucha dans une savonnerie. Le directeur d’école le prépara alors, après la journée de travail, à l’entrée à l’École professionnelle Diderot ; il y accéda en 1893 et commença à apprendre la serrurerie d’art. Cependant, la situation matérielle de la famille ne pouvant permettre de nouveaux sacrifices, Léon dut abandonner les études pour prendre un emploi chez un forgeron.
Léon Jouhaux avait alors quinze ans et il commença à fréquenter le groupe libertaire d’Aubervilliers où l’attirait une bibliothèque assez bien fournie.
En 1895, il fut admis à la Manufacture d’allumettes et, à seize ans, connut sa première grève, une grève dirigée contre l’usage du phosphore blanc, source de maladie professionnelle grave. Il savait lire, écrire, contrairement aux ouvriers plus âgés ; il rédigea donc les tracts, les procès-verbaux des réunions. Son univers était alors le syndicat, le groupe libertaire et une association sportive et musicale locale « La Vigilante » dont il faisait partie avec son père et ses frères et dont il suivait les exercices de préparation militaire.
En 1896, après une confuse bagarre d’après-bal, pour échapper à la correctionnelle il contracta un engagement dans les zouaves en Algérie. L’année suivante, son père étant devenu aveugle, il obtint une permission, puis fut mis en congé définitif comme soutien de famille ; il reprit son emploi à la Manufacture.
En juin 1901, en compagnie deLibertad, le voilà mêlé à une nouvelle bagarre à Noisy-le-Sec. Condamné à trois mois de prison, écroué le 7 décembre, il fut gracié le 12 mais licencié de la Manufacture. Il exerça alors pendant quatre ans toutes sortes de métiers. Son intérêt pour le syndicalisme ne faiblit pas et il créa un syndicat d’ouvriers non qualifiés où se côtoyaient figurants de théâtre, hommes sandwich, etc. 1905 fut pour lui une année importante : il entra au Comité national de la CGT comme représentant de la Bourse du Travail d’Angers (les ouvriers de la Manufacture d’allumettes de Trélazé, particulièrement actifs à la Bourse du Travail d’Angers, étaient en relation avec ceux de la manufacture d’Aubervilliers). Cette même année, il fut réintégré, au terme de nombreuses démarches, à la Manufacture d’Aubervilliers et devint représentant fédéral des Allumettiers au Comité national de la CGT.
De 1906 à 1909, Jouhaux fut un militant, mais un militant discret dans les rivalités qui continuaient à opposer partisans d’un syndicalisme émanant des Bourses du Travail et partisans d’un syndicalisme s’appuyant sur les fédérations de métiers ou d’industries, discret aussi dans les luttes mettant aux prises « révolutionnaires » et « réformistes », bien que son tempérament, ses sympathies avouées et ses mandants le fissent se ranger parmi les premiers, discret encore dans les conflits qui allaient aboutir à la démission du secrétaire de la CGT, Victor Griffuelhes, le 2 février 1909, et à l’élection de Niel, candidat des réformistes, le 25 février 1909.
Cette discrétion ne fut pas étrangère à son élection comme secrétaire de la CGT, le 12 juillet 1909 : candidat des « révolutionnaires », il ne provoqua pas une opposition violente des « réformistes » (35 voix pour Jouhaux et 20 bulletins blancs). Le titre de son premier article dans La Voix du Peuple (22 juillet 1909) est significatif : « Pour l’unité ouvrière ».
Dans une CGT très affaiblie par ses conflits internes et par la politique de Briand et de Clemenceau, le jeune secrétaire reprit les thèmes chers aux révolutionnaires : action directe, antimilitarisme, antipatriotisme, antiétatisme, soutien systématique à tous les mouvements de grève, hostilité à la politique de réformes obtenues par voie législative (« une duperie »).
Il encouragea cependant des thèmes revendicatifs devant conduire à des « réformes » : diminution de la journée de travail, acceptation du principe des « retraites ouvrières », etc.
Mais, en 1913, il alla plus loin et s’opposa à ceux des révolutionnaires qui demandaient une grève générale en septembre 1913 contre la loi de 3 ans (il avait été arrêté pendant dix jours, en mars 1913, au moment de la campagne contre le projet de loi). Il avait pris alors la mesure de la CGT et de ses possibilités d’action : stagnation des effectifs (330 000 au maximum), décadence des universités populaires qui avaient servi de pépinières des cadres syndicaux, risques courus par la CGT dans sa lutte contre l’État.
Dès le congrès du Havre de 1912, il mit l’accent sur une double nécessité : une organisation plus solide et une action « économique ». Dès cette époque, certains parleront de passage au réformisme. Jouhaux s’en défendra.
Il est vrai, un trait fondamental continuait à le rendre solidaire des révolutionnaires contre les réformistes : la méfiance à l’égard des partis politiques. Dans un article de La Bataille syndicaliste du 14 octobre 1911 intitulé « Chacun chez soi », il écrivait : « Pour remplir sa mission, le syndicalisme doit conserver son entière personnalité, il ne peut ni ne doit s’inféoder à aucun parti politique ». Cet article pourrait être de 1920, de 1936, de 1939 ou de 1947 tant il exprimait une position fondamentale dont son auteur ne se départira jamais.
À l’époque, il s’agissait de répliquer à ceux des dirigeants socialistes qui prétendaient contrôler le mouvement syndical. Jouhaux fut le premier signataire d’un document publié à ce sujet par la Bataille syndicaliste le 20 août 1912 qui sera connu sous le nom d’« Encyclique syndicaliste ».
Cette période d’action syndicale, de 1909 à 1914, élargit aussi les vues de Jouhaux ; il noua ses premières relations internationales, il participa en août 1909 à la Conférence syndicale internationale de Paris, puis, en 1911, à celle de Zurich.
Il ressentait l’isolement dans lequel se trouvait le syndicalisme français. Mais, surtout, le militant d’Aubervilliers, de la Fédération des Allumettiers et de la rue de la Grange-aux-Belles fut fortement impressionné par ses voyages en Angleterre, en 1911 et en 1913, et en Allemagne en 1911 : ses camarades comprirent et redoutèrent l’influence de ces découvertes : en 1911, Griffuelhes, qui continuait à considérer Jouhaux comme son disciple, lui adressa un télégramme en Allemagne pour qu’il écourtât son séjour.
Ces années d’apprentissage du secrétariat de la CGT marquèrent sans doute aussi profondément Jouhaux que les années difficiles de l’adolescence : des réflexes avaient désormais été acquis, des réalités avaient été pesées, des expériences faites, des dangers appréciés, des amitiés liées, des principes définis.
La guerre menaçait. Certains envisageaient le départ en Espagne de plusieurs dirigeants syndicaux, dont Jouhaux.
Les 26 et 27 juillet 1914, Jouhaux se trouvait à Bruxelles au congrès de la Centrale syndicale belge et, à cette occasion, il eut un entretien d’un quart d’heure avec le leader syndicaliste allemand Legien. Cette entrevue n’a sans doute pas eu l’importance que les polémiques ultérieures voudront lui donner. Jouhaux fut à l’origine du Manifeste confédéral déjà très prudent du 29 juillet. Le 31 au soir, il se rendit au siège de l’Humanité en apprenant l’assassinat de Jean Jaurès. C’est à l’unanimité que le Comité confédéral de la CGT, le 1er août, se prononça contre la grève générale que la Confédération, dans tous ses congrès, avait prévue en cas de guerre. Jouhaux publia un éditorial dans la Bataille syndicaliste sous le titre « Pas d’affolement », et le Manifeste confédéral du 1er août évoquait « le fait accompli ». Le ministre de l’Intérieur Malvy décida de surseoir à l’application du « Carnet B » qui prévoyait l’arrestation des militants antimilitaristes et sur lequel figurait Jouhaux.
Le 4 août, Jouhaux prononça un discours aux obsèques de Jean Jaurès et la phrase restée fameuse : « Au nom de ceux qui vont partir et dont je suis, je crie devant ce cercueil que ce n’est pas la haine du peuple allemand qui nous poussera sur les champs de bataille, c’est la haine de l’impérialisme allemand ». Cependant, dès le lendemain, sous l’influence du socialiste Albert Thomas, semble-t-il, il accepta un sursis d’appel.
Il devint membre du Comité du Secours national avec ceux qu’il est convenu d’appeler les « autorités civiles et religieuses ». Cette participation constituera le premier grief de ses adversaires au sein du mouvement ouvrier. Il fut nommé, sur la proposition du ministre socialiste Jules Guesde, « délégué à la Nation », institution d’ailleurs éphémère : les délégués à la Nation auraient eu pour mission « d’éclairer l’opinion publique ». Il suivit le gouvernement à Bordeaux. Son attitude fut au centre des débats du Comité de la CGT en septembre : il brandit une menace de démission face à des censeurs alors peu nombreux. Désormais, ses articles et les revendications qu’il formula au nom d’un mouvement syndical très affaibli eurent un caractère « réformiste » : la mobilisation industrielle, ses formes et ses conséquences en constituaient les thèmes essentiels. Les rapports de Jouhaux avec Albert Thomas, ministre chargé de ces problèmes, devinrent très étroits. Des « commissions mixtes paritaires » dans les départements, des « commissions d’arbitrage » et des « délégués d’atelier » dans les établissements qui relevaient du ministère de l’Armement ouvrirent des horizons nouveaux au mouvement syndical progressivement reconstitué. Dans l’impossibilité de rassembler un congrès, des conférences nationales de la CGT se réunirent à Paris en août 1915 et en décembre 1916, à Clermont-Ferrand en décembre 1917. Jouhaux se heurta à une minorité de plus en plus vigoureuse qui se réclamait du syndicalisme révolutionnaire et pour quelques éléments, longtemps peu nombreux, du léninisme. En réplique à un « congrès » organisé par les minoritaires à Saint-Étienne au printemps 1918, Jouhaux dut accepter la réunion du congrès confédéral de Paris de juillet 1918 qui vit les premiers grands affrontements syndicaux au centre desquels Jouhaux se trouvera pendant trente ans.
Il contribua à l’apaisement de la crise du printemps 1917 et, à l’automne 1917, il refusa le poste ministériel que lui proposait Clemenceau.
La Première Guerre mondiale contribua également à donner à Jouhaux sa stature internationale. Il ne participa, et ne fut d’ailleurs invité à aucune des rencontres pacifistes : Zimmerwald, Kienthal, Stockholm. Par contre, le voici en Italie en février 1915, à un moment crucial, les Alliés faisant un gros effort pour aider les milieux favorables à l’intervention de l’Italie à leur côté. Il refusa de rencontrer Mussolini, mais prononça un discours qui constituait un encouragement aux « interventistes » lors d’un grand meeting organisé à Milan le 7 février 1915. À l’été 1915, il eut une rencontre en Suisse avec les sociaux-démocrates allemands Bernstein et Kautsky, rencontre antérieure à Zimmerwald, mais demeurée sans lendemain.
Il fut présent à toutes les Conférences ouvrières interalliées : Londres, février 1915 ; Leeds, juillet 1916 ; Londres, septembre 1917, février 1918, septembre 1918.
Surtout, il se préoccupa du rôle du syndicalisme dans les négociations qui mettront fin au conflit et dans la société de l’après-guerre. Ici encore l’influence d’Albert Thomas ne fut pas négligeable. Jouhaux dégagea deux objectifs essentiels : réunir un congrès ouvrier parallèle au congrès diplomatique lors des négociations de paix, obtenir que les traités comportent non seulement des clauses politiques et économiques, mais aussi des clauses « ouvrières ».
S’agissant de la révolution russe, il se réjouit de la chute du tsarisme, mais s’inquiéta des événements d’octobre. Recevant Kerenski le 10 juillet 1918, il avoua sa perplexité et son « angoisse » devant la situation de la Russie.
Il essaya, profitant des circonstances, de rapprocher le mouvement syndical américain des organisations européennes et il reçut longuement Gompers, président de l’AFL, en septembre 1918, à Paris.
La guerre avait façonné un nouveau Jouhaux : les nécessités et les formes de l’action syndicale pendant cette guerre lui avaient révélé la force de l’État et la complexité de l’économie moderne. Jacobin et quarante-huitard à l’été 1914, à la fois plus sûr de lui et davantage contesté en 1918, il était devenu un leader dont les interventions avaient pris du poids et dont l’influence dépassait désormais les limites du mouvement syndical.
La classe ouvrière s’était, elle aussi, transformée dans sa composition et dans son comportement idéologique : accroissement d’une main-d’œuvre industrielle dépourvue de traditions ouvrières et attraction de la Russie soviétique. Aussitôt la guerre terminée, Jouhaux fit adopter par la CGT (comité confédéral des 15 et 16 décembre 1918) le « programme minimum » qui inspira pendant plus de trente ans toute l’action réformatrice du mouvement syndical français : création d’un Conseil national économique du travail, nationalisations industrialisées, contrôle ouvrier, « paritarisme ».
Après le vote de la loi du 25 avril 1919 créant la journée de 8 heures, et les incidents du 1er mai 1919, Jouhaux se trouva au centre du conflit qui allait aboutir à la scission du mouvement syndical qui s’affaiblissait après les échecs des grandes grèves de 1919 et 1920. Attaqué avec violence par les minoritaires se réclamant soit de la tradition syndicaliste révolutionnaire, soit du bolchevisme, il conserva longtemps l’espoir d’une conciliation et résista aux pressions dont il était l’objet de la part des camarades français ou des dirigeants de la Fédération syndicale internationale qui l’invitaient à plus de fermeté à l’égard des minoritaires. Au même moment, il dut faire face à la politique du gouvernement de Bloc national qui engageait des poursuites contre la CGT dont la dissolution fut prononcée le 13 janvier 1921. Jouhaux obtint aussitôt, au cours d’un entretien avec Millerand, l’assurance verbale que ce jugement inapplicable demeurerait inappliqué.
De congrès en congrès (Lyon 1919, Orléans 1920 et enfin Lille 1921), la minorité se montra de plus en plus résolue et son influence ne cessa de grandir. Jouhaux tenta une dernière manœuvre au Comité national confédéral de septembre 1921 : il offrit sa démission. « Nous n’avons jamais pensé que si Jouhaux s’en allait de la CGT, la CGT deviendrait pour cela révolutionnaire », répliqua un des porte-parole de la minorité. Alors tout fut consommé, le Comité national décida l’exclusion des minoritaires qui, en 1922, constituèrent la CGTU.
La politique internationale avait été une des principales causes de la scission, elle était devenue un des domaines privilégiés de l’action de Jouhaux. Lors de la Conférence de la Paix, il fut désigné comme conseiller technique à la Commission pour l’étude de « la législation internationale du travail », puis il devint suppléant du délégué français à cette Commission, le ministre Loucheur. Celui-ci participa rarement aux réunions ; Jouhaux s’y montra assidu et actif, il contribua à la rédaction de ce qui allait devenir la partie XIII du Traité, celle qui mettrait en place l’Organisation internationale du Travail. Il défendit le tripartisme égalitaire (gouvernement-patronat-syndicat) dans les Conseils de direction. Il renonça à sa délégation après les incidents du 1er mai 1919 à Paris, à un moment, il est vrai, où la Commission avait accompli l’essentiel de sa tâche.
En octobre 1919, Jouhaux partit pour Washington à la réunion de l’OIT qui devait désigner le premier directeur du BIT et il fut un des artisans du succès de la candidature d’Albert Thomas. Après la CGT, le BIT devint sa seconde maison tandis que ce voyage constituait son premier contact direct avec les États-Unis.
En janvier 1919, il était à Berne pour la première rencontre syndicale internationale d’après-guerre et, en août, la Fédération syndicale internationale reconstituée à Amsterdam l’avait élu vice-président.
Après 1921, son principal souci fut de reconstruire la CGT, démantelée dans certaines branches professionnelles et dans certaines régions par la scission. L’autorisation donnée en 1924 aux fonctionnaires de se constituer en syndicats et l’adhésion à la CGT de la puissante Fédération des fonctionnaires en 1927 l’aidèrent dans cette tâche. Le sectarisme croissant des unitaires provoqua en 1926 l’apparition d’une CGT-SR (syndicaliste révolutionnaire), organisation peu nombreuse et éphémère, mais qui fut un relais pour de nombreux syndicalistes, parfois de qualité, transfuges de la CGTU et appelés à rejoindre progressivement le bercail confédéré. Les effectifs de la CGT allèrent augmentant tandis que ceux de la CGTU ne cessaient de se réduire, ce qui amena les dirigeants unitaires à prôner un rapprochement et à lancer des appels de plus en plus pressants à l’unité. Fort de ses succès, Jouhaux n’accepta d’envisager une telle éventualité que par le retour des syndiqués unitaires « à la base » dans les organisations confédérées. Les unitaires entendaient rétablir l’unité par des « négociations au sommet » permettant la création d’une nouvelle Confédération qui serait substituée aux deux autres. Jusqu’en 1935 Jouhaux demeura fermement attaché à sa position, d’autant plus que la « politique de présence et d’indépendance » lui paraissait la seule susceptible d’apporter des avantages substantiels à la classe ouvrière : de 1924 à 1936, tous les ministres du Travail furent désignés après consultation directe ou indirecte de Jouhaux ; en 1925, la création d’un Conseil national économique, au rôle modeste il est vrai, répondit à une revendication chère à Jouhaux ; son intervention auprès de Poincaré en 1926 fut un des éléments qui dissuadèrent le président du Conseil de tenter une revalorisation intégrale du franc. En 1928 et 1930, le vote de la législation sur les Assurances sociales, malgré ses imperfections, couronna une action persévérante de la CGT et de Jouhaux. Il en alla de même sur la scène internationale. En 1924, Jouhaux fit partie de la délégation française à l’Assemblée annuelle de la Société des Nations et, en 1927, il participa à la Conférence économique de Genève, puis bientôt à la Commission de désarmement : bref, Jouhaux partagea son temps entre la rue Lafayette et les bords du lac Léman et il demeura profondément marqué par ce que l’on a appelé « l’esprit de Genève ».
Les années 1930 constituèrent la période essentielle de la vie de Jouhaux. La crise, le New Deal, la montée des régimes autoritaires, le changement d’attitude du Komintern : le contexte était nouveau. Mais les conditions de l’action furent également renouvelées : beaucoup de maîtres à penser ou de vieux compagnons disparurent, par exemple Albert Thomas en 1932. Une nouvelle génération des dirigeants syndicaux s’installait rue Lafayette et en province, des hommes qui n’avaient pas connu le syndicalisme d’avant 1914 et n’avaient pas vécu la crise de l’après-guerre et la scission. De jeunes intellectuels, pour la plupart promis à des responsabilités importantes, s’intéressaient au mouvement syndical. Jouhaux sut utiliser cet intérêt à la fois pour reprendre, dans le cadre de l’Institut supérieur ouvrier et des Collèges du travail, l’œuvre de formation abandonnée depuis la disparition des universités populaires, et pour constituer autour de lui un groupe d’études, groupe informel le plus souvent, mais dont les rencontres, les dossiers, les projets lui furent précieux. Ces hommes d’inspiration sinon d’obédience socialiste eurent une grosse influence sur Jouhaux et leurs travaux n’eurent une telle portée que grâce à lui, même si la plupart d’entre eux furent appelés à s’émanciper et à prendre des voies divergentes.
Très vite, Jouhaux, pour remédier à la crise, ne se contenta pas de prôner des mesures sociales (réduction de la durée du travail, etc.) et d’adopter des attitudes économiques et financières communes à tous les partis de gauche (refus de la déflation, augmentation de la consommation intérieure, etc.), il alla plus loin et réclama un « Plan économique et social » et « la stabilisation monétaire internationale », entendons par là, s’agissant de la France, une dévaluation du franc. Hors de la CGT, ces deux thèmes eurent peu de partisans et c’est pour populariser le Plan que Jouhaux provoqua, au printemps 1934, une rencontre débordant le cadre du mouvement syndical sous le nom d’États généraux du Travail.
À ce moment, deux problèmes intimement liés accaparaient son attention, celui de l’unité syndicale et celui du Rassemblement populaire. Le ralliement de la CGTU à la grève générale décidée par la CGT le 12 février 1934 amorça un long processus. Jouhaux ne parut pas s’opposer à l’ouverture de pourparlers, mais il ne participa à aucune des rencontres qui eurent pour objet de rapprocher les points de vue. Le lyrisme de son intervention, célébrant l’unité, à la séance commune des deux congrès confédéré et unitaire de septembre 1935, surprit davantage ses amis que la solennité de sa mise en garde à l’égard des communistes devant le dernier Comité confédéral tenu sans les unitaires en janvier 1936.
Il considéra pourtant qu’il avait obtenu de solides garanties confirmées en mars 1936 par le congrès de Toulouse : retour des unitaires à la vieille CGT, non-cumul des mandats confédéraux et des mandats politiques, renoncement à toute activité de type fractionnel, adoption du Plan, adhésion à la FSI. Seul secrétaire général, il continua à dominer le Bureau confédéral au sein duquel la représentation des ex-unitaires était numériquement assez modeste. L’unité syndicale donna à la CGT et à son « général » un poids considérable au sein du Rassemblement populaire dont le prolongement électoral et parlementaire fut le Front populaire. Cette considération n’a pas été étrangère à sa résignation à l’unité syndicale ; il devint une des grandes figures de 1936, surpris par les dimensions du succès électoral, en particulier celui du Parti socialiste. Il se voulut garant et conscience et refusa toute participation des dirigeants de la CGT à la constitution du gouvernement. Il semblait souhaiter la création d’un organisme de coordination et de contrôle de l’action gouvernementale auquel la CGT pourrait collaborer : cette suggestion, d’abord partiellement acceptée par Léon Blum, demeura sans lendemain. Jouhaux, pas plus que Léon Blum*, n’avait prévu l’explosion sociale de mai et de juin. Il s’efforça de la canaliser et la fit déboucher sur les accords Matignon et les lois sociales de juin. Les succès obtenus ainsi par le syndicalisme (augmentation des salaires, congés payés, 40 heures, conventions collectives), l’enthousiasme populaire du 14 juillet 1936, auquel Jouhaux eut sa large part, n’empêchèrent pas l’apparition d’un certain nombre de nuages : déjà en juin les appels à la reprise du travail ne rencontrèrent pas l’écho immédiat escompté ; dès le début de l’automne éclatèrent des grèves sauvages échappant au contrôle syndical, Jouhaux fut moins associé qu’il l’espérait à la politique générale du gouvernement, le patronat se déroba à la conclusion de nouveaux accords complétant les accords Matignon de juin ; assailli par les problèmes financiers et monétaires, le gouvernement, après la dévaluation de septembre 1936, dut proclamer « la pause » en mars 1937. À l’arrière-plan, la guerre d’Espagne commencée en juillet 1936 apparaissait comme un danger pour la paix mondiale et divisait profondément l’opinion française, y compris l’opinion syndicale et les hommes du Front populaire. Dès le début, Jouhaux, qui n’était pas tenu par des responsabilités politiques, fit campagne avec ardeur pour les Républicains, multiplia les contacts et, une fois la non-intervention proclamée, encouragea toutes les formes possibles d’intervention indirecte. La guerre d’Espagne joua le rôle de révélateur au sein d’une CGT où la réunification n’était souvent qu’une cohabitation difficile : au lendemain du congrès de Toulouse, les ex-unitaires de Benoît Frachon avaient maintenu la publication de leur journal La Vie ouvrière et, en forme de réplique, un certain nombre d’ex-confédérés autour de René Belin avaient créé leur propre hebdomadaire Syndicats ; de semaine en semaine la lutte entre les deux journaux et les deux tendances qu’ils incarnaient était de plus en plus sévère. En 1937, Jouhaux, à son tour, avec le concours de l’appareil de la CGT, lança un journal, Messidor, dont le double objectif était bien dans la manière de Jouhaux : se poser en arbitre entre les hommes de la VO et ceux de Syndicats et, d’autre part, grâce à des collaborations et à une diffusion extra-syndicales, populariser des analyses et des positions : il multipliait à cette époque sa collaboration à des journaux non syndicaux : on trouvait sa signature dans de grands hebdomadaires comme La Lumière ou dans des quotidiens de province : Le Populaire de Nantes, La Dépêche du Midi, etc. Messidor ne répondit pas à tous les espoirs de Jouhaux, mais il n’avait pas besoin d’un succès journalistique pour asseoir son autorité sur la CGT et dans le pays. Secrétaire général indiscuté d’une organisation qui revendiquait cinq millions d’adhérents, il était l’indispensable représentant de la classe ouvrière : on le vit même occuper un fauteuil d’administrateur de la Banque de France à la suite de la réforme de juillet 1936.
Durant toute cette période, le prestige international de Jouhaux à l’étranger ne cessa de croître : ses interventions à la FSI, dans les congrès syndicaux étrangers, à l’OIT furent très écoutées. En 1937, le voici en URSS pour tenter d’obtenir l’adhésion des Syndicats soviétiques à la FSI et il fut un des premiers leaders non communistes d’Occident à se voir accorder une longue audience par Staline. En 1938, à l’occasion d’un voyage en Amérique du Nord, il fut reçu par Roosevelt au moment de la crise des Sudètes et lui exposa son point de vue sur les responsabilités des États-Unis dans le maintien de la paix mondiale.
Revenu en France avec une opinion nuancée sur les accords signés à Munich, il trouva un mouvement syndical dont les divisions s’étaient accentuées et bientôt il adopta une position nettement antimunichoise qui sembla le rapprocher des ex-unitaires, face à un grand nombre de militants ex-confédérés se trouvant entraînés par leurs sentiments pacifistes vers le camp munichois. La marge de manœuvre de Jouhaux devint très étroite, on s’en aperçut en novembre 1938 à l’occasion du congrès de Nantes : sur le plan de la politique générale, il l’emporta grâce à l’appui des ex-unitaires, tandis que sur le plan des responsabilités syndicales confédérales, il ne limita la poussée des hommes de la VO que grâce à l’appui de ceux de Syndicats. Il se trouva alors entraîné bon gré mal gré dans la grève générale du 30 novembre 1938 dirigée contre la politique économique et sociale du gouvernement qui avait signé les accords de Munich. Cette grève fut un échec qui atteignit directement Jouhaux. Le gouvernement lui retira toutes ses « délégations ». Les effectifs de la CGT s’amenuisèrent et Messidor disparut. Les luttes de tendances devinrent chaque jour plus rudes. À nouveau Jouhaux s’efforça de maintenir une unité dont le caractère artificiel n’échappait plus à personne. Les événements de l’été 1939 eurent raison de sa patiente obstination et, le 18 septembre, au lendemain de l’entrée des troupes soviétiques en Pologne, le Bureau confédéral décida l’exclusion de ceux des militants qui refusaient de condamner cette intervention.
La guerre de 1939-1940 reporta Jouhaux de vingt-cinq ans en arrière : reconstitution du mouvement syndical, participation à la mobilisation industrielle à laquelle se trouvaient associés de nombreux syndicalistes, en particulier autour du ministre Dautry, contacts étroits avec le mouvement syndical britannique. Cependant, les conditions étaient bien différentes : la CGT était moins éprouvée par la mobilisation, qui, cette fois, avait épargné la plupart des cadres syndicaux, que par la mise à l’index des militants communistes. Les souvenirs de novembre 1938 n’étaient pas effacés, l’atmosphère, de la « drôle de guerre » n’était pas celle d’août 1914.
Vint la débâcle. Le 9 juin 1940, Jouhaux était à Rennes. Le ministre du Travail Pomaret lui demanda par téléphone de rentrer à Paris. Le 10 juin, la CA de la CGT décidait le repli du Bureau confédéral à Poitiers, simple étape sur la route de Bordeaux où Jouhaux arriva le 15 juin au milieu des intrigues. Il empêcha l’UD de la Gironde de s’associer au manifeste des parlementaires locaux réclamant la signature d’un armistice, il s’opposa à un projet de rassemblement des dockers ayant le même objectif, il convainquit les marins du Massilia de résister aux appels à la grève et d’assurer le départ du bâtiment ayant à son bord des hommes politiques souhaitant continuer la guerre en Afrique, il refusa de rencontrer Adrien Marquet, député-maire de Bordeaux.
Le 17 juin, il tenta d’atteindre Poitiers où il comptait retrouver un certain nombre de camarades. Ne pouvant y parvenir, il était de retour à Bordeaux le 21 juin. Là tout était changé : Pétain était chef du gouvernement, le ministre du Travail Pomaret était devenu ministre de l’Intérieur. Le 23 juin, à la préfecture de la Gironde, Jouhaux rompit avec les personnalités du gouvernement de Bordeaux et annonça que la CGT allait s’installer à la Bourse du Travail de Toulouse où il convoqua le Comité national pour le 20 juillet. Il envoya à Vichy un de ses fidèles adjoints, Robert Bothereau, pour sonder les intentions du gouvernement ; il avait appris le 15 juillet que René Belin était devenu ministre du Travail. Au Comité national, Jouhaux fit adopter une résolution prudente, puis il partit vers Sète où il eut de nombreux contacts ; le 22 septembre, il reçut le secrétaire de la FSI en route vers l’Amérique.
Surveillé avec plus ou moins de discrétion par la police dès le 30 septembre 1940, il changea à plusieurs reprises de domicile. Jusqu’en août 1941, il demeura à Sète où les visites se multiplièrent. En février 1941, sa secrétaire et compagne, Augusta Bruchlen*, réussit à faire un voyage à Paris pour assurer une liaison avec les militants de la zone occupée. À cette époque, plusieurs projets furent élaborés pour faire sortir Jouhaux de France ; aucun n’aboutira. Il semble bien que Jouhaux ne souhaitait pas quitter la métropole. Mais Sète n’était plus sûr. En août 1941, Jouhaux s’installa à Cabriès, entre Marseille et Aix ; il continua à beaucoup recevoir. De passage à Marseille, il fut arrêté le 26 décembre 1941, interné à Vals-les-Bains, puis conduit à Vichy, chez le ministre de l’Intérieur Pucheu qui lui signifia sa mise en résidence forcée à Cahors.
Jusqu’au 26 novembre 1942, Cahors devint le point de convergence des militants syndicaux et politiques et même d’agents français et anglais.
Le 26 novembre 1942, Jouhaux, à nouveau arrêté, fut interné à Evaux-les-Bains, livré aux Allemands fin mars 1943 en même temps qu’Herriot, Léon Blum, Daladier, le général Gamelin. Et ce fut Weimar, Buchenwald, enfin, le 2 mai 1943, Itter dans le Tyrol où il retrouva le général Gamelin et où il fut rejoint un peu plus tard par Paul Reynaud, puis Albert Lebrun et André François-Poncet ; plus tard encore par le général Weygand, le colonel de la Roque, Michel Clemenceau, M. et Mme Cailliau, sœur et beau-frère du général de Gaulle. Dès juin 1943, Augusta Bruchlen, qui deviendra Mme Jouhaux après la Libération, a obtenu de partager l’internement de Léon Jouhaux.
Après un séjour de deux ans, c’est le 5 mai 1945 que les internés d’Itter furent libérés par les troupes américaines. Le 8 mai, dans l’après-midi, l’avion personnel du général de Gaulle déposait à Paris Léon Jouhaux et certains de ses codétenus.
Au-delà de ces péripéties, il apparaît que Jouhaux, jusqu’à la fin de 1942, garda directement ou indirectement le contact avec le mouvement syndical français et en demeura le leader, parfois critiqué, mais toujours ménagé et écouté (on parlait alors du « Pape » du syndicalisme).
Dans quatre circonstances capitales, son attitude fut déterminante :
1°. Après le Comité national de Toulouse, en juillet 1940, et la dissolution des Confédérations syndicales, en novembre 1940, il prôna une action à deux étages. D’une part, il demanda aux militants de la CGT de poursuivre leur activité dans le cadre des syndicats tolérés et, tout en condamnant la Charte du Travail, dans les organismes issus de cette charte en prenant soin de ne pas dépasser les limites de la compromission. D’autre part, il encouragea le regroupement clandestin du mouvement syndical en liaison avec les partis politiques et les mouvements de Résistance, mais en préservant l’indépendance du syndicalisme. Il se réjouit de l’initiative des Douze (huit CGT, quatre CFTC) qui signèrent à Paris, le 15 novembre 1940, le « Manifeste pour un syndicalisme libre », point de départ de la Résistance syndicale : un des signataires, Chevalme, avait assuré la liaison entre les auteurs du Manifeste et Léon Jouhaux.
2°. À partir de la fin de 1941 et du début de 1942, au moment où commença la politique dite de « relève », il orienta le syndicalisme vers une action de caractère nettement résistant, avec l’aide des organisations syndicales anglo-saxonnes dont il fut l’interlocuteur en France, même durant sa résidence surveillée à Cahors. Il se refusa pourtant à lancer les syndicalistes dans une aventure prématurée et se borna à écouter, un peu inquiet, Emmanuel d’Astier de la Vigerie venu lui proposer d’armer les militants syndicaux pour les constituer en commandos.
3°. Ses origines antimilitaristes le rendirent d’abord très circonspect en face du gaullisme, d’autant plus que les premières informations lui présentaient le général de Gaulle entouré de disciples de l’Action française et qu’il connaissait les réserves des Anglo-Saxons à son égard. Par le truchement d’Albert Guigui puis de Christian Pineau, il entra en rapport avec le Comité de Londres et le général de Gaulle et obtint les apaisements et les assurances qu’il souhaitait. Le ralliement de la CGT à l’action du Comité de Londres fut total, sinon inconditionnel, et le programme du Conseil national de la Résistance s’inspira largement du programme minimum de 1918 et du Plan de 1934-1935. Georges Buisson, un des plus fidèles lieutenants de Jouhaux, arriva à Londres en avril 1943 au moment où Jouhaux lui-même était interné en Allemagne.
4°. C’est à Cahors, en 1942, que fut décidée la réunification syndicale, réunification qui sera consacrée par l’accord du Perreux d’avril 1943. Après des pourparlers préliminaires menés dès 1941 entre les amis de Jouhaux et ceux de Frachon, un délégué de celui-ci se rendit auprès de Jouhaux, en septembre 1942, et le principe du retour à la situation et aux rapports de forces internes qui existaient avant septembre 1939 fut admis. Il est vrai, Jouhaux ne sera plus là au moment de l’application des décisions de Cahors et du Perreux et il se révélera impuissant à canaliser le mouvement syndical de l’après-guerre comme il l’avait fait, non sans peine et au prix d’une scission déjà, après la Première Guerre mondiale.
Quand il arriva à Paris le 8 mai 1945, Jouhaux retrouva un pays et un mouvement syndical dont il avait été pratiquement coupé depuis deux ans et demi. Il était physiquement affaibli (un examen médical à son arrivée en Allemagne en 1943 avait révélé une affection cardiaque qui le condamnera à des précautions et à des cures à Royat) et absorbé par ses activités internationales qui l’appelaient souvent hors de France ; dès juin 1945, il était à Québec où il participa à la renaissance du BIT. Le voici associé à la création de la Fédération syndicale mondiale qui succéda à la Fédération syndicale internationale et qui sembla réaliser une de ses vieilles aspirations : Américains et Soviétiques y participèrent et il crut pouvoir y jouer un rôle d’arbitre.
En 1947, élu président du Conseil économique, créé par la Constitution de 1946, il s’attacha à donner aux travaux du Conseil un retentissement qu’il n’avait pu obtenir pour ceux du Conseil national économique créé en 1925.
Il rétablit difficilement un contact direct et continu avec le mouvement syndical français au sein duquel les rangs de ses amis s’étaient éclaircis : les uns avaient été victimes de la guerre, d’autres s’étaient compromis à Vichy ou même dans le Paris de l’occupant, d’autres avaient été l’objet de mesures d’épuration parfois discutables, d’autres, sensibles au dynamisme et à la puissance des amis de Benoît Frachon, s’étaient rapprochés des minoritaires d’hier, d’autres enfin qui avaient découvert, pendant la période de la Résistance, les attraits de l’action politique, étaient partis à la conquête de sièges au Parlement et de portefeuilles ministériels.
Aux nouveaux venus dans le syndicalisme qui, peu nombreux, partageaient ses convictions, son espoir et ses craintes, Jouhaux, isolé et lointain, paraissait davantage comme un drapeau que comme un leader, tandis qu’il serait une caution pour leurs adversaires.
Dès son retour, Jouhaux apprenait que le Comité confédéral avait désigné un nouveau bureau de treize membres : ses « amis » étaient au nombre de six et lui-même devait partager ses responsabilités et son titre de secrétaire général avec Benoît Frachon*. Les UD et les UL avaient obtenu la liberté de présenter des listes syndicales aux élections locales. Jouhaux, porté à la présidence de la « Délégation des Gauches », regroupant les délégués des partis politiques et de la CGT, signataire à ce titre d’une demande d’audience auprès du président du gouvernement provisoire afin de l’entretenir des futures élections, essuya un refus très sec assorti d’un rappel de la loi de 1884 concernant le rôle des syndicats.
La position de Jouhaux se trouva à nouveau diminuée à la suite du congrès confédéral d’avril 1946. La majorité, qui était du côté de Frachon, accueillit avec respect Jouhaux, mais imposa sa loi dans les votes. Modeste consolation, le titre de secrétaire général demeura partagé entre Jouhaux et Frachon.
Nullement découragé, Jouhaux reprit le combat et, dès 1945, appuya ceux de ses amis qui s’étaient regroupés autour du journal Force ouvrière, héritier d’une feuille syndicaliste clandestine Résistance ouvrière. Il y défendit les points de vue qui furent ceux des « confédérés » depuis 1918.
La guerre froide en 1947 eut raison d’une unité bien fragile. Jouhaux était à Genève quand il apprit la proposition Marshall en juin 1947. Il s’y rallia aussitôt, mais la CGT ne tarda pas à condamner le plan Marshall (novembre 1947) et, après avoir freiné jusqu’en mai 1947 les mouvements revendicatifs, les encouragea vigoureusement. Jusqu’au bout, Jouhaux, comme en 1921, mais dans un rapport de forces inverse, résista aux pressions de ses camarades de tendances et à celles de plus en plus insistantes venant de l’étranger ou des milieux politiques. Il était vaincu par l’impatience des militants, bon nombre avaient déjà quitté la CGT pour constituer des organisations syndicales autonomes. Et, après les grandes grèves de novembre 1947, ce fut un homme effondré qui remit sa démission le 19 décembre après cinquante-deux années d’appartenance à la CGT et trente-huit ans de secrétariat général.
Lors du congrès constitutif de la nouvelle confédération FO (avril 1948) il obtint que celle-ci conservât le titre de CGT et surtout qu’elle sollicitât son admission à la FSM, se refusant encore à accepter l’engrenage de la guerre froide. Ce dernier vote fut sans lendemain puisque bientôt, face à une Fédération syndicale mondiale dominée par les Soviétiques, se constituait une Confédération internationale des Syndicats libres largement animée par les syndicats américains ; la CGT-FO y trouva sa place. Jouhaux, bien que parfois incompris, s’efforça d’y défendre des positions originales.
Élu président de la CGT-FO, il suivit avec intérêt, mais d’assez loin, son activité, se bornant à donner des conseils, à rendre des arbitrages. Il se consacra à son rôle de président du conseil économique et à ses activités internationales : toujours l’OIT mais aussi la CISL, le Conseil international du Mouvement européen et l’Organisation des Nations Unies où il était le seul militant syndicaliste membre d’une délégation nationale.
En 1951, inlassable, il se lança dans une nouvelle aventure : La « Démocratie combattante », un mouvement qu’il voulait international et au service duquel il mit son autorité morale et le montant de son prix Nobel : démocratie politique, sociale et économique, développement de la conscience internationale, dépassement de la politique de blocs, tels étaient les thèmes et les objectifs qu’il se proposait de populariser.
La confiance du vieux militant fut déçue, il trouva une foule d’obstacles sur sa route, ici l’entreprise parut fumeuse, là on le suspecta de neutralisme.
Par-dessus tout, il demeura jusqu’au bout attentif et attaché au mouvement syndical. Lors des grandes grèves des services publics d’août 1953, il fit connaître au président de la République qu’il accepterait éventuellement une mission de conciliation. Et quand, au lendemain de sa mort, le 28 avril 1954, un des gouvernements les plus conservateurs de la IVe République lui accorda des funérailles nationales, c’est derrière une harmonie de mineurs que la dépouille du militant d’Aubervilliers alla du Palais-Royal, siège du conseil économique, au cimetière du Père-Lachaise.
Juillet 1909-avril 1954, d’Aubervilliers au Palais-Royal, les deux guerres mondiales, la grande crise économique, trois scissions et deux réunifications syndicales : aucun chef syndicaliste français ou étranger n’a connu une carrière comparable à celle de Jouhaux, qu’il s’agisse de la durée et surtout de l’importance des responsabilités assumées. Témoin, acteur, symbole ou cible de toute une époque de l’histoire de son pays et du mouvement ouvrier, il incarne le syndicalisme français de la première moitié du XXe siècle avec ses forces et ses faiblesses.
Une personnalité hors du commun, une stature massive, une résistance physique remarquable, Jouhaux fut d’abord un tribun populaire. À une époque où les moyens de sonorisation étaient rudimentaires, il sut se faire écouter, prompt à deviner les aspirations d’un auditoire, à prévoir ses réactions ; tour à tour il flatta et il heurta, relevant une interruption, balayant une critique, ridiculisant une opposition, exploitant une anecdote. Charriant un vocabulaire et des images qui avaient imprégné sa jeunesse militante, mais aussi des analyses plus abstraites héritées de ses lectures d’autodidacte ou empruntées à ses relations dans les milieux intellectuels, il élevait progressivement le débat, définissait quelques orientations.
Il savait qu’une envolée lyrique et une certaine solennité — par exemple il ne disait pas la « CGT » mais « la Confédération Générale du Travail » — seraient appréciées. Il est vrai que ces techniques oratoires se révéleront moins efficaces après 1945.
À côté du tribun il y eut un autre Jouhaux, celui qu’a connu le proche entourage : silencieux il écoutait, bref et parfois bourru, mais toujours réfléchi dans ses appréciations sur les hommes et sur les situations et fidèle à ses amitiés. Dans le mouvement syndical, et parfois en marge, il garda tout un réseau de vieilles solidarités. Toujours curieux, il ne manqua jamais de profiter de ses déplacements internationaux pour visiter monuments et musées, s’intéressant en particulier à la peinture.
L’homme, comme le tribun, était au service du mouvement syndical et son apport fut original, celui d’un praticien plus que d’un théoricien. Les origines de Jouhaux, sa fréquentation des milieux libertaires, ses premiers appuis syndicaux, les conditions de son élection au secrétariat général de la CGT, son attachement à la lettre et à l’esprit de la charte d’Amiens ont fait dire sans nuance qu’il était un « syndicaliste révolutionnaire ». Lui-même, à plusieurs reprises avant 1913, l’avait proclamé. Une analyse plus attentive de ses propos et de son attitude conduit à le situer d’une manière un peu différente dans le mouvement ouvrier : « Ce n’est pas le chemin des théories que j’ai suivi » écrira-t-il à Sète en 1940. Conduire ses camarades, en comptant sur soi et soi comptant sur eux, vers d’amples et fécondes réformes sociales, ainsi définit-il son rôle dans le syndicalisme dont il écrit : « [il m’a] procuré, pendant plus de quarante-cinq années de ma vie militante, la joie de servir et ma classe et mon pays (texte publié dans Mouvement social, avril-juin 1964, n° 47).
Le « syndicalisme révolutionnaire » a été pour lui une école de pensée à laquelle il s’est frotté, à laquelle il dut beaucoup mais dont il s’est rapidement émancipé. Jamais il n’oubliera Proudhon, Pelloutier, Griffuelhes. Mais sa rencontre avec Albert Thomas sera décisive : celui-ci ouvrit de nouvelles perspectives au militant mûri par ses premières années de responsabilités au secrétariat général de la CGT et accablé par les événements de l’été 1914.
L’homme d’action sortit renouvelé de l’épreuve, réaliste, sachant apprécier les forces et les faiblesses du mouvement syndical et de ses militants, s’efforçant dans les conflits qui agitaient le mouvement syndical de se poser en arbitre et y réussissant longtemps.
Socialiste de conception, mais jamais socialiste de parti, Jouhaux demeura aussi imperméable au communisme qu’à l’anticommunisme. Il fut toujours soucieux de sortir le syndicalisme français de son isolement ombrageux, de lui faire sa place dans l’État, de faire entendre sa voix dans la nation sans compromettre son indépendance.
Demeurant contestataire, son syndicalisme ne répugnait pas à affirmer ses capacités gestionnaires.
Au niveau international, il eut le souci constant de donner des cadres institutionnels et un contenu positif à l’internationalisme qui animait le mouvement ouvrier.
Ainsi, après Leeds et « le programme minimum de 1918 », se sont dégagées progressivement les caractéristiques d’un nouveau réformisme. La voie fut difficile, mais l’obstination demeura un trait essentiel de l’activité de Jouhaux. Jusqu’en 1947, il réussit à maîtriser l’organisation syndicale française ; mais, à travers trois scissions qu’il n’avait pas voulues et deux réunifications qu’il n’avait pas recherchées, apparurent les limites de son influence sur un mouvement qu’il ne put protéger des vagues provoquées par les grandes crises de sa génération : la révolution russe de 1917, la montée des régimes fascistes, le pacte germano-soviétique de 1939, la Résistance, la guerre froide.
Il subit, mais chaque fois il fit face, ranimant les énergies, reconstituant des équipes, reconstruisant le mouvement syndical. Ferme, il ne renia aucun principe, sans s’ériger pour autant en doctrinaire. Réaliste, il définit dans l’action une pratique syndicale et donna au syndicalisme sa place dans la France du XXe siècle.

ŒUVRE : Cotes du Musée social-Cédias (MS) ou de la Bibliothèque nationale (BN) :
L’Action syndicaliste, Paris, 1912, 12 p., MS, 14 577 B 12/77.— Le Syndicalisme français. Contre la guerre, Paris, 1913, 72 p. MS, 20 926. — Notre Syndicalisme, Paris, 1913 (édition d’une conférence prononcée à Bruxelles en 1911) 16 p., MS 14 577 B. — Discours prononcé aux obsèques de Jaurès en 1914, Paris, 1915, 16 p., MS 14 577 B 12/77. — La Houille blanche, Paris, 96 p., BN 8° V 39 191. — La Leçon des faits. Discours devant les parlementaires de gauche — Paris, 1918, 24 p., BN 8° R Pièce 16 568. — Discours prononcé au Comité confédéral national le 21 juillet 1919, suivi du Projet de Conseil national économique, Paris, 1919, BN 8° R Pièce 15 567. — La Classe ouvrière et la SDN, Paris, 1919-1923, 24 p. (discours prononcés à Genève), BN 16° R Pièce 1 341. — Le Syndicalisme et la CGT, Paris, 1920, 243 p., BN 16° R 7 369. — L’Organisation internationale du Travail, Paris, 1921, 111 p., BN 30 469. — La Politique constructive de la CGT, Paris, 1925, 36 p. (discours au XVIIIe congrès), BN 16° R Pièce 1 278. — Le Désarmement, Paris, 1927, 216 p., BN 8° R 35 648. — Rapport au Conseil national économique, session de novembre 1930, (annexe JO du 11 décembre 1930). — Le Mouvement syndical en France, Berlin, 1931, 55 p., BN 16° R 2033 (10). — La Fabrication privée des armements, Paris, 1934. — Le Fascisme en Italie, Paris, 1935, publication de l’Institut supérieur ouvrier, 79 p., BN 4° Z 3116 (4). — Le Plan de rénovation économique et sociale, Paris, 1935, 39 p., BN 4° Pièce 3 199. — Le Syndicalisme, ce qu’il est, ce qu’il doit être, Paris, 1937, 47 p., BN 8° R Pièce 21 074. — La CGT, ce qu’elle est, ce qu’elle veut, Paris, 1937, 191 p., BN 8° Lb 57/19 007. — L’Arbitrage obligatoire, Paris, 1937, 40 p., BN 8° R 45 164 (14). — Discours de Jouhaux au congrès d’Alès, 30 mars 1938, Versailles, 14 p., BN 8° Lb 57/16 201. — « Rôle du Conseil économique », Annuaire du Conseil économique, Paris, 1947, 157 p., BN 8° Lc 30 (1947). — Mémoires de L. Jouhaux (jusqu’en 1910), publiés par le Mouvement social d’avril-juin 1964. — Voir en outre tous les comptes rendus des congrès confédéraux.
Collaboration aux périodiques suivants : La Bataille syndicaliste, 1907-1914. — La Vie ouvrière, 1909-1914. — L’Encyclopédie du Mouvement syndicaliste, février-mars 1912. — Le Journal du Peuple, 1917. — La Clairière, 1917-1919. — La Dépêche de Toulouse, 1919-1939. — La Paix des peuples et la Vie des peuples, 1919-1924. — Le Petit Provençal, 1919-1939. — L’Atelier, 1920-1923. — Le Populaire de Nantes, 1920-1939 (surtout au début de la période). — Le Peuple, 1921-1940 et 1945-1947. — Messidor, dirigé par L. Jouhaux, mars 1938-septembre 1939. — Force ouvrière, 1948-1954. — Démocratie combattante, 1953.

:SOURCES : Arch. Nat. BB 18/2179 (108 A 01). — Arch. Nat. (série F7 et Préfecture de Police). — Arch. Nat. Fonds Albert Thomas (94 a P). — Archives du BIT, Genève. — Archives du Conseil économique, Paris. — Archives Léon Jouhaux. — R. Millet, L. Jouhaux et la CGT, Paris, 1937. — B. Georges et D. Tintant, avec le concours de M.-A. Renauld, Léon Jouhaux, Cinquante ans de syndicalisme (jusqu’en 1921), Paris, 1962, 552 p. — des mêmes auteurs, Léon Jouhaux dans le Mouvement syndical français, Paris, 1979, 488 p. — B. Georges, Léon Jouhaux, in « Les grands révolutionnaires, le syndicalisme français », Paris, 1985. — Léon Jouhaux. D’Aubervilliers au Prix Nobel, La documentation française, 2010. (actes du colloque d’Aubervilliers).

Bernard Georges

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