GRANGER Ernest, Henri

Né le 20 avril 1844 à Mortagne-au-Perche (Orne), mort le 21 mai 1914 à Macé (Orne) ; publiciste et militant socialiste parisien de tradition blanquiste ; communard ; député de Paris.

Ernest Granger était le fils d’un avoué normand qui lui laissa une belle fortune. Venu à Paris poursuivre ses études de droit, il s’y lia au mouvement populaire parisien et, dès 1864, il appartenait au noyau blanquiste, « embryon du Parti » — voir Casse. Du 29 octobre au 1er novembre 1865, Granger assista au congrès international des étudiants qui se tint à Liège. Le 21 janvier 1866, il participa à une manifestation blanquiste, rue des Amandiers, dans le XXe arr. de Paris, ce qui lui valut, au procès qui eut lieu le 16 février, une peine de six mois de prison (étaient condamnés avec lui Brideau, Debroz, Jaclard, L. Levraud, E. Villeneuve).
Au cours des années qui suivirent, il fut, avec Duval, Eudes, Genton, Jaclard, Meunier, un des organisateurs des premiers groupes de combat blanquistes. Le 4 septembre 1870, il joua un rôle très actif avec Balsenq et E. Levraud, et tous les trois furent parmi les premiers à entrer au Corps législatif. Il signa le 6 septembre 1870, la déclaration, tirée en affiche, La Patrie en danger, qui commençait par la phrase : « En présence de l’ennemi, plus de partis ni de nuances... » (voir Eudes).

Pendant le Siège, Granger fut commandant du 159e bataillon de la Garde nationale. Au lendemain du 18 mars 1871, il accompagna Pilhes à Toulouse pour rechercher Auguste Blanqui, mais celui-ci était déjà arrêté. Granger revint à Paris, repartit pour une nouvelle tentative, mais Blanqui avait été transféré de Cahors au château du Taureau où il arriva le 23 mai.

Après la défaite de la Commune, Granger gagna Londres où son aisance lui permit d’adoucir l’exil de ses compagnons moins fortunés. Il fut un des animateurs du groupe blanquiste « La Commune révolutionnaire » et signa, en 1874, son appel Aux Communeux, déclaration athée, communiste, révolutionnaire. Il assura la liaison, par plusieurs déplacements, avec les exilés de Suisse et de Belgique et pénétra même clandestinement en France en 1877.
Rentré à Paris, quelques mois avant l’amnistie de 1880, Granger partagea un modeste appartement avec Blanqui jusqu’à la mort de ce dernier, le 1er janvier 1881.

Au mois de juillet suivant, il fut un des organisateurs du Comité révolutionnaire central (CRC) qui se proposait d’entretenir la flamme que l’intrépide révolutionnaire avait allumée. Après la mort de Eudes, le général de la Commune (5 août 1883), Granger apparut, aux côtés de Edouard Vaillant, comme un des chefs de file du blanquisme. Face à Vaillant, il représentait le blanquisme traditionnel, non imprégné de marxisme. Agitateur plus que révolutionnaire profond, il était sans formation doctrinale, dédaigneux même de la doctrine. « Les termes barbares de socialisation des moyens de production, de socialisation du sol, leur écorchent les oreilles », dit-il des blanquistes. (Le Blanquiste, éditorial de mars 1890). Si Granger croyait à l’opposition entre capital et travail, il n’orientait pas son action selon cet antagonisme. « Les blanquistes n’exigent pas que les travailleurs soient affranchis exclusivement par les travailleurs eux-mêmes, a-t-il écrit. Ils ne prêchent pas la lutte des classes. Ils voudraient qu’il n’y ait plus de classe, car ce serait folie de vouloir vaincre par l’antagonisme des classes : il faut intéresser les meilleurs d’entre les bourgeois à la cause du peuple » (ibid). Dans une optique exclusivement politique, Granger s’écartait même de la pensée profonde de Blanqui : Si ce dernier associait, jusqu’à les confondre, insurrection et révolution, c’est qu’il attendait de la première non seulement un changement politique, mais aussi une transformation sociale : cette vue capitale échappait à Granger.

Au sein du CRC, Granger et Vaillant représentèrent bientôt deux tendances différentes que le boulangisme allait dresser l’une contre l’autre. En juillet 1888, Granger et ses amis soutinrent encore la candidature socialiste révolutionnaire antiboulangiste de Vaillant, à Lyon, et, le 27 janvier 1889, l’ouvrier Boulé contre Boulanger et contre son adversaire républicain à Paris. En août 1889, la rupture éclata. À propos d’une élection dans le quartier de Belleville, Granger et ses amis demandèrent le retrait de la candidature de Susini devant celle de Rochefort : le CRC se divisa par 28 voix contre 28. Granger et ses amis constituèrent le Comité central socialiste révolutionnaire qui, tout en se défendant d’être boulangiste, emboîta le pas au mouvement révisionniste. Granger avait été accueilli en 1884 à l’Intransigeant, par Rochefort, alors qu’il cherchait un gagne-pain et une tribune. En 1885, aux élections législatives parisiennes, en même temps que sur la Liste fédérative socialiste, il figura sur la liste du Cri du Peuple menée par Rochefort et recueillit 26 768 voix. Mais il n’agissait pas que par reconnaissance.

Blanquiste sans consistance doctrinale, il se laissa séduire par le boulangisme, mouvement essentiellement parisien, populaire et patriotique. Ce qu’il y avait de factieux dans ce mouvement ne déplaisait pas au conspirateur traditionnel que se voulait Granger.
L’a-t-il cherché ou prévu ? Ce ralliement au boulangisme lui valut un siège de député. En octobre 1889, il fut élu dans la 2e circonscription du XIXe arrondissement de Paris. Élu actif, il multiplia interventions et propositions, sans succès. Malgré ses efforts de propagande par la parole, par la presse, Granger et ses amis s’isolèrent de plus en plus du mouvement socialiste. Le CRC dissident ne réussit qu’à se manifester dans les commémorations du passé révolutionnaire ou du souvenir de Blanqui, non sans heurts parfois avec ses frères ennemis, comme en ce 28 mai 1890, où des coups furent échangés au cimetière du Père-Lachaise. Il disparut de la scène politique avec Granger lui-même qui, en 1893, ne sollicita pas le renouvellement de son mandat et renonça à l’action politique. En 1881 il s’était présenté sur la liste du P.O. dans le quartier Notre-Dame (Paris, IVe arr.) : les résultats publiés ne lui attribuant pas de suffrage.

En 1899, Granger fit don des manuscrits de Blanqui à la Bibliothèque nationale.

Le 23 mai 1914, L’Humanité écrivait que Granger « vient de mourir à Macé, où il s’était retiré depuis une vingtaine d’années ». Le quotidien socialiste ajoutait que son « beau passé sombra dans la crise boulangiste ».

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article24759, notice GRANGER Ernest, Henri, version mise en ligne le 28 février 2009, dernière modification le 9 août 2019.

ŒUVRE : Granger a collaboré aux journaux suivants : La Patrie en danger ; Ni Dieu, ni Maître ; L’Homme libre ; Le Cri du Peuple ; L’Intransigeant, et dans les organes successifs de son CRC dissident : Le Blanquiste, édité à Lyon ; Le Ralliement ; Le Réveil du Peuple (1891-1892).

SOURCES : Arch. Ass. Nat. : dossier biographique. — Wladimir Martel, Mes entretiens avec Granger, Paris, 1939, in-16, 283 p. — Da Costa, Les Blanquistes, Paris, 1912 (passim). — M. Dommanget, Blanqui et l’opposition révolutionnaire, et Blanqui... et la Commune, op. cit. — Arlette Marchal, Le Mouvement blanquiste : 1871-1905, DES Paris, 1949 (exemplaire dactylographié, 161 p.). — Michel Offerlé, Les socialistes et Paris, 1881-1900. Des communards aux conseillers municipaux, thèse de doctorat d’État en science politique, Paris 1, 1979. — La Lanterne, 15 mai 1899. — Notes de Louis Bretonnière et de Julien Chuzeville.

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