Né le 8 octobre 1907 à Versailles (Seine et Oise, Yvelines), mort le 22 octobre 1995 à Nailloux (Haute-Garonne) ; militant de la JOC, secrétaire de l’Union départementale CFTC de la Manche (1936-1939), secrétaire général-adjoint de la CFTC à partir de 1947, puis vice-président de la CFTC-CFDT (1960-1967).

Gérard Espéret, aîné de six enfants, était issu d’un milieu d’ouvriers très qualifiés du livre. Son père était prote d’imprimerie (typographe sur l’acte de naissance), son grand père maternel relieur à Versailles. Ses deux parents étaient des catholiques très pratiquants et son père avait milité au Sillon. Pour raisons professionnelles, la famille dut déménager à Coutances (Manche) en 1910 où le père monta une imprimerie diocésaine qu’il dut abandonner pendant la douloureuse parenthèse des années de guerre. Gérard Espéret obtint son certificat d’études primaires, puis, à l’âge de quatorze ans, entra comme apprenti mécanicien dans une coopérative agricole où il apprit les techniques de la forge et de l’ajustage sur les premières machines agricoles américaines. En 1923, un de ses anciens patrons proposa à son père de reprendre une entreprise à Tonneins dans le Lot-et-Garonne. Après avoir emprunté la somme nécessaire, il déménagea à nouveau avec toute sa famille.
Gérard Espéret travailla alors dans l’imprimerie paternelle comme conducteur et réparateur de monotype. L’entreprise étant en réalité couverte de dettes, père et fils retournèrent travailler dans l’imprimerie à Paris, puis à Strasbourg où le jeune homme fut embauché dans une entreprise de machines à écrire, avant de parfaire sa formation dans l’horlogerie, la fonderie de haute précision, la mécanique d’avion. Le père ayant perdu son emploi, la famille repart pour Coutances où Gérard Espéret fut réembauché. Après avoir accompli son service militaire à Toul, il retrouva du travail pendant quatre ou cinq ans à Saint-Lô comme mécanicien spécialisé dans les écrémeuses.
Gérard Espéret , passé par les patronages, avait fréquenté sans conviction l’ACJF. Ce n’est qu’en 1931 qu’il rencontra la JOC. Plus âgé que ses camarades, il devint rapidement secrétaire de la section de Saint-Lô et délégué à la propagande de la Fédération de la Manche avant de venir s’installer à Cherbourg en 1933. Il découvrit alors le syndicalisme et adhéra aussitôt à la CFTC. Appuyé par la JOC et le secrétariat social de Cherbourg, Gérard Espéret devint permanent de l’Union locale CFTC et secrétaire de son comité de chômage. Très actif, il multiplia les champs d’intervention et cumula les responsabilités. Il travailla ainsi à structurer les syndicats professionnels, recréa un syndicat de la métallurgie en mai 1934 (il en devint alors le secrétaire jusqu’en 1939), mit sur pied l’année suivante un syndicat du bâtiment (dont il fut secrétaire administratif), relança un syndicat de l’arsenal de la Guerre, épaulé par les militants de l’arsenal de la Marine. Pour organiser les secteurs où la CFTC était très faible, il constitua une union interprofessionnelle dont il assuma également le secrétariat.
Parallèlement, de 1933 à 1939, Gérard Espéret fut correspondant des assurances sociales à Cherbourg. En août 1934, il remplaça Henri Leterrier, démissionnaire, comme trésorier de l’UL et administrateur des cours professionnels. Il fut en outre délégué à la propagande pour la Manche de l’Union régionale, qui a son siège à Caen. Prenant appui sur le mouvement de grève de juin 1936, il parvint à reconstruire une véritable Union départementale de la Manche, dont il prit en main le secrétariat de 1936 à 1939. Cette même année 1936, il épousa Marie Levassier, secrétaire de l’école syndicale chrétienne de Cherbourg.
Convaincu par l’insistance de Pierre Botton de « monter » à Paris , secrétaire permanent de la Fédération CFTC de la Métallurgie, Gérard Espéret devint en juillet 1939 permanent de la métallurgie parisienne. Au cours de ces années d’avant-guerre, il maintint le contact avec d’anciens jocistes au sein d’un réseau amical et informel (qualifié par lui-même de « minorité » avant la lettre), réfléchit avec eux aux moyens de transformer de l’intérieur la CFTC en lui donnant un visage plus ouvrier, rencontra Paul Vignaux dans le cadre des Écoles normales ouvrières. Mobilisé à la déclaration de guerre, il subit de plein fouet le choc de la débâcle de juin 1940.
Démobilisé en août, Gérard Espéret se réinstalla en région parisienne. À partir de 1941, il prit la responsabilité, aux côtés de jeunes militants issus des organisations les plus diverses, confessionnelles et laïques, et à la demande des dirigeants des anciens mouvements de jeunesse, d’une école nationale de formation des cadres de la formation professionnelle. Politique de présence délicate, visant avant tout à soustraire au contrôle et à l’influence allemande la formation des jeunes gens déracinés et déboussolés par la débâcle, et cela en dépit des pressions des autorités d’occupation et des milieux pro-allemands. Les menaces se faisant trop pressantes, ses amis et lui finirent par se retirer. Repéré par la JOC pour ses qualités de formateur, Gérard Espéret rejoignit l’équipe du père Albert Bouche et de l’Université populaire de Marly-le-Roi (Seine-et-Oise), fondée en 1942 et intégrée à la Libération à l’Institut de culture ouvrière (ICO), co-patronné par la JOC, le MPF et la CFTC. Gérard Espéret dirigea l’Université populaire de 1944 à 1947, appuyé notamment par Raymond Lebescond. Comme le père Bouche, il fut alors membre du comité directeur d’Économie et Humanisme et ami du père Lebret.
Dès le début de l’année 1947, appelé par la CFTC, Gérard Espéret mit pour trois ans son expérience et ses relations au service de la propagande et surtout de la formation confédérale, qu’il restructura et reprit entièrement en mains, bientôt appuyé, puis relayé, par Raymond Lebescond. À partir de 1947, il fut secrétaire général adjoint de la confédération. Dans la centrale, Gérard Espéret joua un rôle de médiateur entre majoritaires et minoritaires : en 1948, il travailla au sein de la commission dite « des 21 », aux côtés de François Henry du SGEN, à élaborer une charte des droits et devoirs de la minorité au sein de la CFTC. Parallèlement, il maintint des liens étroits avec les milieux d’Action catholique. Il fut cofondateur (en liaison notamment avec un autre syndicaliste CFTC et ancien responsable jociste, Paul Butet) de la nouvelle Action catholique ouvrière (ACO) des adultes créée en 1950-1951, la hiérarchie catholique prenant acte de l’achèvement du processus de « déconfessionnalisation » du MPF.
À la CFTC, surtout à partir de 1950, Gérard Espéret s’intéressa de plus en plus aux questions coloniales, dans le cadre de la commission confédérale outre-mer de la CFTC dont le président André Paillet soutenait une ligne opposée aux aspirations à l’autonomie ou à l’indépendance. Pour mettre en pratique ses idées anticolonialistes, Gérard Espéret prit la responsabilité d’un secrétariat confédéral à l’Outre-mer auquel il consacra la plus grande partie de son activité. Il travailla en particulier à l’organisation de syndicats africains et à la formation de responsables syndicaux indigènes. Parallèlement, il œuvra, aux côtés du juriste Jean-Murcier, à la préparation d’un projet de code du travail d’outre-mer, adopté par le Parlement en 1953. Gérard Espéret s’intéressa également aux problèmes de la main d’œuvre nord-africaine en France. Mais son combat principal visait à mettre en place l’autonomie du syndicalisme d’outre-mer par rapport à la CFTC. En 1957, il avait obtenu la création de cinq confédérations autonomes (AEF, AOF, Cameroun, Magdagascar, Pacifique), qui adhèrent directement à la CISC, et qui conservèrent des liens avec la CFTC au sein du COSUF (Conseil des organisations syndicales d’Union française), organisme dont Espéret fut le délégué général. En 1960, pour appuyer les efforts des jeunes syndicats des ex-colonies, Gérard Espéret créa l’ISCTI (Institut syndical de coopération technique internationale, devenu en 1984 Institut Belleville). Il siégea également au Conseil supérieur des affaires sociales d’outre-mer, de 1953 à 1958, et au Conseil économique et social, de 1951 à 1964.
Son expérience des questions syndicales internationales amèna Gérard Espéret à juger sévèrement une CISL discréditée dans le Tiers-monde parce que trop liée aux intérêts américains. Il se prononça donc, contrairement aux minoritaires de la CFTC, pour le maintien de la CFTC dans le giron du syndicalisme chrétien international (CISC), jugé susceptible de s’ouvrir aux préoccupations des plus pauvres. S’il ne peut donc se classer purement et simplement parmi les minoritaires, il approuva le rapprochement majorité-minorité de 1957. Devenu vice-président confédéral en 1960, Gérard Espéret joua un rôle-clé dans la préparation de la déconfessionnalisation aux côtés d’Eugène Descamps. Lorsque celui-ci devint secrétaire général de la CFTC en 1961, il assuma la présidence de la commission confédérale d’« évolution » créée l’année précédente. Il œuvra à faire converger les positions des partisans et adversaires de la déconfessionnalisation autour de valeurs communes d’inspiration spiritualiste et personnalistes.
Au congrès confédéral de 1963, Gérard Espéret présenta le rapport Éléments de réflexions sur les responsabilités de la CFTC de demain, étape préparatoire indispensable au bon déroulement du congrès de 1964 qui vit la naissance de la CFDT. Au sein de celle-ci, il participa au groupe de travail idéologique qui alimente la réflexion doctrinale de la centrale laïcisée. Au congrès de novembre 1967, il abandonne ses responsabilités confédérales, comme il l’avait annoncé : il venait d’atteindre soixante ans. Gérard Espéret se consacra alors entièrement à la coopération syndicale internationale dans le cadre de l’ISCTI jusqu’en 1970. De 1970 à 1974, il fut expert pour les questions du développement auprès du Comité économique et social de la CEE, dont il avait été membre depuis 1962. Il n’intervint plus guère sur la politique suivie par la CFDT, si ce n’est, en 1974, par une prise de position, aux côtés d’anciens responsables comme René Mathevet et René Bonéty, contestant les orientations confédérales en faveur du droit à l’avortement qui heurtaient leurs convictions.
Gérard Espéret s’était marié le 18 août 1936 à Carteret (Manche). Il mourut le 22 octobre 1995, à l’âge de quatre-vingt-huit ans. Ses obsèques religieuses ont eu lieu dans l’intimité à Saint-Germain de Carteret (Manche).

SOURCES : Arch. Dép. Manche, M, Sous-préfecture de Cherbourg, 1er bureau, dossier 75. — La Voie sociale. Bilans, n° 404, 25 février 1954. Archives confédérales CFDT, Série P, fonds "Espéret" (déposé en 1986) et présentation de G. Espéret par L. Battais, Inventaires des Archives confédérales CFDT, Fonds personnels série P (voir l’inventaire en ligne), CFDT, 1993. — Michel Branciard, Histoire de la CFDT, La Découverte, 1990. Joseph Debès, Naissance de l’Action catholique ouvrière, Éditions ouvrières/Les Éditions de l’Atelier, 1982. — Frank Georgi, Soufflons nous-mêmes notre forge, Éditions ouvrières/Les Éditions de l’Atelier, 1991. — Frank Georgi, L’Invention de la CFDT, Les Éditions de l’Atelier/CNRS Éditions, 1995. — Entretien de G. Espéret avec F. Georgi, 19 juillet 1991. — Notice DBMOF par Yves Le Floch. — État civil de Versailles.

Frank Georgi

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