BAKOUNINE Michel [BAKOUNINE Mikhaïl Alexandrovitch, ou Michel]

Par Michel Cordillot, René Bianco

Né le 18 mai 1814 à Premoukhino, gouvernement de Tver (Russie), mort le 1er juillet 1876 à Berne (Suisse). Révolutionnaire russe, hégelien de gauche, puis théoricien de l’anarchie. Membre de l’AIT. Il prit en France une part active aux événements révolutionnaires de février-mars 1848 (à Paris) et septembre 1870 (à Lyon).

Michel Bakounine
Michel Bakounine

Fils d’une famille noble, Michel Bakounine fit ses études à l’École d’artillerie de Saint-Petersbourg (1828-1833), avant de servir dans une brigade d’artillerie dans les gouvernements de Minsk et de Grodno (1833-1835).

En mars 1835, il rencontra le Professeur N.V. Stankevitch à l’occasion d’un voyage à Moscou. Après avoir démissionné de l’armée en décembre 1835, il se lança dans les études philosophiques, se passionnant pour la pensée de Hegel. Début avril 1840, il se lia d’amitié avec A. Herzen, et le 29 juin, il décida de quitter la Russie. En 1840-1842, il séjourna à Berlin et à Dresde, et suivit des cours de philosophie. Il commença à fréquenter les cercles hégeliens de gauche. En octobre 1842, il publia sous le pseudonyme de Jules Elysard un article sur la réaction en Allemagne, qui fit grand bruit.

En janvier 1843, il partit pour Zürich. Peu après, il gagna Paris, où il fit la connaissance de Marx. En 1844, sommé de rentrer en Russie par le Tsar, il refusa. Déchu en décembre de son grade et de son titre par le Sénat russe, Bakounine fut menacé de relégation en Sibérie s’il rentrait en Russie.

Il habitait alors 32, rue des Moulins (IIe arr., ancien et nouveau), dans les locaux parisiens du Vorwärts, journal de H. Börnstein auquel il collaborait. Plusieurs fois par semaines, il participait à des réunions de rédaction qui entraînaient une douzaine de personnes durant une bonne partie de la nuit, dans des discussions acharnées. À l’automne, il fit la connaissance de Proudhon, avec qui il eut des échanges de vues sans fin au sujet du système philosophique de Hegel. De 1843 à 1847, Bakounine habitait Paris. Il travaillait alors à plusieurs écrits, dont un sur la Révolution française. Il se lia avec les représentants de la Démocratie européenne et se fit notamment remarquer en prononçant un discours enflammé à l’occasion du meeting organisé à Paris le 29 novembre 1847 pour commémorer l’anniversaire de l’insurrection polonaise de 1830. Expulsé par le gouvernement français le mois suivant, il partit pour Bruxelles.

Dès qu’il apprit que la Révolution de février venait d’éclater, Bakounine se mit en route pour Paris. Arrivé à pied à Valenciennes, il put prendre le train et gagner Paris, où il arriva le 26 février. Pendant une semaine, il logea avec les ouvriers à la caserne de la rue de Tournon (XIe arr., maintenant VIe). Il passa près d’un mois à Paris, allant écrivit-il, « à toutes les assemblées, réunions, clubs, cortèges, promenades ou démonstrations ; en un mot j’aspirais par tous mes sens et par tous mes pores l’ivresse révolutionnaire. » Il écrira encore plus tard : « Dans toute cette phantasmagorie révolutionnaire il n’y eut que deux hommes réellement sérieux, quoique tout à fait dissemblants l’un de l’autre : ce furent Proudhon et Blanqui ».

Mais l’agitation ayant gagné le centre de l’Europe, il quitta la France courant mars. En juin 1848, il participa au Congrès slave et à l’insurrection de Prague. En mai 1849, il publia son Appel aux Slaves et combattit lors de l’insurrection de Dresde. Arrêté, il fut incarcéré à la prison de Dresde, puis à la forteresse de Königstein. Condamné à la peine capitale par le tribunal de Saxe (14 janvier 1850), il vit sa peine commuée en détention à perpétuité (12 juin 1850). Livré aux autorités autrichiennes et brièvement emprisonné à Prague et à Olmütz, il fut finalement livré aux autorités russes (17 mai 1851). Isolé au fond du ravelin Alexis à la forteresse Pierre-et-Paul de Saint-Petersburg, il rédigea alors une Confession, acte de « contrition » dont il apparaît aujourd’hui qu’il était sans doute le seul moyen dont il disposait pour espérer obtenir un jour son élargissement. Sa détention ayant finalement été commuée en déportation, il épousa à Tomsk le 5 octobre 1858 Antonina Kwiatkowska, et au printemps suivant il partit pour Irkoutsk. En juin 1861, après avoir longtemps donné le change, Bakounine s’évada de Sibérie et parvint à regagner l’Europe au terme d’un long périple via le Japon et les États-Unis.

Arrivé à Londres en décembre, il y retrouva A. Herzen et N. Ogarev qui y éditaient le Kolokol. Il reprit aussitôt ses activités de révolutionnaire, et c’est alors qu’il devint véritablement anarchiste. En mars 1863, il se rendit en Suède afin de participer à l’expédition en Pologne des émigrés polonais de Londres et de Paris. Mais ayant échoué, il regagna Londres.

En 1864, il s’installa en Italie. À l’automne, il fit un deuxième voyage en Suède, et au retour il passa une dernière fois à Londres — où il revit Marx, qui espéra un moment l’avoir convaincu d’adhérer à l’AIT — et à Paris — où il revit Proudhon. Il résida successivement à Florence (1864-1865), où il fonda la société secrète « la Fraternité internationale » et essaya de propager ses idées au sein de la franc-maçonnerie, puis à Naples (1865-1867), où il entra en contact avec les sociétés ouvrières. En 1867, il gagna la Suisse et s’installa près de Genève, ville où il prononça un discours remarqué au Congrès de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté le 10 septembre 1867, en présence de nombreuses personnalités et de nombreux membres de l’AIT. À l’occasion du 2e congrès de la Ligue à Berne, il prit contact avec de nouveaux militants, parmi lesquels plusieurs français (V. Jaclard, J. Bedouch, Élisée Reclus, A. Rey et A. Richard). En juillet 1868, il adhéra à la section centrale de Genève de la Première Internationale, et fonda en octobre son « Alliance de la Démocratie socialiste » après avoir rompu avec la Ligue qui avait refusé de se rallier en bloc à l’AIT. Il fit entrer dans l’Alliance plusieurs de ses amis français, comme A. Tallandier, B. Malon, A. Rey et A. Richard. Collaborateur de L’Égalité de Genève et du Progrès du Locle, il tint une place de plus en plus importante au sein de l’AIT, notamment dans les sections du Jura suisse (où il avait reçu de la part des horlogers affiliés à l’Internationale un accueil enthousiaste) et par les liens qu’il entretenait avec des militants de différents pays. En septembre 1869, il participa activement au Congrès de Bâle, y noua des liens avec des militants de premier plan comme Varlin, et réussit à faire adopter ses thèses sur plusieurs points importants. Dès lors ses relations avec Marx et ses partisans devinrent ouvertement conflictuelles.

Parallèlement, Bakounine, qui vivait désormais à Locarno, avait commencé à collaborer en mars de la même année avec l’aventurier et révolutionnaire fanatique russe Serge Netchaïev, auquel il témoigna jusqu’en juin de l’année suivante une confiance sans doute excessive. Bien que plus tard il ait lui même éclairé cet épisode de sa vie et porté un jugement impitoyable sur Netchaïev, cette « collaboration » fut ensuite largement utilisée par les partisans de Marx pour tenter de discréditer Bakounine. Ils lui attribuèrent en particulier la paternité du fameux Catéchisme révolutionnaire, dont il paraît définitivement établi aujourd’hui que Netchaïev en fut, seul, l’auteur.

Lorsqu’éclata la guerre franco-prussienne, Bakounine suivit avec passion les événements en France. Au lendemain de la proclamation de la République, appelé par les Internationaux locaux, Bakounine arriva à Lyon le 15 septembre 1870. Alors âgé de 56 ans, il jouissait d’un énorme prestige dans les milieux révolutionnaires et internationalistes. Dès le lendemain, il participa avec les dirigeants lyonnais de l’AIT à la fondation du Comité central de salut de la France, dont les réunions se tenaient tantôt chez G. Blanc, tantôt chez L. Palix, tantôt chez d’autres initiés. Secondé par des amis venus de Suisse et de Marseille, et alors que Cluseret avait été dépêché sur place par le Comité central des Vingt Arrondissements de Paris, il poussa les Lyonnais à préparer activement une insurrection populaire. Le 25 septembre, il en rédigea le programme, connu sous le nom de l’« affiche rouge », dont l’article premier proclamait « l’abolition » de l’État bourgeois, afin de lui substituer un État révolutionnaire, reposant sur une Convention révolutionnaire du Salut de la France constituée des délégués de chaque département.

Le mouvement, initialement prévu le 26 septembre, fut repoussé au 28 à midi. À l’heure fixée, une colonne de plusieurs milliers d’ouvriers non armés déboucha sur la place des Terreaux. Le plâtrier Eugène Saignes, qui était en tête de la manifestation, profita de la confusion pour pénétrer avec un groupe de manifestants décidés comprenant, entre autres, Bakounine, A. Richard et Bastelica, à l’intérieur de l’hôtel-de-ville. Depuis le balcon, Saignes proclama quelques minutes plus tard la déchéance des autorités, avant de nommer Cluseret « général en chef des armées révolutionnaires et fédératives du midi de la France ». Vers 15 heures, Cluseret quitta la Mairie pour aller tenter (en vain) de soulever les ouvriers de la Croix-Rousse et Richard partit, quant à lui, aux Brotteaux. Tandis que Saignes continuait de haranguer la foule pour la retenir, Bakounine, reconnu par un groupe de gardes nationaux fidèles au Maire, fut arrêté dans la salle des Pas-perdus et enfermé dans un réduit du sous-sol. À son retour, Cluseret faillit subir le même sort. Alertée, la foule se précipita pour libérer les révolutionnaires et désarmer la Garde nationale bourgeoise. La confusion fut rapidement à son comble. Bakounine fut libéré, mais le rappel battu en ville avait fait accourir les bataillons de l’ordre. Le face à face avec les derniers manifestants et les bataillons révolutionnaires de la rive gauche venus avec Richard menaçait de tourner au bain de sang. Le Comité du salut de la France, écartelé entre radicaux et révolutionnaires, hésita, et Cluseret se refusa à marcher à l’affrontement. Vers 18 heures, tout était terminé, la tentative d’insurrection avait échoué. Dès le lendemain, dans une longue lettre adressée à Palix, Bakounine mettait au compte de Cluseret la responsabilité de l’échec. Il apparaît toutefois que ce dernier doit sans doute être globalement attribué au manque de profondeur d’un mouvement déclenché trop tôt, sans plan précis et sans accord préalable entre les principaux acteurs.

Le 29 septembre, fuyant la répression, Bakounine quitta définitivement Lyon à destination de Marseille. Il quitta cette ville le 24 octobre après avoir espéré en vain un nouveau sursaut révolutionnaire à Lyon, et regagna ensuite Locarno et la Suisse via Gênes. Ses espérances avaient été déçues et il n’avait plus foi en la possibilité de voir une révolution triompher en France. Lorsque la Commune fut proclamée à Paris quelques mois plus tard, il ne crut jamais réellement à sa possible victoire. Il souhaita seulement que la défaite fût héroïque.

Paradoxalement, alors que jusque là, il avait essentiellement exprimé ses idées dans divers documents programmatiques (pas toujours rendus publics), ce fut durant cette période que Bakounine s’attacha à coucher sur le papier ses principales contributions théoriques, avec la parution successive de L’Empire knouto-germanique et Étatisme et anarchie (1871-1873). Il a depuis lors été considéré comme un des principaux théoriciens du collectivisme anti-étatique.

Exclu de l’Internationale au congrès de la Haye (qui vit aussi l’éclatement définitif de l’AIT), Bakounine, vieux et fatigué, s’installa à Locarno dans la villa La Baronata, qui avait été mise à sa disposition par l’anarchiste italien Carlo Cafiero. Il s’y adonna aux joies de la vie campagnarde, mais s’y montra piètre gestionnaire. Bientôt la rupture fut consommée avec nombre de ses amis suisses les plus fidèles.
Le vieux révolutionnaire partit alors à Bologne, pour tenter d’offrir sa poitrine aux balles à l’occasion d’une insurrection préparée par ses amis italiens. Mais l’affaire échoua et Bakounine dut revenir en Suisse sous un déguisement. Il se retira amer et malade à Lugano. Le 14 juin 1876, il arriva à Berne, où il s’éteignit chez son ami le Dr Adolf Vogt le 1er juillet 1876 à midi, au terme d’une vie pleine de bruit et de fureur.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article24472, notice BAKOUNINE Michel [BAKOUNINE Mikhaïl Alexandrovitch, ou Michel] par Michel Cordillot, René Bianco, version mise en ligne le 9 février 2009, dernière modification le 29 septembre 2018.

Par Michel Cordillot, René Bianco

Michel Bakounine
Michel Bakounine
Bakounine à Naples, juin 1866. Au centre Michel Bakounine. À sa droite Giuseppe Fanelli. À sa gauche Saverio Friscia.
Bakounine à Naples, juin 1866. Au centre Michel Bakounine. À sa droite Giuseppe Fanelli. À sa gauche Saverio Friscia.
Jean Maitron, Histoire du mouvement anarchiste en France (1880-1914), SUDEL, 1955
Photographie appartenant à A. Friscia.

ŒUVRE : Six volumes des Œuvres, essentiellement les écrits de la période 1867 à 1872, ont été publiés chez Stock de 1895 à 1913, réédités en 1972, mais on se réfèrera surtout aux Œuvres complètes en cours d’édition à l’IISG d’Amsterdam sous la direction d’Arthur Lehning. Huit volumes ont déjà paru en France, Paris, Éditions Champ libre, 1973. — Une bibliographie pratiquement exhaustive des écrits publiés de M. Bakounine a par ailleurs été dressée par Pierre Péchoux, Bakounine. Combats et débats, Paris, Institut d’Études slaves, 1979.

SOURCES : M. Nettlau, Michael Bakunin. Eine Biographie, Londres, 1896-1900, 3 vols. — J. Guillaume, L’Internationale. Documents et souvenirs, Paris, 1905-1910, 4 vols. — S. Maritch, Histoire du Mouvement social sous le Second Empire à Lyon, Paris, Rousseau, 1930. — E.H. Carr, Michael Bakunin, New York, 1937. — F. Rude, « Bakounine à Lyon en septembre 1870 », LXXVIIe congrès des sociétés savantes, Grenoble, Paris, Impr. nationale, 1952, p. 535-552. — M. Moissonnier, La Première Internationale et la Commune à Lyon, Paris, Éd. sociales, 1972. — J. Grandjonc, Marx et les communistes allemands à Paris, Paris, Maspero, 1974. — Arthur Lehning, Bakounine et les autres, Paris, 1976. — Arthur Lehning, De Buonarroti à Bakounine, Paris, 1976. — Arthur Lehning, Bakounine et les historiens, Genève, 1979. — L’Europe en formation, n° 198-199, sept.-oct. 1976 (consacré au centenaire de la mort de Bakounine). — Bakunin cent’anni dopo. Atti del convegno internazionale di studi Bakunianini, Venezia 1976, Milano, 1977. — Bakounine. Combats et débats (Actes du colloque international organisé à Paris en 1967), Paris, Institut d’Études slaves, 1979. — M. Grawitz, Bakounine, Paris, Plon, 1990.

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