ALLEMANE Jean

Par Justinien Raymond

Né le 25 août 1843 au village de Boucou, commune de Sauveterre (Haute-Garonne), mort le 6 juin 1935, 36, rue des Grosses-Eaux, à Herblay (Seine-et-Oise) ; typographe ; républicain sous l’Empire, Communard déporté à la Nouvelle-Calédonie, il a donné son nom à une tendance du mouvement ouvrier français renaissant. Il s’adapta difficilement à l’unité socialiste et vécut assez pour survivre longtemps à sa rupture en 1920.

Jean Allemane
Jean Allemane

Jean Allemane naquit dans le petit peuple d’un village pyrénéen. Il était le fils d’une ménagère et d’un « marchand de vins » prénommé Pierre. Sa grand-mère paternelle, ménagère illettrée qui avait fait office de sage-femme, déclara, en l’absence du père, la naissance de Jean, en compagnie de deux voisins, illettrés comme elle, un « laboureur » et un « cultivateur ». Jean Allemane fréquenta jusqu’à l’âge de dix ans l’école de Sauveterre, puis quitta son village en compagnie de ses parents. Tout jeune, il gagna Paris, y devint ouvrier typographe et se lia pour toujours au prolétariat parisien. À dix-huit ans, en 1861, il était déjà syndiqué comme il le déclara lui-même à Jaurès au congrès de Londres, en 1896. Dès 1862, il subit une peine d’emprisonnement pour participation à une grève des typographes parisiens. Il fut, par la suite, un des organisateurs de la chambre syndicale de sa profession.
À un rang modeste, il fut étroitement mêlé aux événements de la Commune de Paris, dans le Ve arr. Il fut, pendant le Siège, caporal au 59e bataillon de la Garde nationale, 11e puis 4e compagnie de marche. Le 8 mars 1871, il fut délégué au comité fédéral de la Garde nationale. Quelques jours avant le 18 mars, le commandant de son bataillon ayant fait conduire une pièce de canon de la place des Vosges à l’École polytechnique pour la soustraire aux futurs insurgés, Allemane, à la tête d’un groupe, la fit ramener place des Vosges. Au 18 mars, il fut délégué-adjoint à la mairie du Ve arr. Dès ce jour-là, il signa un ordre d’appel à la construction de barricades et il en fit immédiatement élever une place du Panthéon.

Il fit partie du club de la rue d’Arras, Ve arr., dont il fut président, et paraît y avoir exercé une réelle influence. Il prit la parole dans d’autres clubs : à celui de la rue Cujas, Ve arr., au club Séverin (de l’église Saint-Séverin) dans le Ve arr. Il harangua même les insurgés, le 31 mars, sur les marches du Panthéon. Il portait toujours « une grande ceinture rouge, son fusil en bandoulière et un revolver à la ceinture » (Arch. Nat., BB 24/746). Durant la Commune, il s’absorba dans les besognes administratives. Le 24 mai, il paraît avoir dirigé la défense du quartier. Il était d’ailleurs président du conseil de la Ve légion (cf.Murailles... 1871, op. cit., p. 137).

Il fut arrêté le 28 mai 1871. Veuf, il habitait alors, avec sa vieille mère et son fils Charles âgé de deux ans, dans le débit de vins qu’il avait ouvert dans le Ve arr., 14, rue Maître-Albert, après avoir été quelque temps placier en bonneterie. Le 22 septembre, la 9e Chambre du tribunal correctionnel de la Seine le condamna à quinze mois de prison pour usurpation de fonction. Il laissait les siens sans ressources et quand sa mère mourut, le 13 mai 1876, son fils Charles fut mis à l’orphelinat Coquerel, XI arr. Le 3 avril 1872, le 5e conseil de guerre de la 1re division militaire le condamna aux travaux forcés à perpétuité pour « avoir participé à un attentat contre le gouvernement, opéré des arrestations illégales et construit des barricades ». Son attitude à l’audience fut qualifiée de « déplorable », bien que, sans renier la Commune, il n’ait pas pris à proprement parler sa défense. Dans le texte — Ma défense — sur lequel il s’appuyait, il expliquait les raisons et les circonstances de sa conduite sous la Commune. Après Wissembourg et Rischoffen (sic), écrivait-il « le gouvernement impérial décréta la formation de nouveaux bataillons de la Garde nationale. Je pris part à la formation de la 11e compagnie du 59e bataillon. De nombreux témoins pourront au besoin venir attester avec quel dévouement je me suis acquitté de cette tâche. Plus tard, lors de la création des compagnies de guerre, je m’enrôlai en qualité de volontaire à la 4e compagnie de marche de mon bataillon où, je puis le dire sans orgueil, j’acquis les sympathies de mes camarades et de mes chefs. Lorsque Beaurepaire fit appel aux hommes de bonne volonté afin de tenter une sortie contre les Prussiens, je m’empressai de répondre à son appel ; mais malheureusement son projet n’eut pas de suite. Deux mois après, je fus atterré en apprenant la reddition de Paris. Ce fut aux avant-postes de Créteil que j’appris cette horrible nouvelle. Ainsi, c’en était fait. Paris se rendait sans avoir tenté un dernier effort. Quatre cent mille citoyens se courbaient devant l’envahisseur de la République. Je fus indigné ; je crus, dans mon âme et conscience, que Paris avait été vendu par ceux qui avaient le strict devoir de le défendre. Ceci explique suffisamment ma conduite ultérieure. Le 18 mars, je crus à un coup d’État monarchique. Je n’avais qu’une seule conduite à tenir : celle de défendre nos institutions menacées, c’est-à-dire la République, seul gouvernement légal... » Puis, affirmant qu’il a été poussé au poste qu’il occupe, il exposait son rôle à la mairie du Ve arr. « On m’accuse, poursuivait-il, d’arrestations illégales, mais combien de personnes ne me doivent-elles pas la liberté et même parmi mes dénonciateurs !... Pour ne parler que d’un fait entre cent, j’empêchai l’arrestation des officiers de mon bataillon [...] Quant à l’honnêteté de mon administration, j’ose croire que personne ne saurait la mettre en doute. Je suis sorti de la mairie plus pauvre que je n’y étais entré. L’enquête l’a surabondamment prouvé. Ce n’est donc ni l’amour du lucre ni l’ambition qui m’ont fait accepter ces modestes fonctions, mais la conviction d’un devoir à remplir. Me suis-je trompé ? Ai-je pour ce fait cessé d’être un honnête homme ? J’interroge ma conscience et sa voix me répond : Non ! Quant aux hommes qui n’ont eu ni le courage d’être contre nous ni avec nous et qui, aujourd’hui, veulent prendre à vos yeux un rôle de victimes, rôle qui ne saurait leur appartenir, je récuse leur témoignage, m’en rapportant entièrement à la sagesse du conseil qui, j’en ai la certitude, saura apprécier l’exagération flagrante de leurs accusations » (Arch. Nat., BB 24/746).

Le conseil de guerre n’en jugea pas ainsi et Allemane alla purger sa peine sous le n° 4486 en Nouvelle-Calédonie où il arriva par le Rhin, le 23 avril 1873. Employé à l’infirmerie du gouvernement, puis renvoyé à l’île Nou après l’évasion de Rochefort en 1874, il tenta lui-même une évasion le 23 novembre 1876, avec Trinquet. Repris, il fut condamné, le 22 décembre 1876, par le conseil de guerre de Nouméa, à cinq ans de double chaîne. De nombreuses démarches tentèrent d’obtenir un allègement de son sort : elles ne sauraient étonner venant des siens, mais elles bénéficièrent souvent d’appuis notables et, parfois, inattendus. Le 30 mars 1876, sa mère implora l’« inépuisable bonté » de Mac-Mahon. Le 23 octobre, Ernest Bertrand, conseiller honoraire à la cour d’appel, appuyé par un sénateur de l’Aube, Gayot, demanda au président de la République la grâce des deux frères Allemane. Le 22 juin 1878, Marie Quénot, se donnant comme « fiancée » de J. Allemane — elle avait de lui deux enfants — adressa au ministre de la Justice la même supplique, chaleureusement recommandée par Victor Hugo qui écrivait : « Je serais heureux que cette grâce fût accordée. J’appelle sur cette supplique douloureuse la plus bienveillante attention de mon éminent collègue M. le Garde des Sceaux. » Marie Quénot revint à la charge le 5 mars 1879 devant le président de la République, puis le 23 juillet auprès du ministre de la Guerre. Le 8 juillet 1879, Charles Allemane, âgé de dix ans, adressa au ministre de la Justice une requête qu’appuyèrent Mme Dorian, directrice de la pension Coquerel, et Camparan, sénateur de la Haute-Garonne.
Ces demandes se heurtèrent à un refus constant sous l’Ordre moral pour la raison qu’« Allemane s’est constamment refusé de faire appel à la clémence de M. le président de la République », or, « la Commission des grâces n’examine la situation des condamnés de la Commune que lorsque, par un recours personnel, ils ont fait acte de soumission au gouvernement de leur pays » (Arch. Nat., BB 24/746). Cette démarche Allemane ne la fit jamais et sa situation ne s’adoucit qu’avec le changement de climat politique en France. Le 5 juin 1879, sa peine fut commuée en celle de bannissement avec l’autorisation d’un bref séjour à Paris où il se trouvait quand il fut amnistié le 8 mai 1880. Une semaine plus tard, il épousa à la mairie du XXe arrondissement, cette Marie, Adèle Quénot, couturière, fille d’un meunier des Vosges, de dix ans plus jeune que lui, dont il avait deux enfants et qui avait multiplié les démarches en faveur de son ami exilé.

Jean Allemane reprit comme metteur en pages à L’Intransigeant son métier d’ouvrier typographe. En 1885, il l’exerçait à la grande imprimerie du Croissant quand il ouvrit à son compte, 51, rue Saint-Sauveur, la petite imprimerie « La Productrice » qu’il transforma bientôt lui-même en coopérative ouvrière et administra durant de longues années. En 1889, il participa à la fondation de la « Société fraternelle des anciens combattants de la Commune » et fut toujours assidu à ses réunions dans l’entresol d’un marchand de vins de la rue Saint-Antoine. De 1882 à 1889, il habitait 11 rue du Pressoir (Paris, XXe arr.) et 14 rue de la Fontaine au roi (Paris, XIe arr.) en 1890. Il reprit aussi sa vie de militant et entra dans les groupes du Parti ouvrier né du congrès de Marseille (1879). Lors de la scission de 1882, il demeura avec la majorité des groupes parisiens, les « possibilistes » contre les doctrinaires, les fédéralistes contre les centralistes. Il fut un des militants les plus en vue du nouveau parti, la FTSF (Fédération des travailleurs socialistes de France), et de son Union fédérative centrale de la région parisienne. Il fut un des animateurs de la lutte antiboulangiste à la création de laquelle il participa, le 25 mai 1888, comme secrétaire de la Société des droits de l’Homme, comme entraîneur des groupes de combat, comme rédacteur du journal Le Parti ouvrier qu’il lança le 8 avril 1888.
Bientôt, dans la FTSF, Allemane devint le leader d’une tendance, celle des militants et des travailleurs manuels, opposée à celle des élus et des intellectuels groupés autour de Paul Brousse. Allemane et ses amis reprochaient à ces derniers de négliger la lutte révolutionnaire pour une action purement électorale conduisant à de fâcheuses compromissions. Au congrès de Châtellerault (9-14 octobre 1890), la rupture intervint alors qu’Allemane lui-même n’avait pas encore quitté Paris pour se rendre au congrès. Ainsi naquit le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (POSR), couramment appelé parti « allemaniste ». Il était, en effet, le parti de Jean Allemane bien que celui-ci n’y occupât aucune fonction privilégiée et y assumât toutes les tâches, même les plus humbles, car il l’incarnait véritablement. Il le représenta dans toutes les grandes assises nationales et internationales : à Londres (1896) ; à Paris, salle Japy (3-8 décembre 1899), où il portait, au nom du POSR, les mandats de la 2e circonscription de Villefranche (Aveyron) au premier congrès général des organisations socialistes françaises rapprochées par l’affaire Dreyfus. Il s’y rallia à l’idée de l’unité et convia chacun à dire : « J’ai piétiné sur mes haines, j’ai piétiné sur mes rancunes ». (Cf. C. r. du congrès, op. cit., p. 168.) Au deuxième congrès général des organisations socialistes à Paris, salle Wagram (septembre 1900), Allemane signa, avec Briand et Jaurès, la motion pour la grève générale qui fut repoussée. Allemane siégea au « Comité d’entente » qui se réunissait, 17, rue Portefoin, jusqu’en janvier 1902, date où, avec ses amis, il le quitta à la suite de l’affaire de la communion de la fille de Jaurès et de la participation de Millerand à la réception du tsar. Il vécut jusqu’à l’unité aux côtés du Parti socialiste français organisé au congrès de Tours (mars 1902), mais maintint les cadres de son parti qui ne s’y absorba jamais tout à fait. En 1905, il appartint à la commission d’unification, siégea au congrès d’unité de la salle du Globe et, avec son parti, se fondit dans la SFIO.

Allemane fut maintes fois candidat aux élections municipales et législatives. Il n’était pas cependant avide de mandats et ne fondait pas de grands espoirs sur l’action électorale. Mais il était un bon porte-drapeau et il en acceptait le rôle. L’auréole de la Commune et du bagne, sa parole vibrante lui assuraient le contact populaire. Il se présenta à quatre reprises, sans succès, au conseil municipal de Paris. Dans le XIe arr., le quartier Sainte-Marguerite lui donna 468 voix en 1881, soit le treizième de celles des inscrits et, en 1887, 1 603 (sur 7 324 inscrits et 5 358 votants) ; le quartier de la Folie-Méricourt lui en apporta 1 520 (sur 11 538 inscrits et 8 384 votants) en 1890. Dans le quartier de l’Hôpital Saint-Louis (Xe arr.) en 1896, sur 9 126 inscrits et 6 789 votants, Allemane obtint 273 voix contre Faillet élu par 4 668.
Plus nombreuses et plus fructueuses furent ses candidatures à la députation. En 1881, au 1er tour, dans la 2e circonscription du XIe arr. de Paris, il réunit 1 551 voix (952 dans le quartier de la Roquette et 599 dans le quartier Saint-Marguerite) contre Édouard Lockroy, démocrate et ancien volontaire garibaldien. À l’élection complémentaire du 21 janvier 1883, la 1re circonscription du Ve arr. lui donna 847 voix. Aux élections de 1885, au scrutin de liste, Allemane obtint 25 291 voix : il était second sur la liste de la FTSF, conduite par Joffrin qui en obtenait 33 452 ; le 38e et dernier candidat en recueillait 9 314. Aux élections complémentaires du 13 décembre 1885, pour remplacer six élus radicaux optant pour la province, Allemane, toujours second, se rapprochait de Joffrin (27 922 voix et 31 118). En 1889, il se présenta à la députation dans la 1re circonscription du XIe arr. (Folie-Méricourt) et eut 1 139 voix pour un total de 7 906 voix aux autres candidats. En 1893, il ne fut pas candidat. En 1898, il fit campagne en province et groupa 4 352 voix dans l’Aveyron, dans la 2e circonscription de Villefranche qui comprenait Decazeville.

Désormais, il ne quittera plus le quartier de la Folie-Méricourt, dans le XIe arr. de Paris. En février 1901, à une élection partielle pour remplacer Baudin qui avait opté pour l’Ain, Allemane affronta un adversaire de taille, Max Régis, et dans de mauvaises conditions puisque des conflits de personnes déchirèrent le POSR et que Fabérot se présenta au 1er tour. Néanmoins, Allemane vint, avec 2 110 voix, derrière Max Régis (2.723). Au second tour, Allemane prit figure de candidat d’union républicaine et battit le paladin de l’antisémitisme par 4 259 suffrages contre 3 355 sur 12 320 inscrits. En 1902, il s’éleva au 2e tour à 4.988 voix, mais fut battu par le nationaliste Cougy avec 5 193. En 1906, même duel, même adversaire au 2e tour, et Allemane l’emporta comme candidat socialiste SFIO par 5 100 voix contre 3 960. En 1910, avec 4 953 voix, il fut battu de justesse et abandonna pour toujours les compétitions électorales.

Allemane passa donc cinq ans au Parlement. Il y fut l’auteur de quelques propositions dont la plus notable, le 1er juillet 1901, vise à la suppression des congrégations autorisées. Il défendit ses propositions et prit part, en outre, à de nombreux débats budgétaires ou autres. Les 28 et 29 mars 1902, il défendit l’idée de la municipalisation du gaz de Paris. Le 11 juin 1908, il prit la défense des terrassiers de Draveil en grève après la bagarre sanglante qui les mit aux prises avec la police. Enfin, il fit adopter par la Chambre la constitution de la commandite à l’Imprimerie nationale, forme de coopérative de production par laquelle les commanditaires choisissent, parmi eux, le metteur en pages et, en plus de leur salaire, se partagent les bénéfices qui lui reviendraient.

Allemane fut d’abord un militant ouvrier et le resta quand il eut accédé à l’artisanat et à une certaine aisance. Il mettait ses espoirs dans la libre action du prolétariat sur le plan corporatif et ne voyait dans l’action politique et électorale guère mieux qu’une occasion de propagande et d’agitation. Il fut un adepte de la grève générale, « car c’est là une arme faite exclusivement pour des mains ouvrières... » « À votre « prise du pouvoir », écrivait-il, s’adressant aux « politiciens », nous opposons, aujourd’hui la « fin du pouvoir », l’avènement de la seule administration des choses [...]. C’est pour ce demain-là que nous militons, et non pour celui qui nous imposerait d’obéir à vos préfets, à vos chefs et à vos chefs d’armée » (Le Parti ouvrier, n° des 16-17 avril 1896).
L’antimilitarisme d’Allemane procède de la même méfiance de tout ce qui représente discipline et autorité. En 1894, il fut condamné à deux mois de prison pour injures à l’armée. Comme la plupart des « Communards », c’est à l’armement général du peuple et non aux armées permanentes qu’il songeait à confier la défense du pays. Ces sentiments expliquent l’ardeur qu’il mit à combattre le général Boulanger, la précocité de ses convictions dreyfusardes et la vigueur avec laquelle il s’attacha à les faire prévaloir. Anticlérical, Jean Allemane combattait dans l’Église une hiérarchie autoritaire alliée à la bourgeoisie et une morale de résignation. Il appartint à la franc-maçonnerie, de toutes les associations philosophiques la plus perméable à la propagande socialiste.

Il fut aussi un libre penseur convaincu et actif, en un temps où la majorité prolétarienne de la libre pensée organisée répondait à ses origines et à ses convictions. Il adhéra à l’Association nationale des Libres Penseurs de France constituée au lendemain du congrès international de Genève (1902). En 1904, il la représenta au congrès mondial de Rome où, le 20 septembre, il rapporta au nom de la commission des vœux. En 1905, il appartenait à sa commission exécutive et fut le vice-président du comité de préparation du congrès international de Paris dont il présida la séance inaugurale au Trocadéro. En vue de ses assises, il avait donné des conférences à Toulouse, Montpellier, Lorient, Lyon, Saint-Étienne, Valenciennes, Nantes, La Roche-sur-Yon, Angers, Le Mans, etc.

L’étroit sentiment de classe qui animait Allemane, son exclusivisme ouvrier, la méfiance que lui inspirait la « politique » le rendaient très ombrageux à l’égard des avocats, des intellectuels, de tous ceux qui se posent en chefs, des « maîtres renards » qui tendent à se « servir de la démocratie socialiste, comme [leurs] devanciers de février 1848 et de septembre 1870 se servirent des républicains sincères ». Ses sympathies pour le syndicalisme — il participa en 1895 à Limoges au congrès constitutif de la CGT — et la grève générale lui valurent parfois ainsi qu’à ses amis d’être traités d’« allemanarchistes ». Toutefois, on l’a vu à la Libre Pensée et à la F... M..., il ne refusait pas tout contact avec d’autres formes d’action. C’est qu’Allemane n’était pas un « barbare », un béotien. Autodidacte comme on l’était dans sa profession, il ne cessa jamais de s’instruire. Il fut un des rares membres du POSR à s’intéresser à la pensée de Marx, trop tardivement cependant pour que lui-même et son parti en fussent marqués. Il publia le Capital en 1895 et, en 1899, au congrès de Japy, il déclara faire du Manifeste son évangile. Cet esprit curieux et ouvert explique, avec la conviction qui l’animait, le talent oratoire d’Allemane à l’aise devant les auditoires populaires comme dans les débats serrés des congrès. Un compagnon de ses luttes parisiennes attribue « son ascendant sur les ouvriers des faubourgs » à « sa parole vibrante » (cf. M. Braemer, Almanach populaire, 1939, op. cit., p. 158) autant qu’à son passé. Léon Blum, l’ayant entendu au congrès de la salle Japy en 1899, n’hésite pas à le placer au niveau de Guesde et de Jaurès (cf. M. Poujade, les Allemanistes à Paris, de 1890 à 1905, op. cit.)

Les convictions d’Allemane lui imposaient de rester dans le rang, mais son tempérament violent et autoritaire le portait à dominer. Il était respectueux en théorie des opinions différentes des siennes et si, depuis le congrès de Japy, il souhaitait l’unité socialiste dans un parti qu’il voulait soumis à une ferme discipline, elle lui semblait vite intolérable dès qu’elle imposait des vues qu’il ne partageait pas ou des moyens d’action qu’il réprouvait. Ainsi s’explique qu’il ait été l’homme de plusieurs scissions. Ainsi s’expliquent, à l’époque des rapprochements, les distances qu’il garda toujours à l’égard du parti guesdiste dans lequel il voyait la réplique française d’une social-démocratie qui le rebutait par sa discipline à l’allemande, au service d’un socialisme accordant à l’action politique, sur l’action syndicale, une primauté qu’il contestait. Et s’il se rapprocha plutôt de l’autre courant, il ne s’y absorba pas complètement. Il ne put se résoudre à un tête-à-tête ni avec le « guesdisme » ni avec le « jauressisme ». Mais il lui parut possible de cohabiter avec les deux tendances dans un parti unifié où se neutraliseraient les défauts opposés qu’il condamnait en elles. Aussi il se rendit au congrès international d’Amsterdam en 1904 et, en 1905, il entra dans la SFIO. Il n’y fut pas très à l’aise : élu à sa commission administrative permanente en 1905, il cessa d’y paraître l’année suivante et, en 1911, redevenu simple militant après son échec électoral de 1910, il patronna la fondation d’un parti ouvrier qui fut moins une dissidence qu’une forme d’opposition intérieure et que les événements et aussi l’âge de son protagoniste condamnaient à être sans lendemain. Elle marqua pour Allemane la fin de son activité politique militante. La guerre venue, il approuva l’appui donné par le Parti socialiste à la défense nationale. En 1920, il suivit avec sympathie les débuts du Parti communiste. Il n’approuvait pas sa conception du syndicalisme et restait indifférent à sa doctrine marxiste. Mais il retrouvait dans le Parti communiste le caractère prolétarien et la combativité du vieux POSR.

Mais alors Allemane se survivait à lui-même par une exceptionnelle longévité qui devait faire mourir, presque centenaire, à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, le Communard revenu du bagne en 1880. Il était le témoin d’un long passé de luttes ouvrières et le type de ces militants qui n’ont pu pleinement s’adapter aux formes nouvelles d’organisation et d’action.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article24464, notice ALLEMANE Jean par Justinien Raymond, version mise en ligne le 9 février 2009, dernière modification le 15 août 2019.

Par Justinien Raymond

Jean Allemane
Jean Allemane
Jean Allemande entouré de ses amis lors de l’Anniversaire de la Semaine sanglante
Jean Allemande entouré de ses amis lors de l’Anniversaire de la Semaine sanglante

ŒUVRES : a) Journaux et revues auxquels collabora Allemane :
L’Intransigeant, de Rochefort. — La Question sociale, organe blanquiste, mais éclectique. — L’Almanach de la Question sociale, d’Argyriadès. — Le Parti ouvrier, son organe à la FTSF, puis au POSR, de 1888 à 1896. — La Petite République. — Le Journal du Peuple, quotidien éclectique fondé en 1899 par Sébastien Faure. — L’Action, organe anticlérical du radical Henry Bérenger et du prêtre défroqué Victor Charbonnel. — La Raison : Allemane y suivit Charbonnel qui avait rompu avec Bérenger, puis revint é L’Action. — L’Humanité : J. Allemane y avait publié trois articles dans les n°s des 21 mai, 12 juin et 11 octobre 1904, lorsque le journal devenu organe du Parti socialiste SFIO, annonça le 5 avril 1906 sa collaboration régulière. Allemane signa environ tous les quinze jours un article leader à partir du n° du 11 avril.
b) Commission d’enquête parlementaire sur la situation des ouvriers de l’industrie et de l’agriculture en France, et sur la crise industrielle à Paris. (Paris, J.O. Doc. parlementaires, t. XII, SO 1884, Annales de la Chambre des Députés). Allemane présente, avec Brousse, au nom de la FTSF, ses critiques sur le fonctionnement industriel, ses troubles et ses solutions d’organisation collective et de liberté ouvrière accrue.
François Simiand juge ces « exposés remarquables » in Mélanges d’Économie politique et sociale offerts à Edg. Milhaud, PUF, 1934, sous le titre « Une enquête oubliée sur une grande crise méconnue » (pp. 313 à 327 ; cf. p. 323).
c) Ouvrages d’Allemane (cotes IFHS). Mémoires d’un Communard. Des barricades au bagne, Paris, sd in-8°. VIII + 527 pp. Dédicace de l’auteur à Métin (B. 413). — Notre programme développé et commenté suivi d’un projet de règlement de groupe, Paris, 1895, 64 pp. (14. S. 135). — Programme municipal adopté par l’Union fédérative du Centre, commenté, Paris, sd 48 pp. (14 A. S. 135). — Le Socialisme en France, Paris 1900, 104 pp. (14 A. S. 135). — À la Bibl. historique de la Ville de Paris, n° 942 035, Mes Chansons, Bergerac, 1926, exemplaire corrigé par l’auteur.
d) Lettres manuscrites : Deux se trouvent à l’IFHS (14 A. S. 117) l’une adressée à Mme Rastoul (sd) et l’autre à un destinataire non identifié, datée du 17 mai 1923, au sujet de la lettre précédente.

SOURCES : Arch. Nat., BB 24/746 (texte autographe de Jean Allemane : Ma défense, mes témoins), C 5361 (dossiers électoraux), H. Colonies, 567. — Min. Guerre, 5e conseil, n° 338. — Arch. Ass. Nat. (dossier biographique). — Les Murailles politiques françaises, Paris, Versailles, la Province, Paris, Lechevalier, 1874, 2 vol. : t. I (4 septembre 1870-17 mars 1871), t. II (18 mars 1871-28 mai 1871), Les Hommes du jour, n° 35, s.d — Calédoniens. Répertoire bio-bibliographique de la Nouvelle-Calédonie par O’Reilly, Paris, 1953. — Congrès général des organisations socialistes françaises tenu à Paris du 3 au 8 décembre 1899, Paris, 1900, 502 pp (pp. 165-168 ; 327-331 ; 424). — Charles Vérecque, Dictionnaire du socialisme, Paris, 1911, 502 pp. (p. 10). — Paul Louis, Le Parti socialiste en France : (in Encycl. soc. synd. et coop, publiée sous la direction de Compère-Morel). Paris, 1912, 405 pp. (p. 39). — Hubert-Rouger, Les Fédérations socialistes, t. III. Paris, 1921, 604 pp. (passim). — Maurice Charnay, Les Allemanistes, in Histoire des Partis socialistes en France, sous la direction de A. Zévaès, 1912, 112 pp. (passim). — Jean Bossu, Jean Allemane (coll. Les grandes figures d’hier et d’aujourd’hui), Paris, Édit. de l’Idée libre, sd, 64 pp. — Claude Renault, Le Mouvement socialiste parisien de 1881 à 1885 : Diplôme d’Études supérieures de la Fac. des Lettres de Paris (dir. E. Labrousse), sd exemplaire dactylographié. (p. 78). — Maurice Poujade, Les Allemanistes à Paris, de 1890 à 1905, Ibid., 93 pp. (passim). — Henri Perrin, Recueil dactylographié, sans titre, sans date, de souvenirs de ce militant du Doubs. Le recueil n’est pas paginé. Chaque récit est numéroté. Allemane n° 1. L’auteur, qui quitta le parti allemaniste pour entrer dans l’autonomie, est peu favorable à Allemane. Il rapporte que Vaillant étant toujours accueilli au cri de « Vive la Commune », Allemane en concevait quelque jalousie et il lui arrivait de s’écrier : « Moi aussi, j’étais de la Commune ». — Max Braemer, « Quelques souvenirs d’un ancien », in Almanach populaire édité par le Parti socialiste SFIO en 1939.
Parue depuis l’élaboration de cette notice biographique, l’étude de M. Winock « La scission de Châtellerault et la naissance du Parti « allemaniste » (1890-1891) dans le Mouvement social, n° 75, avril-juin 1971. — Offerlé Michel, Les socialistes et Paris, 1881-1900. Des communards aux conseillers municipaux, thèse de doctorat d’État en science politique, Paris 1, 1979. — Siân Reynolds, Jean Allemane, thèse d’histoire, Paris VII.

ICONOGRAPHIE : Photographie in Paul Louis, Le Parti socialiste en France, op. cit. (p. 16). — G. Bourgin. La Commune, 1870-1871, op. cit. p. 360.

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