ALAVOINE Eugène, Guillaume

Par Notice revue et complétée par Rémi Gossez et Gauthier Langlois

Né le 22 décembre 1830 à La Bassée, près de Lille (Nord), mort le 22 juillet 1873 à Jersey ; étudiant en médecine ; révolutionnaire parisien exilé à Londres puis à Jersey.

D’après une tradition orale, Eugène Alavoine serait le petit-fils d’une héroïne du siège de Lille en 1792. Il fut déclaré à l’État-civil fils, d’Alexandre Henri Alavoine, négociant âgé de 36 ans et de Marie Christine Élisa Brodal son épouse, en présence de son grand-père Adrien Louis Joseph Alavoine, propriétaire à La Bassée.

Étudiant en médecine à Paris lors du coup d’État du 2 décembre 1851, il est l’auteur d’une proclamation qui, le 24 juillet 1853, appelait la jeunesse des Écoles à « relever le drapeau, momentanément abattu, de la République sociale et universelle », et était publiée au nom de la Commune Révolutionnaire. Celle-ci avait été fondée à Londres en septembre 1852 par des socialistes révolutionnaires groupés autour de Félix Pyat et Marc Caussidière. Cette proclamation lui valut d’être mêlé aux poursuites engagées contre Jean-Baptiste Boichot, l’ex-sergent élu à la Législative, délégué à Paris par la Commune Révolutionnaire pour prendre le pouls de l’opinion. Ces poursuites impliquaient surtout Arthur Ranc et le docteur Watteau dans les affaires de l’Hippodrome et de l’Opéra comique. D’après la Gazette des Tribunaux du 17 janvier 1854, le tribunal correctionnel le condamna, par défaut, à trois ans de prison et 500 F d’amende.

Alavoine n’avait pas attendu la tenue du procès pour s’exiler. Il se réfugia à Jersey où il s’y retrouva avec nombre de proscrits dont Victor Hugo. Il participa à leurs activités politiques et notamment, le 11 novembre 1853, à l’assemblée générale des proscrits républicains résidant à Jersey, qui déclara le sieur Julien Hubert comme espion et agent provocateur de la police de Napoléon III. Avec Jean-Claude Colfavru et François Vallière ils constituaient les délégués de la Commune révolutionnaire à Jersey. C’est à ce titre qu’ils publièrent un pamphlet contre le Second Empire intitulé L’Empire, la famine et la honte. En août 1854, Alavoine participait à une « réunion générale de proscrits républicains » résidant à Jersey relative en particulier au « cas Colfavru », ex-député de la Législative où il votait comme Alphonse Bianchi, dont il épousera en avril 1856 la fille aînée Jenny (1839-1892), elle-même filleule d’Achille Testelin, médecin spécialisé, député de la Législative, préfet du Nord en 1870 et sénateur inamovible. (Une liste établie par Alavoine sur papier du consulat indique quatre-vingt dix « victimes de la réaction » — de mai 1848 à décembre 1854 — comme ayant résidé à Jersey).

Les exilés se regroupaient pour s’exprimer dans des publications dont la plus remarquable est L’Homme, journal de la démocratie universelle : les Hugo, Herzen, Kossuth, Mazzini et de hautes personnalités européennes s’y retrouvaient avec des hommes de terrain tels Ribeyrolles, son rédacteur en chef et ex-directeur de La Réforme ou celui du Messager du Nord, Bianchi. En faisant observer à Hugo que la république ne serait universelle que si elle devenait démocratique et sociale, celui-ci fut amené à appeler les ouvriers à faire la révolution sociale « eux-mêmes sans intermédiaires » (Almanach de l’exil pour 1855. L’ouvrier manufacturier dans la société religieuse et conservatrice. p. 83).

C’était rejoindre, sur la question ouvrière, ceux qui prenaient la relève des exilés et donner un sens aux divisions des dirigeants politiques. Les choses se gâtèrent avec la publication par L’Homme d’une lettre lue par F. Pyat au meeting de la Commune Révolutionnaire, à Londres le 22 septembre 1855, adressée à la reine Victoria, en raison de sa visite en France. Ses sujets à Jersey obtinrent l’expulsion de trente-cinq exilés sur Londres. Alavoine, qui, dans l’île avait vécu de leçons, les avait précédés un an plus tôt, rejoint par Bianchi, à qui, en difficultés, il dut recourir ainsi qu’aux familles restées en France. La misère n’arrangeait rien entre les exilés.

Ceux qui, à Londres, se retrouvaient dans la Loge des Philadelphes (rite de Misraïm), tentaient, par l’entraide, de rassembler la Proscription. Initié le 28 janvier 1856, Alavoine revint fonder à Jersey la loge des Amis de l’Avenir, en 1863, avec son ami de Londres, Philippe Baudains, lui-même initié le 22 juin 1857 dans une loge anglaise de Jersey. En 1865, Baudains sera le vénérable des Amis, avec Alavoine pour secrétaire. En septembre 1866, celui-ci s’adressa à l’auteur d’un article sur La Morale indépendante dans Le Monde maçonnique pour répliquer à un sermon prononcé à Jersey, « dans le temple de la franc-maçonnerie britannique », par un pasteur protestant « faisant profession de libéralisme » : les partisans de La Morale indépendante y étaient accusés — entre autres aménités — d’être des matérialistes sans liens avec le passé, rapportant tout à eux-mêmes dans le présent et sans aspirations vers l’avenir. Alavoine observait que ces « partisans » relevaient de toutes opinions, religieuses ou pas, déistes ou matérialistes, héritiers qu’ils étaient du XVIIIe siècle, de Condorcet, de Voltaire, de d’Alembert, de Diderot.

En septembre 1870, Alavoine se précipita à Paris, retrouvant Arthur Ranc, Boichot, Félix Pyat, Félix Mathé, Louis Lacambre, et Jean-Claude Colfavru au Club de Blanqui. Il croisa aussi Léon Goupy qu’il avait connu à Jersey. « Je fais de la conciliation, je soutiens un gouvernement qui ne représente pas du tout la révolution. Je le fais parce qu’il faut d’abord sauver Paris, ce foyer des idées », écrivait-il à Baudains, la veille de se joindre à la batterie de Moulard, bastion n°FP, avec le fusil de Ranc.

Gambetta ne l’y laissa pas ; il fit aussi revenir son secrétaire, Bianchi fils, un ingénieur qui se battait avec les francs-tireurs garibaldiens, et qu’il nomma sous-préfet à Nérac, puis à Saint-Marcellin et qui devint secrétaire général de l’Aisne. Il embarqua dans son ballon Alavoine qu’il envoyait comme vice-consul à Jersey, mais à l’atterrissage dans les Deux-Sèvres, celui-ci fut grièvement blessé à l’épine dorsale par le cercle soutenant la nacelle et mourut en 1872, non sans avoir constitué à Jersey une société de républicains socialistes. En octobre 1872, il écopait encore de 10 shillings d’amende pour avoir traité de mouchard un ex-agent de Napoléon III — sans doute ce baron Chazal qui s’était refusé à libérer le consulat, la république n’étant qu’« une plaisanterie ». Le démêlé fut résolu en étroite coopération télégraphique entre Ranc, directeur de la Sûreté générale, et Baudains, désormais « connétable » de Saint-Hélier.

Ce dernier épousa en 1874 la veuve de son ami, eut deux filles, et éleva ses trois beaux-fils, futurs pilotes de la RAF en 1914-1918. Jusqu’à sa mort en 1908, sa résidence fut, l’été, un rendez-vous pour les partisans de l’Entente cordiale.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article24462, notice ALAVOINE Eugène, Guillaume par Notice revue et complétée par Rémi Gossez et Gauthier Langlois, version mise en ligne le 9 février 2009, dernière modification le 3 juin 2019.

Par Notice revue et complétée par Rémi Gossez et Gauthier Langlois

ŒUVRE : L’Empire, la famine et la honte, Jersey, 12 p.

SOURCES : Archives Baudains, Bianchi, Gossez (ms. Livre de raison), dont photographies. — Bnf, Notice autorité Eugène Alavoine. — La Gazette des Tribunaux, 7 novembre 1853, 17 novembre 1853 (Appel d’Alavoine à la jeunesse des Écoles), 16 janvier 1854, 9 août 1872, 19 octobre 1872. — Journal des débats politiques et littéraires, 8 novembre 1853. — La Morale Indépendante, années 1840 à 1880, articles de Massol, directeur-fondateur, Henri Brisson, Barni, Renouvier, Frédéric Morin, etc. — L’Homme, journal de la démocratie universelle, Jersey, 1853-1856 (53 numéros).— Le Monde Maçonnique, septembre 1866, p. 316, article de Favre (Jules ?). — Almanach de l’exil pour 1855. L’ouvrier manufacturier dans la société religieuse et conservatrice.. — J.-B. Boichot, Souvenirs d’un prisonnier d’État du Second Empire (1854-1859), Bruxelles, 1867, p. 108. — Pinon, Annuaire universel de la Maçonnerie française et étrangère, 3e éd. non datée (vers 1869), p. 238-241. — Le Français, 21 décembre 1871. — Journal officiel de la république française, 3 février 1872. — La France : politique, scientifique et littéraire, 21 octobre 1872. — La République française, 10 août 1873. — Jules Clarétie, « La vie à Paris », Le Temps, 4 août 1883. — I. Tchernoff, Le Parti républicain au coup d’État et sous le Second Empire, Paris, 1906, pp. 131, 231, 233. — A.-M. Gossez, « Documents sur la situation au lendemain de la proclamation de la République », La Révolution de 1848, t. 31, septembre-novembre 1934, p. 171-177. — A. Zévaès, « Les proscrits français à Londres », La Révolution de 1848, t. 20, 1923-1924, p. 345 et t. 21, 1924-1925, p. 104 à 109. — Rémi Gossez, « I. Le Comité International Permanent », 1848. Revue des révolutions contemporaines, tome 46, numéro 189, décembre 1951, pp. 97-115.

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