TESSIER Gaston [TESSIER Aimé, Auguste, Gaston]

Par Michel Launay, Guy Groux

Né le 15 juin 1887 à Paris (Ier arr.), mort le 8 août 1960 à Paris (XVe arr.) ; employé d’une maison de commerce ; secrétaire général de la Fédération des employés en 1914 ; secrétaire général puis président de la CFTC (1919-1953) ; secrétaire général de la Fédération internationale des syndicats chrétiens (1919) ; membre du Conseil national de la Résistance.

Gaston Tessier
Gaston Tessier

Comme s’il avait été marqué par le destin, Gaston Tessier est né le 15 juin 1887, c’est-à-dire l’année même où était fondé, à Paris, le syndicat des employés du commerce et de l’industrie qui, trente ans plus tard, devait être le berceau du mouvement syndical chrétien français.
Sa mère était d’ascendance bretonne. Son père, ouvrier menuisier, était angevin. Sa jeunesse s’est écoulée à Paris, dans le quartier Saint-Honoré, « à l’ombre de l’église Saint-Roch », comme il l’a rappelé lui-même dans son livre L’âme du syndicalisme paru en 1956.

Gaston Tessier fut d’abord élève de l’école paroissiale de Saint-Roch, puis à l’école commerciale, alors dirigées par les Frères des Écoles chrétiennes. À seize ans, il débuta dans la vie de travail comme petit employé aux appointements de 50 f par mois. Mais il consacra aussitôt l’essentiel de ses loisirs à élargir ses connaissances et à approfondir sa culture personnelle.

Il fréquenta assidûment les cercles d’études des œuvres de jeunesse catholique de l’époque et notamment le Cercle Saint-Jean-Baptiste de la Salle, sorte de groupe d’études supérieures — animé lui aussi par un Frère des Écoles chrétiennes — au sein duquel il se forma à l’art oratoire. Gaston Tessier subit l’influence de Marc Sangnier, « jeune orateur déjà prestigieux », dont les conférences à la salle des Sociétés savantes attiraient des auditoires nombreux et souvent houleux.
C’est le 18 septembre 1905 qu’il donna son adhésion au syndicat des employés du commerce et de l’industrie, alors âgé, comme lui-même, de dix-huit ans. Le syndicat recrutait encore exclusivement des travailleurs « notoirement catholiques », et tout nouvel adhérent devait être parrainé par deux anciens.

Les deux « parrains » de G. Tessier dans le syndicalisme furent ainsi : Jules Zirnheld, son aîné de dix ans, qui devait être élu président du syndicat au mois de janvier suivant, avant de devenir, quatorze ans plus tard, le premier président de la CFTC, et Charles Viennet, qui exerça la fonction de secrétaire général du syndicat à partir de 1907 et qui, mobilisé en août 1914, devait disparaître au mois d’octobre suivant sur le champ de bataille.

C’est en 1905 également que Gaston Tessier avait publié son premier article dans le Bulletin des œuvres de jeunesse. Déjà, il y avait évoqué « le bruit sourd, grandissant, des revendications prolétariennes ». Mais son premier article syndical parut en janvier 1906. Sous le titre « L’avenir de l’Employé », il y développait certaines considérations qui, à un demi-siècle de distance, se sont révélées parfaitement exactes quant à la proportion sans cesse croissante d’employés — nous les désignons aujourd’hui sous le vocable plus général de travailleurs non manuels — que compterait le monde du travail sous l’influence du progrès technique et économique.

Dès lors, c’est de plus en plus fréquemment que le bulletin L’Employé, organe mensuel du syndicat, publia des articles du très jeune mais très dynamique « filleul » de Zirnheld et Viennet.
La signature de Gaston Tessier figura le plus souvent au bas de comptes rendus des travaux de la Commission d’études du syndicat, où furent tour à tour abordés les problèmes qui dominent la vie des travailleurs et l’avenir du syndicalisme : salaires, repos hebdomadaire, contrat de travail, régime fiscal, conseils de prud’hommes, durée du travail, crises économiques et chômage, formation professionnelle, place du travail dans l’économie, participation aux bénéfices, organisation professionnelle, relations internationales, etc. Il signa aussi, durant plusieurs années, une chronique des « Livres et revues », destinée à orienter les syndiqués désireux d’élargir et d’approfondir leurs connaissances.

Ces modestes tâches syndicales, accomplies pendant près de dix ans pour rendre service à ses camarades de travail, donnent l’explication, avec la mémoire exceptionnelle dont il était doué, de cette vaste culture personnelle de Gaston Tessier qui, quarante ou cinquante ans plus tard, devait étonner ses interlocuteurs, tant au Conseil d’État que dans les autres organismes officiels où il fut amené à siéger, et qui le firent nommer, en 1954, docteur honoris causa du Manhattan College de New York.

C’est en 1908 que le chroniqueur du bulletin L’Employé fut nommé secrétaire général adjoint du syndicat, où il devait seconder Charles Viennet, car le nombre d’adhérents, au cours des trois années précédentes, était passé de 3 500 à près de 5 000, et un seul permanent ne pouvait plus suffire à la tâche.

Le 5 septembre 1908, le bulletin syndical publia un éditorial intitulé « Syndicalisme chrétien », dans lequel le futur secrétaire général de la CFTC — il avait alors vingt et un ans — révélait déjà les idées maîtresses qui orienteront son action pendant plus d’un demi-siècle. En 1912, Gaston Tessier se vit confier des responsabilités encore plus étendues ; il accéda aux fonctions de secrétaire général des premiers syndicats ouvriers chrétiens de la région parisienne, mais son militantisme au sein de l’univers des employés n’en fut pas pour autant affaibli. Il prit une part active au congrès de fondation de la Fédération française des syndicats d’employés catholiques qui se tint les 11 et 12 mai 1913 et dont il devint, peu après, le secrétaire général. Pendant la Première Guerre mondiale, Gaston Tessier fut réformé pour des raisons de santé précaire. Tout en poursuivant ses activités appointées de secrétaire du SECI, il ouvrit en mars 1916, dans le quartier Saint-Roch auquel il resta longtemps fidèle, une librairie « L’Angélus ». Il la géra en compagnie de son épouse jusqu’en 1920, date à laquelle la famille Tessier qui comptait alors cinq enfants, s’installa dans le XVe arrondissement de Paris. Mais surtout, il assura en juin 1916, avec l’aide de quelques vieux militants, le transfert de l’ensemble des services syndicaux, de l’ancien siège du syndicat qui, depuis 1907 était situé boulevard Poissonnière, au nouveau siège qui marqua tant l’histoire du syndicalisme chrétien : la fameuse rue Cadet.

Lorsque la CFTC se créa en 1919, Gaston Tessier était ainsi, déjà, un dirigeant syndical en vue. À la création de la nouvelle confédération, il fut nommé au poste de secrétaire général où il seconda Jules Zirnheld. Sa fonction « tribunicienne » devint alors encore plus patente. Au IIIe congrès de la CFTC (1922), il fut chargé de la présentation du rapport général, fait qui allait se répéter en 1924 ; en 1923, lors du IVe congrès, c’est encore lui qui exposa devant l’assemblée des délégués, la teneur et les effets attendus du « Plan de propagande » défini par la CFTC. Entre deux congrès, sa pratique de dirigeant syndical s’inscrivit dans le quotidien. Ici, le nouveau dirigeant confédéral consacra désormais son temps à diverses tâches et actions, aidé notamment par Jules Mennelet et Maurice Bouladoux mais aussi par l’assise que lui conférait son implantation dans les syndicats d’employés qui formaient l’ossature de la centrale catholique. Tout d’abord, il s’attacha à mieux renforcer les structures internes de la confédération. A priori, la tâche n’était pas aisée. La CFTC constituait alors un ensemble composite de syndicats régionaux soucieux de leur autonomie. Bien que faisant preuve de compréhensions quant aux préoccupations d’indépendance des diverses instances locales, Gaston Tessier n’œuvra pas moins afin de donner à la centrale une configuration plus homogène, définissant ainsi une première stratégie de centralisation des structures confortant l’autorité confédérale face aux pouvoirs des Unions régionales. Parallèlement aux questions de structures et à la liaison entre fédéralisme et centralisme, le jeune secrétaire général resta conscient des lacunes à combler sur le plan de la formation syndicale. Dans les années trente, il appuya les initiatives que prit en l’occurrence Paul Vignaux* et qui donnèrent lieu à la création en 1938 des Écoles normales ouvrières, chargées de former militants et cadres syndicaux.

Les activités d’organisateur de Gaston Tessier s’étendirent encore — et déjà — au niveau international. En 1920, il participa à la fondation de la Confédération internationale des syndicats chrétiens (CISC). Membre de son conseil, il fut également désigné en 1921, secrétaire général de la Fédération internationale des syndicats chrétiens d’employés. Bien sûr, ici comme ailleurs, les tâches liées à l’organisation ne se limitèrent pas aux seules structures nationales ou internationales. Il s’agissait aussi et parfois de préserver l’organisation face aux menaces qui pouvaient l’assaillir. Il en fut ainsi, et entre autres, de la plainte que déposa en 1924, auprès de Rome, le patronat du consortium textile de Roubaix-Tourcoing qui visait très directement les orientations et le contenu du syndicalisme chrétien. En février 1927, Gaston Tessier et Jules Zirnheld se rendirent auprès des autorités du Vatican, pour plaider la cause de la CFTC et réfuter la soi-disant déviation marxiste dont on l’accusait. En juin 1929, les efforts des deux dirigeants syndicaux aboutirent. Une lettre de la congrégation du Concile rejetait les accusations portées contre la centrale française et de plus, exhortait les travailleurs catholiques à y adhérer et agir.

Homme d’organisation, Gaston Tessier fut aussi un homme de doctrine. A l’évidence, l’adoption des statuts de la CFTC lors de sa création — et notamment la question de « l’ouverture » du syndicat à tous les travailleurs quelles que soient leurs convictions personnelles et religieuses à condition qu’ils se sentissent en accord avec les principes communs de l’inspiration chrétienne qui guidait la centrale —, ne contredisait nullement les conceptions du jeune secrétaire général. Dès 1908, ses premiers écrits préconisaient déjà une large ouverture du point de vue de l’adhésion aux syndicats catholiques. Mais dans le même temps, l’un des traits de la pensée de Gaston Tessier, se reflétait dans un fort attachement à la doctrine. La même année, dans un éditorial alors remarqué, il écrivit en effet : « Le génie du christianisme est conforme à ce qu’il y a de meilleur en nous : son idéalisme séduit l’intelligence, sa pure morale subjugue le cœur (...). Prenons comme règle d’action la morale qui s’élève logiquement sur ces assises dogmatiques, et rassemblons fraternellement tous ceux qui, en leur âme et conscience, estiment pouvoir participer à ce mouvement conforme aux principes de l’Évangile et du catholicisme social » (« Syndicalisme chrétien », l’Employé, 5 septembre 1908).
Sur le terrain, le dogme devint « configuration de principes ». Et les principes essentiels qui marquèrent l’action de la CFTC dans l’entre-deux-guerres (la profession organisée, la famille, le dualisme scolaire, l’adhésion à une « troisième voie » niant tout à la fois le collectivisme et la soif de profit du capitalisme) trouvèrent en lui, de tout temps, un défenseur ardent.

En fait, organisation et doctrine restaient pour Gaston Tessier, intimement liées. La doctrine aidait l’organisation à se renforcer et se parfaire ; la seconde incarnait les divers thèmes générés par le dogme. C’est en tous les cas, ce qui se dégageait des observations que le dirigeant formula à l’occasion d’un événement important dans l’histoire de la CFTC, le vingtième anniversaire d’une organisation que beaucoup voulaient, à sa naissance, marginaliser : « Ce qui depuis vingt ans, a permis à la CFTC d’élargir constamment sa place, par l’usage de la liberté et sur le terrain du droit commun, n’est-ce pas d’abord, et surtout, l’unité infrangible que notre mouvement doit à la netteté, à la rectitude, à la force de la doctrine dont il se réclame, sans ostentation mais sans ambages ? » (Syndicalisme, octobre 1939).
Alors, jusque dans la guerre, Gaston Tessier ne cessa d’affirmer et de réitérer certains principes : l’autonomie des personnes et des groupements ; la construction d’une économie humaine fondée sur les besoins ; la nécessité de l’association et « d’une force librement consentie » face « à l’omnipotence redoutable de l’État et la faiblesse des individus » (« Vers un ordre nouveau », Bulletin d’informations ouvrières, n° 2, 1er mars 1940). Bien sûr, le lien opéré entre doctrine et organisation n’était pas sans effets éminemment pratiques au sein même du champ de l’action revendicative et des organisations qui la corrélaient. En d’autres termes, c’est parce que la CFTC était porteuse d’une doctrine toute particulière comparée à celles des autres centrales, les deux CGT, que se justifiait, se légitimait voire s’imposait le pluralisme syndical, dont Gaston Tessier se voulait le chantre éminent.
Dès la fin des années vingt, un trait marqua encore l’action du « filleul de Jules Zirnheld et de Charles Viennet ». Le militant refusait de se laisser enfermer dans le seul univers des pratiques syndicales, dans celui des convictions personnelles éprouvées sur le plan religieux ou de la pure référence aux dogmes évangéliques. Pour lui, fort tôt, doctrine, syndicalisme et politique allaient nécessairement de pair. Dans ce contexte, le cheminement politique de l’homme, était accéléré par les circonstances qui prévalaient, presque dix ans après la fondation de la CFTC. L’évolution de la CFTC, qui comptait au début de la décennie, 600 syndicats et 80 000 membres, semblait marquer le pas. Pour son secrétaire général, il s’agissait dès lors de conforter les principes dont elle se réclamait en lui trouvant des relais qui pussent jouer au sein des représentations politiques qui traversaient la « Cité ». L’idée d’une grande famille démocrate-chrétienne, catholique et sociale naquit ainsi vers 1928-1929, la notion de « famille » — regroupant syndicat, parti, associations — devenant alors coutumière dans le langage et les écrits de Gaston Tessier. Afin d’édifier cette nouvelle force, il s’adonna désormais et parallèlement à ses activités syndicales, à des actions qui visèrent en premier lieu l’information et la propagande. Il fonda une institution : « La propagande multiforme » et tenta, sans y parvenir, de mettre sur pied un quotidien puis un hebdomadaire. Il allait avoir également pour projet d’instrumentaliser un moyen de communication alors en expansion : le cinéma. En 1932, certains de ses projets éditoriaux aboutirent enfin. Il créa avec Francisque Gay l’Aube, dont le premier rédacteur en chef était un jeune catholique lyonnais, Louis Terrenoire*.

À l’extérieur du syndicalisme ou du cadre politique, Gaston Tessier se voua, toujours dans l’entre-deux-guerres, à des tâches de représentation diverses souvent induites naturellement par ses fonctions de dirigeant syndical ou de militant. Au début des années vingt, il fut membre du Conseil supérieur du travail (section : administrations privées et commerce) ; dès 1921 il fut conseiller technique des délégués gouvernementaux à toutes les conférences internationales du travail ; en 1924, conseiller technique des délégués gouvernementaux à la 6e Conférence internationale du travail ; en 1925, il siégea au Conseil national économique institué par Édouard Herriot ; en 1931, à la Commission économique franco-allemande. Parallèlement, Gaston Tessier allait exercer jusqu’en 1932 des fonctions de conseiller prud’homme de la Seine et, toujours fidèle à son goût pour l’écrit et l’édition, allait être membre en 1939 de Voix européenne (politique, économie, culture), périodique conçu en vue d’une diffusion auprès notamment des pays du sud de l’Europe. Dans le contexte de ces diverses fonctions, le secrétaire général de la CFTC, eut parfois l’occasion d’agir en vue de faits éminents qui marquèrent l’histoire sociale et celle du syndicalisme. En 1921, il présenta devant le Conseil supérieur du travail, le premier projet d’Assurances sociales. En 1934, il rapporta auprès de la Conférence internationale du travail, les conclusions de la commission de la réduction du temps de travail (les 40 heures). Ses activités de représentation syndicale ou institutionnelles, lui valurent l’octroi de distinctions religieuses ou étatiques. Pie XI le nomma en 1925, chevalier de Saint-Grégoire-le-Grand ; il fut fait en 1936, sur proposition du ministère du Travail, chevalier de la Légion d’honneur.

A la veille de l’Occupation, Gaston Tessier apparaissait donc comme un dirigeant qui couvrait tout à la fois le champ des structures et de l’organisation de la CFTC, incarnait la doctrine sociale du catholicisme et représentait l’un des piliers d’une démocratie-chrétienne qui faisait ses premiers pas. Son pouvoir fut encore conforté par une fonction tribunicienne souvent de premier plan, qu’il exerça auprès de diverses instances nationales ou internationales. Mais avec la défaite, l’existence de la CFTC forte en 1939 de 3 000 syndicats et de 400 000 membres (chiffres confédéraux), fut remise en cause. Dès le décret de dissolution des confédérations syndicales, le 9 novembre 1940, Gaston Tessier fit — avec Jules Zirnheld et Maurice Bouladoux — partie des trois syndicalistes chrétiens signataires du Manifeste des douze qui regroupait en parallèle, neuf dirigeants cégétistes parmi lesquels Albert Gazier* (employés), Robert Lacoste* (fonctionnaires) et Louis Saillant* (ouvriers du bois). Le Manifeste, premier texte fondamental signé en commun par la CFTC et la CGT, formait une « synthèse » où était entre autres réaffirmée la vocation incontournable d’un syndicalisme authentique. Parallèlement, le secrétaire général de la CFTC participa aux activités du Comité d’études économiques et sociales, constitué à l’automne 1940, par les deux confédérations. Dans le même temps, il s’adonna aux « activités de l’ombre » qui structurèrent l’émergence de la résistance au nazisme ; avec Christian Pineau* et Henri Ribière*, il fonda Libération-Nord qui regroupa socialistes et chrétiens. En 1943, il fut délégué par le Comité de résistance des syndicats chrétiens auprès du Conseil national de la résistance (CNR) dirigé successivement par Jean Moulin, puis Georges Bidault, militant démocrate-chrétien. C’est au titre du Conseil de la résistance, qu’il siégea d’ailleurs à l’Assemblée consultative, où les organisations ouvrières étaient représentées comme telles. Bien sûr, contre l’occupant, les activités éditoriales de Gaston Tessier ne faiblirent pas, au contraire. Dès octobre 1940, il participa au comité de rédaction de l’un des premiers périodiques clandestins : l’Arc, fondé par Jules Corréard. Il fut encore la cheville ouvrière de la Circulaire de liaison des syndiqués chrétiens édité par le Comité national de liaison des organisations syndicales chrétiennes (Roubaix), dont il signa régulièrement les éditoriaux. Certes, parfois, notamment à l’égard des autorités de Vichy, mais jamais de l’occupant, ses positions furent empreintes d’une certaine modération. Il en fut ainsi d’un texte daté de janvier 1944, où il écrivit : « Nos thèses (d’ailleurs) semblent rencontrer un meilleur accueil auprès des pouvoirs publics. Nous nous attachons à dissiper l’équivoque du « syndicat unique », en montrant que celui-ci peut constituer une liste professionnelle, un cadre administratif mais n’est pas du syndicalisme » (« Durer », Circulaire de liaison des syndiqués chrétiens, n° 1, 1944, p. 1).

Reste que dans le contexte des années de l’ombre, Gaston Tessier fut parmi les grands artisans de l’affirmation du mouvement syndical face à l’idéologie corporatiste. Avec celles de Jules Zirnheld et de Maurice Bouladoux, son action et sa détermination purent empêcher de plus graves dérives du syndicalisme chrétien notamment lorsqu’un certain nombre de syndicalistes (surtout issus du milieu des employés) et des évêques (Feltin, Suhart,...), exprimèrent une réelle attirance à l’égard de la Charte du travail promulguée le 4 octobre 1941 (Pierrard Pierre, 1991, p. 116). Son rôle fut également primordial, de son rôle lors du « rapprochement » (cf. infra), qui s’établit dans la clandestinité, le 17 avril 1943, entre la CFTC et la CGT.

A la Libération, Gaston Tessier occupa la fonction de vice-président de la commission du Travail et des Affaires sociales et fut membre de la commission des Finances, au sein de l’Assemblée consultative provisoire, revenue dans un Paris désormais libéré. Il fut aussi en charge d’un problème alors crucial du point de vue du quotidien des français : le ravitaillement. Il devint ainsi président de la commission ministérielle du Ravitaillement qui fut l’un des premiers services publics, organisés dès l’été 1944.

Mais surtout, pour lui, il s’agissait encore de reconstruire la CFTC et de préserver sa singularité doctrinale. En 1908, Gaston Tessier était, on l’a vu, l’un de ceux qui s’avéraient favorables à une stratégie d’ouverture, quant à l’adhésion aux premiers syndicats chrétiens. Dans l’immédiate-après-guerre, face à l’afflux massif des adhérents, ses positions semblent nettement plus réservées. Au Comité national du 4 décembre 1944, il insista pour que de nouveaux efforts puissent être faits en direction « des milieux strictement catholiques ». Et plus tard, le 15 avril 1945 : « Je crois que pour assurer, à la fois par le recrutement et la formation, une certaine continuité dans la direction du mouvement, il faudrait veiller (par des moyens bien entendu dénués de toute pression sur les assemblées syndicales) à ce que l’afflux, à un moment quelconque, d’adhésions provenant de ce recrutement de masse auquel certains pensent, ne nous expose pas, quant à la direction de tel ou tel de nos principaux syndicats, de telle ou telle de nos organisations, et de la CFTC, elle-même, à des renversements qui risqueraient de mettre en cause la continuité de la doctrine. »
Assurément, cette position interne à l’organisation et à son développement renvoyait par ailleurs et vu le contexte français à la question du pluralisme et de son lien avec les diverses doctrines syndicales qui le traversaient. En janvier 1944, Gaston Tessier reprenant le fameux « J’ai vécu » de Sieyès, se félicitait de ce qu’in fine, la CFTC ait pu perdurer en dépit de la guerre : « En effet, survivre aux périodes de grandes crises, c’est bien quelque chose : c’est même l’essentiel. »

Or, le syndicalisme chrétien a continué de vivre, depuis la promulgation de la loi du 16 août 1940, qui dissolvait les Confédérations. Mieux : il a affirmé ses positions, dans plusieurs circonstances notables. Le Comité national de liaison, le Bureau central, la Commission administrative, ont procédé à des études sérieuses, accompli des tâches importantes, non seulement dans les domaines de l’action et de l’organisation, mais dans celui de la formation » (« Durer », Circulaire de liaison des syndiqués chrétiens, op. cit.).

En fait, pour lui comme pour maints dirigeants de la CFTC, l’accord de coopération avec la CGT ne mettait nullement en cause le pluralisme ; par eux, l’unité était perçue plus sous la forme d’un cartel que dans une perspective organisationnelle et monolithique (Pierrard Pierre, 1991, p. 115). En septembre 1944, Gaston Tessier se félicita certes de l’action commune avec la CGT qui dans les derniers jours de la Résistance, avait inspiré les mots d’ordre de grève générale, prélude à l’insurrection nationale et à la libération de Paris par les parisiens. Il nota encore la forme « durable » prise par le Comité interconfédéral d’entente qui liait les deux centrales. Mais, dans le même temps, il insista, sur un point central, à ses yeux : « Le meilleur hommage que nous puissions rendre aux disparus et aux absents, c’est de continuer leur œuvre ; c’est de reconstruire la CFTC. À Paris comme en province, des équipes dévouées ont maintenu l’essentiel. Les dispositions arrêtées depuis quelques semaines ont mis en place des délégués provisoires qui, au fur et à mesure des événements, auront pris les initiatives convenables. Il reste à rétablir les communications, à nous rejoindre ; cela ne saurait tarder » (« Renouveau », Circulaire confédérale, nouvelle série, n° 1, 10 septembre 1944).

Naturellement, avec la scission de la CGT, qui intervint en 1947, les convictions du secrétaire général de la CFTC, n’en furent que plus renforcées tant sur le plan de la doctrine que de l’état de fait du paysage syndical. En janvier 1948, il défendit devant le 78e comité national de la confédération, un rapport au sein duquel une grande fermeté s’exprime ; plus que jamais, l’adhésion à la morale sociale chrétienne fut constitutive de la CFTC ; la scission de la CGT, confirmant à ses yeux, « la justesse des méthodes que nous pratiquons depuis soixante ans ».

Gaston Tessier semblait alors au zénith de sa vie de syndicaliste. Le petit employé effacé qui, à dix-huit ans à peine, adhérait au SECI, qui était subjugué par la parole d’un Marc Sangnier, qui longtemps resta dans l’ombre d’un Jules Zirnheld, fut élu en congrès, le 17 mai 1948, président de la CFTC. Déjà, en 1947, il avait pu accéder à la présidence de la CISC. Ses activités toujours aussi nombreuses se parèrent souvent d’un prestige que celles qu’il exerçait naguère n’avaient pas forcément, surtout au niveau international. Il prit part aux travaux de l’assemblée générale des Nations Unies (New York, 1946, 1947 ; Paris, 1948) en qualité de conseiller de la délégation française. En 1951, il accomplit un long voyage en Amérique latine, l’un des bastions mondiaux du syndicalisme chrétien, qui le conduisit dans les principales métropoles concernées (Buenos Aires, Lima, Rio, Montevidéo, Bogota, Panama, etc.). En 1952, il succéda à Léon Jouhaux* comme délégué ouvrier aux sessions annuelles de la Conférence internationale du travail. En France même, il reçut l’une des plus hautes distinctions de la Résistance : la médaille de la Résistance avec rosette et accéda au titre d’officier de la Légion d’honneur. Parallèlement, il cumula diverses fonctions : président de l’Union nationale des sociétés mutualistes ; membre du conseil du Plan ; puis, administrateur du Crédit lyonnais et à compter de 1957, conseiller d’État en service extraordinaire (section sociale). Pourtant, le cumul des titres et fonctions autour de Gaston Tessier, ne saurait masquer les ombres qui pesèrent dans l’après-guerre sur l’homme en apparence de plus en plus comblé. Avant-guerre, le secrétaire général de la CFTC avait pu d’autant plus disposer de positions éminentes au sein de la centrale, qu’il incarna, longtemps durant, une « forme de synthèse » entre les divers courants qui y co-existaient. Favorable à l’ouverture de la CFTC, il s’avérait aussi intransigeant quant à la ligne doctrinale ; soucieux de fédéralisme et du respect du principe de subsidiarité, il put simultanément conduire une politique visant à mieux centraliser les structures et fonctionnement de la confédération et, ce faisant, à conforter les sommets de l’appareil. Mais tôt, dans l’après-guerre, celui qui allait présider la centrale chrétienne, se trouva confronté à des contradictions d’ampleur. En premier lieu, l’existence d’une opposition syndicale de plus en plus manifeste — le courant minoritaire, Reconstruction, conduit par Paul Vignaux* et Gilbert Declerq, entre autres. Par la suite, le délitage progressif de la famille, la grande famille démocrate-chrétienne.
Avec les opposants, le conflit prit rapidement tournure. Les options de « Reconstruction » qui conduisirent à la scission de 1964 et à la déconfessionnalisation du syndicat, affectèrent en profondeur les convictions dogmatiques de Gaston Tessier. Les tenants de l’opposition mirent ainsi en cause les manifestations religieuses au sein de l’action syndicale (messes, etc.) et le rôle que jouaient certaines autorités ecclésiastiques dans la vie de la centrale. En outre, existèrent d’autres débats à propos des structures et du poids de certaines d’entre elles, alors même que la CFTC tentait une percée parmi les ouvriers, dans un contexte de forte syndicalisation. Lors du 70e Comité national (avril 1945), l’existence de la Fédération française des syndicats d’ingénieurs et cadres (FFSIC), où André Bapaume prit un grand rôle, fut critiquée ; la prééminence de la Fédération des employés fut l’objet parfois de vives réserves. Avant-guerre, Gaston Tessier avait accepté que le SGEN (Syndicat général de l’éducation nationale), — nouveau syndicat adhérent dont les statuts spécifiques marquaient une distance à l’égard des principes du catholicisme social —, soit dispensé de l’obligation doctrinale concernant la référence explicite aux thèmes sociaux présents dans l’encyclique Rerum Novarum. Pour des raisons d’opportunité — les particularismes du milieu enseignant dans le secteur public —, la décision lui semblait pleinement justifiée. S’était ainsi établie une forme de compromis entre la direction et le SGEN. À la fin des années quarante, la recherche de compromis sembla de plus en plus aléatoire et le fossé, entre majoritaires regroupés autour de Gaston Tessier et minoritaires de plus en plus influents, en passe de devenir infranchissable. Au début des années cinquante, le SGEN prôna l’intégration des écoles confessionnelles dans l’enseignement public. À l’inverse, Gaston Tessier prit, au nom de la défense des libertés individuelles et du pluralisme, des positions déterminées lors des débats qui entourèrent le vote de la loi Barangé, d’aide à l’enseignement privé. Le conflit éclata à la fin 1951, lorsque le SGEN récusa publiquement l’un des points de la loi prévoyant la possibilité pour les conseils généraux, de prélever 10 % des nouveaux crédits affectés à l’enseignement public, afin de les répartir, notamment, à des « œuvres éducatives » diverses ; pour le SGEN, « la totalité des fonds [devait aller] au secteur public » (Adam Gérard, 1964, p. 182-183). Face à l’écho pris par l’initiative du syndicat enseignant, Gaston Tessier intervint une fois encore avec une grande fermeté. Lors de la séance du Bureau confédéral du 18 janvier 1952, il rappela l’attachement du syndicalisme chrétien à la liberté d’enseignement, posa la question de l’autonomie des syndicats et des effets de démarches « qui débordent le cadre des intérêts professionnels [...] sans qu’elles aient été concertées avec le centre confédéral » (procès-verbal du Bureau confédéral, 18 janvier 1952, p. 21, sq.). En fait, pour lui, la position du SGEN constituait naturellement plus qu’une péripétie. Elle fut une affaire — grave — et qui impliqua que fût une fois de plus reposée la question de la réalité du pouvoir confédéral face à un fédéralisme (à l’idée d’association) aux effets parfois inattendus, polymorphes, voire contraires à l’organisation : « Il n’est pas douteux qu’il existe un courant qui paraît nous porter vers une formule analogue à celle des Trade Unions Britanniques : congrès périodique (annuel), élisant à chaque fois, un nouveau président ; secrétariat de convergence permanent, mais sans véritable lien confédéral.

« La question qui vaut d’être examinée est de savoir s’il convient de modifier dans ce sens la structure de la CFTC ou s’il est possible par un raffermissement de discipline librement consenti, de donner réellement au centre confédéral le moyen d’exercer les responsabilités qu’il assume actuellement aux yeux de l’opinion, et qui lui échappent dans la réalité de la vie quotidienne » (note de Gaston Tessier, 14 janvier 1952).
Pourtant ici, tout se passa comme si la fermeté de la position, la revendication de plus de pouvoir central, masquait déjà mal une faiblesse virtuelle, dont les effets ne tardèrent plus à se faire sentir. Et ceci malgré le soutien que reçut alors le président de la CFTC d’organisations telles que la Fédération des cadres, celle des ministères économiques et celle de la région Alsace. Une nouvelle discorde intervint le 1er mai 1952. Quatre dirigeants de la minorité parmi lesquels Marcel Gonin (pays de Loire) et Albert Detraz (Bâtiment) prirent aux côtés de Georges Montaron, dans les colonnes de Témoignage Chrétien, fait et cause pour la « lutte des classes » toujours condamnée par les principes du catholicisme. L’accumulation des affaires généra une crise ouverte.

En 1953, Gaston Tessier renonça à se présenter une nouvelle fois à la présidence de la CFTC, par crainte de ne pas disposer auprès de la direction, d’appuis suffisants pour s’opposer réellement à la mise en cause par « Reconstruction », des principes du catholicisme social. Il devint alors, président d’honneur de la centrale et se consacra surtout à la CISC.
D’autres déboires attendaient le président d’honneur de la CFTC dans le contexte de la « famille », sur le terrain politique. Certes, à la fin de la guerre, les semailles faites par Gaston Tessier, Francisque Gay, Louis Terrenoire, etc., dès les années vingt-trente, en faveur d’un parti démocrate-chrétien, semblèrent porter leurs fleurs. Auréolé par sa présence dans la Résistance, le MRP (Mouvement républicain populaire) se situa, au sens propre et figuré, au centre de la vie politique française. Un temps, Gaston Tessier siégea au Comité directeur du parti de « la Révolution par la loi » où il comptait de nombreux amis. Une quarantaine de dirigeants de la CFTC furent élus sur les listes du MRP et siégèrent à la première Assemblée constituante. Mais rapidement, une distance s’établit entre le syndicat et le parti, le fait étant notamment, mais pas seulement, lié à l’action des minoritaires. En février 1946, fut adopté au sein de la centrale, le principe de l’incompatibilité des mandats syndicaux et des mandats partisans. La bataille qui eut alors lieu, ne nourrissait pas seulement un questionnement sur les buts spirituels ou politiques, de la démocratie chrétienne ; elle ébranla le postulat de la « famille », la représentation confessionnelle sous toutes ses formes. En mars 1946, Gaston Tessier écrivit à « son cher ami », Maurice Schumann pour refuser de siéger à la direction du MRP, préférant s’en tenir « à la section du XVe arrondissement, dont (il fut) le président d’honneur » (lettre à Maurice Schumann, Paris, 18 mars 1946). Avec le temps, l’affaissement progressif du MRP, son implication dans les crises de la IVe République, Gaston Tessier bien que toujours fidèle à « l’esprit de famille » sembla de plus en plus douter d’elle. Jusqu’à dire à Jean Lecanuet, au lendemain de mai 1958 : « Cher Monsieur (...), Les expériences assez nombreuses, hélas ! pour prendre une signification historique, tendraient à démontrer que la « démocratie chrétienne » n’est guère capable de sauver la démocratie, tout court » (lettre à Jean Lecanuet, Clamart, 2 juillet 1958).

L’homme semblait alors dépité ; et peut-être désabusé, comme Sieyès, au soir de sa vie, Sieyès qu’il aimait parfois citer. Autour de lui, le gaullisme triomphant laminait la démocratie-chrétienne et les prémices de la scission syndicale de 1964 s’aiguisèrent. Il s’éteignit à Paris, le 8 août 1960. D’autres, Joseph Sauty, Jacques Tessier, Jean Bornard, Alain Deleu, poursuivirent son œuvre. Mais jamais, la CFTC ne retrouva l’audience qu’elle avait su naguère conquérir, en partie grâce « au filleul de Jules Zirnheld et de Charles Viennet ».

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article24444, notice TESSIER Gaston [TESSIER Aimé, Auguste, Gaston] par Michel Launay, Guy Groux, version mise en ligne le 5 février 2009, dernière modification le 13 décembre 2018.

Par Michel Launay, Guy Groux

Gaston Tessier
Gaston Tessier
Gaston Tessier et Jules Zirnheld
Gaston Tessier et Jules Zirnheld
Vers 1919. Zirnheld est au centre et Tessier à droite avec les lunettes et la veste sombre (collection Robert Mourer)

SOURCES : Archives et fichier CFTC — Brochure CFTC consacrée à G. Tessier. — G. Tessier, L’âme du syndicalisme, Paris, Spes, 1956. — J. Zirnheld, Cinquante ans de syndicalisme chrétien, Paris, Spès, 1937. — G. Adam, La CFTC. 1940-1958. Histoire politique et idéologique, Paris, Colin, 1964. — M. Launay, « Le syndicat des employés du commerce et de l’industrie de 1887 à 1914 », Mouvement social, juillet-septembre 1969, n° 68, p. 35-56. — P. Pierrard, L’Église et les ouvriers en France, 1840-1940, Paris, Hachette, 1984. — M. Launay, La CFTC, Origines et développement, 1919-1940, Paris, Publications de la Sorbonne, 1986. — G. Groux, R. Mouriaux, La CFDT, Paris, Economica, 1989 (chapitre 1 : Le double héritage de la CFDT, p. 1-52). — Voir l’inventaire du fonds G. Tessier, en ligne (Arch. conf. CFDT).

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